Produire, écrire, donner un sens

Hier, dans la soirée la question de l’art fut abordée.
L’amie d’une amie se défendait avec véhémence de ne rien comprendre aux oeuvres contemporaines.
A cette femme qui concluait sa diatribe avec “Je suis peut-être pas moderne” ; j’ai tenté d’expliquer ce qu’on pouvait comprendre sous le mot “art”.
J’ai tenté de parler d’émotion.

L’émotion est émotion, peu importe dans quel sens.

Ce matin, je secouais dans tous les sens une citation copiée par une autre amie sur son mur d’un célèbre “résaux social”:

“Peut-être à l’écriture ne sert-elle qu’à se trouver un interlocuteur pour soi-même.
Quand on est petit, on cherche une richesse de la vie et on convoque beaucoup sa propre imagination, ce qui rend la vie plus intéressante, plus supportable, plus compréhensible. Mais moi, en tant qu’adulte, si j’écris ce n’est pas tant pour chercher à être publié que pour me trouver un interlocuteur;
je dois confier ce que j’ai senti à quelqu’un.
Dans la vie tellement rare de trouver quelqu’un avec qui parler, avec qui partager ses convictions. Alors j’ai besoin de me forger un interlocuteur à travers l’écriture et à force j’en ai pris l’habitude.” (Gao Xingjan, au plus près du réel)

La route se déroulait tranquillement, quasi en pilote automatique tant j’avais l’esprit accaparé par mes préoccupations vis à vis du sens que je donne à tous les mots qui s’envolent sur la toile.

Etant arrivée à un passage de vie où je me sens moins sachante que jamais, n’ayant aucune obligation financière à donner le change et à produire pour produire, étant incapable de rentrer dans un quelconque cadre, je me demande souvent ce qui me pousse à écrire “en public” alors que “ça ne sert absolument à rien”.
En pensant à la citation de Gao Xingian, force était de reconnaitre que l’idée d’un interlocuteur imaginaire était présente. Et je pouvais même ajouter que c’est en pensant à l’interlocuteur potentiel que je tourne les mots, que j’ajuste les phrases, que même, je choisis les illustrations.

La réalité me dit pourtant qu’il n’existe pas d’interlocuteur.
Je pose mes mots.
Ils sont si peu lus.
C’est qu’il y a tant de production,
C’est que le monde est si vaste,
C’est que la toile est tellement ouverte.
Qui a le temps?
Si peu.

Je le comprends tellement.

Quand il ne s’agit plus de produire les articles microcosmiques obligés, quand publier est une expérience dont je suis revenue, quand écrire est cependant un impératif viscéral, comment ne pas peiner à trouver un sens raisonnable et raisonné au façonnage des mots ?
J’en arrive systématiquement à la conclusion que nous “devons” écrire “pour rien”, parce qu’il faut poser “noir sur blanc” des assemblages parfois simples, parfois alambiqués, mais toujours assez inutiles, sauf à encombrer les archives.

Car, les “artistes” peuvent nous raconter ce qu’ils veulent, il y a toujours un point de départ, un moment après lequel il se mettent à produire pour produire, parce qu’ils ont été reconnus pour une oeuvre qui “rapporte”.

De mon point de vue la notion d’artiste est toujours associée à la notion de monnaie sonnante et trébuchante à la clef, quoiqu’ils nous racontent.

Tout ce que nous pouvons “faire”, nous le vulgum pecus, n’est jamais que loisir infini.

Et dans ce monde où la notion de “travail” est portée au pinacle, je cherche un sens à mes errances, je me cherche, je me cherche encore.
J’ai besoin d’un sens pour aller plus loin.
Et le sens nait des autres.

La route se déroulait tranquillement, quasi en pilote automatique tant j’avais l’esprit accaparé par mes préoccupations vis à vis du sens que je donne à tous les mots qui s’envolent sur la toile.

Et d’un coup mon oreille se connecta à la radio qui susurrait depuis le départ. Et d’un coup, j’entendais ça : https://www.franceculture.fr/emissions/les-masterclasses/christian-boltanski-etre-artiste-cest-aussi-une-maniere-de-guerir

Et que disait cet artiste là?
Il disait que la puissance de l’artiste consiste à produire une oeuvre dans laquelle tout le monde peu se reconnaitre, il disait que l’artiste est un miroir.

Je dois avouer qu’il n’usurpe pas sa stature d’artiste. Je me suis reconnue dans maintes de ses affirmations… Sauf que je suis beaucoup trop pragmatique pour oublier que je suis moi, inconnue et non artiste, donc sans spectateurs, sans interlocuteurs.

Et c’est parce que…

Sans doute…

J’ai toujours besoin d’être libre, parce que je reste insoumise et hors cadre, “loisirante” inclassable.

Ceci est une non-conclusion, un point de continuation, en somme!

Quelle aventure!

Ce qui advient


Par définition, l’aventure, c’est ce qui advient.
Par définition, vivre est une aventure.

Mais, dans les imaginations, partir à l’aventure contient quelque chose de formidable et toujours extra-ordinaire.
C’est que dans ce mot “aventure”, vient systématiquement se poser une part d’imprévisible.
C’est que l’imprévisible programmé, même s’il reste impossible à prévoir comme tout imprévisible qui se respecte, fait partie de ce que nous oublions de penser au quotidien.
Dans la routine au long cours, l’imprévisible surgit pourtant, qui nous atteint inexorablement en pleine face comme une surprise désagréable.

A travers une aventure, la disposition est tout autre. Certain(e)s s’accordent même pour affirmer que l’imprévisible peut faire partie des “bonnes” surprises!

Un aventurier ou une aventurière est reconnu(e) en temps que tel, quand tout le monde s’accorde à le/la distinguer du commun pour sa capacité à survivre à l’imprévisible, pour sa capacité à vivre ce qui est communément désigné comme “impossible”, “difficile”, “effrayant”.

Tout “ça” parce que dans les imaginations, tout est prévu dans le quotidien, tout est précisément programmé, en tout cas, tout devrait l’être.

Les imaginations sont fascinantes.
Parfois elles jouent à “faire peur”, c’est pour mieux jouer leur rôle principal : assurer une sécurité… imaginaire!

Dans deux mois, je pars en vacance…  et ce sera l’aventure, comme d’habitude!

De la gratuité… De l’impression à la réalité

C’est bien moins joli qu’une photo de ma photothèque.
Oui, peut-être.
Il y a des jours comme ça.
Des jours où en me penchant sur l’écran de la toile, je vois de mes yeux des mots noirs sur fond blanc,
Des mots qui ne sont pas les miens et qui pourtant racontent tous, à leur manière, une évidence que je ne cesse de répéter.

Et oui, je répète à tour de bras.
Et oui, je suis inlassable.
Têtue jugeraient certain(e)s et pourquoi pas?
Refuser de se jeter dans l’abîme des idées simples mais fausses nécessite certainement un certain atavisme de bourrique!

Donc, la gratuité n’existe pas?
Et oui… tout se paie affirme le proverbe.

Cette question là, cette question de la gratuité, m’est tombée dessus il y a fort longtemps. Tellement longtemps que je me souviens avoir soulevé un tollé après avoir exprimé mon raisonnement en classe. J’avais à peine 10 ans, j’étais au collège et affirmer ce que je pensais fut si drastiquement réprimé que le mutisme est devenu un art de vivre à la hauteur des “mauvaises notes” accumulées.
Je me suis contentée de poser “par écrit” ce qu’il était de bon ton de noter afin de récolter les “bonnes appréciations” qui m’évitaient un rangement immédiat dans la case “imbécile”.
De fait j’ai “perdu” de l’avance et j’ai gagné un temps précieux.
De fait je suis reconnaissante au système scolaire. Grâce a ce qu’il était, j’ai rapidement appris à vivre en société.

J’ai repris en pleine face cette “gratuité qui n’existe pas” des années plus tard, le jour où j’ai décidé de faire payer ce que tout un chacun considère comme un “droit” gratuit : l’accès à un praticien de médecine conventionnelle.
Je pèse chacun des mots en écrivant “accès à un praticien de médecine conventionnelle”.
Et je le souligne parce que chacun sait qu’il est tout à fait normal de payer de sa poche un praticien de médecine alternative : magnétiseur, coach, chaman, charmant bidouilleur, guérisseur assermenté, gentil psychothérapeute, etc.
En sortant de tout contrat conventionnel, je gardais mes diplômes d’Etat, mes connaissances acquises à l’Université d’Etat (donc “gratuite”), je devenais “payante”, donc non-conventionnelle et surtout, il fallait que je prenne le temps de l’expliquer.

Car, en France, la “gratuité” est institutionnelle et il faut passer beaucoup de temps pour faire entendre à qui ne souhaite pas l’entendre que rien n’est vraiment gratuit, jamais.
Et quand j’entends dire que “le temps c’est de l’argent”, ça me fait rire d’avoir perdu autant d’argent en expliquant aussi longtemps qu’il était nécessaire ce qu’il m’importait d’expliquer!

Je souris aussi à l’idée d’assurer parfois la garde “gratuite” de mes petits enfants, parce que c’est normal, n’est-ce pas? De la même manière qu’il est tout à fait normal de rétribuer une nourrice ou un baby-sitter pour assurer le même service.

Suivez mon regard, je viens de mettre sur le même plan deux circonstances qui relèvent de deux plans différents.  Il y a le plan familial et proximal, voire amical et il y a le plan sociétal, éloigné du plan familial. Il y a un véritable lien familial, un lien amical avec quelque rares personnes et une infinité de “non-lien”  qui nous met en contact avec l’étranger.

Dans notre monde si vaste, dans notre société pléthorique, il est probable qu’il soit plus que jamais nécessaire de “mettre en valeur” la réalité du non-lien et les contraintes qui vont avec.
En y mettant “un prix”, en multipliant les situations où ce qui familialement “ne coûte rien” se paie, nous nous offrons l’occasion de réfléchir à ce qui relie l’individu à la société, à la société qui rend l’individu plus fort jusqu’au moment où elle s’y perd. Et quand il ne reste plus qu’un peuple d’individu individualistes, quand “faire société” n’a plus de sens, l’avenir est à vivre, en société, coûte que coûte.

Habiter

Parmi les chemins qui mènent à l’illumination
il y en a deux fort différents
Le premier consiste à marcher dans la lumière d’un sage
Au risque de vivre dans son ombre
L’autre invite à cueillir chaque instant, chaque étoile de la vie
Au risque
D’en devenir ébloui

In Eloge, A traits communs, Nantes 2008

 

Combien de pages “bien être” pour proposer des techniques d’enracinement?
Combien proposent des techniques d’ancrage?
Et de centrage et de reliance et de présence…
Et quelles sont les différentes recettes?
Si les recettes publicitaires varient un peu les autres tournent autour
De toujours quasi le même discours avec la même avalanche de mots fatigués
Où chacun(e) puise sous les images ce qui lui convient d’envisager de faire un jour,
Souvent jamais.
Le rêve est une manière d’être absent.

Pour la jardinière, parler d’enracinement, c’est envisager une présence constante,
Une présence durable.
Sinon, à quoi bon souhaiter qu’une plante s’enracine?

Pour une navigatrice, parler d’ancrage, c’est envisager un lieu propice, une aire de repos
Une présence de passage.
Sinon, à quoi bon souhaiter naviguer?

Les mots sont troubles sans expérience et activent les maux en attisant les rêves
Avec une cueillette virtuelle d’inaccessibles étoiles.

Les mots qui se baladent sur la toile comme autant de miroirs aux alouettes
Peuvent s’avérer redoutables lorsqu’ils invitent les passants
A déserter
Leur parole avant même d’avoir essayé de l’habiter.

Car si la parole est cette faculté d’exprimer et de communiquer la pensée,
Donc, lorsqu’il s’agit de “moi-je”, la faculté d’exprimer et de communiquer “ma” pensée,
Quelle est la parole qui sort de ma bouche s’il s’agit d’une pensée qui n’est pas la mienne?
S’il s’agit d’une pensée volée?
S’il s’agit d’une pensée toute faite?
S’il s’agit d’une pensée qui repose sur “rien”?

Et comment alors être qui je suis sans habiter ma parole?

Deux poids, deux mesures

Deux poids, deux mesures affirme le dicton?
Et certainement beaucoup plus de deux,
J’ajoute!

Ainsi en est-il du temps qui passe.

“Voilà une semaine que je suis rentré(e) et j’ai l’impression que ça fait une éternité”
Qui n’a jamais été traversé(e) par cette réflexion?

Pourtant, rien n’existe moins que le temps.
Pourtant rien ne se mesure plus incessamment que le temps.

Nous avons inventé de quoi mesurer le temps avec une précision folle parce que nous avons inventé la notion de temps, le temps perdu, le temps passé, et le temps gagné.
C’est fou, non?

Et la relativité?
On la pose où?
On s’en fout.
Quand ça nous arrange.
N’est-ce pas étrange,
Cette réalité?

Je me souviens d’un temps où passaient des nouveaux-nés, entre mes mains.
Je me souviens de LA minute.
LA minute après laquelle il est convenu de délivrer une note.
Une première note,
En évaluation d’un score.
LE score qui marque à vie la qualité d’entrée dans le monde
Désormais calculé selon la plus rigoureuse norme.

Et je me souviens de cette minute absolument interminable pendant laquelle le naissant se déplisse, se déploie, se colore et enfin respire.
Une minute qui parfois semble plus longue qu’une heure à attendre sur la quai d’une gare.

Va où tes yeux te mènent

 

C’était au siècle dernier, mes cheveux étaient encore auburn très foncé.
Pour une unique aventure et pour la seule fois de toute ma vie sportive, j’avais accepté l’idée de servir de panneau de publicité.
Il faut dire que le slogan était tout à fait acceptable : “Va où tes yeux te mènent”

Hier, dans la nuit, je cherchais un titre en vue d’un billet du jour. Cette petite phrase est arrivée, ramenant à ma mémoire une époque révolue, celle des jours où je courais éperdument, où les photographies étaient encore stockées sur papier glacé et où personne n’imaginait qu’arriverait aujourd’hui et son inondation de selfies impalpables.

Voilà pour l’anecdote.

Va où tes yeux te mènent.

Tous les enfants gardent le souvenir de cette injonction qui leur interdit de montrer du doigt dès qu’ils ont atteint “l’âge de raison”.
Car les bambins n’ont de cesse que de pointer leur doigt.
Et les adultes raisonnables n’ont de cesse que de nommer ce qu’ils imaginent voir au bout.
Et ils le font sans jamais se mettre à la hauteur du regard du bambin.
Il faudrait pour le faire se baisser, se courber, s’incliner.
Il faudrait pour le faire avoir du temps à perdre, serait-ce vraiment raisonnable ?
Je ne sais pas.

Ce que je sais de manière certaine, c’est que mes yeux m’entrainent , me mènent dans des dédales très personnels.
Ce que je sais, c’est que chacun ne peut voir que ce qu’il cherche, et que sans la curiosité aiguisée du gamin qui dort en nous, il est facile de se recroqueviller dans un monde “sécuritaire” où tout est repéré, “connu” et reconnu comme prévisible. Il y a dans cette attitude quelque chose de l’ordre de la croyance.
Croire est tellement rassurant, que la plupart des enfants finissent par croire tout ce que racontent leurs parents, ce que les autres disent, ce qui se dit, etc…

Ce que je sais, en plus, c’est que les arcanes de mes pensées s’enrichissent chaque jour grâce à ceux et celles qui m’offrent leurs regards et m’invitent à chercher plus loin, dans d’autres sens.

Va où tes yeux te mènent.

Déjà, à l’époque lointaine de la photo d’hier, je trouvais dans le moindre galet parfaitement lissé toute une histoire à raconter, le temps ne fait qu’apporter d’importants détails au courant de l’histoire.
Jamais rien ne se perd, la toile se tisse, infiniment.

Et entre les lignes, il y a

Il y a ce que le bambin pointe du doigt,
Une curiosité jamais satisfaite,

Il y a “mon” monde.

C’est le départ qui est important

Habituellement, on entend dire : “C’est le chemin qui est important”.
Et il va sans dire que j’ai moi-même benoîtement répété la sentence, comme il est commun de répéter les aphorismes, sans vraiment penser, juste pour avoir l’air important de la personne qui fait une assertion consensuelle histoire de ne rien dire!

Parler pour ne rien dire meuble le silence.

Ecrire en silence est une tout autre aventure dans laquelle je ne cesse de m’obstiner!

Habituellement, on entend dire : “C’est le chemin qui est important” et j’ai envie d’écrire “C’est le départ qui est important”

Comment, sans aucun départ, un quelconque chemin pourrait-il se vivre?

Nous sommes tous partis un jour.
Le premier départ, celui qui nous pose un pied dans la vie est hors de toute conscience, il est naturel, c’est un passage de vie, la naissance.

Puis après la naissance, tout un tas de véritables départs se succèdent, ils sont tellement “normaux” que personne n’ y porte grande attention sinon pour le scoop qui s’y attache “premier mot”, “premier pas”, “première classe”, etc… Le fait est que ces départs là ne sont pas choisis, ils débarquent et ensuite chacun s’empresse pour donner de l’importance au chemin, c’est assez logique.

Quand vient l’heure du choix, le choix est-il vraiment un choix?
Je ne sais pas.
Il est commun de parler de choix.

Nul doute, il existe cependant des choix qui permettent de vivre intensément la crainte d’une certaine liberté.

Et alors, le départ, un point invisible que chacun nomme “départ” selon ses propres références, ce départ là est essentiel.

Car viennent ensuite les préparatifs et la nécessité de s’alléger au fur à mesure que s’amoncellent les questions.
Se préparer, histoire de voir arriver le départ.

Et partir.
A l’aventure.
Oublier la routine qui refuse les imprévus.
Cueillir les surprises
Absolument imprévisibles
Et avancer
Vers plus loin.

Et quand le but est atteint,
Constater que le but
Est plus loin
Et qu’un nouveau départ
Devient indispensable.

Sauver le monde ?

Ce matin, une question m’obsède.
Pourquoi si nombreuses sont les personnes de bonne volonté toutes entières portées à “sauver le monde” comme si leur vie en dépendait.

J’ai rencontré beaucoup d’enfants qui, en réponse à la question d’un futur métier, affirment qu’ils vont sauver le monde.
Chaque fois, je suis émerveillée par cette capacité de rêve grandiose propre aux enfants innocents et jamais, jamais un seul instant l’idée de les contredire n’est monté à ma cervelle de “vieille ronchon”.
L’enfance c’est le monde des rêves, des espoirs fous, de tous les possibles.
L’enfance, c’est le passage de vie où se cueillent les étoiles où s’escalade l’arc en ciel.

A l’intérieur de chaque adulte, vit un enfant, car pour s’élever, il est indispensable de cultiver les “contraires”. De fait, je cultive autant la joie que la tristesse, l’obsession que l’amusement, le rêve que la raison. C’est une histoire d’équilibre.

Ce matin, une question obsédante me taraude.
Parce que je suis triste de constater à quel point des gens, des adultes, des personnes responsables, perdent leur vie et leur énergie en “faisant tout” pour changer le monde, pour sauver le monde.
Je suis triste et fatiguée pour elles.
Je les sens perchées sur une extrémité qui peut les conduire vers la chute.
Je suis tristes de voir circuler ces pétitions vers des présidents qu’on voudrait non tout-puissants quand ça nous arrange et absolument tout-puissants quand ça nous chante.
Des présidents et des “grands” qui parfois prennent des allures de “dieu” pour ceux qui les suivent ou les prient…
Je suis triste de constater ces paradoxes volant au vent, sans le moindre fil pour les tendre et leur donner un sens.
Est-il possible de se fourvoyer à ce point sur la réalité de la vie en société?

La société.
Entendons nous.
Il est possible d’envisager la société humaine toute entière, constituée d’une multitude de sociétés correspondant à une multitude de pays, des sociétés régulées par des lois propres à chaque pays.
Il est possible d’envisager la plus petite société possible comme le plus petit commun dénominateur, ce serait un couple, c’est à dire deux personnes vivant ensemble un quotidien, seulement deux personnes, soumises à des lois tacites, des lois bien souvent jamais posées, des lois propres à chaque personne du couple, piochées dans les strates d’une l’éducation individuelle.
Entre la “société” du monde et la “société” individuelle, je sens un abîme de possibles.
Un inextricable “complexus”.
Entre l’impalpable et ce qui nous touche, où donc se situe la raison?

Je suis lasse souvent.
Parfois.
J’ai simplement besoin de l’écrire…

Au fil des siècles
Il s’est dit tant d’histoires
Tant de faits furent écrits
Que le temps rétrécit pour les lire

Alors que les humains
Plus savants que jamais
Les décortiquent sans fin
Oubliant dans cette quête
Inlassable
L’once lumineuse
Qu’ils sont sensés trouver

Je suis lasse souvent
En contemplant l’abîme

In Eloge, A traits communs, Nantes 2008

Etre et habiter

Etre et habiter, donne le sens d’un mouvement, il faut commencer par être avant d’habiter, c’est à dire avant “d’être dans”, car comment habiter sans être?

Bien qu’infatigable quand il s’agit d’argumenter un monde multidimensionnel, un monde bien moins binaire qu’il est commun de le définir, j’assume l’ombre et la lumière, le calme et la tempête, le vide et le plein, l’absence et la présence comme autant de contraires qui obligent à s’élever, qui forcent à être, sans concession.

J’apprécie intensément les moments privilégiés de conversations avec quelques rares personnes qui habitent très fort leur parole.
Dans notre environnement où il est tellement question de consommer, de parler de la pluie et du beau temps histoire d’oublier le temps qui passe, de parler au mur, de parler dans le vide ou de parler en l’air, comment ne pas apprécier les instants rares de conversation habitée?

Ces moments là sont impossibles à préparer.
Ils sont.
Autant, il est facile de préparer un déguisement, d’apprendre un rôle et même de réussir à le tenir sans trop de fausses notes, autant il est vain de prévoir à quel moment une conversation passera du banal à l’exceptionnel.
Remarquablement, il existe quelques personnes qui possèdent un don particulier, elles sont entières et jouent très imparfaitement les rôles qu’on leur suggère. Quand le mouvement de la vie et le brassage provoqué les invitent au passage de ma vie, je mesure le privilège qui m’est accordé.
Ces personnes là habitent leur parole.
Partager un temps de conversation avec elles est toujours touchant, émouvant, fort, questionnant, élevant.

J’ai vécu à l’époque des contes de fées. Mon enfance était dépourvue des comics et autres lectures qui font le quotidien des enfants d’aujourd’hui, mon imaginaire est donc bâti avec ce dont il a pu disposer. Un de mes contes préféré était celui de la belle au bois dormant.
De la tendre enfance à la grande adolescence, je n’ai lu que les versions intégrales de Perrault (1697) ou de Grimm (1812) avec d’autant plus d’assiduité que je lisais mieux, plus vite et donc plus en “profondeur”. Les livres étaient épais, sans images, mon univers s’inventait au fil du temps qui passait, semblable et différent au fur et à mesure que j’enregistrais de nouvelles expériences, au fur et à mesure que s’enrichissaient mes connaissances.
Sept fées chez Perrault, douze femmes sages chez Grimm, et celles qui ne sont pas invitées et qui profèrent de “mauvais voeux” et celles qui attendaient leur tour pour tout arranger entre puissance et impuissance relative.
Je pouvais rester des heures à “méditer” ce passage autant chez Perrault que chez Grimm. Le reste du conte n’était que la suite logique, il m’importait finalement peu.
C’est peut-être ainsi que j’ai eu envie de m’essayer au rôle de “bonne fée” qui passe quand vient son tour.
Entre puissance et non-puissance
Tout est tellement relatif.

Dans le conte, qu’il s’agisse de fées ou de femmes sages, il n’est jamais question d’une profession, d’une corporation ou de quoi que ce soit de contemporain à aujourd’hui. Il est question de personnes et de personnages.

Ceci explique peut-être cela.

Par contre, les étoiles étaient bien présentes et ceci explique sûrement cela.

 

 

De l’expérience à la réalisation

J’ai commencé à empiler les cailloux.

“Comment vas-tu faire en ville? ” a questionné un ami. “J’en souris d’avance” ai-je rétorqué.
A cet instant précis,  j’ignorais tout du potentiel magnifique de cette activité ludique.

J’ai continué à empiler des cailloux.
J’ai découvert qu’il y a des cailloux en ville et surtout que la campagne n’est jamais vraiment loin.
J’ai commencé à marcher plus loin.

“Donc tu fais des cairns” ont affirmé certains.
J’ai haussé les épaules! Oui, nous sommes d’accord, un cairn est bien un tas de pierres. Mais un cairn existe parce qu’il a une fonction de marquage (sépulture, lieu sacré) ou de balisage (chemins de montagne, chemins soumis au brouillard, etc)

D’autres encore, s’empressèrent de parler d’art.

Tous avaient raison, de leur point de vue.
Pareillement, tous les billets écrits, copiés ou plagiés sur le sujet des “tas de cailloux”, tous les billets disséminés sur la toile ont raison, chacun à leur manière.

Pas à la mienne.

Comme d’habitude, j’ai un point de vue singulier.
Je n’ai aucune certitude, aucune raison à défendre, mais je sens bien que cet exercice d’empilement que je pratique maintenant presque chaque jour en tout lieu et n’importe où, je sens que cet exercice n’est rien d’autre que le reflet de l’exercice d’équilibre qui me pousse chaque jour vers plus loin.

Et je vois aussi à quel point c’est l’exacte métaphore de mes exigences, de mes compétences autant que de mes insuffisances.

C’est simplement fascinant de faire cette découverte, je suis placée en face de qui je suis.
L’autre n’est pas mon miroir puisque l’autre est un autre.
Dans l’exercice qui consiste à empiler je me regarde, seule et libre.

Libre de cette liberté difficile et magnifique qui entraine vers la joie.

“Ce à quoi nous nous efforçons par la Raison, ce n’est rien d’autre que l’acte de comprendre ; et l’Esprit, en tant qu’il use de la Raison, ne juge pas qu’autre chose lui soit utile que ce qui conduit à la compréhension.”
Baruch Spinoza, Proposition 26, Ethique IV (traduction par Robert Misrahi pour Spinoza, une philosophie de la Joie, Editions Medicis-Entrelacs, 2005. ISBN 978-2-908606-71-3)