Archives de catégorie : Le blog-note

Pensées et réflexions en goguette

Le temps passé

Passer du temps à trier le temps passé.

Voilà… s’il fallait définir ou résumer le boulot qui consiste à vider une maison, ce sont ces mots précis que j’utiliserais : passer du temps à trier le temps passé!

Soulever la poussière amassée sans que personne ne s’en préoccupe,
Découvrir l’improbable dans les coins les plus obscurs,
Déplier des kilos de papiers jaunis venant « d’avant avant » et précieusement stockés,
… pour servir… à rien!
Constater le bazar amoncelé et mesurer ce besoin auquel personne ne déroge,
Trouver d’étonnants objets*,
Caresser des dentelles non-mécaniques en fil 100% bio non labellisé,
Ecouter à nouveau des histoires raconter le temps passé,
Ecouter les histoires,
Et passer le temps,
A traverser les vies,
Banales,
Tout en triant,
Pour jeter… beaucoup et encore plus… mais surtout dans le bon container!

Et imaginer demain.
Imaginer les jeunes d’aujourd’hui devant ce même labeur,
Demain.

Demain cet inconnu.

Quelle traces de « mon » temps passé laisseront une empreinte et combien de temps sera passé à les abandonner aux vents d’après?

C’est l’inconnu!
Et c’est « tout » ce qui fait que j’aime intensément l’aventure offerte par la vie,
Joyeusement imprévisible, joueuse avec ses propres règles,
Chaque instant surprenante,
Et merveilleuse,
Parce que surprenante!




* La cuillère à absinthe, par exemple. J’ai adoré découvrir son usage et ressentir une certaine ivresse en « voyant » les mouvements de l’opalescente boisson en train de se préparer.

A quoi ça sert?

J’avais déjà choisi ce titre pour un billet il y a dix ans.
A quoi ça sert ?
En voilà une question !

C’est en premier celle d’un enfant curieux face à un objet inconnu.
C’est ensuite celle d’un adolescent rempli de doutes face aux injonctions qui l’importunent
C’est celle d’un adulte en manque de sens devant la vie formidablement routinière.
C’est celle d’un vieillard ou d’un malade incurable quand la mort devient l’unique horizon.
C’est une question récurrente que tout un chacun soulève un jour ou l’autre, dans une dimension ou dans une autre.

A quoi ça sert ?

Combien de fois cette question se pose t-elle lorsque je me regarde agir, écrire, ramer, parler, apprendre, marcher, inventer… vivre même ?

C’est dire combien trouver un sens est viscéral, l’humain est un animal pensant et peut-être trop pensant sur ce sujet particulier.

Dix ans plus tard, je peux encore écrire « ça ne sert à rien et c’est donc super important »
C’est super global, donc globalement faux et globalement vrai en même temps et ça m’amuse.
Le passant qui lit peut se dire que j’écris pour ne rien dire.
Peut-être?
Certainement pour quiconque cherche une réponse bien dorée, une recette magique, un secret qui rapporte gros.

Je viens d’achever provisoirement une liste de petites fiches que j’avais préalablement listé sur un sommaire (oui, bis repentira placent : liste et lister… ha ha ha !!!)
Un « truc » absolument sans autre intention que celle de satisfaire ma propre curiosité. Un « truc » qui ne rapporte rien (pas un kopeck, en plus ça bouffe de l’énergie, c’est pas « éco-logique »)
Un « truc » que j’avais besoin de faire pourtant.

Et c’est une fois réalisé, c’est « après » que je réalise à quel point j’ai appris en allant chercher, par exemple, le nom caché derrière les abréviations d’auteurs utilisées en taxonomie végétale, puis en suivant les liens tout faits ou en sollicitant mon moteur de recherche sur des noms encore non « wikipediatisés », puis en explorant les fiches de sites plus officiels ou plus savants, etc.
J’ai voyagé de lien en lien, de site en site, j’ai voyagé dans le temps, imaginant les médecins et pharmaciens d’antan et leurs quêtes de plantes « soignantes », puis les explorateurs sponsorisés par de grandes fortunes à la recherche de faire-valoir, les riches amateurs passionnés arpentant des chemins exotiques et je suis arrivée à nos jours où des gens bossent dans des laboratoires, découpant l’ADN pour en extraire des gènes et poser des verdicts qui n’éteignent pas les discussions infinies.

Mon imagination galopante a visionné une grande quantité de métaphores, disserté sur plein de sujet philosophiques, et espéré encore d’autres trouvailles, pour avancer plus loin dans cet imaginaire de folie qui donne sens à mes actes.

Voilà, ça sert peut-être à rien ou ça sert seulement à « ça » et oui, voilà ce qui fait que c’est super important!

Et quand vient un commentaire en reflet… Wahooooooo, alors là, c’est la cerise sur le gâteau et il est bien connu que je suis super gourmande de cerises !
Alors, collectionneuse de questions, je me demande : « N’est-ce pas ce qui est rare qui est précieux? »
Et « ça » c’est un autre sujet récurrent!

PS: Ce qui est rare est précieux. Combien de fois ai-je murmuré ou lancé cette affirmation et dans combien de contextes et d’environnements. La phrase elle même ne devint jamais encore le titre d’un billet, mais en tapant « précieux » en mot clé dans mon site, voilà ce que j’ai trouvé, en clin d’oeil du matin 😉

Entre-deux


Depuis longtemps, je suis particulièrement sensible à ce qui se passe dans les espaces où il est habituel de ne rien décrire.

Ces espaces sont multiples, ce sont des espaces temps, des espaces lieux, des espaces palpables ou indicibles. Ils sont omniprésents et n’emportent que rarement notre attention.
Lors d’un voyage, par exemple il est habituel de considérer uniquement ce qui s’est passé « là-bas » et ce qui se passe, se passait ou se passera « ici ».
Dans les aéroports, je me laisse volontiers flotter dans l’entre-deux qui est constitué par l’attente des bagages.
Je me souviens des reproches qui m’accueillaient parfois à la porte de sortie « Ben dis donc, tu as pris tout ton temps! »
Oui, j’avais pris tout mon temps, j’avais eu besoin de sentir, de ressentir, de laisser monter tout ce qui est à enregistrer dans l’espace « qui n’a pas d’importance », dans cet endroit où il ne se passe apparemment rien d’autre que le défilement des valises sur un tapis et pourtant tant et tant.
Qu’elle est difficile à comprendre cette non-hâte. (autre exemple, celui de l’ultime bivouac de 2012)

L’exemple de la mise au monde d’un enfant est tout aussi éclairant. Les projecteurs sont dirigés vers la gestation, puis vers le nouveau-né.
J’ai toujours été touchée par l’entre-deux, c’est à dire ce moment absolument remarquable où une partie du corps de l’enfant est sortie quand l’autre est encore à l’intérieur de la mère. Le petit humain est encore foetus d’un côté et déjà bébé de l’autre. J’ai toujours pensé que c’est un moment liminal entre la naissance et la mort, un moment dont la puissance est formidable. Un moment où s’exprime la Vie toute entière.
Et en routine, c’est à ce moment que se concentrent toutes les paniques, toutes les hâtes, au point d’annihiler au maximum tout ressenti de l’espace fascinant qu’il représente.

Et que se passe t-il dans l’espace entre deux personnes?
Dans ce « rien » qui est tout sauf du vide.
Certaines personnes, même inconnues l’une de l’autre peuvent s’approcher très près l’une de l’autre, face à face sans ressentir le moindre trouble. D’autres ont besoin de conserver une distance pour se sentir à l’aise, comme s’il existait « un truc » impossible à compresser entre elles et l’autre.
Je me suis beaucoup amusée à observer « ça » tout le temps de l’évolution du règne de sir Sars-Cov 2ème : alors que des obligations de distances étaient partout affichées, les « entre-deux » étaient très très variables, sans doute à la mesure du ressenti des personnes, au-delà d’un quelconque raisonnement.

En réfléchissant plus attentivement, le titre de ce site m’a sauté aux yeux : passage!

Oui, entre deux, il y a bien le passage de l’un à l’autre et c’est tout à fait ce qui est important.

Dans un bouquin, en 2008, j’avais écrit ces mots :
« Le plus grand enseignement que j’ai reçu d’un maitre en yoga fut celui qu’il ne donnait pas »
C’est à dire que ce que j’avais appris était tout entier contenu entre nos deux présences et la réalité de ce qui nous avait rassemblé.
Juste une page avant, il y avait « ça » :
« (…)
Et je pense au grand écart du funambule entre les racines et les ailes
Donner la vie ?
Jeter dans l’entre-deux ?

Entre la naissance et la mort
Où les lisières sont invisibles
Où se dansera la mémoire
D’une existence pleine et contenue
Toute entière
Dans une promesse »

J’aime les lire aujourd’hui et constater que le sens reste le même.

Alors me vient l’image si précieuse d’un duvet posé à la surface de l’eau, sur l’immensité d’un lac ou de l’océan.
Combien de fois ai-je stoppé ma course pour m’y arrêter, pour observer, fascinée ?

Car, en s’approchant très près, sous le duvet si léger, la trace de la présence de l’interface est visible, un léger creux, une surface non horizontale à la surface de l’eau supposée la plus horizontale.
Entre l’eau et la plume il « se passe quelque chose » sans que ni l’eau ni la plume n’aient une quelconque intention.
Entre l’eau et la plume il se passe quelque chose qui existe, qui est observable seulement parce que c’est cette eau là, ce jour là et cette plume là à cet instant précis.

Oui, ça me fascine. C’est une émotion, c’est à dire un précieux mouvement de mes pensées qui entre en scène à la vue d’un duvet posé à la surface de l’eau.
Chaque fois, dans les arcanes de mon cerveau se forment instantanément et simultanément plusieurs dessins animés sur le thème de l’interface, de l’entre-deux, chacun reprenant des objets (ou des personnages) de différents gabarits et de masses diverses situés dans des conditions (météorologiques, temporelles) variables ou spécifiques.

Le vent


Hier, après avoir ouvert mon écran sur diverses actualités
Je suis sortie marcher dans le vent.

Le vent violent.

Je suis allée le toucher, aussi haut que je pouvais monter.

En bas le sable volait
Dessinant des ondes
Soulevant des volutes
De poussière.

Au sommet du cratère
J’ai reculé
Sous la bourrasque
Les petits cailloux
Se promenaient.

Alors, j’ai marché à la recherche d’un juste milieu.

Là, un abri existait
Une combe
Ecrasée de soleil
Au sable lissé
Une fenêtre de paix.

Et il fut temps de rentrer, légère dans le vent, imprégnée par le vent.



Plus, tard, face au vent, sans effort apparent, comme tous les autres avions de la journée, celui qui nous ramenait au quotidien a pris la route du ciel.

Et passe le temps et passent les années


La dernière fois que j’avais atterri sur cette île, c’était presque vingt ans en arrière.
J’étais en plein boom professionnel, les deux enfants aînés volaient déjà de leurs propres ailes et les deux plus jeunes étaient du voyage, prêts à découvrir de nouveaux spots de surf.
Aucun vol direct n’était programmé depuis la France et aucun réseau de location n’était en ligne.
Nous étions allés à l’hôtel, deux années de suite dans le même.
L’hôtel de la photo, l’unique du coin à cette époque, luxueux par rapport à la vie des locaux et cependant loin d’accumuler les étoiles comme aujourd’hui.
Et cet hôtel est la seule image que j’ai vraiment reconnue sur toute l’île.

Ce fut très questionnant.
Quels changements avaient pu ainsi troubler mes souvenirs?

Personnellement, je vois bien que passer une semaine de vacances, arracher du temps au temps quotidien d’une mère de famille qui a des activités professionnelles, était déjà un objectif tout à fait suffisant. Voir du paysage, courir d’une plage de surf à l’autre relevait de l’anecdote. Profiter d’un hôtel, du ménage fait, du petit déjeuner servi, d’un bon repas le soir sans avoir à lever le petit doigt, voilà ce qu’étaient ces vacances.

Les photographies se regardaient encore sur papier glacé, nous en faisions seulement quelques unes, principalement des vagues, des surfeurs, des windsurfeurs, pas de quoi raviver des souvenirs paysagesques.

Et puis, si le volcan est resté à sa place, les autoroutes ont poussé.
Elles permettent d’acheminer rapidement les flots de passagers débarquant des vols « économiques » vers les gigantesques réseaux de logements prévus pour eux avec vue lointaine sur l’océan, piscine, bar et sorties organisées. Elles offrent aussi aux « individualistes » (comme nous) qui circulent en voiture de location, la possibilité d’aller au plus vite d’un côté à l’autre de l’Île (compter cependant sur de multiples embouteillages) et de s’engouffrer sur les plus minuscules pistes afin d’aller faire pleins d’images forcément exceptionnelles de sites réellement remarquables.
Terminé les obligatoires interminables routes serpentant entre les vertes bananeraies et les serres* pour se rendre à l’ouest ou au fin fond du nord, le GPS (encore un truc nouveau) fait la trace en ligne quasiment droite d’un côté à l’autre, après, ce n’est que du détail.

Et pour ce genre de détail, il suffit de cliquer sur Go@gle afin de voir apparaitre tout ce que les passants ont déjà photographié et « religieusement » mis en ligne afin de faire un choix de destination. Après, en se fiant aux commentaires, il est presque « normal » d’aller où il y en a beaucoup, beaucoup de positifs… et ainsi certains endroits autrefois quasi sauvages sont aujourd’hui piétinés, dépourvus de végétation et parsemés de papiers toilette (oui, je sais c’est biodégradable – sauf les lingettes soit dit en passant – mais c’est franchement moche et le vent se permet parfois d’envoyer balader « tout ça »…).

Alors, de petits riens en petits rien, j’ai fini par comprendre que le temps était passé.
Super vite.
J’ai, une fois de plus, constaté qu’il est urgent de profiter de ce qui est offert au moment présent où c’est offert, sans chercher à comparer.
Car quoi comparer alors que moi-même change au fil des années qui s’accumulent ?

Je vois bien que je suis entrée dans un espace où le temps est désormais et plus que jamais ouvert sur l’horizon.

Et l’horizon est là, bien présent, toujours plus loin, inconnu, super attirant, enthousiasmant jusque dans ses moindre détails.
La nostalgie est un « truc » qui m’est totalement étranger.

* Les serres : à noter que ces immenses taches blanches et plates désormais incluses dans les paysages sont destinés à produire les fruits « exotiques » (bananes, papaye et autres) et aussi les tomates, tous estampillés biologiques, ceux que nous sommes si « fiers » de consommer responsables!


Changer de disque

Les enfants sont terriblement insistants parfois.

En tout cas, je l’étais dramatiquement,
Et mon frère aussi.
Lorsqu’elle était à bout, ma mère s’écriait :
« Vous pouvez pas changer de disque? »
Et dire que « ça marchait » serait s’avancer, mais il est clair que nous entendions son ras le bol et qu’avec une certaine inertie, nous finissions par appuyer sur pause.

J’aimerai pouvoir crier aussi « Vous pouvez pas changer de disque? » à la radio, y compris à mes animateurs préférés, aux billettistes, à toutes les personnes qui passent et repassent sur le devant de la scène médiatique.
Car, même si la scène médiatique qui entre dans mon salon est de l’ordre du théâtre de poche tant je la restreins, elle me tape un peu sur le système. (encore une expression de ma défunte mère)

Notre monde va mal
Notre monde va si mal
Avec ce monde qui va mal


Pfffff, c’est la méthode Coué ou quoi?

Que nous ayons été des enfants gâtés jamais satisfaits est une chose.
Que nous ayons été des enfants frustrés de « pas pouvoir faire n’importe quoi » est une chose.
Que nous soyons tous passés par la phase adolescente où les parents n’étaient que des emmerdeurs que nous sollicitions cependant sans cesse pour financer pas mal de « trucs » est une chose.

Mais, quoi ?
Ne sommes nous pas des adultes?

Et franchement, le monde n’est-il pas enthousiasmant, rempli de surprises, toujours prêt à nous surprendre?

Le monde va bien.
Le monde est le monde,
Sans états d’âmes,
Le monde a besoin qu’on lui foute la paix.


Et si moi, individuellement, je peux parfois avoir envie de plus de lumière, de plus d’océan, d’une plus grande chaleur, de plus de falaises brutes, de plus de fleurs, de plus de contemplation et que le moment n’est pas le bon, je « prends mon mal en patience » (troisième expression qui vient de loin).

Je sais qu’il n’y a pas de lumière sans ombre,
Je sais aussi que sans mouvement la vie s’éteint.
Je sais que jouer avec moins que rien et s’amuser de presque tout fait monter…

… Des étoiles dans les yeux des enfants!

Et « ça » fait mon bonheur.

Changer de disque.
C’est urgent!

Ces êtres invisibles

Pas d’image.
Comment donner une image de l’invisible?

Mes différents passages en terres d’Afrique, mes contacts amicaux avec certains « élus » désignés par des villageois de la lointaine Polynésie, du fin fond du Tamil Nadu ou des abords du fleuve Congo m’ont initiée à une certaine sensibilité vis à vis des « êtres invisibles » qui dirigent la Vie. Ce fut parfois très utile dans un certain exercice professionnel, et de fait, c’était toujours bien rangé dans mon sac, dans une poche invisible où il était écrit à l’encre sympathique : « ça peut servir okazou ».

Alors, en découvrant un chapitre dédié au Covid 19 écrit par le chef de fil de l’ethnopsychiatrie française, je fus confortée dans certains de mes points de vue.

« (…) Ou bien auraient-elles au contraire affûté notre regard, nous rendant attentifs à un nouvel être qui fait irruption ? Cet être qui s’intéresse fortement à nous, qui exige de partager notre monde, nous l’avons nommé « Sars-CoV-2 ». Comme le font souvent les invisibles, comme le font tous les djinns ou les mlouk, cet être tente de nous soumettre à sa volonté par la maladie. Mais celui-ci est puissant ! Battus les diables, les démons et autres zar qui n’affligent que de petites communautés… Lui voit plus grand, bien plus grand : il s’est emparé en quelques mois des humains du monde entier qui ne pensent qu’à lui, ne parlent que de lui dans leurs perpétuelles cérémonies télévisées qu’ils appellent News »
In Secrets de Thérapeute, Tobie Nathan, L’Iconoclaste 2021, ISBN : 978-2-37880-254-7

Mes points de vue…
Au sujet d’un invisible par définition impossible à voir !

Il y a de quoi sourire, pour la non-croyante que je suis, définitivement !

Et comment, alors, en écrire davantage ?

Car même en utilisant ma balance minuscule (déjà évoquée dans ce billet), je ne souhaite pas me risquer dans des mots invitant trop de confusions.

Clarisse Herrenschmidt définit magnifiquement l’écriture en disant que c’est ce que l’homme a trouvé de mieux pour rendre la parole visible (in Les trois écritures, Gallimard, 2007, ISBN : 9782070760251).
Bien que l’écriture soit, pour moi, une respiration, je suis convaincue que l’invisible ne passe que par l’invisible, que seule la parole peut être ciselée assez précisément dans chaque contexte, face à chaque individu pour donner à voir ce qui n’apparait pas si facilement entre les mots toujours trop étroits.

Alors, j’en reste là.
Pour aujourd’hui.



Jeudi 23 décembre 2021, La sortie du grand confinement de 2020 est lointaine et proche à la fois. Depuis, nous sommes entrés dans un interminable carême en apparence sans horizon. Tellement longtemps s’est écoulé depuis l’avènement de SRAS-Cov-2ème qu’il est maintenant nécessaire d’en faire quelle que chose afin qu’il devienne autre chose.
Même si les médias poursuivent leur boulot, soufflant le chaud et le froid, ne sachant sur quel pied danser pour garder leur audience, la vie va. Espiègle à chaque instant, elle nous invite à la suivre.

Encore et toujours… plus loin!

Quête d’absolu

C’est généralement le matin que j’écris, riche de l’inspiration nocturne.

Ce dimanche, j’avais décidé d’envoyer un peu de prose à une personne récemment croisée, pas vraiment une inconnue, pas déjà une connaissance, une personne qui m’avait pourtant adressée une autre personne afin que je lui fasse part d’une parcelle d’un supposé « savoir ».
La transmission est à la mode.
Une certaine forme de transmission qui, à mes yeux ressemble davantage à une forme de commerce.
Sauf, que pour qui est aussi peu douée que moi pour le commerce, donc sans étiquette et sans rien à vendre, c’est open bar.
Open bar?
Pas tout à fait.
Le bénévolat contient en sa définition et dans ses racines tout à fait autre chose que la gratuité, un bénévole est une personne « qui le veut bien » avant tout, qui donne un sens à son action.

Je devais quelques explications à cette personne qui me « recommande », quelques explications puisque, à la suite d’une longue réflexion, j’ai repoussé l’idée d’une rencontre et donc l’idée de « transmettre » comme elle avait pu imaginer que j’allais le faire.

En 2007, j’avais écrit « Aucune escalade, aucune aventure n’est jamais gratuite, ni en terme d’efforts, ni en terme de finance. Un des leurres de notre société se situe là, dans une propension à laisser croire que le rêve est d’accès facile, offert sur un plateau. » et c’est amusant de retrouver aujourd’hui ces lignes avec lesquelles je suis toujours d’accord.

C’est que je reste en quête d’absolu.

Alors, pour expliquer à mon interlocutrice, j’ai usé de métaphores, selon mon habitude.
Et comme je parlais de galet, de ce simple caillou qu’il est commun de trouver beau soit parce qu’il est usé en forme de coeur, soit parce qu’il offre une rondeur quasi parfaite, soit parce que son grain lissé nous émeut , soit parce que…etc, j’ai soudain pensé à ces énormes galets de sable fossile trouvés loin du passage des humains sur « mon » île.

C’était la première fois que je voyais « ça ».
Des galets de sable, couleur de sable, posés sur le sable à la limite des vagues d’automne entre les galets de basaltes encore mal adoucis.

Les caressant, mille pensées me traversaient : ils seraient très vite à nouveau bousculés, réduits en morceaux, de retour à leur état de sable, les grains millénaires se mêlant au grains contemporains pour finir ensemble roulés par les vagues jusqu’à devenir poussière et encore moins, disparaissant aux yeux humain. Et bien sûr il y avait exactement au même moment les images d’un formidable volcan, soulevant la plage des milliers d’années plus tôt, la compactant sous une pluie minérale en fusion, rajoutant des strates et une nouvelle montagne par dessus. Puis venait le vent jouant avec les embruns, sculptant la montagne, patiemment, mettant à jour le sable enfermé, fragilisant les affleurements jusqu’à ce qu’ils se cassent, dévalent la pente, arrivent sur la plage où les vagues s’en emparent pour les rouler, les adoucir, les arrondir… et les offrir ce jour là à mes yeux émerveillés. Il y avait du fracas, du chaos, du feu, du silence, de l’eau et tant et tant, une phénoménale quantité d’évènements ordinaires.
Tout était là, condensé dans le même instant, et circulant en même temps avec une incroyable fluidité au point de me toucher jusqu’au centre de chaque cellule.

Ce jour là j’ai eu le bonheur de toucher une minuscule parcelle d’absolu.
Et j’ai bien conscience que sur la photo, il n’y a rien d’autre à voir que de vulgaires galets.

Tant et si peu

Impossible d’oublier cette si merveilleuse aventure!

Bientôt sept années seront écoulées depuis sa réalisation et pourtant, chaque grain de chaque instant vit encore dans chacune de mes cellules.

Le mois dernier, là-bas sur « mon » île, j’ai rencontré une personne dont j’ignorais tout de l’existence. Avant qu’elle ne me soit présentée, j’avais entendu dire qu’elle me connaissait.
C’est toujours étrange de se trouver dans cette situation, d’entendre dire qu’une personne qui vous est inconnue vous connait.

De quand, de quoi, que connaissait-elle « de moi » cette personne ?

L’unique piste que j’avais était « Escuela Nautica » et j’avais beau creuser mes souvenirs à cet endroit précis, rien ne remontait.
J’étais impatiente d’en savoir plus.
Tellement impatiente que pas plus de deux minutes s’écoulèrent entre le moment où je le vis et le moment où je lui posai la question.
« Oui, je t’ai vu, c’était quand tu partais avec ta planche! » Répondit-il en souriant.

Instantanément, en entendant ces mots, le temps se rembobina et je revoyais ce jour de départ sans tambours ni trompettes et je l’imaginais passant par là, sur le port de ce petit village où tout le monde connais tout le monde. Je l’imaginais en parler à sa soeur, plus tard et j’allais jusqu’à imaginer que sa soeur avait pu lui dire que j’étais la mère d’un de ces potes!
Ainsi il me « connaissait »!
Amusée, j’ai dû balbutier un truc du genre : « Ooooh… oui, oui, je me souviens de cette aventure » et j’ai embrayé sur autre chose. Non, en fait, il m’ a demandé de « faire le GPS » pour aller sur notre lieu de randonnée. Et « ça » c’était un « truc » super important qu’il me confiait. Non seulement il est pilote dans la vraie vie, mais en plus il est accro de la haute technologie. J’ai donc « fait GPS » avec ma plus douce voix et sans même penser à sortir mon téléphone. De toute manière, il ignorait où je l’emmenais, donc il suivait!
En toute confiance!

Pour l’anecdote : De retour en France, jai appris par mon fils, qu’il avait discuté avec lui (par hasard) le veille de cette petite randonnée et qu’ils avaient ensemble parié sur le fait que j’allais sûrement le faire sortir de sa zone de confort. C’est drôle d’avoir une réputation! Heureusement que je ne savais rien. J’ignore ce que j’aurais pu en faire.

Ce jour dont il avait été question, ce jour où je partis, fut plus exceptionnel pour les personnes qui m’y voyaient que pour moi qui prenait le large.
Je me souviens avoir tranquillement arrimé mes bagages sur la planche, sans la moindre inquiétude. J’avais bien étudié les conditions météorologiques, le temps était super calme jusqu’à l’horizon et je partais moins loin que l’horizon puisque j’allais simplement « là-bas », sur l’île d’en face. Le temps était clair, il me suffisait de viser le phare, là-bas, de l’autre côté, il n’y avait que 20 kilomètres d’océan à traverser.

Tant et si peu.

J’ignorais ce que me prévoyait l’imprévisible, j’ignorais ce qu’il y avait en approchant le phare et ce qu’il y avait de l’autre côté. J’avais décidé de commencer le tour de là-bas par la côte ouest, la « plus méchante » celle qui reçoit le vent du large, la houle du large, la puissance de l’immensité dans toute sa puissance. J’ignorais où j’allais dormir.
J’étais tout à fait sereine. j’avais une petite provision d’eau, j’avais des vivres et ma planche était à mes yeux un confortable navire.

Tant et si peu.

De l’avion, je regarde toujours ce passage.
A chaque voyage.
L’autre jour, deux ferries s’y croisaient, deux minuscules points.
Alors, j’ai pensé qu’un jour, j’avais été, dans ces parages, bien moins que ces points blancs, tout a fait invisible, en fait.

Tant et si peu.

Je sais, je sais!

Oui, je sais, je sais.

Qui n’a jamais entendu ces mots sortir de la bouche d’un enfant haut comme trois pommes?
Qui n’a jamais entendu la version un tantinet plus agacée partant du haut d’un teenager dégingandé ?
Et qui n’a jamais lu ici ou là des affirmations péremptoires sur autant de sujets que de personnes capables de dire « moi je sais »?

Enfant, j’usais et abusais de cette locution : « je sais ».
Si je m’en souviens si bien c’est que je me souviens du jour où j’ai cessé de la proférer. Je devais avoir six ou sept ans et mon père, certainement à bout d’arguments m’avait sèchement cloué le bec en disant « Non, tu ne sais pas ».
Dans ma tête d’enfant, ce moment résonne encore comme une chance. Il m’avait fort à propos bousculée et une quantité de nouvelles portes s’étaient instantanément ouvertes.
Car, en disant « je sais » à cet âge là je revendiquais, non pas un quelconque savoir, mais plutôt la possibilité de découvrir par moi même.
Je refusais le tout cuit, le prêt à croire, la soumission à un quelconque discours et j’avais envie de faire mes propres expériences, grappillant ça et là.

Quand vint le temps de l’adolescence, je savais un certain nombre de choses.
Plus de douze ans d’expérience dans une vie, c’est pas rien, n’est-ce pas ?

Par exemple il était clair que ma meilleure amie était la solitude.

Pour autant, j’avais soif d’apprendre partout (sauf à l’école, c’est notable).
J’étais de ces personnes qui répondent un hâtif « oui » aux conseils et autres « enseignements académiques » tout en pensant « je ferai ce que je veux », « je vais vérifier ce que tu racontes ».

Cependant, j’avais la certitude d’avoir déjà quelques connaissances dans de multiples domaines et j’étais plutôt du genre à la ramener quand les circonstances me le permettaient.
Et en même temps, une petite voix me chantait « non tu ne sais pas ».
C’était une chanson douce, paisible, et parce qu’elle était là, elle me permettait d’avancer mes pions avec grand sérieux et sans vraiment me prendre au sérieux.

Avec le temps qui est passé, j’ai eu l’immense chance de rencontrer des personnes extra-ordinaires. Et il devenait vraiment clair que j’étais une minuscule « sachante » par rapport à elles.
Pourtant, à force d’être à leurs côtés et sans comprendre quel rôle m’était assigné, je constatais à l’envi que ces personnes là étaient en quête de savoir, remettant sans cesse en question le leur ; que ces personnes étaient fort enclines à partager leurs questions, qu’elles avaient peu de réponses ou alors des réponses du genre « Aujourd’hui, ceci est connu et tout peu changer très vite en fonction des découvertes à venir. »
Ces personnes étaient admirables à mes yeux et j’avais vraiment envie de leur ressembler bien que je n’aie ni leur étoffe, leur niveau intellectuel, ni leur expérience.

Aujourd’hui, le temps poursuit inexorablement son avancée.
Je marche paisiblement vers mon ultime naissance.
Je connais le nombre d’expériences qui m’ont fait devenir qui je suis.
Je suis définitivement capable de dire « Je l’ignore » ou « J’en sais rien » en me sentant parfaitement bien, tout à fait à ma place.
Je navigue de question en question comme je mets un pied devant l’autre, tranquille et sans hâte, curieuse et avide d’apprendre encore, de partager mes questionnements et de cueillir ceux des autres.

J’ai bien compris qu’il existe des personnes qui considèrent, à leur idée, ce que je raconte.
Certaines imaginent « elle sait », d’autres pensent vraiment fort : « elle parle d’un sujet sans le connaitre aussi bien que moi ».

Ma réalité est autre.

Je dirais que je suis certainement beaucoup trop fascinée par ce monde en mouvement pour avoir envie de me bloquer, de m’immobiliser définitivement sur d’éphémères certitudes et encore moins pour « croire » confortablement ce qui se raconte.

Dès que je ne bouge plus, je me sens insécure.

Et oui, parfois, c’est fatigant, je sais!