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Fait divers


Un cerisier en fin de vie sauvagement abattu

D’après les voisins, un  CAT  de type louche stationnait dans le coin depuis quelques jours.
Ce matin à 10h30 précises, un vrombissement a résonné dans l’impasse.
Sous les yeux de la voisine dépitée, après avoir avalé en deux coups de godets le vieux mur au pied duquel des marguerites avaient élu domicile, le monstre s’est dirigé droit sur le pauvre vieux cerisier.
Après lui avoir arraché les branches, il s’est attaqué au tronc et l’a déraciné sans plus attendre.
Le vieux cerisier a résisté un instant.
Le monstre s’est cabré, a repris son souffle et l’a achevé.
Il l’a ensuite chargé à bord d’un camion.
A l’heure qu’il est personne ne sait où il l’a emporté.

Au delà du fait divers,
Je me suis questionnée au sujet de l’émotion qui, un instant, me submergea.
Ce cerisier était mon voisin depuis que j’habite ici.
Avant d’habiter dans le coin, c’est lui qui marquait le bout de l’impasse et je le saluais en arrivant chez la grand-mère qui nous a légué la maison.
Souvent, à l’ombre du cerisier, une autre grand-mère jardinait, désherbant ici, agitant la belle terre noir là, arrachant quelques pommes de terre plus loin. Elle portait un grand tablier bleu et le chapeau de paille qui allait avec.
Ce jardin voisin avait toute une histoire que je connais.

Combien de fois ai-je écris que le jardin est un livre ouvert?

Aujourd’hui encore je peux le répéter à qui voudrait l’entendre.

J’ai eu besoin de sortir, d’aller marcher pour reprendre pied et trouver réponse à quelques questions.
Il est clair que c’est la rapidité de l’intervention qui m’a troublée. Que cet arbre ait eu plus de cinquante ans de vie, peut-être soixante dix, que vaillamment il ait fleuri à chaque printemps, offrant ses fruits dorés chaque été et que moins de deux minutes aient suffi à l’anéantir dépasse l’entendement basiquement humain du fond de mes tripes.
Quiconque aurait eu à l’abattre de ses mains aurait dû y consacrer des heures et des heures et encore davantage pour extraire les racines.

Combien parlent de combat? Combien, dans de multiples domaines, souhaitent d’utopiques combats « à armes égales »?
Le jardin est un livre ouvert, un livre de philosophie, un livre de vraie vie, j’aime tant l’observer, même les jours comme aujourd’hui où l’émotion est intense.

Le silence est revenu.
Une odeur de terre fraichement remuée flotte à coté de l’odeur des mousses arrachées, du lichen déchiqueté et du gas-oil consommé.
Le silence?
Que nenni.
Les oiseaux sont là par dizaine, ils sont en train de faire bombance : un festin leur est offert.
Un festin de laves et de lombrics.

Et chantent les oiseaux et va la vie!
C’est le printemps!

O R G A N I S E R

Ah, ce mot!
Chacun l’illustrera à sa manière.

Ce que je peux dire c’est que je suis en ce moment dans la posture de « l’organisatrice » ce qui signifie que je suis en pleine organisation pour organiser!

Organiser!

Et comme d’habitude, il est bien difficile de ranger chaque « élément » dans une boite!
Car, il est question de disposer et de s’arranger le plus harmonieusement possible avec le vent, l’océan, la lune, les gens, etc…
Tant de « choses » absolument non-manipulables.

Comme d’habitude, je regarde les prévisions météorologiques de manière compulsive.
Chaque matin, chaque soir, je fais le tour de tous les sites dédiés connus, reconnus.

Chaque matin, chaque soir, je me raisonne.
Je sais que les prévisions sont basées sur des statistiques, je sais qu’elles se préciseront à l’approche.
Je sais, que quoi que je fasse, c’est le jour J à l’heure dite il faudra composer avec la réalité du moment.

C’est complètement fou ces histoires qui nous pousse à essayer en vain d’organiser ce qui nous échappe encore!
Je me demande encore et toujours quel est ce besoin de sécurité factice qui me pousse à essayer de m’informer au sujet de ce qui n’existe pas encore.
C’est à la fois pesant et enthousiasmant,
A la fois léger et accablant,
Et comme d’habitude, c’est de mon plein gré que j’ai choisi de m’y coller!

De la ponctuation

Lorsqu’il s’agit de s’exprimer à travers l’écrit, il est d’usage d’intercaler des signes de ponctuation entre les mots afin de favoriser une meilleure « écoute » pour le lecteur.
De manière récente, il est devenu possible d’introduire des idéogrammes (on appelle ça  « emoji » en langage facebookien), des « sticker » et même des « gif » en plus des traditionnels signes de ponctuation.
De fait, il serait possible d’imaginer que la communication écrite est en passe de devenir de plus en plus précise, c’est à dire, de plus en plus semblable à la communication parlée.

Las !

En se complexifiant, la communication se dilue.
Je me demande si nos pensées ne suivent pas le même chemin, stimulées qu’elles sont de toutes parts, dans toutes les dimensions et tous les sens ?

La ponctuation, pour revenir au sujet de ce billet, est chose subtile dans le monde mondial. En effet, les règles sont différentes d’une langue à l’autre et parfois il n’en existe même pas. (un digest ici )

Pour « moi-je », il est plus facile de lire et de comprendre les personnes que je connais en vrai : les attitudes, les intonations, les paradoxes sont inscrits en filigrane dans ce que je lis d’elles.
C’est aussi le cas pour les personnes non accessibles, les grandes figures, les auteurs renommés : le fait de les entendre parler (vous connaissez ma radio préférée ? … On y parle beaucoup, beaucoup! ) m’incite à les lire sous des angles constamment renouvelés.

Dans la prose que je produis, il y a un tas de mots et aussi un paquet de signes de ponctuation.
Les mots ont une signifiance à mes yeux et je sais que chacun les interprète ensuite en fonction de son environnement propre.
La ponctuation, selon les règles établies en langue française, est généralement posée avec attention et il n’est pas rare que je modifie après lecture (et relecture), comme je modifie certains mots et/ou leur agencement dans la phrase.
Les « emoji » sont les grains de folie qui peuvent entrainer plus loin tant leur traduction est éminemment personnelle !
J’aime les points de suspension car il sont à mes yeux une ouverture vers plus loin. Mais, je sais qu’il faut les éviter et je les évite au maximum.
Il serait nécessaire, dans les faits, de poser un point d’interrogation après chacune de mes phrases tant chaque alignement de mots constitue, de mon point de vue, un questionnement qui débouche sur un autre questionnement sans que jamais aucune réponse ne survienne en temps que réponse « certaine et définitive ». C’est évidemment non-envisageable.
Alors… J’ose imaginer que les personnes qui m’ont un jour croisé ont repéré mes inlassables questionnements.

Les enfants, bien avant l’âge de raison, affirment « je sais » et les parents les regardent de haut en affirmant à voix basse : « comment pourrais-tu savoir ? ».
C’est que les enfants sont bien dressés et que dire « va te faire foutre je vais expérimenter dans mon coin » fait partie des « interdits ».
C’est que les parents sont bien formatés et suffisamment suffisants pour oublier de douter au sujet de leur toute-puissance parentale.

Quand j’étais »petite », j’ai traversé cette période où j’ajoutais « je sais » après chaque proposition parentale. Mon père ne manquait pas de me le faire remarquer sur l’air de « madame-je-sais-tout ».
J’avais le bac en poche quand cette chanson là est entrée au hit-parade de l’époque et bien que ma note de philo ait été magnifiquement proche de zéro, je commençais à poser les questions qui n’amènent que des questions et à entrer dans un véritable « raisonnement philosophique » au sujet de la vie.

Plus de quarante ans plus tard, j’en suis seulement un peu plus loin, toujours en train d’essayer d’escalader l’arc en ciel, toujours en train d’essayer d’attraper les étoiles alors que « je sais » (= « il est scientifiquement prouvé ») que l’arc en ciel n’est qu’un effet lumineux et que les étoiles qu’on voit briller sont mortes depuis longtemps…

Jenesaispasquelleestl’histoiredelavieenvraie.

J’aime infiniment observer, explorer, observer encore, explorer plus loin.

Jesaiseulementquejesuisenpleindedanslavraievie.

Plans, objectifs, etc (2)

En pays cathare lors de la randonnée des vacances, lors d’une conversation avec un de ces jeunes gens remplis d’idéaux, la question de la liberté avait été abordée.
Tandis que j’évoquais à la fois mon chemin et mon désir de « liberté », il n’avait pas manqué de me titiller, de m’interroger :

« Mais… Tu parles de liberté et tu as prévu d’aller vers l’ouest en un mois. Si tu trouves un coin joli où tu te sens bien, la liberté ne serait-elle pas celle de rester dans ce coin aussi longtemps que tu en as envie? »

La question était si précise et tellement en harmonie avec ce que je percevais de ce jeune gars et de ses idéaux que je suis partie paisiblement sur un autre sujet à l’aide des mots magiques : « OUI… ET… »

Car, parmi les mots qui engendrent des situations pathologiques, des situations dramatiques et des jeux formidablement théâtraux, il y a le mot « liberté ».

Quiconque côtoie des adolescents, ces délicieuses personnes sorties de l’enfance et pas encore assez mûres pour qu’il soit possible de les cueillir adultes, quiconque côtoie, croise ou se lie d’amitié avec ces fascinantes personnes note la récurrence de certaines expressions telle que :

J’ai pas envie

D’abord, je fais ce que je veux

« On » va quand même pas me dire ce que je dois faire

Je suis pas un gamin, quand même

« On » n’est pas en dictature, je suis libre, non, mais, oh!

Hier, dans la rue, sourire aux lèvres, antennes grandes ouvertes à tous les sens, j’ai écrit un bouquin dans ma tête.
Arrivée dans la foule, les mots se sont envolés sans que je cherche à les rattraper, il était urgent de vivre cette foule, de tester une « dégustation » de café aux épices dans une boutique dont je ne possède pas la carte, de filer regarder couler la Loire vers l’amont, d’aller voir ce qui se passe au bord de l’Erdre, d’entrer dans une exposition, de m’enfuir à l’écoute de certains commentaires, de me promettre d’y revenir, etc.
Sortie de la foule, mon monde s’est rétabli, les mots sont revenus, enrichis, confirmés, assurés.
Et j’ai marché jusqu’à la maison.
En souriant à la vie.

Il est clair que je suis tout à fait « soumise » comme il est clair que je fuis l’enfermement.

Et zut!

Les mots posés, noir sur blanc, me paraissent tellement vidés alors qu’ils explosent d’une sève généreuse et multicolore dans le creuset de mes interrogations infinies.

Et zut, et tant pis…

N’est-il pas nécessaire que les mots se cognent pour envoyer un écho?

Pour jouer plus loin, j’ai ouvert un nouveau dossier hier soir, un dossier au  titre iconoclaste.
Peut-être vais-je y compiler des fils à tricoter.
Peut-être qu’il restera vide.
C’est un simple jeu de déclinaison : parce que j’ai l’intime conviction que la soumission est à la liberté ce que la lumière est à l’ombre, j’ai besoin d’éclairages et je m’en vais aller les chercher, plus loin que ceux qui brillent déjà dans ma bibliothèque.

A suivre…

De cette actualité instantanée et durable à la fois

« Qu’est-ce que l’éternité ? Pas un temps infini (car alors ce serait terriblement ennuyeux) mais un présent qui reste présent. C’est donc le présent même, dont nous sommes ordinairement séparés par le regret ou la nostalgie, l’espoir ou la crainte. L’éternité n’est pas l’immuabilité, mais la perduration toujours actuelle du devenir. Non la permanence, mais l’impermanence en acte et en vérité ! Il ne s’agit pas de vivre dans l’instant, ce que nul ne peut, mais d’habiter le présent qui dure et change. Quel que jour qu’on soit, c’est toujours aujourd’hui. Quelle que soit l’heure, c’est toujours maintenant. Et ce perpétuel maintenant est l’éternité même. C’est cela, que la philosophie m’a aidé à penser, la méditation m’aide à le vivre, y compris quand je fais tout autre chose que méditer ! On ne court le plus souvent qu’après l’avenir. Mais on ne court qu’au présent. »
Entretiens entre André Comte-Sponville et François L’Yvonnet, C’est chose tendre que la vie, Albin Michel, 2015, ISBN 978-2226314895

La routine a repris.
Après être passée par « Les matins » de France Culture, c’est l’heure du café.
Là, je parcours les réseaux sociaux comme j’ouvrirais une fenêtre sur le monde.

Et c’est (presque) toujours un moment triste, un moment qui m’émotionne du côté de la souffrance. Il arrive que j’ai besoin de réagir et le mur sur lequel « ça » tombe peut parfois trembler, bien que je fasse toujours tout pour me retenir.

C’est que j’ai beaucoup de difficultés à accepter le vide exposé sur les réseaux sociaux.
Et quand le vide fait le plein, c’est à la limite du supportable pour « moi-je ».
C’est d’autant plus difficile lorsque je le vois ce genre d’affichage sur la page d’une personne que j’estime pour son intelligence, son sens critique, son regard large.

Que se passe t-il donc?

Sur le plan pratique, je retire du fil d’actualité les personnes qui me font trop souvent bondir, de fait la publicité s’installe à leur place.
Et de fait, je reste calme.
Mais de fait, ma fenêtre est moins ouverte.

Que se passe t-il donc?

Sur un autre plan, je m’interroge.
Par quel tour de magie, par quelle intention, une information instantanée peut-elle durer et se propager, sans varier d’une once, pendant des heures, des jours parfois?
Jusqu’à l’essoufflement.
Jusqu’à ce qu’une autre information instantanée prenne la pas, anéantissant la précédente, la jetant aux oubliettes sans la moindre considération pour le temps d’affichage dont elle a courageusement fait preuve.

Et petit à petit je comprends que c’est le fil virtuel trop impalpable entre instantané/fragile et durable/certain qui me fait souffrir.

Ce qui se propage sur les réseaux sociaux à grand coup d’émoticônes et de partages compulsifs ne correspond en rien au présent et pourtant un sacré paquet de monde veut croire que c’est le présent.

Je peux pas.

Dimanche 24 septembre, étape 24

 

« Es mi destino,
Piedra y camino
De un sueño lejano y bello, viday
Soy peregrino. »
In Piedra y camino, Chanson de Atualpa Yupanqui (Hector Roberto Chavero Aramburo)

8h
Tout était plié.
J’attendais « mon » café chaud.
J’étais certaine que la personne croisée le soir était une personne de parole.
Pourtant, elle n’était pas là.
8h30, je me décidais lentement à partir, oubliant le café chaud quand un chien tout heureux est arrivé, suivi par son maitre.
Non seulement j’ai eu ma dose de boisson matinale, mais en plus j’ai eu le plaisir d’entendre l’accent de la région de mon enfance et la chanson des noms de villages que je connaissais parfaitement. Heureux hasard!

J’étais attendue à Hendaye et j’avais dès la veille annoncé une heure probable où il serait possible de me cueillir sur la plage. Même en prévoyant large, il ne fallait pas trop trainer et je démarrais finalement avec une heure de retard.

Dès la montée sur les crêtes, je voyais tous les endroits de bivouac sympa que j’avais raté et cependant j’étais super contente d’avoir eu l’occasion de profiter de la chaleur d’un bon café.

Devant, il y avait l’océan dans toute sa splendeur, bleu sous le ciel bleu.
Derrière, il y avait « la » montagne, somptueuse sous l’éclairage matinal, il y avait le lac des nuages et l’enchantement de la merveilleuse cascade blanche qui s’en échappait.

En partant, de là-bas, loin à l’est, j’avais longtemps regardé en arrière.
En arrière jusqu’à perdre le bleu maritime des yeux.
Il avait fallu que je m’arrache pour résolument regarder la montagne et aller de l’avant.

Et voilà, que je ne cessais de m’arrêter pour accrocher encore mon regard sur les montagnes, et encore et à nouveau.
Pleinement consciente de ce qui se passait, de ce qui se jouait précisément, j’ai porté mon regard au loin, vers cet horizon que j’avais si longtemps attendu et enfin, j’ai marché résolument, sans plus regarder en arrière.

J’étais sur le chemin qui va « au bout du monde », sur la plage, là ou allait commencer la suite, l’inconnu et plus loin.
Et Merleau-Ponty faisait écho avec une petite phrase que j’avais souligné dans le train, pendant le voyage vers Narbonne :
« (…) la route proche n’est pas « plus vraie » : le proche, le lointain, l’horizon dans leur indescriptible contraste forment système, et c’est leur rapport dans le champ total qui est la vérité perceptive. »

Je voyais l’horizon, l’océan, et j’étais dans l’instant, dans un paysage de carte postale, magnifique, sous un soleil radieux. Je vivais dans un simple bonheur tout à fait réel et véritable.

Passé l’ermitage de Biriatou, traverser l’autoroute revenait à franchir une frontière, à marquer l’entrée vers la fin de la randonnée, la fin de la belle escapade.
Puis, il y eut le port d’Hendaye, puis la plage et les surfeurs, et aussi un tas de cailloux au pied des rochers.
En ce beau dimanche, la foule était présente sous le soleil, j’étais pourtant seule au monde, débarquant d’un ailleurs invisible sans que personne alentours puisse l’imaginer.


Mon frère est arrivé à l’heure convenue.
Non… Avec quelques minutes de retard car il était parti me chercher sur le port et la route du littorale était fort encombrée. Il avait suffit d’allumer le téléphone et de clavarder un peu pour « tout arranger »… Mais comment aurions-nous fait « dans le temps »? Dans un temps où nous avons pourtant vécu, dans une époque où les rendez-vous existaient. C’est incroyable de constater à quel point nous sommes capables d’adaptation, au point d’oublier de quoi nous étions capables « avant »…

Un fois mon sac posé dans le coffre, complices comme nous l’étions lorsqu’il s’agissait de dévaler hors piste les champs de neige, nous sommes partis à l’assaut des rochers, jusqu’à la plage interdite que j’avais en tête, sous le domaine Abbadia, dans la baie de Loia, là où les roches multicolores sont sculptées par les vagues.
La marée commençait à monter fort.

Il était alors temps de rejoindre Biarritz en voiture et de rentrer dans cette vieille maison basque et bourgeoise dont j’avais si souvent entendu parler sans jamais la voir. Une maison que mon frère, une fois marié, avait apprivoisé en temps que « maison de famille ».

Oter mes sandales, faire grincer le parquet ciré, sentir la douceur des tapis d’orient, puis grimper l’escalier monumental pour découvrir « ma » chambre à la décoration surannée, tellement charmante dans la lumière filtrant à travers les persiennes.
Un peignoir blanc était plié sur le lit, la salle de bain ouvrait grand sa porte.
J’ai déposé mon barda, étalé ce que je pouvais sur les fauteuils tapissés de satin fleuri.
J’ai ouvert le paquet postal posé sur la table, sous la plus grande fenêtre. Il avait bien été expédia, il était bien arrivé à la bonne adresse.
Mes vêtements « de ville », mes bouquins, mes papiers étaient là.

Après une longue douche, je pouvais descendre, dans la peau d’un personnage collant au décor (enfin presque…) pour répondre à la curiosité de celle qui m’accordait l’hospitalité : une dame très âgée, d’allure aristocratique, blanche et fragile comme les porcelaines de collection qui décoraient le salon.

A suivre : le jour suivant …

Lundi 25 septembre, une journée entre parenthèses


« Une saveur s’affirme doucement depuis le retour.
Celle de la dragée.
La vraie dragée, celle des baptêmes et des mariages de mon enfance
Le « bonne »dragée
Qui contient une grosse amande.
De cette gourmandise de « fête sacrée »
Que je laissais fondre patiemment
Jusqu’à sentir le rugueux de l’amande
Ce rugueux de la peau brute, dont la texture
Se dévoilait au fur et à mesure que le sucre fondait.
Puis, je sortais le fruit de la bouche
Pour « le voir », le découvrir, en ôter la peau
Et le goûter encore, trouver le lisse sur les papilles
Avant d’achever
Avant que les sensations ne deviennent souvenirs
Mêlés,
De sucré, de rugueux, de lisse, de subtil
De l’amande, de la dragée, de la fête
C’est bien le temps passé qui fut savoureux! »
in Passage de vies, Editions l’instant Présent, 2008, ISBN 078-2-916032-10-8

8h58
TER 67266
11H47
3854
006-36
16H32

Quelques chiffres pour déjà entrevoir la fin de la parenthèse Biarrote après mon arrivée à Hendaye.
J’ai systématiquement besoin d’un moment entre parenthèses au retour d’une aventure quelle qu’elle soit, que ce soit une aventure de quelques heures, de plusieurs jours ou de plus encore.
C’est une respiration indispensable.
Il peut s’agir d’un temps de silence dans la voiture arrêtée, c’est possiblement une longue errance dans la zone « neutre » d’un aéroport, c’est pourquoi pas, un voyage en train.
L’essentiel est entièrement contenu dans l’identification de la zone « entre parenthèse ».
Dans cet espace, tout est possible, c’est un entre-deux, un espace où mon costume est indéfini, où je suis en état de suspension avant re-constitution.
J’aime infiniment cet état.
Il répond entièrement à l’adjectif d’extra-ordinaire tant il est rare et tant je le protège comme quelque chose de très, très précieux.

C’était une chance de pouvoir vivre cette parenthèse à Biarritz, sous un ciel chargé, dans une ville déserte, hébergée dans une maison historique.

J’ai passé la journée à déambuler, à regarder les vagues aller, venir, s’écraser, éclabousser, s’envoler en mille particules d’embruns, vivre.
J’ai passé la journée à rêvasser, à regarder l’horizon, se voiler, se découvrir, essuyer les grains, se couvrir et s’illuminer, vivre.
J’ai passé la journée, le nez vers le ciel, à regarder les oiseaux marins, piquer, décoller, planer, voler, plonger, vivre.

Des milliers de pensées se bousculaient et passaient.
J’avais amassé un bouquet de métaphores suffisant pour éclairer mon quotidien pendant plusieurs mois.

L’après-midi, je suis partie à l’assaut du phare.
Un sommet si vite atteint.
Mais le sommet local.
Prendre de la hauteur élargit toujours le point de vue.

Et j’ai encore marché, marché.

Enfin, la fin était proche.
Manger une glace.
Acheter des espadrilles dorées
Faire provision de gourmandises à offrir
Et aller pour un ultime diner dans la maison basque.

8h58
TER 67266
11H47
3854
006-36
16H32

Sur la dernière page griffonnée par l’escapade 2017, juste après les chiffres, il y a cette phrase :
« Chacun peut trouver un sens à sa voie. »

Peut-être?
Je ne sais pas « pour les autres ».

Hier soir, « comme par hasard » un bouquin s’est posé entre mes mains. Je l’ai dévoré, trouvant noir sur blanc toutes les questions qui m’habitent, illuminées par des éclairages auxquels je n’avais pas pensé, prenant racine dans notre histoire. Une histoire dont je suis bien incapable d’embrasser la totalité, ce qui m’offre la chance d’apprendre encore et toujours.

Quel bonheur que de pouvoir rencontrer, lire, découvrir « les autres » pour comprendre toujours plus loin.

J’avais envie de trouver une petite phrase dans ce livre tout fraichement ouvert, il y en a des dizaines qui pouvaient faire l’affaire.
Je dirais que chaque petite phrase posée au cours de ce « feuilleton » étant toujours une invitation à découvrir un bouquin, un auteur et ce qu’il y a autour, il en va de même pour cette dernière :
« Je mets donc mon espoir dans l’idée qu’en développant une autre image de notre vie mentale, une image qui rende justice à notre nature d’êtres sociaux, nous serons capables de mieux comprendre les conditions de possibilité d’une véritable individualité – une individualité sociale échappant au solipsisme et enracinée dans des pratiques qui nous incitent à la coopération mutuelle. L’individualité n’est pas une donnée mais un objectif à atteindre, et nos efforts dans ce sens ne peuvent se passer de la contribution de nos semblables. »
Matthew B. Crawford, Contact, traduit de l’américain par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet, Editions La Découverte, 2015, ISNB 978-2-7071-8662-1

A plus loin…

Marcher

« Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette brume ensoleillée comme une gloire est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. »
Julien Gracq, En lisant en écrivant, Editions José Corti, 1980, ISBN 978271430303-5

Marcher, verbe transitif ou intransitif… La marche, le marcheur… Sens propre ou sens figuré ?

Poser un pied devant l’autre en réalité ou de manière métaphorique?

Marcher, pratiquer la marche, posséder par la marche,  le marcheur…
Des mots.
Des mots comme tant d’autres qui n’ont de signifiance que pour la personne qui les utilise, dans un environnement défini, à un moment précis.

Du jour où l’enfant se lève et avance droit devant, vacillant, chancelant avant de trébucher sous la joie de ses proches : « ça y est, il marche ! » jusqu’à la dernière minute de vie dont il est impossible de se relever, la marche est, comme la respiration, une fonction formidablement banale.

Qu’est-ce qu’un marcheur, une marcheuse ?
Je ne sais pas.
Chacun se définit à sa manière, selon ses propres critères.
Tout est vérité.

Il est vain de se fier aux apparences, aux chaussures, à l’accoutrement, à l’environnement ou à quoi que ce soit.
Chaque personne sait plus ou moins qui elle est, d’où elle vient, où elle va.
Peut-être ?
Quiconque la croise ne peut que se contenter d’imaginer ce qui lui convient d’imaginer.

Je m’apprêtais pour une petite pause, devant un bistrot, à Saint-Jean-Le-Vieux, le temps d’avaler un sandwich et de boire un thé chaud.
Un couple d’âge mûr me cédait sa place, sous l’unique parasol troué qui pouvait servir de parapluie en cas d’averse.
Lui, un peu lourd, la lèvre épaisse, le ventre bien rond, paquet de cigarettes dans une main, smartphone dans l’autre, sac déjà sur le dos, Lui attendait pour la suivre, Elle.

Elle était parfaitement coiffée et parfumée, ses jambes décharnées mais superbement bronzées s’étiraient entre l’extrémité d’un micro-short pinky et la bande blanche immaculée des soquettes qui surplombaient de lourdes chaussures de montagne .
Bâtons de marche hi-tech en vrac dans une main, Elle tentait de s’extirper du coin où elle s’était coincée à côté de son sac à dos.
Un poème de Baudelaire me vint à la mémoire en la voyant s’empêtrer entre les chaises, la table et les bâtons dépliés ; c’était tellement incongru dans la circonstance, qu’un large sourire illumina mes pensées.

Après les salutations basiques, je tentais aimablement un « Vous allez où comme ça ? » tout à fait neutre, histoire de dire quelque chose, un peu curieuse, néanmoins.

Impossible d’oublier le regard outragé lancé par la dame.

Un regard accompagné par des mots, balancés à la hauteur de l’offense bien innocente que je venais de proférer : « Nous allons à Compostelle, bien sûr. Ca ne se voit pas ? »

Je me suis entendue bredouiller : « Non… Oups… Désolée… Vous auriez tout aussi bien pu aller vous balader dans la montagne, non ? »
Ce couple était donc « sur le chemin » et je n’avais rien vu.
Elle devant, sans plus de mots, Lui derrière, débonnaire ils s’en furent en marchant.

Marcher.
Qu’est-ce donc ?
Qu’est-ce donc pour qu’il s’écrive autant de livres, de billets, de blogues, de poèmes sur le sujet?
Sur un sujet finalement vague, à propos d’expériences indéfinies, chacun reste libre d’interpréter à sa sauce.

Cette année, pour mes vacances, j’avais choisi de me déplacer à pieds.
Délaissant la planche de SUP, j’avais choisi de porter sur mon dos tout le nécessaire indispensable à mon confort.
Fidèle à moi-même, je savais d’où je partais, j’avais fixé un sens, une direction et donc une arrivée probable.
Entre les deux, j’avais prévu autant que possible ce que je pouvais prévoir d’imprévisible.

Comme d’habitude, j’avais fixé le temps imparti pour ma balade et je disposais d’un mois plein, à utiliser au gré du vent.
Sans aucune réservation en poche, sans GPS actif, sans smartphone sous le nez, je me suis engagée dans l’aventure avec le minimum : une boussole pour garder le nord, une carte routière pour me positionner, une tente pour m’abriter et rien en trop, histoire de marcher légère.

Je suis monté dans le train, à Nantes, le mercredi 29 août au matin, en vêtements de ville. J’emportais un stock de bouquins pour passer le temps, un sac à dos sur le dos et à la main une grosse boite postale destinée à envoyer bouquins et vêtements de ville du « départ de la marche » vers une maison proche du point d’arrivée espéré.
Je suis descendue du train, à Nantes, le mardi 26 septembre en fin d’après-midi. Dans mon sac à dos, j’avais rangé avec attention plusieurs gâteaux basques pour régaler quelques personnes gourmandes.

(à suivre)

 

Un mois plus tard

« On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science ; c’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier pour les comprendre avant de savoir ce que représente leur somme. La certitude géographique est semblable à la certitude anatomique. Vous savez exactement d’où le fleuve part et où il arrive et dans quel sens il coule ; comme vous savez d’où s’oriente le sang à partir d’un cœur, où il passe et ce qu’il arrose. Mais la vraie puissance du fleuve, ce qu’il représente exactement dans le monde, sa mission par rapport à nous, sa lumière intérieure, son charroi de reflets, sa charge sentimentale de souvenirs, ce lit magique qu’il se creuse instantanément dans notre âme, et ce delta par lequel il avance, ses impondérables limons dans les océans intérieurs de la conscience des hommes, la géographie ne vous l’apprend pas plus que l’anatomie n’apprend au chirurgien le mystère des passions. Une autopsie n’éclaire pas sur la noblesse de ce cœur cependant étalé sans mystère, semble-t-il, sur cette table farouchement illuminée à côté des durs instruments explorateurs de la science. Comme les hommes, les pays ont une noblesse qu’on ne peut connaître que par l’approche et par la fréquentation amicale. Et il n’y a pas de plus puissant outil d’approche et de fréquentation que la marche à pied. »

Jean Giono, Rondeur des jours (début du chapitre « Provence »), Collection « L’imaginaire » des Editions Gallimard, 1994,  ISBN 9782072213823

Un mois s’est écoulé depuis le dernier billet posé ici, jour pour jour, un mois!

Ce matin, j’ai tenté de poser quelques lignes sur une page facebook,
Comme chaque année depuis 2012, j’ai besoin de visiter pas à pas les notes accumulées au fil de la randonnée, et c’est ici que je vais dérouler l’histoire. Un mystérieuse réticence  m’empêche de l’exposer sur les réseaux sociaux.
C’est peut-être simplement une question de vitesse, à moins que ce ne soit une question de technique, ou peut-être une affaire de curiosité expérimentale.

Le sais-je?