Archives de catégorie : Le blog-note

Pensées et réflexions en goguette

Question de point de vue


Ca fait quelques années que j’ai commencé à faire des tas de cailloux en passant, des tas en équilibre précaire qui ont pour mission de s’écrouler dès que j’ai le dos tourné à moins que je ne les démonte après la captation d’image si ni le vent ni les vagues ne peuvent s’en charger.

Pour écrire ce billet j’ai une fois de plus plongé dans les entrailles de ce blog, à la recherche de billets plus anciens, de souvenirs ou d’arguments déjà avancés. J’ai retrouvé Melchior avec plaisir mais il y en a tant d’autres, celui-ci par exemple et d’autres et d’autres. C’est que je suis inquiète à l’idée de radoter et puis, finalement je suis heureuse de lire qui je suis depuis un bout de temps, racontant toujours les mêmes histoires en les pimentant du présent tout en les conservant à mon image.

J’ai déjà titré « Points de vues« . A deux « S » près, cette fois-ci je questionne davantage.

Davantage et plus loin, je questionne l’équilibre.
D’équilibre aussi il est souvent question dans ce blog jusqu’à parler de l’effort nécessaire pour y parvenir. Maintes fois, mille fois, dix milles fois au cours d’une journée nous sommes en équilibre et nous passons d’un équilibre à un autre sans nous en apercevoir sans le noter, aussi automatiquement que nous marchons. nous passons d’une posture à une autre et cela nous semble si « normal » que nous n’y prêtons aucune attention.

Donc.

Quand je construis un tas de cailloux, je recherche un équilibre éphémère.
Et,
Je suis attentive au point de vue, c’est à dire à l’angle sous lequel je vais capter l’image afin que la fragilité de l’équilibre soit bien visible.
Une fois que la construction me parait achevée, je tente de l’enregistrer dans mon APN, espérant que j’en garderai le souvenir préalablement imaginé. C’est difficile car entre l’imagination, la réalité et l’image enregistrée, tout un registre s’écrit.
Si le vent m’en laisse le temps, je tente parfois de prendre une photo sous un autre angle, histoire d’avoir un point de vue différent.

L’autre jour, dans la lumière d’avant le crépuscule, dans la paix d’un lagon vidé par la marée, j’ai joué avec les cailloux et la lumière.
La photographie visible sous le titre de ce billet fut celle que j’ai prise juste avant de tourner le dos et d’entendre le « plouf » caractéristique d’un « démontage automatique ».
Le point de vue est donc celui que je n’avais pas prévu enregistrer, le côté pile en somme.
En le regardant le soir sur grand écran, il m’apparu d’une grande stabilité. Impossible de passer à côté de cette notion de « point de vue » alors. Je connaissais la fragilité de mon édifice, je l’avais entendu s’écrouler spontanément sous la faible brise du soir et surtout j’avais l’autre point de vue sous les yeux.

Je voyais ce point « faible » et « fort » à la fois sur lequel reposait une bonne partie de l’édifice. Ce point terriblement fragile.

Comment oublier que la vie toute entière est ainsi construite, en équilibre entre forces et faiblesses ?
Comment oublier que tout est question de point de vue ?
Comment faire abstraction de la relativité en toute chose, de la variabilité des points de vue, de l’incessant renouvellement des postures ?

Définitivement, c’est en questionnant toujours plus loin que j’avance, en équilibre (forcément instable) sur le fil tendu entre mes paradoxes.

Ils sont faits pour ça

« Mais… ils sont fait pour ça! »

Cette phrase est tombée d’un coup, obstruant immédiatement l’écoulement du flot de questions que j’essayais de traduire en paroles.
C’était après une courte séance d’éducation proposée au petit cheval Apaloosa avec l’aide d’une jeune cavalière.
Ses parents (propriétaires des lieux) s’étant approchés, je tentais d’expliquer à nouveau et à l’aide de mots simples autant que de métaphores anthropomorphiques à quel point il était difficile de trouver un équilibre entre « aimer monter à cheval » et « aimer le cheval » ; à quel point les chevaux sont fondamentalement gentils mais bien loin d’apprécier l’obligation de se prêter au bon plaisir des humains alors qu’ils sont si heureux en troupeau. Le non-goût pour l’activité avec les humains se révélant par le non-allant (cheval qui avance avec le frein à main bloqué, genre ado qu’on force à sortir le nez de son écran) autant que par un empressement désorganisé (cheval qui fonce, genre individu pressé d’en terminer pour aller boire une bière avec les copains)

« Mais… ils sont fait pour ça! »
Et d’ajouter :
« Bah sinon… ils ne se laisseraient pas monter… »

Je me suis sentie terriblement seule devant une telle logique simple.

Et presque instantanément, face à ces gens vivant dans un monde différent du mien, j’ai réalisé à quel point nous vivons tous sous l’injonction de la consommation « c’est là pour ça », « on a inventé ça pour vous », prenez, servez vous, pensez à payer et puis faites en ce que vous voulez « c’est fait pour ça »!

Je vais apprendre encore et encore, grâce a cette nouvelle-ancienne activité.

Nouvelle activité qui consiste à monter à cheval pour mon bon plaisir dans l’environnement d’aujourd’hui où les chevaux sont (c’est la cas de ceux que je côtoie en ce moment) régulièrement vu par le pareur (ils sont « pieds-nu » mais obligés de voir leur podologue chaque mois) par un ostéopathe, par un dentiste, par le vétérinaire, sont régulièrement complémentés en probiotiques, mangent des friandises saveur « fraise tagada » spécialement crées pour eux (oui, oui, c’est écrit sur le paquet! Impossible d’affirmer que ce fut créé dans le but de forcer les humains à consommer au grand magasin pour chevaux!) et vivent « en liberté » dans un pré d’herbe rase régulièrement inspecté. (Oui, il existe tant de dangers « volants » qui peuvent planer sur une pré soigneusement clôturé )
Je vois en filigrane ces gamins nombreux, vivant « en liberté » dans un monde préservé, « fait pour eux », hyper « bien soignés » mais si peu éduqués. Ils sont capables de rendre fiers leurs parents qui font du mieux qu’ils peuvent pour leur apprendre ce qu’ils n’ont eux même jamais appris qu’à travers des vidéos faites « pour ça »!

PS : Bien que j’aie ouvert une rubrique « cheval » c’est aussi dans la rubrique « vivre avec son temps » que ces billets ont leur place! Aurais-je pu l’imaginer?

Et… Les spécialistes

Dans un billet récent, j’ai eu envie de parler des « spécialistes » et voilà que pour compléter, j’ai envie de parler de spécialistes.

Les spécialistes!
Pour commencer, il fallait faire un tour du côté de la lexicographie, envisager les différentes définitions, vérifier que celle que j’envisage à l’instant est la bonne.

J’ai souri en lisant car, oui, je me souviens de mon enfance et de ces visites chez LE spécialiste. C’était à l’époque du médecin de famille, de ce « bon docteur » dont on prononçait le titre avec ferveur. Aller voir un spécialiste, c’était uniquement pour le cas où le médecin de famille sentait ses compétences dépassées. Il fallait aller en ville et l’affaire était grave. Dans mon enfance l’état de maladie était rarement exprimée, le services des urgences de l’hôpital se limitait aux cas vraiment très graves et les  » bon docteurs » oeuvraient jour et nuit dans de multiples domaines. Combien de fois suis-je passée derrière l’écran de radio de « notre docteur », dans son cabinet et nulle part ailleurs?

Finalement cette anecdote est assez représentative de ce que nous vivions au milieu du siècle dernier par rapport à ce que nous vivons aujourd’hui.
Côté médecine de ville, les noms de spécialités médicales sont dans la bouche de chacun, au fin fond des campagnes les médias rapportent qu’il n’y a pas d’ophtalmologue, pas de dermatologue, pas -logue, etc, plus personne ne parle du « spécialiste des yeux » par exemple et encore moins de spécialiste en général ! Il existe des mots et dans ce domaine ils sont connus et communément utilisés.

C’est à nouveau en me débattant pour la rédaction des billets orchidéens que cette histoire de spécialistes s’est mise à tourner en boucle au point de devoir l’attraper pour la poser noire sur blanc afin de la faire taire.

Car s’il fut un temps où n’existait que des fleurs, puis des Orchis, puis maintes familles d’orchidées, nous en sommes aujourd’hui à plus de 30 000 espèces d’orchidées sauvages de par le monde.
Impossible de comprendre les mystères d’un si grand nombre d’espèces sans acquérir une spécialité, sans devenir spécialiste pour une espèce en particulière, pour une carte génétique particulière, pour « un truc » particulier qui permet de cadrer, de cibler, de limiter au moins dans un premier temps.

Car, en aparté, je suis convaincue que pour pouvoir sortir du cadre, il faut en premier y entrer… Et c’est encore une autre histoire !

Tout ça pour dire que j’ai eu vraiment de la chance d’habiter en Loire-Atlantique, dans un département où les orchidées sauvages sont rares, localisées, répertoriées, cartographiées et faciles à identifier, d’autant plus que leur rareté sur le terrain limite la quantité d’hybrides fantaisistes.
Pendant le temps des premières recherches, je me suis presque sentie « forte », capable de reconnaitre à coup sûr, capable de nommer sans hésitation.

Et puis, je suis partie en voyage.
J’ai commencé à chercher plus loin.
Et je poursuis ma quête avec joie.

Simplement, je ne sais plus, j’hésite souvent, j’ai besoin d’apprendre beaucoup plus dans le détail pour finalement rester dans le doute souvent.

Clairement, comme dans tout ce que la vie m’a permis d’expérimenter, je peux dire que plus j’avance, plus l’immensité me parait immense et moins je suis capable d’affirmer sur un ton péremptoire.

Et voilà ce qui fait mon bonheur.

Peut-être que les jeunes enfants ont besoin de croire savoir pour prendre de l’assurance ?
Peut-être que les enfants vieillissants ont besoin de la certitude de ne rien savoir pour rester curieux et vivre encore un peu plus loin?

Les « spécialistes »

Les spécialistes!

Le phénomène était latent depuis un bon bout de temps.
Les personnes qui, comme ma pomme, se baladent sur la toile depuis avant la naissance des réseaux sociaux, avaient déjà constaté la multiplication d’articles « soit disant érudits » concoctés à base d’articles « copié-collé » parfois tels quels (Et tant pis s’ils sont déjà obsolètes). De fait, ces spécialistes auto-proclamés se « spécialisent » d’autant plus vite qu’ils savent mieux se mettre en vitrine.

Ces dernières années, ce fut l’explosion.
Certainement grâce à la pause générale organisée par sa majesté SARS-CoV-2 éme.
Il fallait bien s’occuper!

Dans tous les domaines, les meilleurs « spécialistes » sont reconnaissables car ils communiquent presque uniquement par vidéo, souvent interminables, lesquelles naviguent sur la toile grâce à des titres « putaclic », une autre de leurs caractéristiques. Pour les suivre, il est non-utile de se fatiguer à lire plus de cinq mots, ceux du titre… Ensuite voguent les paroles…

Mais il existe aussi tout un tas de « spécialistes » beaucoup plus discrets, de ces personnes qui se font un point d’honneur de propager les informations qu’elles pensent détenir aussi fort qu’une vérité écrite noire sur blanc sur l’écran de leur smartphone.
Même avec un moteur de recherche hyper bien dressé, il est inévitable de « tomber » dessus dès que la recherche se fait un tantinet imprécise. Et c’est souvent que ce qui m’arrive lorsque j’essaie désespérément de déterminer le nom des fleurs dont je collectionne les images.

Je trouve, sur la toile infinie, « tout » et « le contraire » que je tente de démêler patiemment à la lumière de mes minuscules connaissances d’amatrice.
Tout aussi inévitablement je finis toujours par trouver un billet réellement spécialisé, documenté et bien sourcé, lequel me laisse invariablement dans la plus complète expectative car je ne dispose jamais des minuscules éléments nécessaires pour affirmer un peu de certitude.
En effet, jamais je n’ai coupé une tige pour évaluer la proportion de son épaisseur rapportée à la lumière qui la traverse ; jamais je n’ai prélevé un peu de la fleur afin d’établir une carte génétique, jamais je n’ai mesuré la largeur d’un labelle, etc, etc…
Ainsi, je reste généralement dans l’incertitude et je garde (sagement ?) les souvenirs et les images pour moi seule.

J’en arrive inexorablement à conclure que plus j’en apprends et plus s’agrandie la conviction que j’ignore à peu près tout. Et croyez le ou non, ça me remplie de joie!

Ces derniers jours, alors que mon emploi du temps s’élargit royalement, j’ai entrepris de mettre à jour mes fiches orchidéennes.
Pour moi, c’est un moyen de « faire le point » et alors que fleurissent les dernières belles de la saison (Spiranthes spiralis) je rêve déjà aux balades de l’année prochaine, à la recherche de celles que je n’ai pas encore croisées.
Autant dire que si j’essaie d’apprendre toujours plus loin, c’est en temps qu’amatrice je le répète au fil des articles.
Amatrice, certes mais avec un fond d’exigence qui fait que j’écris moi-même la prose, posant des liens éventuellement, toujours en cherchant davantage à encourager chacun à l’exploration et ceci avec l’intime conviction que pas grand monde ne regarde ce que je raconte.

Et ce faisant, résonne dans mes souvenirs récents les mots prononcés dans une autre langue « si, si yo lo sé » suivis à chaque fois de « je l’ai vu dans un documentaire » (je vous fais grâce de la version originale).
A chaque fois je me suis trouvée sans répartie aucune face à la petite bonne femme ignorant encore tout de la lecture et de l’écriture. Comment lui expliquer qu’elle se trompait, comment lui expliquer que les documentaires sont des films de cinéma et que la vraie vie ne peut que se vivre, et qu’elle est d’une folle complexité?

A chaque fois, j’ai pensé à tous ces « spécialistes » qui « googleuent » plus vite que leur ombre, affalés dans leur canapé, afin d’expliquer le monde et la vie à qui veut bien les écouter…

Le temps passé

Passer du temps à trier le temps passé.

Voilà… s’il fallait définir ou résumer le boulot qui consiste à vider une maison, ce sont ces mots précis que j’utiliserais : passer du temps à trier le temps passé!

Soulever la poussière amassée sans que personne ne s’en préoccupe,
Découvrir l’improbable dans les coins les plus obscurs,
Déplier des kilos de papiers jaunis venant « d’avant avant » et précieusement stockés,
… pour servir… à rien!
Constater le bazar amoncelé et mesurer ce besoin auquel personne ne déroge,
Trouver d’étonnants objets*,
Caresser des dentelles non-mécaniques en fil 100% bio non labellisé,
Ecouter à nouveau des histoires raconter le temps passé,
Ecouter les histoires,
Et passer le temps,
A traverser les vies,
Banales,
Tout en triant,
Pour jeter… beaucoup et encore plus… mais surtout dans le bon container!

Et imaginer demain.
Imaginer les jeunes d’aujourd’hui devant ce même labeur,
Demain.

Demain cet inconnu.

Quelle traces de « mon » temps passé laisseront une empreinte et combien de temps sera passé à les abandonner aux vents d’après?

C’est l’inconnu!
Et c’est « tout » ce qui fait que j’aime intensément l’aventure offerte par la vie,
Joyeusement imprévisible, joueuse avec ses propres règles,
Chaque instant surprenante,
Et merveilleuse,
Parce que surprenante!




* La cuillère à absinthe, par exemple. J’ai adoré découvrir son usage et ressentir une certaine ivresse en « voyant » les mouvements de l’opalescente boisson en train de se préparer.

A quoi ça sert?

J’avais déjà choisi ce titre pour un billet il y a dix ans.
A quoi ça sert ?
En voilà une question !

C’est en premier celle d’un enfant curieux face à un objet inconnu.
C’est ensuite celle d’un adolescent rempli de doutes face aux injonctions qui l’importunent
C’est celle d’un adulte en manque de sens devant la vie formidablement routinière.
C’est celle d’un vieillard ou d’un malade incurable quand la mort devient l’unique horizon.
C’est une question récurrente que tout un chacun soulève un jour ou l’autre, dans une dimension ou dans une autre.

A quoi ça sert ?

Combien de fois cette question se pose t-elle lorsque je me regarde agir, écrire, ramer, parler, apprendre, marcher, inventer… vivre même ?

C’est dire combien trouver un sens est viscéral, l’humain est un animal pensant et peut-être trop pensant sur ce sujet particulier.

Dix ans plus tard, je peux encore écrire « ça ne sert à rien et c’est donc super important »
C’est super global, donc globalement faux et globalement vrai en même temps et ça m’amuse.
Le passant qui lit peut se dire que j’écris pour ne rien dire.
Peut-être?
Certainement pour quiconque cherche une réponse bien dorée, une recette magique, un secret qui rapporte gros.

Je viens d’achever provisoirement une liste de petites fiches que j’avais préalablement listé sur un sommaire (oui, bis repentira placent : liste et lister… ha ha ha !!!)
Un « truc » absolument sans autre intention que celle de satisfaire ma propre curiosité. Un « truc » qui ne rapporte rien (pas un kopeck, en plus ça bouffe de l’énergie, c’est pas « éco-logique »)
Un « truc » que j’avais besoin de faire pourtant.

Et c’est une fois réalisé, c’est « après » que je réalise à quel point j’ai appris en allant chercher, par exemple, le nom caché derrière les abréviations d’auteurs utilisées en taxonomie végétale, puis en suivant les liens tout faits ou en sollicitant mon moteur de recherche sur des noms encore non « wikipediatisés », puis en explorant les fiches de sites plus officiels ou plus savants, etc.
J’ai voyagé de lien en lien, de site en site, j’ai voyagé dans le temps, imaginant les médecins et pharmaciens d’antan et leurs quêtes de plantes « soignantes », puis les explorateurs sponsorisés par de grandes fortunes à la recherche de faire-valoir, les riches amateurs passionnés arpentant des chemins exotiques et je suis arrivée à nos jours où des gens bossent dans des laboratoires, découpant l’ADN pour en extraire des gènes et poser des verdicts qui n’éteignent pas les discussions infinies.

Mon imagination galopante a visionné une grande quantité de métaphores, disserté sur plein de sujet philosophiques, et espéré encore d’autres trouvailles, pour avancer plus loin dans cet imaginaire de folie qui donne sens à mes actes.

Voilà, ça sert peut-être à rien ou ça sert seulement à « ça » et oui, voilà ce qui fait que c’est super important!

Et quand vient un commentaire en reflet… Wahooooooo, alors là, c’est la cerise sur le gâteau et il est bien connu que je suis super gourmande de cerises !
Alors, collectionneuse de questions, je me demande : « N’est-ce pas ce qui est rare qui est précieux? »
Et « ça » c’est un autre sujet récurrent!

PS: Ce qui est rare est précieux. Combien de fois ai-je murmuré ou lancé cette affirmation et dans combien de contextes et d’environnements. La phrase elle même ne devint jamais encore le titre d’un billet, mais en tapant « précieux » en mot clé dans mon site, voilà ce que j’ai trouvé, en clin d’oeil du matin 😉

Entre-deux


Depuis longtemps, je suis particulièrement sensible à ce qui se passe dans les espaces où il est habituel de ne rien décrire.

Ces espaces sont multiples, ce sont des espaces temps, des espaces lieux, des espaces palpables ou indicibles. Ils sont omniprésents et n’emportent que rarement notre attention.
Lors d’un voyage, par exemple il est habituel de considérer uniquement ce qui s’est passé « là-bas » et ce qui se passe, se passait ou se passera « ici ».
Dans les aéroports, je me laisse volontiers flotter dans l’entre-deux qui est constitué par l’attente des bagages.
Je me souviens des reproches qui m’accueillaient parfois à la porte de sortie « Ben dis donc, tu as pris tout ton temps! »
Oui, j’avais pris tout mon temps, j’avais eu besoin de sentir, de ressentir, de laisser monter tout ce qui est à enregistrer dans l’espace « qui n’a pas d’importance », dans cet endroit où il ne se passe apparemment rien d’autre que le défilement des valises sur un tapis et pourtant tant et tant.
Qu’elle est difficile à comprendre cette non-hâte. (autre exemple, celui de l’ultime bivouac de 2012)

L’exemple de la mise au monde d’un enfant est tout aussi éclairant. Les projecteurs sont dirigés vers la gestation, puis vers le nouveau-né.
J’ai toujours été touchée par l’entre-deux, c’est à dire ce moment absolument remarquable où une partie du corps de l’enfant est sortie quand l’autre est encore à l’intérieur de la mère. Le petit humain est encore foetus d’un côté et déjà bébé de l’autre. J’ai toujours pensé que c’est un moment liminal entre la naissance et la mort, un moment dont la puissance est formidable. Un moment où s’exprime la Vie toute entière.
Et en routine, c’est à ce moment que se concentrent toutes les paniques, toutes les hâtes, au point d’annihiler au maximum tout ressenti de l’espace fascinant qu’il représente.

Et que se passe t-il dans l’espace entre deux personnes?
Dans ce « rien » qui est tout sauf du vide.
Certaines personnes, même inconnues l’une de l’autre peuvent s’approcher très près l’une de l’autre, face à face sans ressentir le moindre trouble. D’autres ont besoin de conserver une distance pour se sentir à l’aise, comme s’il existait « un truc » impossible à compresser entre elles et l’autre.
Je me suis beaucoup amusée à observer « ça » tout le temps de l’évolution du règne de sir Sars-Cov 2ème : alors que des obligations de distances étaient partout affichées, les « entre-deux » étaient très très variables, sans doute à la mesure du ressenti des personnes, au-delà d’un quelconque raisonnement.

En réfléchissant plus attentivement, le titre de ce site m’a sauté aux yeux : passage!

Oui, entre deux, il y a bien le passage de l’un à l’autre et c’est tout à fait ce qui est important.

Dans un bouquin, en 2008, j’avais écrit ces mots :
« Le plus grand enseignement que j’ai reçu d’un maitre en yoga fut celui qu’il ne donnait pas »
C’est à dire que ce que j’avais appris était tout entier contenu entre nos deux présences et la réalité de ce qui nous avait rassemblé.
Juste une page avant, il y avait « ça » :
« (…)
Et je pense au grand écart du funambule entre les racines et les ailes
Donner la vie ?
Jeter dans l’entre-deux ?

Entre la naissance et la mort
Où les lisières sont invisibles
Où se dansera la mémoire
D’une existence pleine et contenue
Toute entière
Dans une promesse »

J’aime les lire aujourd’hui et constater que le sens reste le même.

Alors me vient l’image si précieuse d’un duvet posé à la surface de l’eau, sur l’immensité d’un lac ou de l’océan.
Combien de fois ai-je stoppé ma course pour m’y arrêter, pour observer, fascinée ?

Car, en s’approchant très près, sous le duvet si léger, la trace de la présence de l’interface est visible, un léger creux, une surface non horizontale à la surface de l’eau supposée la plus horizontale.
Entre l’eau et la plume il « se passe quelque chose » sans que ni l’eau ni la plume n’aient une quelconque intention.
Entre l’eau et la plume il se passe quelque chose qui existe, qui est observable seulement parce que c’est cette eau là, ce jour là et cette plume là à cet instant précis.

Oui, ça me fascine. C’est une émotion, c’est à dire un précieux mouvement de mes pensées qui entre en scène à la vue d’un duvet posé à la surface de l’eau.
Chaque fois, dans les arcanes de mon cerveau se forment instantanément et simultanément plusieurs dessins animés sur le thème de l’interface, de l’entre-deux, chacun reprenant des objets (ou des personnages) de différents gabarits et de masses diverses situés dans des conditions (météorologiques, temporelles) variables ou spécifiques.

Le vent


Hier, après avoir ouvert mon écran sur diverses actualités
Je suis sortie marcher dans le vent.

Le vent violent.

Je suis allée le toucher, aussi haut que je pouvais monter.

En bas le sable volait
Dessinant des ondes
Soulevant des volutes
De poussière.

Au sommet du cratère
J’ai reculé
Sous la bourrasque
Les petits cailloux
Se promenaient.

Alors, j’ai marché à la recherche d’un juste milieu.

Là, un abri existait
Une combe
Ecrasée de soleil
Au sable lissé
Une fenêtre de paix.

Et il fut temps de rentrer, légère dans le vent, imprégnée par le vent.



Plus, tard, face au vent, sans effort apparent, comme tous les autres avions de la journée, celui qui nous ramenait au quotidien a pris la route du ciel.

Et passe le temps et passent les années


La dernière fois que j’avais atterri sur cette île, c’était presque vingt ans en arrière.
J’étais en plein boom professionnel, les deux enfants aînés volaient déjà de leurs propres ailes et les deux plus jeunes étaient du voyage, prêts à découvrir de nouveaux spots de surf.
Aucun vol direct n’était programmé depuis la France et aucun réseau de location n’était en ligne.
Nous étions allés à l’hôtel, deux années de suite dans le même.
L’hôtel de la photo, l’unique du coin à cette époque, luxueux par rapport à la vie des locaux et cependant loin d’accumuler les étoiles comme aujourd’hui.
Et cet hôtel est la seule image que j’ai vraiment reconnue sur toute l’île.

Ce fut très questionnant.
Quels changements avaient pu ainsi troubler mes souvenirs?

Personnellement, je vois bien que passer une semaine de vacances, arracher du temps au temps quotidien d’une mère de famille qui a des activités professionnelles, était déjà un objectif tout à fait suffisant. Voir du paysage, courir d’une plage de surf à l’autre relevait de l’anecdote. Profiter d’un hôtel, du ménage fait, du petit déjeuner servi, d’un bon repas le soir sans avoir à lever le petit doigt, voilà ce qu’étaient ces vacances.

Les photographies se regardaient encore sur papier glacé, nous en faisions seulement quelques unes, principalement des vagues, des surfeurs, des windsurfeurs, pas de quoi raviver des souvenirs paysagesques.

Et puis, si le volcan est resté à sa place, les autoroutes ont poussé.
Elles permettent d’acheminer rapidement les flots de passagers débarquant des vols « économiques » vers les gigantesques réseaux de logements prévus pour eux avec vue lointaine sur l’océan, piscine, bar et sorties organisées. Elles offrent aussi aux « individualistes » (comme nous) qui circulent en voiture de location, la possibilité d’aller au plus vite d’un côté à l’autre de l’Île (compter cependant sur de multiples embouteillages) et de s’engouffrer sur les plus minuscules pistes afin d’aller faire pleins d’images forcément exceptionnelles de sites réellement remarquables.
Terminé les obligatoires interminables routes serpentant entre les vertes bananeraies et les serres* pour se rendre à l’ouest ou au fin fond du nord, le GPS (encore un truc nouveau) fait la trace en ligne quasiment droite d’un côté à l’autre, après, ce n’est que du détail.

Et pour ce genre de détail, il suffit de cliquer sur Go@gle afin de voir apparaitre tout ce que les passants ont déjà photographié et « religieusement » mis en ligne afin de faire un choix de destination. Après, en se fiant aux commentaires, il est presque « normal » d’aller où il y en a beaucoup, beaucoup de positifs… et ainsi certains endroits autrefois quasi sauvages sont aujourd’hui piétinés, dépourvus de végétation et parsemés de papiers toilette (oui, je sais c’est biodégradable – sauf les lingettes soit dit en passant – mais c’est franchement moche et le vent se permet parfois d’envoyer balader « tout ça »…).

Alors, de petits riens en petits rien, j’ai fini par comprendre que le temps était passé.
Super vite.
J’ai, une fois de plus, constaté qu’il est urgent de profiter de ce qui est offert au moment présent où c’est offert, sans chercher à comparer.
Car quoi comparer alors que moi-même change au fil des années qui s’accumulent ?

Je vois bien que je suis entrée dans un espace où le temps est désormais et plus que jamais ouvert sur l’horizon.

Et l’horizon est là, bien présent, toujours plus loin, inconnu, super attirant, enthousiasmant jusque dans ses moindre détails.
La nostalgie est un « truc » qui m’est totalement étranger.

* Les serres : à noter que ces immenses taches blanches et plates désormais incluses dans les paysages sont destinés à produire les fruits « exotiques » (bananes, papaye et autres) et aussi les tomates, tous estampillés biologiques, ceux que nous sommes si « fiers » de consommer responsables!


Changer de disque

Les enfants sont terriblement insistants parfois.

En tout cas, je l’étais dramatiquement,
Et mon frère aussi.
Lorsqu’elle était à bout, ma mère s’écriait :
« Vous pouvez pas changer de disque? »
Et dire que « ça marchait » serait s’avancer, mais il est clair que nous entendions son ras le bol et qu’avec une certaine inertie, nous finissions par appuyer sur pause.

J’aimerai pouvoir crier aussi « Vous pouvez pas changer de disque? » à la radio, y compris à mes animateurs préférés, aux billettistes, à toutes les personnes qui passent et repassent sur le devant de la scène médiatique.
Car, même si la scène médiatique qui entre dans mon salon est de l’ordre du théâtre de poche tant je la restreins, elle me tape un peu sur le système. (encore une expression de ma défunte mère)

Notre monde va mal
Notre monde va si mal
Avec ce monde qui va mal


Pfffff, c’est la méthode Coué ou quoi?

Que nous ayons été des enfants gâtés jamais satisfaits est une chose.
Que nous ayons été des enfants frustrés de « pas pouvoir faire n’importe quoi » est une chose.
Que nous soyons tous passés par la phase adolescente où les parents n’étaient que des emmerdeurs que nous sollicitions cependant sans cesse pour financer pas mal de « trucs » est une chose.

Mais, quoi ?
Ne sommes nous pas des adultes?

Et franchement, le monde n’est-il pas enthousiasmant, rempli de surprises, toujours prêt à nous surprendre?

Le monde va bien.
Le monde est le monde,
Sans états d’âmes,
Le monde a besoin qu’on lui foute la paix.


Et si moi, individuellement, je peux parfois avoir envie de plus de lumière, de plus d’océan, d’une plus grande chaleur, de plus de falaises brutes, de plus de fleurs, de plus de contemplation et que le moment n’est pas le bon, je « prends mon mal en patience » (troisième expression qui vient de loin).

Je sais qu’il n’y a pas de lumière sans ombre,
Je sais aussi que sans mouvement la vie s’éteint.
Je sais que jouer avec moins que rien et s’amuser de presque tout fait monter…

… Des étoiles dans les yeux des enfants!

Et « ça » fait mon bonheur.

Changer de disque.
C’est urgent!