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Mascarade ou la toute-puissance de l’apparence

Un individu est venu s’installer au fond de l’impasse en plein milieu des semaines d’interdiction de bouger qui viennent de nous être imposées.
Le 18 avril.
Précisément.

Un individu, entier, transparent, passionnant, passionné, perdu, déboussolé, avide de paix et de re-construction.

Certaines circonstances obligent tranquillement.
Naviguer à la marge est une manière de respirer qui me colle à la peau et peu importent les règles imposées et peu importent les risques associés, les uns comme les autres communément agités par en haut afin de limiter… de limiter… dans tous les sens!
Peu importe.
Je dispose d’une balance invisible sur laquelle je pose le « pour », « le contre » avec attention. Et, tout en écrivant cette phrase, je vois la balance évoquée par Christian Bobin dans le livre « Ressusciter » auquel je fais souvent référence :
« J’écris avec une balance minuscule comme celles qu’utilisent les bijoutiers.
Sur un plateau je dépose l’ombre et sur l’autre la lumière.
Un gramme de lumière fait contrepoids à plusieurs kilos d’ombre. »

Je transgresse quand j’en ai besoin.
En conscience.

Une personne est venue s’installer aurais-je pu écrire!

Sauf que par les temps qui courent, sauf que face à la mascarade ambiante, croisant chaque jour des gens bâillonnés de bleu, de blanc de vert ou de multicolore se promenant sur le trottoir désert, regard dans le vague, sauf que par ces temps je me dois d’éviter le mot « personne* » lorsque je parle de quelqu’un qui s’est démasqué.

* personne : Du lat. d’orig. étrusque persona «masque de l’acteur» d’où à l’époque chrét. «visage, face»; «rôle [au théâtre], caractère, personnage; personnalité, personne, individu»; aussi terme de gramm., où il traduit le gr. π ρ ο ́ σ ω π ο ν «face, figure» et aussi «masque de théâtre» et «personne (terme de gramm.)»; pour le sens 3 att. en lat. chrét., v. Blaise Lat. chrét.

Entre Little Bird ( Lequel à repris son envol depuis que j’ai remis les pieds dans l’océan) et ce compagnon/colocataire de passage, j’ai royalement invité mille et une réflexions aussi passionnantes qu’improbables à venir danser au milieu de mes pensées débridées.
L’heure n’était pas à l’écriture.

Ce matin, quelques bribes s’imposent allègrement.
Avec le sourire.
Des brins espiègles jouent en enfonçant les portes ouvertes
Par des soucis tellement communs
Cultivés sur le fil des apparences,
Insidieusement liberticides.

Car
Que penser de « l’authentique », de « réplique à l’ancienne », du « vrai faux », du « faux vrai » qui s’imposent dans tous les pans de notre existence du 21ème siècle?
Que penser de ces véritables parquets en faux bois ou en carrelage?
Que penser de la « fausse viande » destinée à ceux qui dédaignent la chair animale?
Que penser de la moutarde à l’ancienne sortie de l’usine après examen à la loupe?
Que penser ?

Ce que je sais c’est que la moutarde me monte au nez souvent.
Ce que je sais c’est que le choix du sol « véritable » de mon antre fut une aventure que je n’avais pas eu à traverser lors des précédentes constructions.
Ce que je sais c’est que je n’ai pas besoin de fausse viande pour m’efforcer à la paix.

« L’autre monde » qui est au bout de la lorgnette des médias serait-il définitivement soumis à une injonction du genre « deviens qui tu n’es pas »?




Point fixe et points de suspension

Il y a un bon bout de temps que je n’ai rien raconté au sujet des postures.
Dans la semaine, par deux fois, j’ai ressenti l’envie pressante de m’installer pour seulement « être là ».

Ce fut en premier dans le centre d’un cercle qui m’attira irrésistiblement.
Je l’ai repéré de loin.
Le cercle était parfaitement dessiné, absolument circulaire, comme s’il avait été tracé avec un immense compas.
Dans un environnement très minéral, absolument désert, j’étais comme une gamine à qui une gourmandise est proposée, incapable de refuser. En approchant, il s’avéra que les cercles concentriques si parfaits correspondaient aux marques laissées par les temps d’évaporation d’une mare.

Sans avoir besoin de tester, je savais que le centre allait être mou, de consistance vaseuse et que j’allais sortir de la posture marquée par la vase. Loin de me rebuter, l’exercice me paraissait plein d’enseignements.
J’ai pris soin de choisir une pierre pour marquer le centre exact et y placer mon postérieur.

Puis, nus pieds, contournant le cercle avec attention afin de ne pas le maculer, je me suis dirigée vers le centre, traçant de fait une ligne. Là, mes pieds disparaissaient dans la vase. J’ai posé la pierre qui s’enfonça pour ne laisser visible que le sommet plat d’une de ses faces, juste ce qu’il me fallait pour « entrer » la posture choisie.
Je suis restée un bon moment, posant des points de suspension dans ma respiration afin de « flotter » au mieux sur la terre meuble. J’entendais dans chacune de mes cellules résonner l’écho de chacune des bulles d’air qui sortaient de la terre.
Je ne saurais dire après quelle durée je suis sortie par la ligne droite pré-tracée, reposant chaque pied dans chaque trace, presque honteuse d’avoir « souillé » un dessin si impeccable.

Hier était un autre jour.
Après plus de deux heures passés sur l’eau, seule entre calme plat et vagues assourdissantes, nous sommes partis à deux vers une plage de l’ouest.
La lumière était sublime.
La houle, pourtant « petite » en apparence, s’abattait sur les rochers avec une force inouïe, me laissant mieux comprendre le fort courant que j’avais dû patiemment « remonter » le matin en tournant la pointe du Phare à Lobos, et toute la concentration que j’avais eu besoin de déployer sur chacun des points fixes que la pagaie agrippait à chaque « coup de rame ».

Une fois encore, je fus irrésistiblement attirée.
Par « un sommet » cette fois.
Et au sommet, il me plait de planter une posture verticale.

Les paquets de mer arrivaient au rythme des séries, leur explosion faisait vibrer le roc et vaporisait les embruns dans le vent.
C’était à la fois fantastique et fascinant.
Comme d’habitude, j’ai choisi avec attention l’endroit ou poser un pied de manière « presque » confortable si tant est qu’une surface non plane puisse être tout à fait confortable.
Et pas comme d’habitude, j’ai raté mon projet à plusieurs reprises.
L’esprit accaparé par le spectacle son et lumière, j’en oubliai la notion de point fixe indispensable!

C’est seulement après avoir tenté deux trois fois de changer la place de mon pied, après avoir tenté deux trois fois de changer de jambe que d’un coup j’ai réussi, avec une facilité déconcertante.
A l’instant même je réalisai que j’avais accroché mon regard sur une arrête rocheuse, juste devant moi. De fait je tenais debout, grâce à ce lien virtuel.
Juste avant, c’était impossible car le vent et l’océan me trimbalaient ostensiblement.

En bas, le photographe visait les cascades et il est amusant de constater sur sa succession d’images qu’il ne me voyait pas.
En haut, pendant deux fois cinq longues minutes, je fus le roc, le vent et l’eau.
Juste magique…

Retrait

L’idée a germé un beau jour de 2019.

La graine avait été plantée il y a une éternité, un de ces jeudis d’enfance (oui, autrefois, c’était le jeudi le jour sans école…) où j’avais vu un de ces « western » ancestraux sur le poste de télévision de ma grand-mère.
A l’heure du goûter, à l’heure ou s’ouvrait la boite en fer blanc contenant le fameux chocolat « crunch » tout à fait révolutionnaire (Nestlé ne commercialisa cette friandise en France qu’à partir de 1960), sur l’unique chaine tremblotante en noir et blanc passait parfois un antique film.
J’avais noté avec mes yeux d’enfant que les vieillards qui se sentaient devenus inutiles quittaient la tribu afin de ne pas devenir un poids lourd à trainer et j’avais encré dans un coin de ma tête de petite fille que je serai de ceux-ci le jour venu.
Dans la foire aux titres du web d’aujourd’hui, j’ai trouvé ça et voilà la copie d’écran de la page concernée

Le temps a tissé sa toile.
J’ai joyeusement dépassé le mi-temps de la vie qui est accordée aux humains.
Le crépuscule pointe à l’horizon et dans un coin de ma tête de vieille gamine traine le souvenir bien ancré.

Ma mère s’en est allée il y a environ bientôt un an, suivant de loin son homme qu’elle avait oublié au fur et à mesure que son cerveau se vidait de toute pensée, de tout souvenir.
Quelques mois plus tard, lorsque l’argent de la vie passée de mes parents est arrivé sur mon compte en banque, j’ai acheté un appartement.
Je pense que ni le vendeur, ni le notaire, ni la majorité des personnes à qui j’en ai parlé n’ont jamais pu imaginer à quel point je disais vrai en affirmant que cet achat était tout sauf un « bon investissement ».

Investir (définition 3) ne me ressemble pas du tout.
L’avenir étant le « truc » le plus inconnu et le moins palpable que je connaisse, mon esprit hyper pragmatique refuse de parier et de jouer au poker.

Mais investir (définition 4) un projet, ça c’est « mon truc » et je suis à fond!
Que dis-je , Je suis super à fond.
J’ai démoli pour mieux re-construire. Je cloue, je visse, je scie, je visualise, je prévois, je cherche un sens dans chaque détail.
Passionnément.
Obstinément.

Grâce à l’apport du bois, du métal, des pierres, grâce aux connaissance des artisans, à l’aide de coups de mains, du vrombissement des machines et de la lumière traversante, je m’approprie tranquillement ce lieu où de toutes petites histoires se sont écrites.
Il y aura beaucoup de blanc parce que j’ai besoin d’arcs en ciel et aussi du bleu océan parce que j’ai besoin de cette vibration. J’avance pas à pas, heureuse et sans vraiment savoir ce qu’il y aura à vivre à cet endroit précis.

Dans un quartier autrefois laborieux, à la frontière de la ville, en dehors des remparts, dans un quartier où étudient aujourd’hui les intellos de demain, à proximité du parvis de la gare où se croisent touristes, travailleurs affairés et exilés en errance, là où il est possible de passer en quelques pas de la très grande vitesse à la lente croissance des plantes d’un jardin extraordinaire, j’ai trouvé mon antre et je vais bientôt m’y retirer. C’est tout petit, comme un cocon, c’est ce qui me convient pour poursuivre mon aventure.

Les enfants pourront à leur gré investir (définition 1) la maison du fond de l’impasse.
J’embarque mes bouquins, mes sacs, mes cahiers et les objets qui me sont chers, je libère la place, allégeant du même coup l’obligation de faire « un jour le tri » au milieu de souvenirs surannés.

L’autre soir, allant regarder l’état de l’avancée des travaux dans mon « nid » prochain, j’ai vérifié ce que je savais : sous la dalle il y a la terre et les pierres du fondement.
Que peu de monde s’en soucie m’importe peu, il est important à mes yeux de toujours porter de l’attention aux racines, c’est un réflexe jardinier en quelque sorte : les plantes ont besoin de racines bien vivantes!

Empreinte (2)


2019 s’achève.
Avec ce billet, je termine le triptyque « Empreinte – Empreintes et Traces – Empreinte ».
Alors, il sera l’heure de m’envoler à nouveau pour passer la frontière et sauter vers 2020.

L’avenir est totalement inconnu, tout à fait imprévisible.
Il est certainement tout tracé en fonction des pas qui le précédent.
Traces et passages racontent le mouvement, la danse que la vie mène.
A mes yeux, l’empreinte est moins palpable souvent, elle apporte un enseignement, un appui, un point fixe qui permet de chercher plus loin.

(Et oui, je suis allée regarder fouiller autant dans la lexicographie que dans l’étymologie avant de trop m’avancer)

Désormais, depuis le début de l’année qui s’achève et dans « l’ordre des choses » de la lignée familiale, je suis la prochaine sur la liste des départs vers l’infini.
Il en va ainsi lorsque « papa-maman » ont abandonné leur présence terrestre.
L’imprévu peut jouer des tours, l’imprévu est ce qu’il est : il faut le considérer mais il est impossible à prévoir!

De mes parents, il reste des traces et des empreintes, un héritage pourrait-on affirmer.
Avec l’héritage en argent comptant, j’ai acquis un appartement et je suis en train de le transformer en nid à ma mesure, juste et précisément à « ma mesure », à mon seul goût, à mes sens uniques, sans partage. Pas à pas, à coups de scie, de marteau et de chèques, je l’ajuste à mon être bien.

Dans le même temps, je libère l’espace de la maison (celle du fond de l’impasse) d’une multitude de traces que les enfants n’auront pas la charge d’effacer : ces accumulations d’objets qui n’ont pas d’autre sens que la consommation reposant sur le goût pour la possession inculqué de manière transgénérationnelle.
Il y aurait une petite chanson humaine qui dirait :
« J’ai donc je suis.
J’abandonne, donc je m’estompe
Je laisse donc je disparais. »

Et alors… qu’est donc l’empreinte?

J’ai hâte de vivre, de danser la suite, plus légère que jamais.
Joyeusement présente,
Absente sans malice,
Définitivement joueuse.

Empreintes et Traces

Je me souviens du jour où C. m’avait invitée pour une deuxième séance photo.

Afin d’illustrer un ouvrage, j’avais sollicité son art et notre connivence : il s’agissait de poser des instants sur pellicule, puis de les transposer sur papier argentique avant de les porter chez l’imprimeur, tout un processus presque désuet qui était d’une grande importance à mon coeur.

Pour l’aventure, elle avait prévu plusieurs rouleaux de 12 poses chacun. Après la première séance, il lui restait un rouleau indemne : douze images potentielles et peut-être aucune.
Nos exigences étaient ce qu’elles étaient.
Elle avait une idée en tête et j’avais envie de la suivre.

Quand je regarde aujourd’hui ce souvenir, il me vient une grande quantité d’émotions joyeuses et intenses.
Ce fut son idée.
Elle avait tout préparé.
Elle avait pensé la mise en scène dans les moindres détails.
Il restait l’imprévu de la lumière
Et celui de l’inspiration du moment précis
Où la pellicule allait être impressionnée.
Moment intensément subtil.

J’ai laissé une trace sur le parquet tout neuf.
Une seule.
Et puis, elle l’a effacé à grande eau.
La séance était terminée.

Il reste l’empreinte de ce passage
Et les émotions qui me traversent en regardant les images
Sont les impalpables reflets de cette empreinte.

Combien de fois, lors de mes randonnées, combien de fois dans chacune de mes aventures, combien de fois me suis-je retournée afin de vérifier que je ne laissais pas de traces?
Ou alors des traces si infimes que le vent et le ciel allaient s’empresser de les effacer…

Empreinte (1)

Pour beaucoup de « bonnes raisons » ce mot là, empreinte, est à mon coeur joyeusement léger et chargé de sens à la fois.
En cherchant dans les articles publiés ce que j’ai déjà raconté à ce sujet, je n’ai pas trouvé grand chose, c’est donc ce billet là que je mets en lien, ce billet là précisément parce qu’il commence à dater, il vient d’un peu loin, empreinte d’un temps déjà dépassé.

Plus récemment, pour une série d’articles commandés un ami avait souhaité poser quelques lignes à mon sujet, et j’avais parlé de cette émotion subtile qui flotte, lorsqu’au passage, une empreinte se découvre
« Marcher dans les immensités minérales, naviguer au milieu des ergs puis reprendre pied sur les espèces de croûtes que le vent dégage à son gré, y apercevoir des fragments de poteries ou de pierres taillées, entendre le murmure des humains qui y sont passés autrefois , toucher leurs empreintes subtiles et penser qu’en un instant, en un souffle, tout cela disparaîtra à nouveau, englouti par le sable…c’est cela qui me donne de l’émotion… l’idée que nous ne sommes que de passage… un passage dans lequel je m’applique à régulièrement faire le tri, n’accumulant ni photos ni papiers…. Je préfère les étoiles, elles sont des parts de mon âme, légères, impalpables, non consumables. »

Ce jour là, je ne me doutais pas que j’allais une fois de plus découvrir des fragments de poteries, dans une autre « immensité minérale », sur une île parcourue passionnément depuis 10 ans.

Une fois encore j’ai noté que nous ne voyons que ce que nous cherchons à voir.

Dans le désert d’erg, marcher seule consistait à naviguer comme dans le brouillard, la moindre aspérité devenant « point fixe » sur lequel je pouvais m’appuyer pour avancer sans perdre la boussole. Regarder au loin, c’était le vertige assuré. Alors, je regardais mes pieds… enfin juste devant mes pieds et quand apparaissaient les empreintes des humains passés, la rencontre était intense, la rencontre provoquait une cascade de reconnaissances qui m’emportait plus loin encore.

Dans le désert de reg, marcher consiste à regarder alternativement au près et au loin afin de choisir les passages les plus praticables. Le « point fixe » est dans ce cas, celui qui donne de l’assurance au pas, le regard vagabonde, va et vient, oubliant les détails qui ne sont pas utiles à la progression.

Il faut alors ralentir et chercher les détails.
Un coquillage à plusieurs kilomètres de la plage devient un indice.
Une collection de coquillages pose question.
Le regard se fait plus aigu.
L’énigme impose son temps.
Alors, si la chance s’invite, des empreintes se révèlent.
Et danse les sens, et vient l’émotion,
Joyeuse, légère
Chargée de sens
Tourbillonnante,
Envoutante.

Et tandis qu’émerveillée, je deviens soudain danseuse sur un fil s’étirant entre le présent et l’infini, entre palpable et impalpable , chante l’interprétation du poème persan de Djalàl Al-Din Rùmi :
« Il a caché le vent et montré la poussière
Comment la poussière pourrait-elle s’élever d’elle-même?
Tu vois pourtant la poussière et pas le vent !.. »

Ainsi est ce que je nomme « empreinte ».
Les mots laissent aussi leur marque,
C’est ce qui les rends tellement importants
Aussi.

Les fleurs coupées (bis)

Il faut le dire, je reçois moins de bouquets, donc je suis moins souvent soumise aux pensées contradictoires qui m’entrainent dans des abysses perplexes.

En tapotant dans le moteur de recherche de ce site, j’ai sorti en quelques secondes la version de 2018 au sujet des fleurs coupées et j’en ai profité pour, à l’instar de ce que fait si « bien » FB remonter quelques souvenirs en sautant de liens en liens.

C’est que les fleurs, illustrent joliment les « avancées » de notre société.
J’avais commencé la journée en écoutant les propos, merveilleusement biaisés, d’un insoumis démagogue venu parler du bonheur avec l’intelligence qui est la sienne quand il s’agit d’arroser le plus largement possible pour favoriser l’épanouissement médiatique de ses propos.

Puis, venait l’heure du passage obligé au « supermarché ».
Là, en tête de gondole, des dizaines de bouquets attendaient les acheteurs.
Affublés d’un sticker fluo, ils se vendaient à « moitié prix » du prix que sont prêts à payer les passants d’un supermarché entre le fromage et les légumes dont ils ont besoin pour se nourrir.

Mon premier regard fut presque dédaigneux, de ce dédain qui nous pousse trop souvent à mépriser ceux qui se soldent ou se rabaissent plutôt que « d’exploiter » tout leur potentiel. Mon deuxième regard, alors que je me rendais à la caisse pour régler mes maigres dépenses, fut beaucoup plus bienveillant.
Derrière les fleurs multicolores, je voyais le travail des femmes, leur exploitation mondialisée, un voyage en avion, un passage dans les frigos hollandais et j’imaginais déjà les « invendus » dans la benne à déchet, ce « coin obscur » de la grande consommation où est balancé le travail des humains pour relancer le travail d’autres humains dans une nouvelle industrie qu’on nomme « recyclage ».
En un quart de minute, devant la lumière blafarde du « scan lib » qui me permet de faire les courses sans trop d’exercices de musculation, je voyais défiler le monde, je l’entendais grouiller en mode hypersonique.
Alors, je me suis approchée, j’ai caressé les bouquets pour dénicher le mien, celui qui allait « trôner » sur la table du salon pendant quelques jours, celui qui serait une manière bien à moi de poser une couronne sur la tête des femmes, de ces femmes lointaines qui sacrifient leur temps et leur santé pour quelques sous, détruisant sans en avoir conscience l’environnement qui les avait nourries jusque là simplement parce qu’un salaire c’est un espoir de « mieux vivre ».

Ce sont des fleurs coupées…

Le Vie, ce merveilleux et intransigeant « guru »

Depuis mon retour au fond de l’impasse, le temps a galopé à toute vitesse.
Dans quelques jour, je pars pour une semaine de randonnée.

Sur le fil, entre hier et demain, mes pensées vagabondent.

Mon point de vue sur la Vie est assez catégorique depuis que j’ai acquis la capacité de penser en mon nom grâce à mes propres expériences et c’est vraiment vieux.
Je pourrais ainsi le métaphoriser :
Une personne est un morceau de roc détachée de la terre mère, un morceau brut d’arrachement en début de vie, hérissé d’épines et de failles. Au fil du temps qui passe, bousculé par le flot, projeté d’un côté à l’autre du lit déjà tracé de la source à l’océan, le roc se lisse, les épines disparaissent, creux et bosses s’atténuent jusqu’à devenir galet bien lisse, puis sable, puis poussière, puis un jour plus rien de vraiment palpable.

Quid alors de l’égo?

Dans mon dictionnaire de référence (il en faut bien un), au rayon lexicographie, je trouve « ça ».
Au rayon « spiritualité » le plus commun/à la mode, je trouve « ça ».

C’est quoi l’égo?

Suivant le rayon dans lequel je cherche, je trouve un produit qui correspond.
L’égo serait donc tout
Ou rien.
Pragmatique, je retiens que l’égo est le propre d’un sujet pensant.
Joueuse, je souris en pensant (en temps que sujet pensant) que certaines personnes pensent qu’il serait judicieux de balayer leur égo, donc d’annihiler leur côté « sujet pensant » et là, c’est comme regarder les étoiles un soir d’été, c’est vite prodigieusement trop difficile à atteindre pour la terrienne que je suis, un bout de roc arraché à la terre mère, un bout de roc en cours de lissage, en train de devenir galet ou peut-être déjà grain de sable et même pas grand chose de palpable.

Sans chapelle, sans maître.
Entre illusions
Et vécu pensé.
Il reste la poésie…

Au bout de la pensée

Plus que quelque jours sur l’île car tout passe et tout lasse. Un autre vie m’attend au loin et d’autres encore et aucun paradis ne parait plus beau que la vraie vie, ses haut et ses bas, ses horreurs et ses beautés, ses joies et ses tristesses.

Hier matin, levée à l’aube comme d’habitude je n’avais pas grand chose à écrire, je suis partie tôt réveiller ma pirogue.

Les bistrots de la plage étaient aux mains de ceux qui nettoient et rangent, les touristes dormaient encore.

Dans le sous-sol d’hôtel où reposent planches et pirogues, le ballet des femmes de ménage s’intensifiaient. Tandis que je chargeais mon « outil de loisir » sur son chariot, elles vérifiaient la charge de leur « outil de travail » et passaient devant moi en poussant leur caddie rempli de draps blancs. Je les saluais aimablement et elles me répondaient en souriant mais nous faisions, à ce moment précis, partie de deux mondes parallèles, la communication était impossible.

Plongée dans le développement de l’hypothèse qui avait émergé à cette croisée des chemins, j’arrivais sur la plage , m’agaçant de voir des pailles trainer sur la descente, je posais une nouvelle hypothèse et quelques instants plus tard, je ramais en rangeant une liste des arguments.

Les nuages se dissipaient dans le ciel.
Pas un souffle de vent ne ridait la baie.
Je tirais bien droit et seul le bruit du flotteur déplaçant l’eau chantait à mes oreilles au rythme des coups de pagaie.
Je mettais le cap vers le Puertito, à l’extrémité de l’ile d’en face.

Comment ma mère s’invita t-elle dans mes pensées?
je ne sais pas.
La paix envahissante certainement.
Je voyais s’éteindre la braise, seule, sans bruit, simplement.
Loin de toute pollution, du plastique des perfusions, des drogues et des usines à mourir.
Elle est partie comme elle a vécu, sans « déranger personne ».
Je l’imaginais alors dans son cercueil en sapin, le moins cher, à son image.
Ce « prêt à emballer » où les dentelles sont chinoises et le vernis pas vraiment bio, elle qui n’aimait ni le « synthétique qui gratte » ni les « odeurs de chimie ».
Je l’imaginais dans son cercueil avec sa couche plastique et je me disais que les morts polluent aussi de nos jours.
Et je revoyais ma mère dans sa dernière ligne droite : lorsque nous lui disions en partant : « reste assise, tout va bien, à bientôt » elle répondait le seul truc sensé qui lui restait : « De toute manière, est-ce que j’ai le choix? »
Elle n’a jamais eu le choix, elle n’a jamais, jamais osé faire un choix sinon celui de suivre.

Et la vie entra en grand tralala dans mes pensées tandis que j’approchais déjà des vagues énormes qui s’abattaient sur le rivage, encore vierges de surfeurs à cette heure matinale.

Un nouveau flot de pensées arrivait, bien rangé, sur tapis rouge comme à l’entrée d’un grand théâtre, bien habillé, prêt à briller à passer en premier à s’occuper du « qu’en dira-t-on » et à se selfifier parce qu’il faut en bien en parler sur les réseaux sociaux…

J’ai pris large pour éviter le déferlement des vagues.
Le Puertito dormait encore.
Le vent aussi.
Seule la grosse houle ronde passait à grande vitesse.
Une irrésistible envie de voir l’autre côté de l’île me prit.
J’étais en maillot de bain, sans le « matériel de sécurité » bien français mais en toute possession de toute ma tête.
La folie est le piment de la vie.

La folie, et plus loin la folle sagesse sont si différentes de l’inconscience!

J’entrais sur la façade tournée vers le large.
Ici il ne reste que la solitude.
Mes pensées m’abandonnèrent.
Je scrutais le plan d’eau, les oiseaux, l’écume au loin.
J’étais prête à faire demi-tour, à rentrer bien sagement par le chemin sage
En cas de nécessité.

Le vent restait muet.
Déjà la pointe envoyait ses ondes en vrac, transformant la flatitude en matelas mouvant de manière désordonnée.
En tirant large, je pouvais passer, j’en étais certaine.
Je sentais l’adrénaline monter et la dégoulinade simultanée d’hormones excitantes circuler le long de mon dos.
J’avançais plus loin.
Loin des déferlantes assourdissantes
Proche des déferlantes magnifiques,
J’entrais sur le flot bruissant comme un torrent de montagne,
Cet effet particulier généré par l’effet de pointe.
A cet instant précis mes copains de pirogues traversèrent mes pensées,
Eux qui parfois avouaient serrer les fesse au passage de la pointe de chez nous.

Je redoublais d’énergie pour avancer contre le courant.
Au loin j’aperçus le cata des touristes.
Il était très au large.
Connaissant l’obligation que se fait le capitaine de frôler l’île au plus près pour le bonheur des passagers, je redoublais de prudence.
La grande houle ronde atlantique envoie de manière sporadique des séries plus énormes que les autres et il faut s’en préserver : tirer au large au juste milieu.

Le bonheur de ces instants là est indescriptible.
C’est comme croquer dans une pièce en chocolat doré,
Déguster pile et face dans le même instant
Le doute et la confiance rassemblés
Sans concurrence, sans bataille

Juste là.

Au bout de toutes les pensées.
Au moment précis ou tombent les pensées
Au moment formidable où la vie enfin se vit
Sans fards.


Le chemin des asphodèles

Voilà un chemin que mes pas suivent et suivent à nouveau sans jamais se lasser.

Je l’appelle le chemin des asphodèles peut-être par analogie avec la « plaine des asphodèles » , peut-être parce que c’est un poème, une méditation sans but ni objet, une ballade inlassablement fascinante.

Si je suis pressée, je boucle la boucle en moins d’une heure.
Si rien ne presse, j’avance de détours en détours.

C’est un livre écrit très fin.
Depuis des années, j’en tourne obstinément les pages, diaphanes comme de papier bible, sans être capable d’y retrouver ni un chapitre, ni un vers à l’endroit où je pensais l’avoir enregistré.
Je le déroule dans un sens en partant du pont des forges ou dans l’autre en commençant au moulin.

Forges et moulins ont disparus depuis longtemps mais ni les trépidations des groupes déboulant accrochés à leur bâtons, ni la patience des pêcheurs chasseurs de vifs n’effacent leurs traces quand je passe, dans ces heures creuses où ma solitude est reine de l’espace.

Sur ce chemin se mêle la vie des hommes à celle de la nature.

Ici une fontaine capte une source sur le chemin ancestral de Nantes à Rennes.
Là, resté planté sur le bord du chemin, un châtaignier presque millénaire qui ne demande rien.
Il a probablement tendu ses fruits aux passants de longues années durant et ces derniers temps, il est affublé d’une pancarte. Comment ne pas sourire en pensant à ceux qui cliquent un selfie devant la plaque ?
Il est clair que l’arbre n’est qu’un arbre.
Plus loin quelques ruines racontent la persistance de l’impermanence.
Ici le labeur fut de rigueur durant des siècles, puis l’industrie a invité le travail jusqu’à fournir des boulets aux esclaves, la farine a tout recouvert de blanc jusqu’à ce que le feu ne gagne et que ne sévisse l’abandon, jusqu’à ce que le souvenir l’emporte, déposant ça et là un barbecue ou une pancarte.
L’avenir est encore à vivre.

Hier, j’avais quartier libre et le soleil était au rendez-vous.
J’ai rencontré la très clandestine en robe blanche alors que je ne l’attendais pas.
Au détour d’un arc du rivage, un noir cormoran tout trempé décolla à grand bruit, estompant le frisson majestueux d’un grand héron en vol.
J’ai écouté pousser les jonquilles transperçant le tapis automnal, deviné la place des asphodèles, caressé la grande consoude encore minuscule, humé l’air clair se reflétant de tout son bleu sur l’eau sombre. Puis j’ai poussé jusqu’au pavage hérité d’un temps plus lointain encore que celui de la naissance du châtaignier du bord du chemin.
Là où l’ornière est dessinée, j’ai entendu le grincement des charrettes et la voix des hommes jurant de jurons d’autrefois.
Les nuages voilaient déjà l’astre déclinant, il fut temps de rejoindre mes pénates.

Je hâtais le pas, toutes pensées dissoutes.
Et tandis qu’au dessus de ma tête la hâte des automobilistes me ramenait à l’instant présent, je notais à quel point la connaissance est indispensable à la reconnaissance.