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Passionnément la vie

Comprendre signifie « prendre avec soi ».
Impossible de prendre avec soi ce qui nous échappe.
Il est pourtant possible de se laisser toucher.

Patience, passion, pathos ces trois fleurs ont une racine commune dans le grand livre de l’étymologie : dans notre monde contemporain, elles ont des parfums si différents qu’il est facile de l’oublier.

Ces dernières semaines j’étais prête pour faire un peu de rangement.
Ranger, c’est trier et classer et inévitablement jeter ce qui doit l’être.

Cinquante ans en arrière, quand j’affirmais vivre comme si je devais mourir le lendemain, c’était pour chanter que j’étais favorablement disposée en vue de goûter à toutes les gourmandises offertes par la vie. Je n’avais à l’époque qu’un maigre bagage, une minuscule boite à trésors et tant à expérimenter, à apprendre, à vivre passionnément.
J’ai gardé ce cap.
La vie est un risque qui m’est tombé dessus le jour de ma naissance, et dont j’explore encore chaque saveur … à ma manière, sans la moindre bataille, toujours émerveillée et consciente de la multiplicité fascinante de ses formes autant que de l’imprévisible qui rôde.

Mais avec le temps mon bagage s’est enrichi et alourdi aussi.
Les passages de vie se sont succédé, les uns par dessus les autres, se complétant parfois sans jamais s’annuler l’un l’autre.
Je me suis trouvée encombrée par mille questions, par des centaines d’obligations qui semblent incontournables et des dizaines de résolutions qui sont autant de « points fixes » dont je ne souhaite pas me débarrasser.

Aujourd’hui, quand j’affirme vivre comme si je devais mourir demain, c’est plus que jamais croquer dans la vie mais c’est aussi ranger, trier, jeter, c’est agrandir mon espace afin que je puisse y trouver la multitudes des possibles encore à ma portée. C’est aussi penser à l’empreinte qu’inexorablement ma disparition laissera.
Ce faisant, emportant sans le moindre regret mon passé dans les décharges sélectionnées pour leur capacité de tri anonyme, je pense à ce monde qui nous englue dans son confort, dans sa pseudo sécurité et nous pousse à plonger dans les grandes vagues d’émotions concoctées par les médias afin que nous nous sentions « humains » par écran interposé, tellement virtuellement, en fait!
Ce monde qui nous encombre avec ses accumulations insensées nées sur le vide abyssal de nos oublis et non-espérances assemblées.

J’ai gardé quelques objets comme autant de métaphores dont j’ai encore besoin :
Un sac vide que je m’étais offert comme d’autres s’offrent une plaque dorée.
Une boite à outils du passé, infiniment utilisable, tellement différente du « consommable » actuel, ces « trucs jetables » que nul écologiste ne remet encore en question.
Les outils sont le prolongement de la réflexion et donc le prolongement des mains qui se mettent au service de la réflexion. Merleau Ponti disait « toucher, c’est se toucher » : j’en suis persuadée, quelles que soient les circonstances, l’environnement et les faits.

J’ai jeté des quantités de papier et autant d’images.

J’ai gardé les étoiles, elles sont des parts de mon âme, inséparables de mon être, légères, impalpables, non consumables.


Point faible

Il y a tout juste une semaine le départ de la première étape du Vendée Va’a se préparait.

Comme avant chaque course, l’équipe a fait un cercle et chacun a dit un petit mot.

Depuis la veille, depuis notre arrivée sur le site j’avais au bord des lèvres une petite phrase toute prête, une petite phrase qui venait en point d’orgue après les mois passés, les heures d’entrainement consenties et toute la préparation qui avait contribué à créer une équipe à la hauteur de l’évènement.

Le poids des mots étant ce qu’il est, ma conscience des mots étant ce qu’elle est, j’ai gardé pour moi la petite phrase toute prête et je n’ai partagé que du convenu.

L’équipe avança comme un seul homme.
Trois jours de suite.
Sur chacune des trois étapes.
Passionnément.
Joyeusement.

Comme prévu, chacun toucha son point faible mais l’alliance de tous les points forts contribua à la réussite du rêve que nous avions fomenté : terminer honorablement, sans subir et en restant toujours au contact.

Mon point faible, puisque c’est l’objet de ce billet, mon point faible est toujours le même, c’est cette volonté qui me pousse à danser sur le fil tendu entre mes paradoxes, cette exigence qui me contraint sans cesse à faire le grand écart, parfois jusqu’à la douleur vive. Alors des larmes s’échappent, des larmes à masquer tant que la représentation est publique et des larmes qui coulent parfois en silence dans la solitude du face à face.

Prendre un point faible à bras le corps est nécessaire quand tout nous pousse à aller plus loin.
Mais prendre un point faible à bras le corps est vraiment difficile tant il fuit, glisse et s’enfuit prestement.

Dimanche soir, j’ai essayé de le coincer sous la douche : la cabine bien fermée il ne pouvait même pas s’envoler et la musique de l’eau rebondissante masquait le tintamarre de la bataille.

J’ai presque réussi! L’immobiliser était un peu difficile sous l’eau.
Alors, je suis sortie au sec.
Et puis j’ai réussi.

Alors, j’ai tenu fermement ce foutu point faible prisonnier, exhibé sous mes yeux derrière ses grilles et je l’ai examiné sous toutes les coutures histoire de mieux comprendre avant de le relâcher. Car c’est pas si méchant, un point faible, et encore moins quand il est bien connu!
N’est-ce pas?

Et magie, magie, hier en écoutant ma radio préférée du matin, la lumière est venue balayer le coupable. C’est qu’il fallait que j’élargisse mon regard : comme toujours il faut considérer l’ensemble car rien n’arrive « à cause » d’un truc précis mais en raison d’un faisceau conjoncturel.

Il était question d’introversion et cette phrase retenait mon attention : « Dans La force des discrets, sous-titré Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard (éditions JCLattès), Susan Cain explique que « les introvertis vivant dans le monde de l’idéal extraverti sont, comme des femmes dans un monde d’hommes, bafoués pour un trait de caractère indissociable de leur identité profonde ».
Il était question du sexisme dans le sport en présence de l’excellente Béatrice Barbusse qui exprimait avec une diplomatie toute universitaire le fond de mon expérience.

Cette paire associé à ma réflexion forma alors une éclatante trinité!
Plus loin reste à vivre, toujours plus riche, à ma rencontre.
Car plus j’approche de la fin, plus l’infini affirme sa présence.

Et bien entendu, aucune chapelle ne m’appelle!
Ce serait bien trop simple
Et tellement dépourvu d’adrénaline!



Le temps des cerises

Ces cerises là sont les premières de toute la région.
La manne est en libre service pour les oiseaux.

Impatients de se gaver, ils occupent l’arbre, picorent, cueillent et emportent même jusque par dessus les terrains voisins.
C’est que rien ne vaut les cerises fraîches.

Alors, remplir un panier relève de l’exploit pour un simple humain incapable d’atteindre les sommets.

J’ai toujours connu la saveur des cerises fraiches : mon grand père jardinier avait célébré ma naissance en plantant un cerisier au beau milieu du jardin encore vierge de mes parents. Autant dire que les cerises font partie de mon histoire.

La semaine dernière, en compétition avec un nuage de merles gourmands, j’étais un brin nostalgique et en attrapant un par un ces précieux fruits je ne boudais pas mon plaisir.
Je pense que c’est la première fois que je prends autant de plaisir à la cueillette.
Sans doute était-ce parce que c’est la dernière fois.

Avec la vente de la maison d’un côté, avec la construction d’une maison neuve de l’autre côté, je perds toute chance d’avoir à nouveau des cerises fraiches à profusion.

Et c’est ce qui est amusant car qui possède un cerisier sait à quel point il est « peu cueilli », sait à quel point les cerises « se perdent » et à quel point il est facile de rouspéter lorsqu’elles finissent par joncher le sol en laissant évaporer une odeur caractéristique de « kirsch ».

Je me souviens précisément des injonctions maternelles : « Voilà un panier, va cueillir des cerises, attention, je veux les cerises avec leur queue! » . Et, je prenais le panier en soupirant, en levant les yeux au ciel, puis, je l’accrochais à une branche avant de grimper dans l’arbre et de manger plein de cerises arrachées de leur pédoncule.
Pour avoir bonne conscience j’en mettais quelques unes dans le panier mais si peu.
J’étais plus efficace quand il était question de préparer un clafoutis, car alors l’équeutage était indispensable et il suffisait de deux minutes pour arracher quelques poignées.

Et oui… Cueillir des cerises pour les offrir, cueillir des cerises pour les conserver ne serait-ce que quelques heures nécessite de les « cueillir avec la queue » et là, c’est la galère!
Une galère que les heureux détenteurs d’un cerisier at home n’ont absolument pas besoin de se farcir pour jouir de la saveur à nulle autre pareille de la cerise fraichement cueillie.

J’ai soigneusement coupé la moitié du précieux prolongement de celles que j’ai courageusement sauvées l’autre jour. Puis, je les ai tendrement serrées les unes contre les autres dans un bocal, autour d’une belle gousse de vanille fendue. J’ai ensuite regardé le sucre les recouvrir de reflets mordorés et s’immiscer dans le moindre interstice puis j’ai versé une bonne eau de vie par dessus le tout avant de bien fermer le couvercle.

Lors des fêtes de fin d’année nous partagerons en famille le goût désuet d’une gourmandise que seul le temps passé additionné du temps qui passe peut entièrement révéler.



Etiquettes


Hier, tandis que je pliais les vêtements de ma petite fille (5 ans) après qu’elle se soit changée pour le cours de danse, j’ai constaté que sa jupe portait encore l’étiquette du magasin.
J’imaginais A. au petit matin, fouillant dans son tiroir, choisissant la jupe qui lui plaisait et l’enfilant prestement sans rien demander. Depuis, elle se promenait, sans le moindre soucis et sans que personne ne le sache, avec une étiquette cartonnée battant sa petite croupe.
Si sa maman est accro aux belles étiquettes de « bonne » marque des rues chics, la fillette n’en a que faire, ce qui lui importe c’est la couleur, les froufrous et aussi l’harmonie : j’ai été admirative en la voyant enfiler « pour sortir » le cardigan jaune citron qui trainait dans l’entrée, il était tout a fait assorti aux couleurs acidulées et printanières de la jupe qu’elle avait choisi pour accompagner sa journée et ses maintes acrobaties en skate, vélo ou escalade dans les arbres… sans la moindre anicroche, il faut le souligner.

Ce matin, j’ai envoyé à un ami artiste le texte qu’il m’avait demandé.
Soucieux du copyright comme pour lui-même, il m’informa en retour du nom qu’il allait mettre en signature et me questionna avec cette phrase : « Souhaites-tu que je rajoute un de tes titres honorifiques? »
A quoi je répondis illico presto : « Tu sais que je ne suis rien sinon « joelle avec deux ailes »… En fait je ne sais pas vraiment qui je suis et l’étiquette qui s’affiche est en générale celle qu’on me colle. Tu fais ce qui te chante, l’important n’est-il pas ce qui fait sens pour toi ? »

Et l’ami artiste étant un véritable ami, il accrocha délicatement une merveilleuse étiquette à la signature bien carrée, une étiquette à deux titres, voletant librement dans la brise au bout d’un cordonnet que lui seul était capable d’inventer, comme un lien subtil qui nous attache sans nous entraver.

Je vais la laisser en place.
Ni pour la marque, ni pour rien,
Juste parce que toutes les acrobaties restent permises
Même avec cette étiquette!


Le Vie, ce merveilleux et intransigeant « guru »

Depuis mon retour au fond de l’impasse, le temps a galopé à toute vitesse.
Dans quelques jour, je pars pour une semaine de randonnée.

Sur le fil, entre hier et demain, mes pensées vagabondent.

Mon point de vue sur la Vie est assez catégorique depuis que j’ai acquis la capacité de penser en mon nom grâce à mes propres expériences et c’est vraiment vieux.
Je pourrais ainsi le métaphoriser :
Une personne est un morceau de roc détachée de la terre mère, un morceau brut d’arrachement en début de vie, hérissé d’épines et de failles. Au fil du temps qui passe, bousculé par le flot, projeté d’un côté à l’autre du lit déjà tracé de la source à l’océan, le roc se lisse, les épines disparaissent, creux et bosses s’atténuent jusqu’à devenir galet bien lisse, puis sable, puis poussière, puis un jour plus rien de vraiment palpable.

Quid alors de l’égo?

Dans mon dictionnaire de référence (il en faut bien un), au rayon lexicographie, je trouve « ça ».
Au rayon « spiritualité » le plus commun/à la mode, je trouve « ça ».

C’est quoi l’égo?

Suivant le rayon dans lequel je cherche, je trouve un produit qui correspond.
L’égo serait donc tout
Ou rien.
Pragmatique, je retiens que l’égo est le propre d’un sujet pensant.
Joueuse, je souris en pensant (en temps que sujet pensant) que certaines personnes pensent qu’il serait judicieux de balayer leur égo, donc d’annihiler leur côté « sujet pensant » et là, c’est comme regarder les étoiles un soir d’été, c’est vite prodigieusement trop difficile à atteindre pour la terrienne que je suis, un bout de roc arraché à la terre mère, un bout de roc en cours de lissage, en train de devenir galet ou peut-être déjà grain de sable et même pas grand chose de palpable.

Sans chapelle, sans maître.
Entre illusions
Et vécu pensé.
Il reste la poésie…

Tout pareil

Par les temps qui courent, tout concourt à nous faire perdre notre latin en comparant des choses et des faits qui ne se mélangeaient pas, autrefois, dans mes leçons de calcul.

Je me souviens qu’il fallait additionner les choses qui allaient ensemble, que les fleurs allaient avec les fleurs et les poissons avec les poissons, que la sommes des unes pouvait égaler la sommes des uns sans que les deux sommes ne soient équivalentes puisque dans un cas il y avait des fleurs et dans l’autre il y avait des poissons.
A l’époque, ces « leçons » tombaient dès l’âge où succombaient les premières dents de lait, bien avant « l’âge de raison » qui était fermement établi à sept ans, allez savoir pourquoi !

J’observe les enfants avec fascination.
Les adultes ne sont-ils pas tous d’anciens enfants ?

Et sans la moindre interprétation,
Je note leur goût intense pour « faire tout pareil ».

Faire « tout pareil » ?
C’est à dire?

Un jour, il y a six ou huit mois, j’ai retenu mon rire en voyant un petit garçon essayer de s’asseoir sur une chaise playmobil.
C’était bien une chaise et une chaise est, en effet, prévue pour s’asseoir.

Pas plus tard qu’avant hier, une petite fille du même âge que le petit garçon en question, provoqua elle aussi mon hilarité intérieure.

Elle commence à savoir sauter et aime entrainer cette nouvelle facilité.
Cherchant un nouveau jeu à lui proposer, j’ai placé sur le sable un joli bloc de basalte bien carré d’environ vingt centimètres de haut, et joignant l’exemple à la parole, je lui ai montré qu’il était possible de monter dessus et de sauter.
Conséquemment, elle a choisi une joli petit galet noir, l’a placé à côté du bloc, a posé ses deux pieds « dessus » ( c’est à dire que le galet a disparu en enfonçant dans le sable) et a effectué un très gracieux saut à pieds joints.
J’ai applaudi à son exploit, elle avait sauté!
Nous avons ri, ensemble.
Et comme le jeu lui plaisait,
Elle a cherché un autre galet en me précisant bien qu’il était « enoooooorme » (lire en español pour le plaisir de la musique)
Puis, elle a posé autant que possible ses pieds dessus m’intimant l’ordre de faire la même action sur le bloc que j’avais moi-même posé sur le sable.
Et à « 3 » nous avons sauté ensemble!

Faire « tout pareil » ?
Vouloir « tout pareil » ?
Exiger tout, pareil…
C’est à dire ?

Et l’âge de « raison »… C’est quand ?

Simple effort

Effort, c’est un mot qui revient à toutes les sauces et que chacun interprète à sa sauce.

J’aime ce mot là, j’en ai même fait un pseudo qui vagabonde parfois sur la toile, incognito, dans un idiome d’ailleurs.

Ici, sur ces pages virtuelles, il apparait souvent comme dans ce billet et tant d’autres et reste cependant remarquablement invisible parmi les étiquettes.

Ce matin, j’ai décidé de faire l’effort de laisser ma pirogue au sec alors que tout me dit d’aller ramer, en particulier le maigre temps qui reste à passer ici.
D’autres jours, je décidais de faire l’effort de la sortir alors même que rien ne me poussait à y aller, ni le vent, ni les vagues, ni l’urgence ni même le prix de location acquitté.

Inévitablement, il fallait que je creuse ce paradoxe et cette histoire d’effort consenti.
Simple effort.
Anecdotique effort.
Formidable effort.
Pour nous tous qui habitons ce monde du moindre effort tant vanté.

Au bout de la pensée

Plus que quelque jours sur l’île car tout passe et tout lasse. Un autre vie m’attend au loin et d’autres encore et aucun paradis ne parait plus beau que la vraie vie, ses haut et ses bas, ses horreurs et ses beautés, ses joies et ses tristesses.

Hier matin, levée à l’aube comme d’habitude je n’avais pas grand chose à écrire, je suis partie tôt réveiller ma pirogue.

Les bistrots de la plage étaient aux mains de ceux qui nettoient et rangent, les touristes dormaient encore.

Dans le sous-sol d’hôtel où reposent planches et pirogues, le ballet des femmes de ménage s’intensifiaient. Tandis que je chargeais mon « outil de loisir » sur son chariot, elles vérifiaient la charge de leur « outil de travail » et passaient devant moi en poussant leur caddie rempli de draps blancs. Je les saluais aimablement et elles me répondaient en souriant mais nous faisions, à ce moment précis, partie de deux mondes parallèles, la communication était impossible.

Plongée dans le développement de l’hypothèse qui avait émergé à cette croisée des chemins, j’arrivais sur la plage , m’agaçant de voir des pailles trainer sur la descente, je posais une nouvelle hypothèse et quelques instants plus tard, je ramais en rangeant une liste des arguments.

Les nuages se dissipaient dans le ciel.
Pas un souffle de vent ne ridait la baie.
Je tirais bien droit et seul le bruit du flotteur déplaçant l’eau chantait à mes oreilles au rythme des coups de pagaie.
Je mettais le cap vers le Puertito, à l’extrémité de l’ile d’en face.

Comment ma mère s’invita t-elle dans mes pensées?
je ne sais pas.
La paix envahissante certainement.
Je voyais s’éteindre la braise, seule, sans bruit, simplement.
Loin de toute pollution, du plastique des perfusions, des drogues et des usines à mourir.
Elle est partie comme elle a vécu, sans « déranger personne ».
Je l’imaginais alors dans son cercueil en sapin, le moins cher, à son image.
Ce « prêt à emballer » où les dentelles sont chinoises et le vernis pas vraiment bio, elle qui n’aimait ni le « synthétique qui gratte » ni les « odeurs de chimie ».
Je l’imaginais dans son cercueil avec sa couche plastique et je me disais que les morts polluent aussi de nos jours.
Et je revoyais ma mère dans sa dernière ligne droite : lorsque nous lui disions en partant : « reste assise, tout va bien, à bientôt » elle répondait le seul truc sensé qui lui restait : « De toute manière, est-ce que j’ai le choix? »
Elle n’a jamais eu le choix, elle n’a jamais, jamais osé faire un choix sinon celui de suivre.

Et la vie entra en grand tralala dans mes pensées tandis que j’approchais déjà des vagues énormes qui s’abattaient sur le rivage, encore vierges de surfeurs à cette heure matinale.

Un nouveau flot de pensées arrivait, bien rangé, sur tapis rouge comme à l’entrée d’un grand théâtre, bien habillé, prêt à briller à passer en premier à s’occuper du « qu’en dira-t-on » et à se selfifier parce qu’il faut en bien en parler sur les réseaux sociaux…

J’ai pris large pour éviter le déferlement des vagues.
Le Puertito dormait encore.
Le vent aussi.
Seule la grosse houle ronde passait à grande vitesse.
Une irrésistible envie de voir l’autre côté de l’île me prit.
J’étais en maillot de bain, sans le « matériel de sécurité » bien français mais en toute possession de toute ma tête.
La folie est le piment de la vie.

La folie, et plus loin la folle sagesse sont si différentes de l’inconscience!

J’entrais sur la façade tournée vers le large.
Ici il ne reste que la solitude.
Mes pensées m’abandonnèrent.
Je scrutais le plan d’eau, les oiseaux, l’écume au loin.
J’étais prête à faire demi-tour, à rentrer bien sagement par le chemin sage
En cas de nécessité.

Le vent restait muet.
Déjà la pointe envoyait ses ondes en vrac, transformant la flatitude en matelas mouvant de manière désordonnée.
En tirant large, je pouvais passer, j’en étais certaine.
Je sentais l’adrénaline monter et la dégoulinade simultanée d’hormones excitantes circuler le long de mon dos.
J’avançais plus loin.
Loin des déferlantes assourdissantes
Proche des déferlantes magnifiques,
J’entrais sur le flot bruissant comme un torrent de montagne,
Cet effet particulier généré par l’effet de pointe.
A cet instant précis mes copains de pirogues traversèrent mes pensées,
Eux qui parfois avouaient serrer les fesse au passage de la pointe de chez nous.

Je redoublais d’énergie pour avancer contre le courant.
Au loin j’aperçus le cata des touristes.
Il était très au large.
Connaissant l’obligation que se fait le capitaine de frôler l’île au plus près pour le bonheur des passagers, je redoublais de prudence.
La grande houle ronde atlantique envoie de manière sporadique des séries plus énormes que les autres et il faut s’en préserver : tirer au large au juste milieu.

Le bonheur de ces instants là est indescriptible.
C’est comme croquer dans une pièce en chocolat doré,
Déguster pile et face dans le même instant
Le doute et la confiance rassemblés
Sans concurrence, sans bataille

Juste là.

Au bout de toutes les pensées.
Au moment précis ou tombent les pensées
Au moment formidable où la vie enfin se vit
Sans fards.


La source


Hier, dans cette île aride où l’eau coule aux robinets grâce à l’usine de dessalinisation, j’ai découvert une source.

Non, en fait, je suis montée à la source.

Comme je le fais consciencieusement depuis des années au sujet de tout et de rien, j’ai « remonté » le fil aussi loin que je pouvais le faire.
Ce fut à quatre cents mètres d’altitude augmentés de quatre mètres de verticalité, pas plus.

En partant de la maison, j’avais rentré une direction dans le GPS de mon smartphone.
En voiture, nous sommes allés au bout de la route.
J’ai garé la voiture en plein vent au bord du précipice, c’était le seul endroit possible pour la garer. Le vent obligea mon homme à se passer de couvre-chef, il avait trop peur de le voir s’envoler… le couvre-chef!
Une centaine de mètres plus loin, la falaise coupait les tourbillons et nous avancions à l’abri.
Quelques centaines de mètres encore et une vasque était offerte aux oiseaux, remplie d’eau limpide.
Cette découverte était en elle-même satisfaisante.
N’étions nous pas sur un site ancestral (pré-hispanique) et devant un panorama remarquable?

Les nombreux oiseaux virevoltaient, des mésanges bleues allaient et venaient portant inlassablement de la nourriture à leur nichée. Le silence était assourdissant du chant de la nature. La roche portait en elle l’histoire récente et passée. Rabotée à la machine pour dégager le point de vue et attirer les touristes, elle affichait les stigmates de notre hâte moderne tandis que les gravures ancestrales restaient enfouies sous les lichens loin de la portée du regard des gens pressés.

D’où pouvait venir l’eau de la vasque si bien construite, tellement visible?

De plus haut, c’était certain.
Et de plus loin encore.
Si le « plus loin » m’était inaccessible, le plus haut immédiat semblait à ma portée.
Il suffisait de grimper un peu, de trouver des prises fermes dans la roche friable, de poser mes pieds aussi légèrement et furtivement que les chèvres le font, mais en conscience, avec une folle prudence. N’avais-je pas gardé les clés de la voiture dans la poche ? je n’avais pas le droit de décrocher…

Alors, je suis arrivée là où l’eau sortait de la montagne.
Devant, j’ai pu caresser une pierre tout à fait lisse, finement polie.
Je l’ai caressée,
Avec émotion,
Reconnaissance.
Etait-ce le poil du cou des chèvres, était-ce le frottement des plumes des oiseaux, était-ce le frôlement des bras des terriens qui avaient poli cette pierre?
Je ne sais pas.
Le temps était passé par là.
Un temps long, très long, plus vieux que mon temps, à moi.
Un temps plus ancien encore que celui de ma mère,
Récemment éteinte,
Comme s’éteint une dernière braise,
Sans le moindre bruit,
Elle qui avait oublié depuis des mois la notion du temps qui coule.

J’aime intensément ces instants formidables où l’essentiel se rassemble,
Rien
Tout.
Seule.
Ensemble.

Et je suis redescendue sur terre.
Et nous avons observé le va et vient des oiseaux.
Et nous avons rejoint la voiture.
Il était l’heure d’aller ramer,
De me fondre sur l’océan.
Le soleil baissait,
J’étais soudain pressée!

Ces rêves qui se laissent attraper

Sans rêves, jamais ma vie n’aurait été ce qu’elle est
Je suis une infatigable rêveuse en ce sens que je cours sans cesse à la poursuite de rêves fous.

Rêver est non-suffisant, il faut de la constance, de la tranquillité, une infinie persévérance car les rêves sont comme les papillons, ils ne se laissent pas facilement attraper intacts et bien vivants.

Sur cette île de désert et d’océan dont je connais mille recoins, une chose me manquait dont je rêvais depuis plusieurs années : la possibilité d’aller sur l’eau, chaque jour, seule, à ma guise, la possibilité de m’évader à volonté … en quelque sorte.
Dix ans que j’attendais ce moment.
Dix ans.

Voilà qui est fait.

J’ai attrapé ce rêve le jour même de mon arrivée.
Je l’ai attrapé comme je fais toujours, en lui courant après.
Je regardais l’océan quand j’ai vu deux pirogues entrer dans la rade.
Deux pirogues!
Jamais je n’en avais vu autant à la fois par ici!
Elles se dirigeaient vers une plage centrale, au pied des restaurants.
Je les ai suivies du regard, j’ai hâté le pas espérant les voir de plus près, sans vraiment savoir ce que je cherchais sinon rêver je ne savais pas vraiment quoi.
Tout allait très vite et malgré mon pas empressé, lorsque je suis arrivée près de la plage, ce fut pour voir deux gars en sortir leur pirogue sur l’épaule.
Ni une ni deux, comme je le faisais gamine, comme je l’ai toujours fait, j’ai suivi mon rêve, j’ai suivi les gars dans la rue, puis dans le parking souterrain où ils s’engouffrèrent.
L’avantage quand on est gamine depuis plus longtemps que les autres, c’est que la timidité est moindre. J’ai commencé par observer, mais il n’a pas fallut plus d’une minute pour que je demande : « Ces pirogues sont-elles à louer? »
Elles ne l’étaient pas, mais il y avait une piste, un nom à taper sur le clavier sans plus de précisions.
Et hop!
Le lendemain j’avais rendez-vous au bistrot du coin.
Et hop, le soir même j’avais la clé du local et une pirogue à disposition pour quelques euros symboliques.
Et hop, le lendemain je partais vers ce que j’aime le plus, une session seule sur l’océan, dans cet entre-deux à nul autre pareil où la houle est grande et le rivage lointain, où l’eau perd ses nuances turquoise pour passer à l’outremer, où je deviens moins qu’un point à l’horizon pour qui aurait la folie de s’user les yeux à me chercher.
Seule contre le vent, seule avec lui.
Seule à fleur l’eau.
La houle est belle au milieu du channel,
Ce matin, dans les creux, les montagnes disparaissaient.

Le rêve.
Si longtemps non-attendu.
Le rêve s’est réalisé.
Ce rêve là, comme tant d’autres déjà.

Mais tout ceci serait de moindre intérêt si d’un coup, je n’avais compris un mystère qui me questionnait.
Le mystère était le suivant :
En écoutant les gens exprimer leurs souhaits, leurs rêves et leurs désirs les plus fous dans le cadre par exemple où il seraient susceptibles de gagner beaucoup d’argent « pour réaliser leurs rêves », je me suis infiniment souvent posée la question de savoir ce que je répondrais à leur place. Et chaque fois, j’ai fait chou blanc.
Rien.
Pas une seule idée de « rêve à réaliser »!
Moi qui passe mon temps à rêver plus loin!

C’est que rêver est une épreuve d’endurance,
Une aventure qui ne se vend ni ne s’achète.
Rêver, c’est courir après les papillons,
Patiemment, tranquillement, avec beaucoup d’assiduité,
Et quand parfois l’un d’eux vient se poser,
Juste là, à portée de main,
C’est retenir son souffle et avancer et oser
Sans y croire, sans douter
Et l’attraper tout entier, bien vivant
Le rêve.