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Cacophonie de l’Avent



Le bruit a commencé à enfler sans attendre décembre, à l’instar des rayons de supermarchés qui se sont couverts de consommables festifs, repoussant loin des yeux le strict nécessaire.

Petit à petit, amplifié par les médias avides de temps de cerveau disponible, le bruit s’est installé en fond sonore de notre quotidien.
Alors que la première case du calendrier de l’Avent ouvrait le décompte vers la période de débauche obligatoire de fin d’année, la cacophonie s’installait, s’immisçant dans les moindres moments silencieux de mon quotidien, allant parfois jusqu’à faire vibrer l’onde paisible des plans d’eau nantais, laissant flotter jusqu’au fond du jardin des échos d’explosion, affichant sur ma fenêtre virtuelle des news tronquées, la désinformation des montages « fast-fake » et son lot d’émotions réactionnelles.

Mes blocs notes se sont remplis intensément, tous les maux que je pouvais entendre se trouvant sous un titre, un autre et encore un autre. J’ai tendu l’oreille du côté des plus savants, j’ai lu ce qui me semblait lisible et aussi les injures parce que tout est sacrément humain, même le pire.
A chaud.

Comme sur les meilleures publicités, j’ai senti la coupure, la cassure, la non-harmonie entre nos paradoxes existentiels  « mangez du chocolat/pour votre santé évitez le gras et le sucre » ; « démissionnez vous êtes nuls/surtout faites vite quelque chose » ; « Taisez-vous, vous n’y comprenez rien/ Parlez, on veut vous entendre » ; « Consommez, les fêtes arrivent/ Stoppez tout, la fin du monde est proche » ; etc, etc…

J’ai vu tous les opportunistes souffler un coup le chaud, un coup le tiède et négliger l’extincteur.
J’ai vu tous ceux qui suivent… suivre, des convictions ancrées par leur famille ou… leurs amis quand ce n’est pas juste suivre l’ambiance, la fête, l’occasion d’un « ensemble » devenu trop rare parce que la vie court trop vite.

Logiquement, il me fut impossible de voir tous ceux qui ont évité de s’exposer, de s’exprimer, de s’agiter, de s’émotionner en public.

Je suis là, au milieu de la cacophonie.
Le calendrier de l’Avent ouvre un jour nouveau chaque matin.
J’ai  remis en service la machine à coudre, histoire de préparer des cadeaux à nuls autres pareils.
Je respire l’océan aussi souvent que possible, les embruns volent haut, poussés par les dépressions de saison.
Je rame, je marche, j’accueille sans relâche.
Tranquille.

Ma vie est remplie de lumières et c’est grâce à l’ombre que je les vois.
Elle est comblée de silences et c’est grâce aux bruits que je les aime,
Elle contient le miel et le fiel, comme se plaisent à l’assembler les plus fins cuisiniers,
Ma vie fut un cadeau que je n’ai jamais demandé,
Et dorénavant, c’est un jeu qui me réjouit vaille que vaille.

La suite viendra, comme l’orage elle viendra sous son propre vent ou comme les dépressions et les anticyclones elle viendra portée par les vents dominants. L’univers est indomptable et c’est une chance.

La grâce de la curiosité


Curiosité

Voici un simple mot qui entraine l’imagination (enfin la mienne) sur les chemins les plus éclectiques.
Pour commencer ce billet j’en retiendrai deux qui tendent un fil sur lequel évoluer car l’un est à l’opposé de l’autre.
Paradoxe quand tu nous tiens!
Donc il y a l’insatiable curiosité enfantine peuplée de « pourquoi? », de « à quoi ça sert? », de « comment on fait? », cette curiosité qu’il est de bon ton de dompter qu’il s’agisse de la mettre en spectacle autant que de la mettre en cage.
Car n’est-il pas dit que la curiosité est un vilain défaut?

Enfant, chercheur, explorateur est une voie dans laquelle il est vain de compter sur les autres pour avancer alors même que ce sont les autres qui nous incitent à aller plus loin.

La curiosité est une grâce.
Et donc, la curiosité est un vilain défaut.

C’est précisément parce que je considère la curiosité comme une grâce capable de m’émerveiller, de m’entrainer plus loin et plus haut que je suis chagrine quand je me trouve face à des personnes qui attendent une « réponse épicétou » à des interrogations qu’il est facile de formuler sur la toile.
La toile ? Mon ami google, par exemple!
Je lui pose une question (comment construire un mur) et instantanément (0,40′) je suis face à environ 19 200 000 résultats !
Magique, non ?

A défaut d’avoir besoin de dompter ma curiosité, j’ai réussi à dresser le moteur de recherche (alias mon ami google) et magie encore, je trouve assez rapidement les sources où m’abreuver.

Ce matin par exemple.
Alors que je vais ramer demain en compagnie d’un ami en train de changer son fusil d’épaule, j’étais curieuse d’en savoir plus avant même de le rencontrer.
J’ai tapoté trois mots et sur les 23 200 000 résultats annoncés en 0,48′, à la troisième ligne, il y avait un article de juin 2017 sur lequel j’ai cliqué.
Et j’ai débarqué dans une caverne merveilleuse, tel Ali baba après seulement trois mots « sésame ouvre toi ».
Il y avait, caché là, des traces d’Heidegger, Maldiney, mais aussi Nishida Kitaro, Kimura Bin et tant d’autres liés dans une sauce très érudite éclairée par de multiples liens bibliographiques.

Et en plongeant dans la caverne, transgressant sans la moindre frayeur l’invitation platonicienne qui invite à en sortir (livre VII de La République), je ne pouvais que m’émerveiller de chaque reflet qui apparaissait.
L’un était l’écho du propos écrit hier à l’attention d’une amie.
L’autre me ravissait, confortant l’invitation lancée pour la journée du 12 janvier.
Et naissait l’envie d’explorer encore plus loin.
Et revenait des idées laissées en plan parce qu’il y a toujours des priorités…
… Qu’il est probablement temps de laisser germer.

J’aime être curieuse.
Exploratrice solitaire
Infiniment dépendante de la présence…
… Du monde et de ses habitants.

La curiosité est certainement une grâce,
Dans la mesure où une certaine forme de liberté offre constamment la possibilité d’entrer et de sortir.
Et qu’il s’agisse de le faire par en haut, en rampant ou à l’aide d’un pas de côté,
Je reconnais qu’il y a là une certaine forme de combat contre « l’éducation normale ».
« Education normale » ! Voici un concept qui ouvre sur environ 212 000 000 résultats en 0,44′ puis sur 79 100 000 autre 0,48′ après et encore 79 100 000, 0,48 secondes plus tard. Tout ceci seulement en français. Que je tapote en anglais et en espagnol et se dessinent à la fois l’infini, le néant et le chaos.

Je vais aller ramer!

28 juillet 2018

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La vague s’incline
Et l’océan se dresse,
Et l’océan secoue les vagues.
L’océan joue au calme et à la tempête,
L’océan joue à éclabousser les vagues.
Ce n’est pas la vague qui sert,
C’est l’océan qui joue.
Yvan Amar, Les Nourritures Silencieuses, aphorismes, Les Editions du Relié, 2000, ISBN 2909698-51-3

Après un sommeil réparateur, nous avons à nouveau sauté du lit très tôt.
C’est toujours étrange de constater que n’ayant rien d’autre « à faire » que d’attendre, nous nous sommes précipités dans l’attente : arriver dans un simple « abri-bus »,  avec deux heures d’avance, afin de monter dans un avion « autobus-local » de neuf personnes où notre place était réservée, c’est un exploit dont nous seuls étions capables, d’un commun accord et sans le « faire » vraiment exprès.

Nous avons attendu.

Puis, nous avons été appelés et placés en rang par deux, dans l’ordre où nous devions nous asseoir derrière les pilotes afin de répartir nos masses respectives dans le minuscule « Cessna ».
Et nous avons traversé le « channel » une première fois.
Le nez collé au hublot.

Nous avons découvert le « channel » de ce jour là, ses calmes, ses agacements, ses pointes de colère, ses vagues, son courant, tout était visible.
Nous l’avons traversé si vite!
Nous l’avons regardé à la vitesse d’un survol, comme on regarde une vidéo que certains qualifient de didactique, une vidéo (par exemple) qui expliquerait en 30mn aux futurs parents ce que pourrait être la mise au monde de leur enfant!

E.T et moi, de par nos expériences respectives, étions capables d’agrandir infiniment ces trente minutes, de les combler d’une multitude de détails, de doutes, d’incertitudes, de joies et de délivrances.
Il est probable que pour notre ami qui n’avait jamais rien vécu de tel, des pensées germaient et buissonnaient, se nourrissant à coup d’imagination et de références virtuelles.

Minuscule avion, temps de vol court, atterrissage éclair, sortie immédiate.

Molokaï!

Moins de 24h plus tard, nous serions sur les flots au milieu du Ka’waï Channel.

Il y avait un grain de surréalisme dans ce que j’étais en train de toucher, de vivre.
Il y avait une acrobatie du temps,
Tellement de relativité,
Tant de réalité,
Un grain de cette folle sagesse
Dont je raffole.

Tout les ingrédients étaient présents, enfin rassemblés.

Restait l’attente,
Sous un soleil de plomb,
Sur la plage dorée déserte
Sur la terrasse encombrée
Sous le flot des paroles inutiles du briefing
Au coucher du soleil
Au lever de pleine lune
Dans la nuit.

Restait l’attente

Ensemble

Ensemble

Ensemble, chacun pour soi
Ensemble contre les autres
Ensemble vers ce qui me chante

Ensemble?
Sur quelle échelle?

Il y a dans moi un truc fort et difficile à saisir, un truc qui me rend infiniment triste parfois,
Parfois lorsque je croise, je vois, je lis ces affirmations affirmant que l’autre est « mauvais » ou que l’autre est « bon », que cette personne porte mes valeurs et cette personne ne les porte pas, que « je suis pour ceci et contre cela » et que néanmoins « ensemble » est un mot merveilleux.
Triste?
Est-ce le mot juste?
Oui, définitivement.
Car je suis dans l’incapacité de comprendre.
Dans l’incapacité de comprendre comment il est possible de lier une bienveillance affichée, un goût exprimé pour la paix, de les lier avec l’expression du mépris voire de la détestation envers certains « autres ».
Donc, un malaise m’oppresse
Lorsque s’accumulent ces croisements, ces images, ces lectures.

Je sais, en temps que jardinière, que c’est l’ensemble des pétales qui dessinent la fleur,
Je sais que c’est l’ensemble des fleurs qui forme un massif
Je sais que c’est l’ensemble des habitants qui forme le jardin

Et je sais qu’il y a des indésirables que je chasse,
Et je sais que le dahlia n’a rien de commun avec l’hortensia que l’un ne pousse pas à l’ombre de l’autre,
Et je sais que je règne en tyran sur mon jardin, décidant de ce que je laisse croitre et ce que j’extermine.

Et pourtant, qu’il est doux d’être ensemble
En temps qu’humains vivants sous le même ciel,
Qu’il est doux d’expérimenter ces moments suspendus
Où les différences sont autant de richesses
Dépourvues de jugements.

Et qu’il est douloureux de constater que l’instant file
Et qu’ensemble n’existe pas
Ne survit pas
Plus longtemps que le temps d’une sensation.

Bien sur, il y a les images, les vidéos, les films et les poèmes.

Si loin de la vraie vie
Qui bouge et qui change.

Violence


Nul doute que ce mot résonne aux oreilles de chacun.
Violence.
Du latin violentus.
Et instantanément, chacun sens monter une émotion forte en écho d’un ou plusieurs souvenirs, d’une ou plusieurs visions, d’une ou plusieurs lectures, d’une ou plusieurs oeuvres d’art.

Je suis encore incapable de déterminer précisément dans quel ouvrage je me suis lancée.
Je sais que pendant quelques semaines ou quelques mois, chaque nouvelle journée qui s’affichera sur la calendrier m’offrira un moment où il faudra que je me fasse une douce violence pour avancer plus loin sur le projet.

C’est qu’il y a pas moins de 25 chapitres, suivant l’ordre de l’alphabet, de A comme Averti à Z comme Zeste en passant par E comme Empreinte, I comme Idéal et V comme… Violence.

Il y aura peut-être ici quelques éclaboussures ?
Peut-être pas.

Aujourd’hui, j’ai ouvert le chapitre 22 qui commence par V.
V comme Violence.
Oui, je fais ce que je veux, dans l’ordre qui m’inspire, en fonction de ce que je lis, de ce que j’entends, de ce que je ressens.
Il n’y a qu’une limite que je m’impose : faire rentrer chaque chapitre dans un chapitre et éviter d’en faire un livre entier!
Et pour « ça » il faut que j’use de la force et que je me fasse violence!

Douter sans aucun doute

Illustration choisie pas par hasard mais parce que deux bouquins de cet auteur viennent de revenir à la maison.

Le doute est une attitude philosophique et les citations sont innombrables.
Les proverbes de même.
Impossible de compter le nombre de fois où j’ai pondu un p’tit billet au sujet du doute, il est même fort probable que quelques bribes de ces réflexions aient eu l’audace de s’immiscer dans plus d’un de mes livres.

C’est que contrairement à ce que d’aucuns voudraient nous faire croire, le doute est indispensable et très très bénéfique. Le doute est une porte ouverte vers plus loin et plus haut, une porte largement ouverte.
Non, en fait, le doute est le seuil.
Le seuil à franchir pour passer.
Et bien évidemment c’est la présence du seuil qui est effrayante.

Regardez les enfants qui commencent à marcher, regardez les buter sur les seuils de porte et recommencer et tenter et finalement passer fiers et glorieux, sous les encouragement des parents téméraires.
Oui, il existe aussi des parents timorés, sans la moindre confiance dans les capacités de leurs enfants et ces parents là « portent » les bambins, leur évitant la chute pensent-il sans douter un instant du bien fondé de leur « protection ». Mais ceci est une digression de plus!
A l’autre bout de la ligne de vie,
Regardez les vieillards, si fragiles, si tremblants si peu sûrs qu’ils ne franchissent plus le seuil de chez eux, s’enfermant, se recroquevillant sur des certitudes déjà passées ou inventées, comme pour éviter de regarder l’inéluctable réalité de leur « à venir ».
Ni les enfants ni les vieillards ne doivent trop douter, c’est vital pour eux.

D’ici à affirmer que nous sommes globalement plus souvent des enfants ou des vieillards qui s’ignorent, avançant sans aucun doute en suivant le derrière du mouton de devant, il n’y a qu’un pas que je refuse de faire!
Vous me connaissez, je vais éviter d’enfoncer les portes ouvertes!

Par contre qu’une porte soit entre-baillée, qu’une porte me paraisse close et hop, j’ai envie de regarder ce qui se passe derrière.
Et quand je passe le seuil, c’est toujours avec une dégoulinade de joie!

Hier par exemple, il fallait que je téléphone pour lever un doute.
Un doute que j’avais tranquillement cultivé depuis quelques jours.
Cultivé?
Oui, j’avais en premier « laissé faire ».
Et puis depuis la veille, alors que la graine germait, je remettais tout en question.
Tout.
Je doutais.
J’avais besoin d’éclairer le projet, de ne pas y laisser pousser des ronces dans lesquelles je risquais de me prendre les pieds.
Donc j’ai téléphoné pour « en savoir plus ».
Evidemment, à l’autre bout du fil la personne tout en entendant correctement fut un tantinet étonnée.
Me connaissant surprenante, étant pressée de surcroit, il fallait laisser un peu de temps de réflexion.
L’une doutait
L’autre doutait
Et ça c’était super.

Et quand le soir j’ai trouvé le message qui levait le doute, ce fut juste délicieux.
Il y a toujours une espèce de jubilation à passer le seuil.
J’ai partagé cette joie avec la personne, cette personne qui avait elle aussi franchi le pas vers l’inconnu.

L’inconnu.
C’est là que nous nous rencontrerons en live.
Par expérience je sais qu’il y aura des instants magiques.
Je n’en doute pas, c’est mon côté gamine facile à émerveiller
Et pourtant,
Sans en douter,
Je suis incapable de dire où et quand ces instants vont miroiter.
C’est finalement un peu comme partir à la chasse aux orchidées sauvages!

Des reflets


C’était dimanche sur la Loire.
Le vent était faible et non nul.
Le courant à cet endroit précis était faible et non nul.

De l’image, il ne reste (sur l’image ci-dessus) que la partie reflétée.
Connaissant l’ensemble,
Sachant exactement l’intention qui était la mienne
A l’instant précis où je l’ai effectué la mise en boite,
Il me serait facile de commenter les reflets
De les commenter en faisant référence
A l’image de départ.
Avec autant de plaisir, il m’est possible
De décoller sur les reflets eux-mêmes
De me contenter de disserter au sujet des couleurs
De leur précision ou de leur dispersion.

Reflets, échos
Je les cherche
Je les attends.
Passionnément.

J’expérimente le monde en observant inlassablement
Les reflets, les échos,
Comme j’observe l’écoulement de l’eau ou de l’air
Les turbulences, les calmes et les silences.
Il est probable que la science physique aurait pu me passionner
Si je n’avais pas eu l’impression d’une embrouille
Si les expériences avaient été en premier des poèmes
Plutôt que de me contraindre à n’en retenir que des équations
Tellement trop étroites!

Alors, imaginez

J’aime écrire.
Les mots débarquent de manière fluide,
Ils coulent, découlent, rebondissent, tourbillonnent.
Je les pose « noir sur blanc » comme autant d’équations très sérieuses.
En appuyant sur la touche « publier », je donne un coup de pied dans le tas,
Les mots s’envolent,
Les phrases en sont troublées comme la surface de l’eau est troublée
Par le moindre souffle
Et au loin, des personnes lisent
Et découvrent des reflets qui leur parlent.
Et m’en parlent
Et racontent
Noir sur blanc
Des mots qui s’envolent au loin
Et que je lis
Que je lie
Et relie en relisant
A la texture et la couleur que j’avais choisi
A un instant donné
De capturer.

Et  c’est ainsi que je comprends chaque jour un peu mieux
Toujours plus loin
Du meilleur à l’extraordinaire.

Ecouter pousser les fleurs (2)

Le héron s’est envolé.
En entendant huer des cris rauques, j’ai levé les yeux. Ils étaient trois, tournoyant au dessus du bassin Saint Félix.
Le conflit était déjà réglé lorsque j’entrai au Lieu Unique.

J’ai pris un café au comptoir avant de m’avancer vers « la » personne.
Il était temps de monter au pic,
Je n’avais aucun moyen d’évaluer ni la hauteur, ni la puissance de la vague.
Je savais seulement que j’étais au bon endroit à la bonne heure et que la suite était à vivre.

Une heure plus tard, nous nous sommes salués sur l’idée d’un nouveau RV à la fin du printemps.
En passant j’avais noté les mains fines, parlantes et sensibles de mon interlocuteur.
J’avais aussi souri à l’intérieur en constatant sa prise de notes semblable à la mienne.
Une prise de note sur papier volant attrapé au vol quand l’urgence de noter le nécessite.
Une prise de note en « puzzle » où les petits carrés côtoient les rectangles plus ou moins allongés, à l’endroit et à l’envers parce que la feuille se remplie et que le moindre espace est utilisé.
Tout en répondant à ses questions, je le regardais.
Je voyais des reflets silencieux passer dans ses yeux, je le voyais alternativement écrire ou écouter.
Consciemment, Je posais des « blancs » observant ses « relances » et, en même temps, je l’imaginais en train de jouer avec ce puzzle dans le but de ranger ses réflexions.
Je me voyais dans cet exercice si souvent exécuté après un recueil de données, tournant ma feuille dans tous les sens, barrant d’un trait diagonal chaque carré exploité…
« La prochaine fois, si tu veux bien, je ferai un enregistrement » avait-il conclu avant de me saluer en ajoutant : « Si tu viens au spectacle, tu verras comment je travaille »

Je suis partie tout droit vers l’exposition.
« Le point de vue de nulle part – semiconductor »
Il faudra que j’y retourne, j’ai adoré!
Ne suis-je pas une spécialiste en matière de point de vue de nulle part?

L’histoire aurait pu s’arrêter là.
Je me moque de savoir si un nouveau contact verra le jour ou non.
Je ne connais rien de plus au sujet des objectifs artistiques de cette personne et j’ai la conviction qu’il ne sait pas encore quel sera l’usage donné aux matériaux collectés.
Quelque chose murmure que nous étions l’un et l’autre en train d’écouter pousser les fleurs.
Et même en écoutant avec beaucoup d’attention, il reste impossible de savoir à quoi ressemblera la fleur, il reste même impossible de savoir si elle verra ou non le jour.

L’histoire aurait pu s’arrêter là.
Mais… je suis curieuse et n’ayant pas de programme spécial pour le vendredi soir, j’avais décidé d’aller écouter « l’aparté », un entretien entre lui et la directrice du théâtre.
En ligne, je n’avais pas pu trouver de place libre pour le spectacle. D’abord rien ne me disait que j’avais envie d’aller au spectacle, je suis tellement plus fan du spectacle de la vraie vie que des montages bien léchés et tellement trop conceptuels.

Arrivée dans le hall, cinq minutes avant l’heure, je l’ai vu.
Il terminait son sandwich en se léchant les doigts.
Nos regards se sont croisés et j’ai fait un signe de la main comme j’aurais fait « coucou » à un enfant.
Chacun a fait un pas vers l’autre.
« Tu t’es perdue? »
J’ai pas compris cette question. J’ai répondu :
« Je suis venue à pieds »
Il a enchainé :
« Tu viens voir le spectacle?
-Ben non, seulement l’aparté
-Faut que tu viennes au spectacle »
Et il m’entraina devant la billetterie pour trouver une solution.

Il ne me restait plus qu’à envoyer un sms à la maison pour dire que j’allai rentrer plus tard que prévu et qu’il fallait, en conséquence, fermer les volets.

Le plus amusant dans l’histoire, c’est qu’il s’est mis à pleuvoir et que la question de rentrer à pieds, soit 45mn sous le pluie sans équipement spécial, se posait.

Donc quand, me dirigeant vers la bar pour boire une bière en attendant le spectacle, une dame me demanda : « On s’est déjà vues, non? » tout en déclinant sa spécialité ; j’ai saisi l’occasion en rétorquant : « Je sais pas... En conférence, c’est possible… Au fait, je cherche quelqu’un pour me ramener à la maison après le spectacle… Je suis venue à pieds et il pleut... » et hop, le problème du retour était résolu.
Deux minutes plus tard, son homme la rejoignait dans la queue vers les bières et les frites.
Immédiatement nous nous sommes captés sur la même longueur d’ondes… Une histoire de vie, de mise au monde de respect réciproque… encore… toujours…
Cet homme là, j’en avais beaucoup entendu parler sans jamais le rencontrer ni avoir envie de le rencontrer. C’est la faim et la soif qui nous a déposés l’un à côté de l’autre ce soir là!
Dans le même temps, la directrice du théâtre s’approchait avec l’idée de me présenter… comme par hasard… aux deux personnes avec qui je parlais déjà.
Que dire sinon que j’ai parfois l’impression de surfer dans un monde parallèle!
Et qu’ajouter sinon que j’aime ça?

Ecouter pousser les fleurs (1)

Tout d’abord, Adèle est née.
Et puis, la nuit suivante, en écoutant parler dans une émission radiophonique, j’ai entendu des mots de maïeutique.

Une vague, puis une autre.

Une vague, puis une autre et au loin peut-être une belle série.
Tous les surfeurs savent qu’il faut ramer, aller au devant de la série, se positionner au pic…
Sans prendre ce risque là, il est vain de rêver aux grosses vagues!

Je me suis positionnée, j’ai envoyé un message.
La réponse est arrivée, j’étais bien placée, il suffisait d’attendre.

Mercredi matin, aucun avis n’était venu à l’encontre des prévisions prévues.
La bonne heure était là.
En marchant, je m’étonnais une fois de plus de l’absence d’attente, donc de tension.
J’étais tranquillement prête à prendre la vague, à me laisser glisser en acceptant aussi bien l’idée d’une grosse gamelle que celle d’une belle émotion, voire l’idée de… rien.

En fait je me rendais à un rendez-vous dont j’ignorais tout sinon un lieu et un horaire.

Une fois dans la place, j’ai aperçu une personne qui pouvait être celle du RV.
La même personne que celle qui avait parlé de mise au monde au milieu de la nuit,
Celle de « mon » RV donc!
Elle était fort occupée cette personne, postée devant un écran de laptop sur le comptoir de la réception.
J’ai envoyé un SMS pour signaler ma présence.

RIen.

Quelques minutes plus tard, elle rentrait dans l’ascenseur.

Bien installée dans mon fauteuil, je ne perdais pas une miette de cette palpitante aventure.

L’heure tournait et dépassait l’heure dite.
Une personne sortit de l’ascenseur.
Elle prit un siège à proximité, consulta son portable, jeta un oeil alentours et replongea dans son portable.
Visiblement elle attendait.

Histoire de me dégourdir les jambes, je me suis levée, j’ai traversé le hall pour la saluer.
« Bonjour, vous attendez quelqu’un?
-Oui
-OK, parce que j’attends aussi quelqu’un et je sais pas qui…
-Oh… Moi je sais qui j’attends, donc c’est pas vous.
-Parfait, merci »

J’ai adoré!
Vraiment.

Et je suis retournée m’asseoir.
M’inspirant d’un scenario de film d’espionnage, j’ai ouvert le guide des spectacles pour avoir l’air absorbée par la lecture.
En fait, tous mes sens étaient en alerte, prêts à capter le moindre frémissement.

Une personne sortit de l’ascenseur, celle qui y était entrée peu après mon débarquement sur les lieux.
Elle vint parler silencieusement à celle qui attendait.
Une énigme se résolvait.

C’était sans compter sur une volte face tranquille.
Tout sourire, l’inconnu s’approcha vers moi.
Sa voix était douce, paisible.
« Joelle, en fait, j’ai un problème… en fait… on arrive aujourd’hui…
– Oui… normal…
– Est-ce qu’on pourrait décaler de 50mn?
-Oui… j’vais aller manger… j’vais aller voir une expo…
– On dit 14h ici.
-OK »

Tout à fait fière de mon talent de physionomiste, j’ai ramassé mon sac pour m’en aller vers le LU.
Ce faisant, je suivais les deux hommes que je n’avais pas du tout l’intention de suivre.

Las… L’expo était encore fermée.
J’en ai profiter pour laisser quelques sous à la librairie, puis j’ai cherché une autre occupation pour passer le temps.
Je n’avais pas faim.
J’ai marché.
Une petite porte bleue m’attira.
Une affiche fort simple y était collée : « En réalité je n’ai trouvé que du sable »
Je suis entrée.
C’était à mon goût, tout était à mon goût :  les dessins, les couleurs, les questions autant que le concept lui-même.

En réalité, je n’ai trouvé que du sable…
Je souriais à ces mots qui en entrainaient d’autres, tout comme un vent doux soulève la poussière dans le désert, découvrant des trésors, sculptant délicatement l’infinité du sable.

J’étais au coeur de l’aventure.

Aussi accro à la haute technologie que tout explorateur contemporain, je consultais néanmoins régulièrement mon téléphone.
Un nouveau message disait : « Finalement, on pourrait se retrouver au LU! »

Je suis partie pour une nouvelle traversée.

Un héron m’arrêta tout net.
Fier comme un coq, il était cramponné à la rambarde, regardant dans le vide, au dessus de l’eau noir sortant du tunnel.
Magnifique.
J’ai fait un pas de plus.
Il a fait semblant de s’en aller.
je suis restée sans bouger.
Il est resté.
A trois mètres.

Puis, il était temps d’avancer.
Il s’est envolé!

(A suivre)

Timidité

Enfant, j’étais timide.
Oh, certes, je n’étais pas du genre rougissante au moindre contact.
Non, simplement je refusais toute ouverture, restant sur mes gardes.
Très très méfiante, je préférais me taire.
Et se taire sans baisser les yeux,
Se taire calmement et avec attention,
Se taire avec des yeux sombres,
A tout les coups,
Ca menait à recevoir un coup de bambou : « Et ben, elle n’est pas aimable cette petite fille là! »
Sous le choc, il était inévitable de baisser la tête,
Et quand une personne compréhensive était dans le coin,
Quand elle venait à la rescousse.
La sentence tombait : « Elle est timide, c’est normal. »

Donc, j’étais timide.
J’étais timide partout : à l’école comme dans la rue ou en famille.

C’était pas le truc qui me plaisait vraiment, cette histoire de timidité.
J’admirais toutes les personnes capables de s’exprimer instantanément, toutes celles qui donnaient des réponses même fausses sans ciller, celles qui étaient capables d’aller au devant, de « demander », de questionner sans la moindre hésitation.
Moi, ça me prenait des plombes et je finissais toujours par renoncer.

Un jour, j’étais déjà adolescente, une personne de bon conseil m’expliqua que la timidité, c’est de l’orgueil, argumentant que c’est parce qu’on refuse l’échec qu’on hésite à se mouiller. Ca me paraissait crédible et je tenais là un fil et à partir de ce jour, j’ai travaillé (oui travaillé!) pour effacer tout orgueil dans le but de perdre ma timidité.
Petit à petit, laborieusement, très laborieusement j’ai appris à enfiler une carapace et à foncer dans le tas.
Le fait est qu’aux environs de la quarantaine, j’ai considéré que toute trace de timidité était effacée et que c’était principalement un effet de la « maturité » survenue.
Il est certain que dans la vie d’adulte, il est souvent nécessaire d’avancer seul, sans compter sur l’assistance de quiconque… A moins d’accepter la soumission… tomber de Charybde en Scylla ne fut jamais dans mes objectifs!

En cueillant les reflets éclaboussés par mes fils, en avançant un peu plus loin sur mon chemin, force fut de constater que l’histoire était ailleurs.

Aujourd’hui, n’ayant plus aucun besoin de travailler ( travailler pour donner le change d’une apparence jugée aimable, cf le début de l’article) puisque j’ai laissé filer toutes les activités qui « rapportent » de l’argent, je vois bien que, globalement, tout est plus simple.

Mais pas toujours.

Hier, j’avais RV avec une charmante personne. Nous avons passé un excellent moment et c’était vraiment super doux de la revoir, de parler d’utopies, de réalités, de vie et de passages.
Ce qui fut remarquable, c’est le moment où j’ai reçu, comme une bombe à retardement, la question : « Tu seras là »?
 » Ben, non, qu’irais-je faire là-bas, je n’ai plus rien à faire dans ces endroits! » Ai-je répondu très spontanément.
 » C’est drôle, j’ai toujours imaginé que tu serais là » est arrivé façon boomerang.

Alors, un déluge s’est abattu, une tempête s’est levée sous mon crâne.

Résultat des courses, une fois rentrée à la maison, j’ai validé un billet de train.
C’est un AR dans la journée.
J’ai pas du tout envie de voir les gens qui seront là-bas, je n’ai rien à faire dans ce navire, d’ailleurs, je n’ai pas de ticket d’entrée et je n’en demanderai pas.
J’y vais pour elle, il y a un sens  et j’y vois un sens.
Je prendrai le train, j’arriverai à l’heure devant l’entrée.
Je suis prête à montrer mes yeux sombres, à me taire, à fuir s’il le faut.
La suite est à vivre.

J’étais timide.
C’était un faux diagnostic.