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Marcher

« Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette brume ensoleillée comme une gloire est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. »
Julien Gracq, En lisant en écrivant, Editions José Corti, 1980, ISBN 978271430303-5

Marcher, verbe transitif ou intransitif… La marche, le marcheur… Sens propre ou sens figuré ?

Poser un pied devant l’autre en réalité ou de manière métaphorique?

Marcher, pratiquer la marche, posséder par la marche,  le marcheur…
Des mots.
Des mots comme tant d’autres qui n’ont de signifiance que pour la personne qui les utilise, dans un environnement défini, à un moment précis.

Du jour où l’enfant se lève et avance droit devant, vacillant, chancelant avant de trébucher sous la joie de ses proches : « ça y est, il marche ! » jusqu’à la dernière minute de vie dont il est impossible de se relever, la marche est, comme la respiration, une fonction formidablement banale.

Qu’est-ce qu’un marcheur, une marcheuse ?
Je ne sais pas.
Chacun se définit à sa manière, selon ses propres critères.
Tout est vérité.

Il est vain de se fier aux apparences, aux chaussures, à l’accoutrement, à l’environnement ou à quoi que ce soit.
Chaque personne sait plus ou moins qui elle est, d’où elle vient, où elle va.
Peut-être ?
Quiconque la croise ne peut que se contenter d’imaginer ce qui lui convient d’imaginer.

Je m’apprêtais pour une petite pause, devant un bistrot, à Saint-Jean-Le-Vieux, le temps d’avaler un sandwich et de boire un thé chaud.
Un couple d’âge mûr me cédait sa place, sous l’unique parasol troué qui pouvait servir de parapluie en cas d’averse.
Lui, un peu lourd, la lèvre épaisse, le ventre bien rond, paquet de cigarettes dans une main, smartphone dans l’autre, sac déjà sur le dos, Lui attendait pour la suivre, Elle.

Elle était parfaitement coiffée et parfumée, ses jambes décharnées mais superbement bronzées s’étiraient entre l’extrémité d’un micro-short pinky et la bande blanche immaculée des soquettes qui surplombaient de lourdes chaussures de montagne .
Bâtons de marche hi-tech en vrac dans une main, Elle tentait de s’extirper du coin où elle s’était coincée à côté de son sac à dos.
Un poème de Baudelaire me vint à la mémoire en la voyant s’empêtrer entre les chaises, la table et les bâtons dépliés ; c’était tellement incongru dans la circonstance, qu’un large sourire illumina mes pensées.

Après les salutations basiques, je tentais aimablement un « Vous allez où comme ça ? » tout à fait neutre, histoire de dire quelque chose, un peu curieuse, néanmoins.

Impossible d’oublier le regard outragé lancé par la dame.

Un regard accompagné par des mots, balancés à la hauteur de l’offense bien innocente que je venais de proférer : « Nous allons à Compostelle, bien sûr. Ca ne se voit pas ? »

Je me suis entendue bredouiller : « Non… Oups… Désolée… Vous auriez tout aussi bien pu aller vous balader dans la montagne, non ? »
Ce couple était donc « sur le chemin » et je n’avais rien vu.
Elle devant, sans plus de mots, Lui derrière, débonnaire ils s’en furent en marchant.

Marcher.
Qu’est-ce donc ?
Qu’est-ce donc pour qu’il s’écrive autant de livres, de billets, de blogues, de poèmes sur le sujet?
Sur un sujet finalement vague, à propos d’expériences indéfinies, chacun reste libre d’interpréter à sa sauce.

Cette année, pour mes vacances, j’avais choisi de me déplacer à pieds.
Délaissant la planche de SUP, j’avais choisi de porter sur mon dos tout le nécessaire indispensable à mon confort.
Fidèle à moi-même, je savais d’où je partais, j’avais fixé un sens, une direction et donc une arrivée probable.
Entre les deux, j’avais prévu autant que possible ce que je pouvais prévoir d’imprévisible.

Comme d’habitude, j’avais fixé le temps imparti pour ma balade et je disposais d’un mois plein, à utiliser au gré du vent.
Sans aucune réservation en poche, sans GPS actif, sans smartphone sous le nez, je me suis engagée dans l’aventure avec le minimum : une boussole pour garder le nord, une carte routière pour me positionner, une tente pour m’abriter et rien en trop, histoire de marcher légère.

Je suis monté dans le train, à Nantes, le mercredi 29 août au matin, en vêtements de ville. J’emportais un stock de bouquins pour passer le temps, un sac à dos sur le dos et à la main une grosse boite postale destinée à envoyer bouquins et vêtements de ville du « départ de la marche » vers une maison proche du point d’arrivée espéré.
Je suis descendue du train, à Nantes, le mardi 26 septembre en fin d’après-midi. Dans mon sac à dos, j’avais rangé avec attention plusieurs gâteaux basques pour régaler quelques personnes gourmandes.

(à suivre)