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Comprendre

Un des premiers bouquins récupérés chez le libraire après que la liberté nous ait été rendue *, fut un bouquin de Mickaël Launay. C’est une fois de plus la « faute » de ma station radio préférée!

Je l’ai dévoré!
Passionnément.
Je me suis revue élève de lycée,
Puis étudiante.
Et j’ai découvert un peu plus loin,
Le mode de fonctionnement qui est le mien,
Si loin de l’application des recettes,
Même réputées immanquables!

C’est que j’ai viscéralement besoin de comprendre, c’est à dire de capter, d’expérimenter à travers mes propres sens, d’intégrer dans les arcanes de mes pensées sans la moindre concession à la crédulité.
Depuis aussi loin que je peux regarder dans mes souvenirs.
Comprendre.

Et… lors de mon parcours scolaire, puis universitaire, j’ai souvent été confrontée à l’incompréhension. Dans ce qui m’était proposé, il y avait beaucoup de recettes.
J’étais capable de touiller, de ratatouiller, de recracher si besoin.
Sans aucune satisfaction.
Donc sans enthousiasme.
Sans plaisir.
D’autant moins que de plaisir il n’en était jamais question.
Je me suis vite lassée
J’ai décroché
Retenté
Raccroché les wagons
Pour passer.
J’ai capté l’importance de la rigueur,
Cultivé la réserve,
Et enregistré mes ignorances.
J’ai beaucoup appris.
De ce qui ne fut jamais inscrit dans les programmes.

J’ai obtenu un certains nombre de « certificats d’apprentissage »!

Ceci parce qu’un jour, j’ai fini par comprendre que le système impose de ne pas chercher à comprendre, il impose de se contenter d’exécuter : l’explication est simple, il serait question pour tous et chacun d’atteindre un certain confort.
C’est un objectif productiviste.

J’ai fini par comprendre un certain nombre de fonctionnements de notre société.
Alors, j’ai enfin pu commencer à apprendre, à comprendre vraiment, à ma manière, avec enthousiasme, passion, émerveillement, boulimie parfois et toujours avec gourmandise.
Et j’ai aussi compris que ça ne sert absolument à rien.
C’est seulement pour mon plaisir
Définitivement à la marge
Rebelle
Avec deux ailes.


* en raison d’un minuscule paquet d’ARN, la vie de l’ensemble du pays a été suspendue à partir du 17 mars 2020 à 12h jusqu’au 11 mai 2020 23h59.
A ce jour, 8 juillet 2020, pas un jour ne passe sans qu’il soit rappelé qu’une ombre plane sur l’humanité sous forme d’un petit amas d’ARN nommé SRAS-Cov-2…
A ce jour, c’est un truc qui reste impossible à comprendre pour moi.
Comprendre…
Avec deux ailes!

Pré-Vision

L’autre soir, considérant la journée achevée dans le contexte extra-ordinaire imposé au monde entier par un nanoscopique être vivant, je me disais que je n’avais pas grand chose à changer par rapport à mes habitudes.
De nature très solitaire donc seule, je n’embrasse guère, je ne vois que les personnes à voir, je ne sors pas dans la foule et je passe du temps au jardin. Depuis des dizaines d’années je me lève sans avoir une journée type à dérouler, l’imprévu est ma tasse de thé, l’urgence le piment indispensable et la navigation à vue, une certaine manière de respirer.
Il a fallu que je creuse un peu pour enfin trouver une différence :
Depuis dimanche, je ne regarde plus les prévisions météorologiques!
C’est fou, non?
Moi qui ai soigneusement rangé dans mes préférés plusieurs sites bien pointus sur le sujet, voilà que je les laisse tomber.
Incroyable!
Constater par ce fait à quel point ma vie est bouleversée par l’actualité m’a rendue songeuse.
C’était vraiment pas prévu.

Et alors…

Et alors, tout ce qui ressemble de près ou de loin à une prévision s’est agglutiné dans mon cerveau, se rassemblant de manière exponentielle pour finalement former une très longue chaine d’ARN* qui s’est mise à danser une sarabande endiablée.
*ARN : Arrangement Représentatif Nuancé

Et alors…

J’ai bien dormi!

Au matin, branle-bas de combat, il fallait que je sois prête très très tôt.
Hop, hop, j’ai avalé mon café et hop hop hop j’ai enfourché mon cheval d’acier.
Seule dans la ville, enchantée par les oiseaux du printemps,
J’ai bien décollé
Les mots se sont alignés
Les prévisions ont bien rigolé
La philosophie a débarqué.

Bien…
Les prévisions météorologiques ayant été à la source de cette intense et délicieuse masturbation intellectuelle, j’y reviens.
Il existe de nombreux « modèles météorologiques » et il n’est pas rare que je passe de l’un à l’autre quand j’ai vraiment besoin de savoir où aller naviguer (pour emmener un groupe ou pour organiser une compétition nautique par exemple) : GFS, WRF, ARPEGE, AROME mais aussi Harmonie, NWW3, ICON, IRLAM, GWAM, etc…
C’est dire à quel point pré-voir au 21èe siècle ne relève plus de la seule lecture dans les ronds de fumée, dans le marc de café, dans les tripes de poulet ou dans les boules de cristal.

OK…

Pendant le 20ème siècle, en étudiant à l’université, j’avais été sommée de bien comprendre (étymologiquement « prendre avec soi », intégrer pour de vrai) ce qu’est un diagnostic (Du grec ancien διαγνωστικός, diagnostikós , « capable de discerner ») et comment y arriver. Il était question de s’appuyer sur l’ensemble des signes fournis par une anamnèse la plus exhaustive possible, d’examiner la situation sous tous les angles, à l’aide de plusieurs sens (odorat, toucher, vision, audition) et in fine de proposer une probabilité avant d’envisager un pronostic à court terme (probable mais impossible à prouver factuellement à 100%) puis à moyen et long terme.
Je pensais avoir bien compris tout en ayant pris conscience de la difficulté extrême de l’exercice, de la notion de probabilité infiniment présente et de la quasi impossibilité de s’engager sur le long terme sans accepter d’incessants mouvements qui remettent mille fois mille questions sur le tapis.
Las ! Face à la pratique de ceux qui étaient censés me montrer l’exemple, j’étais face à un abîme. Parfois en moins de trois minutes, j’entendais tomber un verdict, je voyais s’écrire une solution et invariablement une main se tendait qui disait « et bien voilà, ça fera xxx Francs (oui, le Francs avait cours le siècle dernier), on se revoit la semaine prochaine pour vérifier tout ça »
Et la semaine suivante xxx Francs étaient à nouveau exigés en échange de seulement deux minutes… « logique puisqu’on se connait maintenant, hein! »

Ma « folie » déjà bien acceptée me murmurait à l’oreille qu’il fallait plus que jamais me protéger face aux injonctions paradoxales, qu’il était nécessaire de savoir mettre un masque en m’adressant à l’aréopage désigné pour me juger, de savoir quand me cacher et quand m’exposer en sécurité, d’apprendre encore plus loin comment bouger autour des points fixes, pour garder ma liberté de penser, de naviguer à vue et d’agir.
Ma « folie », notez le, car il est évident que la « normalité » est étrangère à ma consistance. Une « normalité » que je connais cependant, au point qu’elle ne m’effraye pas et que je peux à 100% être capable de la considérer en toute bienveillance, y compris dans mon miroir!

Alors, quand je constate aujourd’hui les prévisions faites par la vox populi à l’aune de ce qu’elle capte des prévisions météorologiques proposées à la télé genre  » Il va pas faire beau, demain il va pleuvoir (sortez vos parapluies) et il fera à nouveau beau », quand je vois la montée en flèche des ventes de parapluies (même au noir à ce qui se dit) et de toutes les recettes promettant une solution pour ne pas se mouiller les pieds, je me sens plus que jamais seule, impuissante et complètement folle!
Et le pire, c’est que j’en suis réjouie!


Instant présent

Impossible d’échapper à la rumeur du monde.
Heureusement, car elle est riche d’enseignements pour qui est curieux et à l’écoute de tout ce qui la fabrique, à chaque instant.

Ce matin, en France deux « actualités » surnagent dans un soucis « d’information ».

De nos jours plus que jamais, offerts en pâture universelle, les mots eux-mêmes perdent leur sens et leur latin! Cette constatation est un aparté!

Ce matin, en France, deux actualités écrasent de tout leur poids tous les instants présents du monde : le COVID19 et le 49.3!
L’un était absolument imprévisible, aucune manifestation n’avait été prévue pour tenter de l’écarter, aucune imagination ne l’avait proposé à l’indignation populaire.
L’autre était prévu depuis un bout de temps, je peux même imaginer que pas mal de personnes le désiraient ardemment, présentant des centaines d’amendements au sujet de simples tournures de phrases dans le seul but assumé « d’obstructionner » et donc de provoquer la venue de l’article et donc de pouvoir « logiquement » s’en indigner. Je parle de mon imagination, notez le.
Le fait est que j’ai entendu des personnes s’insurger sans vergogne, parlant même de « surprise » devant l’apparition « subite » et que je n’ai pu m’empêcher de voir des gamins feignant la surprise devant l’objet de leur délit!
Et oui, mon imagination est galopante, ce n’est pas un scoop!

A part ça… il pleut.

Donc l’actualité dégoulinante prise en charge par la téléréalité qui se repait de fange en tout genre nous parle d’un côté, de la gestion « d’un truc inattendu » qui se dissémine progressivement, d’un autre côté elle parle de la surprise « d’un truc attendu » qui a débarqué hier soir.

A part ça…il pleut!

Le ciel est si bas à l’instant, et d’un gris tellement plombé que je pourrais croire qu’il va me tomber sur la tête. Mais je sais que cette croyance eschatologique est invalidée depuis des siècles.
Dans l’instant présent et malgré les vrombissements du tonnerre indiquant la présence de la foudre dans le coin (c’est vrai, juste à l’instant, comme pour venir en aide à mon inspiration en perte de souffle!), dans l’instant présent, il y a des milliers de faits qui se déroulent dans le monde, je tape sur mon clavier, accueillant les mots qui se bousculent et tentant d’en faire les phrases tout en pensant à la peinture blanche qui m’attend et au rayon de soleil prévu dans l’après-midi.
J’ai prévu d’aller sur l’eau pour en profiter.
Mais sans surprise, je suis prête à changer d’avis et à m’adapter.

Pour l’instant, la pluie tambourine gaillardement sur le toit!

Empreintes et Traces

Je me souviens du jour où C. m’avait invitée pour une deuxième séance photo.

Afin d’illustrer un ouvrage, j’avais sollicité son art et notre connivence : il s’agissait de poser des instants sur pellicule, puis de les transposer sur papier argentique avant de les porter chez l’imprimeur, tout un processus presque désuet qui était d’une grande importance à mon coeur.

Pour l’aventure, elle avait prévu plusieurs rouleaux de 12 poses chacun. Après la première séance, il lui restait un rouleau indemne : douze images potentielles et peut-être aucune.
Nos exigences étaient ce qu’elles étaient.
Elle avait une idée en tête et j’avais envie de la suivre.

Quand je regarde aujourd’hui ce souvenir, il me vient une grande quantité d’émotions joyeuses et intenses.
Ce fut son idée.
Elle avait tout préparé.
Elle avait pensé la mise en scène dans les moindres détails.
Il restait l’imprévu de la lumière
Et celui de l’inspiration du moment précis
Où la pellicule allait être impressionnée.
Moment intensément subtil.

J’ai laissé une trace sur le parquet tout neuf.
Une seule.
Et puis, elle l’a effacé à grande eau.
La séance était terminée.

Il reste l’empreinte de ce passage
Et les émotions qui me traversent en regardant les images
Sont les impalpables reflets de cette empreinte.

Combien de fois, lors de mes randonnées, combien de fois dans chacune de mes aventures, combien de fois me suis-je retournée afin de vérifier que je ne laissais pas de traces?
Ou alors des traces si infimes que le vent et le ciel allaient s’empresser de les effacer…

A propos de rien

Il parait que je n’ai pas alimenté la page depuis un bout de temps.

Voilà que ce matin, le passage d’un petit rien sur un page des réseaux sociaux m’a donné un souffle d’inspiration et l’envie d’écrire quelques lignes.

Pas simple d’illustrer mon propos, car si « rien » est réellement une absence, rendre l’absence présente, c’est lui donner vie, lui donner sens et donc elle devient « quelque chose », donc autre chose que ce qui saute à l’idée quand le mot « rien » est utilisé.

D’abord, plutôt que de le parodier, je renvoie au merveilleux texte du magnifique Raymond Devos.
Ensuite, comme d’habitude, je vais moi aussi parler pour ne rien dire!

C’est un peu comme le sujet de la gratuité cet « à propos de rien ».

Ce matin donc j’ai lu que des personnes sont spécialistes dans l’offre de « cadeaux pour rien ».

Personnellement, en bonne spécialiste du refus des injonctions, j’ai une forte propension à offrir aux personnes chères des pensées et/ou des objets sans attendre « une occasion officielle ». A noter que je viens d’écrire « personnes chères », donc personnes qui ont un « prix » à mes yeux. J’ai fortement conscience de ce « détail » : la vie en société impose un ordre, un sens, des remerciements parfois, en tout cas quelque chose qui est autre-chose que « rien » et/ou « gratuit ».
Donc…
S’il y a un moment où je suis assez non-patiente c’est bien ce temps qui passe entre l’instant où j’ai envie de faire plaisir à une personne, envie d’envoyer un signe de reconnaissance, voire besoin de signifier un remerciement, et l’instant où mon envie se retrouve en face du besoin précis de la personne « visée ».

J’ai observé que lorsque ce temps s’allonge, mon plaisir initial se dilue.

J’ai observé aussi que les jeunes enfants sont dénués de filtres, ils sont capables de jouer avec un carton et des bouts de ficelle et de dédaigner le « truc » qui était censé leur faire plaisir comme ils sont capables de tout déballer « pour le plaisir » de finalement jeter leur dévolu sur le seul « truc » qui leur fait réellement plaisir dans l’instant.
Néanmoins, afin de les inciter à rentrer dans le cadre sociétal avec les règles inhérentes, les enfants innocents seront sommés de remercier, y compris pour les « trucs » qui ne leur plaisent visiblement pas. Et l’argument sera souvent « c’est pour faire plaisir »!
Ainsi, au fur et à mesure du temps de vie qui s’écoule, les filtres s’élaborent, et il devient de bon ton de « mentir » en affirmant un plaisir là où il n’en existe pas toujours.

Et ce n’est pas rien!

1er octobre 1977


Et oui, en ce jour où pendant des années fut célébrée la fille benjamine d’un horloger et d’une dentellière normande (à la tête d’un « fratrie » de neufs filles dont toutes les survivantes finirent au couvent, le couple fut béatifié en 2008) la mode contemporaine célèbre les salades en tout genre.

Et oui, en 1977, une société typiquement américaine décida de promouvoir la vie, de développer joie et compassion en faisant razzia sur la verdure.
Il fallait y penser!

Et aujourd’hui, en ce bel automne 2019, j’ai ouvert ma page FB pour découvrir les ricochets qui font des ronds sur l’eau du grand fleuve des algorithmes mis au monde histoire de pousser les consommateurs à consommer toujours plus.

Entre amusement et irritation, j’ai lu la cohorte des suiveurs émoi et moi et moi.
Et moi, je me suis dit que ça valait bien un petit billet!
Puisque c’est dans l’air du temps, puisqu’il est de bonne guerre de donner son avis même si tout le monde s’en fout, même si personne ne lit.
Car sur FB, connaissez-vous grand monde qui pousse le vice jusqu’à lire ce que racontent chaque passant sous un lien?
« Alors, moi, je … Moi, je… Nous, on… Chez nous c’est… etc, etc… »

Bon, il suffit d’avoir du temps à perdre, non?

Et bien donc, moi, M O I je pose mon avis ici où il dormira aussi longtemps que le site survivra.

Depuis avant 1977, je n’apprécie pas la viande.
Sans doute avais-je dû ingurgiter trop de « bons » steack dans cet après guerre où les parents jugeaient indispensable pour leurs enfant ce dont ils avaient tellement manqué sous l’occupation.
A moins que je n’aie été dégoutée par ce « rouge saignant » qu’on me faisait avaler comme un remède pour me donner des forces l’année de « maladie » où j’en manquais cruellement au long cours.
A moins que ce ne soit la convergence d’une multitude de petits riens qui m’ait entrainée à ne plus jamais inviter la chair des animaux dans mes repas : un certain pacifisme, une pratique sportive intense, une véritable attirance pour la philosophie indienne en faveur de « la libération », un gout revendiqué pour une certaine « originalité », etc.

Jamais?
Pas tout à fait.

Car, si un jour j’ai laissé les chevaux dans leur pré plutôt que de les embêter avec mes exigences de cavalière, si une certaine non-violence me parait indispensable à chaque détour du quotidien, l’observation du monde m’a appris que les idées simples sont fausses, toujours.
En particulier les idées simplement extrêmes.
Refuser d’honorer un repas préparé avec attention en se drapant dans un « désolée, je mange pas de ça » me parait une explosion de violence inouïe à l’encontre d’un hôte. Et, en temps que voyageuse curieuse, aimante des personnes croisées, je n’ai de cesse que d’engranger tout ce qui alimente mon optimisme en agrandissant la bienveillance à laquelle j’aspire.

Il y a quelques semaines, traversant un village d’Auvergne en fin d’après-midi, j’ai vu devant moi un homme qui portait une brassée d’herbe pour ses lapins. J’allais dans sa direction, mon sac sur le dos, les pensées vagabondes. J’avais grappillé des raisins sur une treille, ramassé une pomme tombée et j’étais riche de bon pain et de fromage local. Mais en cette fin de journée estivale, je n’aurai pas craché sur quelques tomates de jardin, sur quelque salade moins « sauvage » que celle des pissenlits ou de la mauve dont je faisais bombance en chemin.
Alors que j’arrivais à la hauteur de l’homme et que je le saluais, il arrivait devant chez lui.
« Avez-vous besoin d’eau? » me proposa t-il, enchainant avec la sempiternelle question au sujet du chemin que je parcourais.
Et nous avons parlé.
Et il a rempli ma gourde.
Et sa femme est sortie regarder ce qui se passait, interpellée par cette soudaine animation devant sa porte.
Alors, le bonhomme s’est éclipsé sur un « attendez, je reviens » qui laissais pressentir qu’il allait me donner un « truc ».
Je rêvais encore de tomates, de ces tomates que je voyais derrières les grillages des potagers bien entretenus, de ces tomates qui me faisaient saliver en souvenir de celles que j’avais abandonné dans mon jardin nantais.
Alors, le bonhomme est ressorti. Sur sa main bien a plat, il me présentait une belle tranche de lard qu’il venait de couper.
« C’est du bon, c’est moi qui le fabrique. J’ai mis une seule tranche, ça vous fera pour ce soir, j’en mets pas plus car avec cette chaleur « ça » va pas se conserver »
Il souriait de ce sourire étoilé qui nait du don.
je l’ai remercié, du fond du coeur. J’ai soigneusement rangé le trésor et la marche m’a reprise.

Une fois ma tente montée, une fois glissée dans mon duvet, comme chaque soir, j’ai entrepris de me nourrir. J’ai gardé le fromage pour le lendemain et j’ai fait bombance avec le lard.

Ce soir là, je me suis nourrie de bonté, de générosité et d’un sourire plein d’étoiles.
Et c’était juste délicieux.

Ce monde là

Ce monde là, dans lequel nous sommes embarqués, parfois sans le voir…

Jeudi 19 septembre 2019

Ma balade annuelle se terminait, à l’heure prévue je montais dans le TGV.
Dans une main j’avais un totebag contenant ce qui devait rester à portée de main, dans l’autre un sachet repas vendu à prix d’or chez Paulo qui assure que c’est « de qualité » comme depuis 1889!
Dans le dos mon sac à dos était allégé, délesté de sa réserve d’eau et de nourriture.

Le ciel était bleu et les jambes me démangeaient.

Connectée à la wifi de la Compagnie Nationale, j’entrais en douceur dans le retour. Commençant par le tri des messages reçus et non lus depuis plus de quinze jours, j’ai ensuite remonté le fil des conversations sportives sur Messenger tout en cherchant des yeux le Rhône et en laissant vagabonder mes pensées en goguette, puis j’ai fait un tour sur Google afin d’évaluer le temps de trajet entre gare de Lyon et gare Montparnasse, enfin j’ai rangé tout ce bazar pour somnoler inconfortablement.

Le ciel était bleu.
J’avais besoin de marcher encore.

Gare de Lyon, ma décision était prise : plutôt que d’attendre, plutôt que de me laisser emporter dans la course du Métro parisien, j’allais prendre l’air, poursuivre l’aventure jusqu’au bout, c’est à dire sans gps, sans guide, au feeling et en demandant mon chemin.
Quatre kilomètres à parcourir dans Paris, c’était pas la mer à boire!

Trois policiers avaient plaqué un homme contre le mur de la gare, le quatrième ne faisait rien. Je l’abordai et juste après m’être enquise de sa disponibilité pour une question, j’ai balancé la question :
« Par où partir d’ici pour rejoindre la gare Montparnasse à pied ?
– Le plus simple c’est le métro!
– Oui et je voudrais y aller à pieds.
– Wahoooooo, mais c’est tout à fait à l’opposé, c’est vraiment loin… (Puis reluquant mon sac à dos) bon, il semble que ça ne vous effraie pas. Vous avez un téléphone? (joignant le regard à la parole, il constata mes mains dénuées d’un quelconque greffon) … Je sais pas quoi vous dire, c’est pas du tout dans ce quartier et en plus c’est de l’autre côté de la Seine!
– Ok et elle est où la Seine?
– Par là.
– Super. Merci et bon courage. « 

Une fois l’autre côté de la Seine, alors que j’avais pris toutes les informations nécessaires en regardant une carte devant une station de métro, je ne résistais pas au plaisir de demander à nouveau, deux géomètres tiraient des plans sur la comète et je les ai interpelé :
« Pour aller gare Montparnasse, je vais dans quelle direction?
– Ben, il faut prendre le métro…
– Oui, mais j’ai envie d’y aller à pieds et j’ai le temps car mon train est prévu dans plus d’une heure.
– Ah oui, je comprends, alors prenez un taxi ou commandez un « uber », ça ira plus vite.
– Merci, je pense que je vais partir par là, bon courage!

Et pour le fun, encore un peu plus loin, j’ai fait le point avec un passant qui attendait que le feu piéton verdisse en sa faveur :
« Bonjour. Gare Montparnasse, c’est bien par là?
– Oui, tout droit. La station de métro est juste devant vous.
– J’ai envie d’y aller à pieds…
– Vous êtes bien courageuse, c’est super loin. (un instant de réflexion) Remarquez, en fait je suis en train de marcher pour aller à La Sorbonne et ça me fera 30mn de marche au total… »
Et nous avons cheminé ensemble sur quelques centaines de mètres.

Et plus j’approchais de la gare et plus nombreux étaient les piétons tirant leur bagage sur le trottoir.

Le ciel était bleu, c’était une super belle journée pour marcher.

Tissage

Certaines rencontres entrainent, en toute simplicité, vers des chemins semés d’ordinaire tout à fait fabuleux.

Il suffit parfois d’une phrase pour qu’une étincelle allume la mèche et que j’ai envie de tirer le fil pour aller voir d’où il vient.
Et ensuite , merveilleusement, un fil étant en lui-même une oeuvre participant à un ouvrage qui le dépasse, il n’y a qu’un pas de la simplicité à la complexité.

Une histoire de femme commence à Nantes au coeur des années folles.
Une alliance se signe à la frontière nord de la citée ligérienne à la sortie de la guerre.
Une nichée grandit à proximité de la frontière sud pendant les trentes glorieuses.

Mille souvenirs flottent aujourd’hui entre la Normandie et l’Occitanie.

Et me voici embarquée dans une longue navigation vers un cap si lointain qu’il serait vain d’essayer d’en dessiner les contours.
Pour commencer, je vais me contenter d’avancer à vue, en tirant des bords dans les risées.

Ces quelques semaines d’août étant particulièrement tranquilles, dénuées d’interférences assourdissantes, j’ai commencé le voyage plus tôt que j’avais pu l’imaginer.
C’est ainsi qu’entre deux coups de pagaie, je relie (j’ai bien écrit « relie »!) les notes, écoute le magnéto, fouille les archives et je note consciencieusement les questions qui débarquent.
Quand mes yeux sont fatigués, j’enfourche le vélo et je fonce sur le terrain à la recherche du moindre indice, une date, un objet, des lettres : tout ce qui pourrait entrainer mon imagination dans un passé que je n’ai pas connu et dont la mémoire s’est déjà presque effacée.

A la manière des investigateurs dans les séries policières, je commence la lente accumulation d’images, de récits, de dates, de jours et même d’heures.
Il en faut une quantité astronomique et cette quête me passionne. Comme toute recherche, elle entraine ma curiosité au delà du nécessaire, me forçant régulièrement à changer de focale pour revenir au sujet en question.

Je suis à la fois pressée et tranquille.
Comme toujours c’est dans l’entre-deux que tout va se jouer.

Remarquablement, c’est une première car je n’ai aucune idée de l’endroit où je vais alors même que j’y vais, cueillant déjà sur le bord du chemin de savoureuses surprises.

Tous les chemins mènent à Rome (2)

Mercredi 4 septembre 2013 : La Seyne-sur-Mer (plage du jonquet) – Bormes les Mimosas (Ilot de Léoube)

Comme d’habitude lorsque je dors dehors, c’est la caresse de la nuit blanchissante qui me réveilla. Le premier réflexe fut de tester chacun des muscles utilisés la veille, et émerveillée je ne trouvais qu’une machine bien huilée, sans la moindre douleur, déjà impatiente de recommencer!  
Seule, une petite cloque sur la lèvre me rappelait que j’étais dans le sud, que le soleil était encore brûlant et qu’il était indispensable de s’en protéger  

Le rituel du matin pouvait commencer. Le long de la Loire, pour mon premier « SUP trip », je comptais une heure entre le réveil et mon départ sur l’eau, il en fut de même tout au long de ce périple jusqu’à Rome. Un seul matin j’ai souhaité « faire vite » et je n’ai pas « gagné » plus de 10mn sur cette heure d’avant départ.

Première phase du rituel : manger, bien au chaud dans le duvet. Allongée, comme une princesse, je pioche dans le sac à provisions selon mon bon plaisir, au choix et avec ou sans mélange selon le jour : pain, amandes, noisettes, pomme, miel, fromage. En même temps (un peu comme à la maison où je petit-déjeune devant l’ordi  ), je feuillette le programme du jour dans le guide, imaginant les trajectoires possibles et l’objectif envisageable.
(En aparté : sur ce trajet, petite concession à l’autonomie totale, sans possibilité de recharge électrique, je ne souhaitais pas « user » mon téléphone portable. Ajoutons qu’en 2013, il était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui de se connecter à internet, d’ailleurs je n’avais pas encore de smartphone. Il avait été convenu que Michel me ferait chaque jour un point météo afin que je ne parte pas au loin un jour de tempête annoncée. Je consultais donc les cartes en tenant compte du sms reçu dans la nuit)

Puis, viens ensuite le moment « fille » où je prends soin de « moi », tartinage de la peau avec la crème qui va bien, lavage des dents, démêlage des cheveux.

Ensuite et TOUJOURS dans cet ordre (oui, des fois je suis psycho-rigide  ) : ouverture du bouchon de dégonflage du tapis de sol, habillage, bourrage du duvet dans son sac, pliage de l’oreiller dans son sac, roulage du tapis de sol, enfournage des sacs dans les sacs étanches que je balance alors dehors, etc… Quand il ne reste que « moi-je » sous la tente, il y a une petite chanson qui chante « comme on fait son lit on se couche » et alors, je « balaie » consciencieusement l’intérieur de la tente, histoire de la re-trouver impeccable (en tout cas sans miettes et sans sable) le soir prochain  

Bon… Ca c’est dit!  

J’avais plié la tente et j’étais en train de fermer les sacs quand arriva le premier « habitant » de la plage naturiste que j’avais squatté pour la nuit. C’était un trèèèèèèèèèèèèès vieil homme, il avait visiblement ses rites, lui aussi  
Tandis que je finissais de « m’habiller » (camel-back, casquette, leash) il se déshabillait en bavardant aimablement. Quand je suis montée sur la planche, il m’a salué me souhaitant le meilleur tout en me conseillant de ne jamais enlever mes lunettes solaire pour éviter la brulure de la rétine  … Tient, tient, il allait se baigner avec ses lunettes solaires, lui… Etait-ce un ophtalmo retraité? Avait-il subit une brûlure de la rétine lui-même? Il y a des matins comme celui-ci où j’ai pris le départ avec des questions sans réponse!

La visite de Toulon ne me paraissant pas nécessaire, j’avais décidé de tirer « tout droit » en direction de la Pointe des Oursinières, ce que je fis sans me soucier de la distance. Après avoir dépassé Saint-Mandrier, un étrange paysage s’offrit à mes yeux avec d’énormes plots flottants parsemés dans la baie, je n’avais jamais vu pareille installation. Un kayakiste étant à la pêche (donc à l’arrêt), j’en ai profité pour le questionner et découvrir que c’était un balisage pour les bateaux militaires et autres gros navires. Je lui ai aussi demandé si la navigation de nos frêles engins était parfois sanctionnée dans le coin, ce à quoi il répondit que jamais personne ne lui avait fait la moindre réflexion… So… go, go, go et avec bonne conscience, en plus!  

Je me suis arrêtée au Port des Oursinières pour acheter un sandwich. Il était tôt et rien n’était préparé pour un éventuel repas. Alors, dans un bristot, je me suis offert un café etj’ai acheté de l’eau tout en affichant un air tellement dépité de ne rien trouver à manger, que le gars m’a vendu le pain-bagnat qu’il avait acheté pour son propre casse-croute… et « à prix coutant » m’a t-il précisé!  

De la pointe des Oursinières, j’ai tiré « tout droit » en direction de la pointe de la presqu’ile de Giens. C’est beau ce coin là, mais ça circule un max une fois sur la pointe et le ressac est vraiment pénible, et ensuite il faut aller vers la côte, donc vers le nord. Et moi, je n’avais de cesse que d’aller vers l’est, vers l’Italie. Les sentiments se mélangeaient, la fatigue montait quand j’atteignis enfin de l’eau plus calme.

La fatigue n’était que mentale, car après avoir grignoté, après m’être délicieusement baignée, j’étais complètement remise en forme  et hop, je repartais en direction de Miramar et plus loin encore, le Lavandou était à l’horizon.

C’est en arrivant à L’ilôt de Léoube que j’ai trouvé le mini-espace parfait pour un bivouac tranquille et lumineux.

Après cette longue deuxième journée, je ne me lassais ni du calme, ni de la beauté de la nuit qui prenait possession du temps…

Jeudi 5 septembre 2013 : Bormes-les-Mimosas (Ilot de Léoube) – La Croix Valmer (Cap Lardier)

Après une nuit « moyenne », le troisième jour se profilait.
Le « troisième jour », dans mes expériences de trip, c’est comme le cinquième kilomètre en marathon, le dixième kilomètre sur les ultra-longues distances, le 500m sur le 5000m ou la première bouée sur une course technique en SUP, c’est un passage difficile.
C’est « le » moment où je me demande ce que je suis allée faire dans la galère. Je sais qu’il faut passer de l’autre côté pour que tout rentre dans l’ordre  
Il est évident que le changement des habitudes se fait sentir seulement à partir du troisième jour.
La nuit avait donc été moyenne avec des fourmillements dans les mains et des épaules un peu meurtries par le passage dans le ressac de la veille. Il fallait trouver « la » bonne position et avant de sombrer dans un profond sommeil récupérateur, j’ai passé pas mal de temps à me tourner et me re-tourner.

Le matin fut lumineux.

Avant mon départ un pote de SUP, résidant à Sainte Maxime, m’avait fait promettre de lui faire signe lorsque je me pointerai à l’horizon. C’est le genre de promesse contraignante qui ne va pas vraiment avec la liberté que j’ai envie de m’offrir à travers les trips, mais bon, je gardais l’idée sous le coude, d’autant plus que la traversée du golfe de Saint-Tropez me tracassait. Ce matin là, j’avais pour objectif d’arriver « par là-bas » dès le soir.

La matinée était tranquille. De crique en crique, je passais devant certains « hauts-lieux » de l’estivage huppé. Au fur et à mesure que le soleil s’élevait, la brise s’affirmait. Elle s’affirmait d’est, donc de face, levant un clapot qui ne pouvait glisser sur ma planche puisque le sac de devant le stoppait, rendant ma progression un peu plus heurtée à chaque coup de pagaie.
Un véritable « troisième jour », donc, celui-là même qui contribue à perpétuer mon ressenti négatif de ce foutu « troisième jour »  

Sur une des plages du Canadel, j’ai fait la pause déjeuner.

Du coup, j’en profitais pour avertir le pote de mon arrivée dans le coin, et lui demander si on pouvait inventer un « truc » pour sauter le passage du golfe. Par bonheur, il n’y avait pas de solutions, il fallait simplement que je passe de l’autre côté, et toute seule comme une grande!

C’était à la fois enrageant et parfait!  

Tranquillement, en ronchonnant souvent, en suivant comme autant de points de suspension les villages connus accrochés aux collines, je suis arrivée à Cavalaire, je me suis reposée à La Croix-Valmer. Là, j’ai appris que la commune faisait partie des communes « du golfe de Saint-Tropez ».
J’avais donc atteint mon objectif du jour et ce n’était pas si mal  Après un copieux sandwich, après une belle conversation avec un passant, j’ai repris la pagaie à la recherche d’un bivouac.

C’est dans les plis du Cap Lardier que j’ai découvert un abri paisible, loin du sentier de randonnée et du passage des promeneur

J’ai installé la tente sur un épais matelas de posidonies et j’ai posé la planche côté montagne, sur les éboulis…
… M’endormant rapidement et profondément…
… C’est alors qu’un grognement caractéristique me réveilla.
Sans avoir besoin de regarder, je voyais l’image d’une hure s’approchant !
Avant d’avoir pu l’illuminer, j’ai entendu le demi-tour et le frottement (tout aussi caractéristique) de l’animal qui déguerpit à toute hâte dans les broussailles. Comme il ronchonnait, le pauvre! Poussant à fond l’anthropomorphisme, je dessinais rapidement et mentalement un mini-court métrage : tandis qu’il venait comme tout les soirs sur « sa » plage, voilà qu’il y trouvait un touriste : plus moyen d’être tranquille, ma p’tite dame !  Je pense que la planche a dû le surprendre, à moins que mon odeur de fauve douchée à la lingette bio ne l’ait repoussé  
… Et j’ai replongé dans le sommeil.

Tous les chemins mènent à Rome (3)

Vendredi 6 septembre 2013 : La Croix-Valmer (Cap Lardier) – Saint Aygulf (plage de Saint Aygulf)

Cette étape là était par avance particulière : elle me permettait de regarder « côté mer » un espace souvent parcouru « côté sentier ». En effet, c’est dans ce coin que se court la traditionnelle SUP Race cup, c’est dans ce coin qu’il FAUT rester dans les 300m, c’est dans ce coin que j’ai découvert le plaisir de monter sur une planche de SUP, etc, etc…

Pour l’anecdote, voici le souvenir de mon premier essai en SUP. C’était en 2010 lors de la SUP Race Cup où j’étais allée en spectatrice encourager mon rejeton.
Un participant suisse, qui n’avait pas froid aux yeux, m’avait prêté sa planche afin que je puisse me faire une idée au sujet de cette activité tout à fait naissante.
Je suis montée dessus sans problème et à coup de pagaie timide, j’ai décollé de la plage jusqu’à me retrouver « assez loin » avec soudain, l’apparition d’une question existentielle : « mais comment fait-on pour tourner avec ce truc? »  Comme ce n’est pas sorcier, j’ai finalement trouvé une réponse parmi d’autres. J’ai rapporté indemne la planche et, illico, j’ai acheté une première, allround pour commencer… c’était la préhistoire du SUP… Depuis, j’ai ramé par monts et par flots avec beaucoup de plaisir avant de finir par raccrocher : la maison étant un peu loin du bord de l’eau, il devenait de plus en plus pesant de mettre la planche sur le toit de la voiture. Je me contente maintenant de cultiver ma flemme sur différents va’a polynésiens, lesquels résident directement sur les berges, me dispensant au quotidien de laborieux chargements/déchargements.

Ce matin là, suite à la « visite » nocturne, j’ai bien regardé l’aspect des broussailles qui dévalaient la pente et en regardant TRES attentivement, j’ai bien vu qu’un passage se dessinait, de ces passages animaliers presque imperceptibles.
Joyeusement, j’ai pensé que je ne laissais pas de trace derrière moi, une odeur certainement (mais pas un parfum entêtant de molécules chimiques de grande marque, non, une odeur « animale » seulement détectable par les animaux) un matelas de posidonies à peine tassé, aucune empreinte, aucun déchet.

Chaque jour je suis arrivée sur un bivouac, chaque jour j’en repartais, en silence et presque sans traces, ce fut chaque jour une délicieuse expérience.

L’eau était parfaitement lisse dans le coin abrité qui m’avait accueilli, puis elle s’est mise à dansait sous le soleil levant une fois la pointe tournée, à clapoter sous le vent d’est et se désorganiser sous l’effet du ressac à chaque passage de cap, mais sans heurt pour mes petits bras. Une seule question accaparait mon esprit « Comment allais-je traverser ce foutu golfe de Saint-Tropez, cette voie à grande circulation de yacht rapides et énormes ? »

Le long de la plage de Pampelonne, il y avait de jolies vaguelettes. Je cherchais le « Tahiti plage » recommandé et je le trouvais, tout au fond, presque à la fin de la plage. Mettant pied à terre bien avant l’heure du déjeuner, j’étais face à une sandwicherie fermée. Juste un peu de patience plus loin, j’ai fait la connaissance de J. un surfeur et de sa femme, ce fut une rencontre lumineuse. J’ai ensuite croqué dans le plus énorme sandwich le plus énormément protéiné que je n’avais jamais mangé. C’était un moment magique  d’autant plus magique que l’endroit était tout a fait « décalé » par rapport au quotidien dans lequel je me plaisais déjà.

Arrivée « face à la traversée », les conseils du surfeur s’imposèrent en un clin d’oeil « traverse au large »… Yeapppp, allez, hop, c’était parti!  

Rapidement, en suivant des yeux les trajectoires des bateaux, j’ai trouvé l’emplacement du chenal et de leur passage. Je savais qu’il me faudrait être prudente en le traversant mais qu’il n’y avait pas de risque ailleurs, sinon celui de me faire remonter les bretelles à cause des « 300m ».  Mais d’expérience, je savais déjà que les patrouilles patrouillent plus volontiers près de la foule qu’au milieu de nulle part. Force est de constater, qu’il n’y a jamais personne « au milieu ».  
« finger in the nose », je suis arrivée « en face » pile poil en vue du trajet de la longue distance de la dernière SUP race Cup. Intrépide, je n’ai pas cherché à m’approcher du bord et j’ai piqué en direction des Issambres.
Au large de la plage « des cigales », un « marin » en voilier-laser, tirant des bords dans la brisounette, s’approcha de mon équipage pour tailler une bavette. Nous parlions d’écologie, de silence et de glisse lorsqu’une grosse vedette vint faire des vagues à quelques mètres.
 
Pas le moindre salut.
« POLICE! ….VOUS… Vous avez un engin de plage… 300 m! c’est par là » (Note : depuis ce temps lointain, la « division 240 » a pris en compte les planches de SUP, leur accordant dans une certaine mesure le statut de « navire »)
Je n’avais pas du tout l’intention de discuter une telle autorité, cependant, je lui signifiais aimablement que me dirigeant vers les Issambres, je n’avais aucune raison d’aller « par là », c’est à dire sur la plage des cigales, c’est à dire en arrière…
« PAR LA » répéta t-il obstinément.
Je comprenais parfaitement qu’il puisse ne pas avoir l’imagination suffisante pour entrevoir le voyage d’un « engin de plage équipé de sacs marins et d’une pagaie de rechange bien visible ». Je prenais ostensiblement (et mollement cependant) la direction de la côte en lui lançant « Pas de soucis, puisque c’est le règlement, j’y vais, mais de ce coté, puisque je vais « par là » »
Il parut satisfait puisqu’il fit demi-tour dans une gerbe d’écume.
L’homme au petit voilier qui s’était prudemment écarté (il n’avait pas de gilet de flottaison) revint et notre conversation repris… tout comme notre cap vers les Issambres  … A environ… au pif 514,23 m de la ligne du bord de l’eau, autant dire au large!
Mais, soyez rassurés, citoyens : la police veille et suit ses « affaires ». Nous n’étions pas très loin d’arriver à notre destination (lui sur sa plage et moi à la pointe où se trouve un supermarket) quand un vrombrissement survint. Cette fois-ci, la vedette municipale fit un cercle complet autour de nous sans vraiment réduire sa vitesse. Je suppose que c’est un test : ceux qui ne sont pas immédiatement noyés sont censés être sur un engin de plage et DOIVENT en conséquence IMMEDIATEMENT se ranger dans les 300m!  D’ailleurs, c’est à l’orée de cette fameuse limite que se posa la vedette. En rigolant, j’imaginais le capt’aine qui faisait les « gros yeux »… Tranquillement j’ai donc ramé vers « ma » zone d’évolution, sachant que je faisais un heureux qui se coucherait tranquille en ayant accompli son boulot… C’est important de respecter les gens. Sérieusement, je le pense.

Hop, hop, hop, j’ai débarqué, fais les emplettes du jour et appelé le pote qui m’avait arraché une nouvelle promesse : lui dire où je me trouvais à 15h30!  Et bien, j’étais ici.  

Les conditions étant parfaites pour avancer facilement, je n’ai guère attendu « trop » longtemps avant de repartir.

C’est « plus loin » que j’ai été interpellé par le copain, courant sur les rochers, bondissant comme un gamin sur l’air de « Vas y, je te suis ». J’ai adoré! Il prenait des photos sous tous les angles!
Délicieux moment à nouveau, j’en souris encore.
Il m’a « suivie » jusqu’à la plage où j’ai monté mon bivouac, juste à proximité d’un restaurant de plein air, dans la région il n’y avait pas d’autre choix.

La journée était « particulière » dès le départ.
 
Samedi 7 septembre 2013 : Plage de Saint-Aygulf – Antibes (Club Nautique)

Pour pouvoir dormir à proximité d’une piste de danse, il a bien fallu que j’arrive à fermer mes oreilles avant de réussir à fermer l’oeil, et puis, le silence a fini par envahir la plage et c’est parfaitement reposée que j’émergeai de ma « chambre »  après l’aube de ce 5ème jour.

Il faut bien avouer que mon avancée n’était jamais très notable le matin. En fait je ne devenais réellement efficace qu’une fois le soleil au zénith, étant régulièrement en manque de carburant dans les premières heures de la journée.  
Je me suis adaptée : en premier, j’ai mis un tube de lait concentré dans le sac à dos (En passant aux Issambres, j’avais fait un stock!) ce qui permit, à partir de ce moment de combler « les coups de mou ».
Dès que je sentais mon coup de pagaie devenir un « automatisme inutile qui n’avançait à rien » c’est qu’il fallait remettre du « pétrole » ! 
Ensuite, j’ai trouvé un rituel pour marquer le temps d’une pause : coincer la pagaie le long des sacs, m’agenouiller, détacher le sac à dos, sortir le tube de nectar, l’ouvrir, m’en délecter, le refermer, le ranger, remettre le sac à dos, prendre une photo, décoincer la pagaie, me redresser et hop… repartir avec un tonus tout neuf.
A la réflexion, j’ai toujours fonctionné ainsi, avec des rituels qui donnent la cadence et des jeux qui provoquent l’improvisation.

Ce samedi, le jeu consistait à solliciter des gens sur l’eau afin qu’ils me photographient. (je vous fait grâce des subjonctifs imposés par la concor-danse des temps  )

J’ai demandé à Bob. Bob, sanglé dans un impeccable uniforme blanc à galons dorés, il semblait s’ennuyer ferme, appuyé contre la balustrade du rez de chaussée d’un yacht dont je tairais le nom  C’était à Cannes, dans le passage vers l’ïle Marguerite, là ou s’ancrent les plus énormes palaces flottants. Crevette au milieu des mastodontes, je fonçais néanmoins en direction de lui, Bob, dont j’ignorais encore le prénom : mon jeu du jour était-il envisageable avec lui ?
Arrivant à portée de voix, je lui demandais en anglais s’il acceptait de prendre une photo, il me répondit que c’était possible mais qu’il n’avait pas l’appareil photo. Comme je lui montrais le mien, il leva la tête en direction du deuxième étage où un homme gras était accoudé. Un signal d’acquiescement a certainement été envoyé et Bob a bombardé au point où j’ai un instant pensé qu’il allait au choix vider la batterie ou remplir la carte mémoire! Il aurait été vain de lui parler d’économies!  

Dans cette zone remarquable de la Riviera, ce samedi à la fin de l’été, l’ambiance était encore à la parade. Il y avait des bateaux qui allaient et venaient, comme autant de fusées, à proximité de la côte comme pour que personne ne puisse les rater ; le ballet était incessant.
Je n’ai pas compris s’il s’agissait de participer au concours de la plus grosse vague ou à tout autre chose. Un sentiment m’effleura : circuler avec ma planche et son chargement au milieu de cet étalage ne relevait-il point de la gageure?
Je restais néanmoins super tranquille, j’avais ma place au soleil comme tout un chacun.
D’ailleurs, pour le goûter, je n’hésitai pas à me « garer » à l’intérieur d’une piscine naturelle qui me tendait les bras, à l’aplomb d’une majestueuse résidence. (laquelle me semblait fermée et dénuée de caméras de surveillance surplombant la plage… Pas complètement folle, noméo!)

Cependant, quand vint l’heure de chercher une jolie place pour planter ma tente, force était de constater que les places étaient chères et escarpées. Rançon du luxe!
En contournant le Cap D’Antibes, j’ai vu apparaître une dame en SUP gonflable. C’est elle qui se précipita à ma rencontre au point que j’ai un instant imaginé la connaitre, mais non.
Le ressac l’agitait et hop, arrivée à ma hauteur, c’est avec un « plouf » qu’elle me salua d’un grand sourire, tout juste ébrouée, accrochée au travers de son support.
J’avais faim de gourmandise, donc je lui demandais où « trouver ça » et où « trouver la place pour dormir » dans cette zone un peu particulière. Immédiatement, elle me donna les deux réponses : il y avait « là-bas », « à environ une heure pour moi » une pâtisserie exceptionnelle et juste à côté un club de voile « où les gens sont super sympa »…

Direction là-bas!  

Et, comme j’ai beaucoup de chance, il y avait « fête des piroguistes » au Club Nautique et encore mieux, mon nom n’était pas inconnu !
Devant l’abondance du buffet, je trouvais toutes les gourmandises dont j’avais besoin en plus de la chaleur de l’accueil. Au milieu de la nuit, un feu d’artifice éclata…  

Pfiouuuuu… Fin d’été et week-end sur la Riviera, nuit sonore bis repetita…