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Mardi 19 septembre, étape bonus

Préambule

En tapotant ce matin sur mon clavier, j’ai trouvé une quantité inimaginable de récits qui relatent le « passage mythique des Pyrénées » entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Roncesvalles.

(La mythologie de la « route Napoléon » est toute récente, intrinsèquement liée à la mode de l’exploit. Il suffit de réfléchir quelques instants pour imaginer qu’aucun pèlerin médiéval n’allait s’aventurer et passer des cols de presque haute montagne quand il était si simple de passer par la vallée. La voie passant par Vacarlos est dédaignée et peu médiatisée bien qu’elle ait probablement été la voie la plus fréquentée « dans le temps ». Elle est certainement préférable, plus courte et beaucoup plus tranquille.)

L’étape « mythique » s’affiche donc de partout. Elle est annoncée exigeante, réalisable en 7 à 11 heures de marche, nécessitant un bon équipement et une bonne condition physique.
Tout est dit à son sujet sur les blogues, à travers des regards multiples, complaisants, illuminés, pragmatiques ou autre.
Que pourrais-je raconter au sujet de cette « étape bonus »?
Quoi dire au sujet de ce « voyage en terre pèlerinesque inconnue » que j’avais inventé sur le vif, en dernière minute, simplement parce que je ne souhaitais pas finir trop tôt mes vacances?

Comme je l’ai fait à chaque étape je vais me laisser porter, pas à pas, un mot dénichant une pensée, un autre invitant un souvenir et un suivant en portant un nouveau.

 

« Mais, lorsque je veux me tourner vers toi,
Mon ombre me devance, une voix douce s’introduit et susurre :
Tout ce que tu verras dans ce miroir de lumière
N’est autre que toi-même. »
Faouzi Skali, Traces de lumière, Albin Michel, 1996, ISBN 2-226-07610-7

Le voyage avait commencé le soir précédent, dès l’entrée dans le dortoir.
Il allait se terminer le lendemain matin avec ma sortie du dortoir.
J’étais vierge de tout parti-pris.
j’étais là parce que je l’avais choisi, comme on choisit un chemin qui s’offre par hasard, sans rien en connaitre, sans rien en attendre, entièrement disponible pour partir à la découverte avec cette petite phrase si souvent écrite en musique intérieure « c’est important parce que ça ne sert absolument à rien »
Tout mes sens étaient ouverts, j’étais dans la carte postale, j’étais dans le cadre et pourtant j’étais en même temps observatrice, en dehors de tout cadre.
Aucun jugement n’apparaissait dans les arcanes de mes pensées, je prenais tout en pleine face, la moindre vibration, la plus subtile onde émise alentours me touchait de plein fouet.

J’étais entrée dans un petit dortoir sans fenêtres en même temps que trois couples qui cheminaient « entre amis » depuis Saint-Palais. Ils avaient l’ambition d’aller jusqu’à Saint-Jacques après avoir « fait » « Le Puys-Saint-Palais » l’année dernière. Ils avaient environ mon âge.
Quelques instants après un couple de japonais a débarqué. Ils étaient jeunes.
La place restante est restée vacante.
Aucune raison, aucune, ne pouvait initier une conversation au delà du simple salut de présentation.
Chacun dans son coin était dans son coin.
A l’heure du diner, les amis sont partis au restaurant recommandé par le gérant du gite.
Les japonais se sont évaporés sans rien dire.
Je suis descendue dans le réfectoire, armée de mon gobelet, d’un couteau, de pain, de fromage et d’un sachet de céréales « prêtes à réchauffer » achetées au coin de la rue.
Trois hommes mangeaient chacun dans leur coin de table.
J’en ai fait de même.
Je suis remontée, je me suis rincée sous la douche encore bien chaude et j’ai trouvé refuge dans mon duvet. Sans bouchons d’oreilles, j’ai poursuivi l’observation nocturne toutes ouïes ouvertes.
J’ai noté qu’il était cinq heures du matin quand les premiers signaux d’agitation signèrent l’heure du réveil général.
Les trois couples s’agitèrent. Les femmes étaient préoccupées par le portage de leur bagages. Elles avaient acquitté les 8 euros exigés pour le service et doutaient un peu de l’endroit où il fallait déposer les sacs pour être certaines de les récupérer en fin d’étape.
Puis leur conversation s’étala en chuchotements bruyants sur les mêmes sujets que la veille. Remarquablement, ce groupe constitué racontait sa vie sans se soucier de ce que « les autres » pouvaient en capter.
La vie en collectivité est à l’image de la vie dans le monde : il est « normal » de parler entre soi et il est « normal » qu’aucune personne « étrangère » n’entende rien.
Sans la présence d’un besoin précis, aucune tentative de communication avec « les autres » ne voit le jour.

A 7h30, je sortais du gite.
La nuit flottait dans la brume.
De toutes part des ombres sortaient.
Un lent cheminement s’organisait.
Dès la sortie de l’enceinte de la vieille ville, une file ininterrompue était visible malgré l’obscurité persistante.
La procession avançait vers la montagne.

J’avais laissé au gite la plus grosse partie de mes bagages, le tout emballé dans ma cape de pluie. Dans mon sac, il n’y avait que mon duvet, quelques vivres et un peu d’eau.
Ainsi allégée, je marchais.
Inexorablement je « doublais ».
Au début, saluant avec politesse, je m’excusais de gambader ainsi en expliquant que mon sac était très léger.
Au fil du chemin, j’ai appris que rares étaient les pèlerins à porter un sac lourd, la plupart avaient délégué la charge du sac de bagage au service de portage. C’est que l’étape était redoutée, autant par sa longueur que pas son profil.
Et puis, j’ai appris qu’il fallait dire « buen camino ».
En conséquence, j’ai arrêté de m’excuser de marcher « plus vite » et j’ai distribué les « buen camino » de rigueur.

La file s’était considérablement clairsemée lorsque je suis passée devant la terrasse ensoleillée du « refuge d’Orisson ». Des pèlerins tout neufs en sortaient bien plus nombreux que la capacité affichée sur le site. De nombreux taxis étaient garés… D’ici à imaginer qu’un certains nombre de marcheurs étaient arrivés en voiture pour prendre le petit déj. au refuge…

A l’approche d’un col, j’ai entrevu, dans les nuages, la silhouette d’un stand de ravitaillement comme il y en a dans les marathons.
Je ne rêvais pas, il y avait bien une caravane offrant boissons chaudes et fruits et nourriture chaude. Les tarifs étaient placardés en plusieurs langues, et bien sûr en japonais. Le stand avait du succès. A sa suite le chemin était jonché de peaux de bananes et de gobelets…

Du côté espagnol, il y avait une installation semblable à l’approche d’un autre « point haut ». Là, c’était de la pastèque qui était proposée à la place des bananes.

Pour rejoindre Roncesvalles, c’est un petit bout du GR11 qui est indiqué. Ce fut un plaisir d’y être sur ce GR11, il avait été évoqué, comme une possibilité, lorsque j’avais envisagé devant le clavier du laptop, « ma » traversée de la méditerranée à l’atlantique.

La descente à travers une forêt fut délicieuse, la pente était raide, le terrain assez sec et il était possible de « courir » sans risque. Je me suis régalée, d’autant plus qu’il n’y avait plus personne à portée de vue.
Au débouché de la forêt, le clocher de la collégiale s’impose plein cadre.
Puis l’immense « refuge » se découvre.
Puis, Roland git et dans ma mémoire chanta sa chanson et revinrent les souvenirs d’enfance « Roland souffle dans son cor… » avec mes propres dessins animés sur le sujet.
J’avais couvert le parcours en à peine 5h30 (pauses comprises)
Il me restait beaucoup, beaucoup de temps à laisser filer avant l’arrivée du bus pour le retour à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Joueuse, puisque je « jouais » à la pèlerine, je suis allée voir où se distribuaient les coups de tampons pour crédentiale.
C’est super bien fléché et d’ailleurs les véritables pèlerins s’y précipitent avec une hâte d’autant plus grande que c’est l’endroit où il faut pointer pour obtenir une place en dortoir et il est bien connu que les premiers arrivés sont les premiers servis!
Dans les langues du monde, il est écrit en énorme qu’on est prié de laisser sacs, vélos, bâtons, ânes et ménagerie à l’entrée.
C’est en humain de base qu’on se présente devant la vitre derrière laquelle le préposé est assis. Je lui ai demandé de tamponner mon carnet de notes.
Sans le moindre aspect surpris, sans la moindre question, il s’est exécuté.
Troisième essai réussi.
Ce sera le dernier.
Dans un coin de ma tête j’en ai tiré la conclusion suivante : qui souhaite remplir sa crédentiale de tampons peut le faire à moindre pas. C’est vraiment une histoire entre soi et soi et une preuve de tout comme de rien.

Les conditions météorologiques restaient fraiches et variables. Impossible de séjourner trop longtemps dehors sans être rapidement saisie.
J’ai donc bu un « cortado », croqué un « bocadillo » avant d’aller me réfugier dans l’endroit le plus chaleureux du coin : l’église.
Des chants grégoriens tournaient en boucle.
Il y avait si peu de passage à cette heure précise que la lumière s’est éteinte.
Un grincement de porte m’a sortie de la sieste, une femme est entrée, s’est agenouillée, est restée.
Elle était encore à genoux lorsque je suis sortie.
C’était la douceur du jour.

Le bus régulier à destination de Saint-Jean-Pied-de-Port annoncé à 15h30 n’arriva qu’à 15h45.
Avant 17h nous étions arrivés à destination, à la porte de la vieille ville.

Au « gite », il y avait déjà foule, des gens qui avaient réservé et qui attendaient leur tour pour « avoir le droit » de monter dans un des dortoirs. Le gérant des lieux se veut accueillant et fait un long discours à chaque arrivant, d’autant plus théâtralisé qu’il y a du monde. Il peut le faire en français, en anglais ou en espagnol, le discours ne change pas d’un mot. Le fait d’arriver pour le deuxième fois validait ce que j’avais déjà noté, ce gite est « malgré tout » tenu par un véritable vendeur de sommeil.
J’avais l’avantage de « connaitre », je suis montée, j’ai récupéré mon baluchon sous le lit abandonné le matin même, désinfecté à neuf comme tous les autres, et j’ai marqué ma place sur un nouveau lit, dans le dortoir d’à côté pourvu de deux belles fenêtres.
Et je suis partie, le nez au vent, le coeur léger à la découverte de la ville.


Le mur d’enceinte, le ruisseau, le château, le « Tout pour le pèlerin », La ville où habitent les vrais gens, le « Lidl », le départ du GR10, rien ne m’a échappé, j’ai « tout fait » en détail et avec attention.
Quand « tout fut fait », il ne restait plus qu’à rentrer consommer en public le « mini-espace de sommeil » que j’avais acheté depuis la veille.
C’était cool, j’avais mes marques!
Le dortoir s’était rempli, il s’était rempli exclusivement de filles.
Personne ne pouvait savoir que c’était ma deuxième nuit.
Moi, le sachant, je notais à quel point je me sentais plus à l’aise que les autres.
Il y avait plusieurs explications à ce fait, il y avait surtout trois points qui me faisaient défaut alors qu’ils accaparaient visiblement les femmes qui étaient là.
1° Je n’avais aucun stress à l’idée d’affronter une « étape mythique de 8 heures de marche »
2° Je n’avais aucune question au sujet de ma capacité à marcher au long cours
3° Je n’avais aucune angoisse de solitude, d’éloignement, de séparation, pas de burn-out pré-existant, pas de pathologie sous-jacente

Je m’étais installée dans un coin, sur le lit d’en bas, afin d’observer.
Timidement une allemande d’environ 40 ans est venue s’installer sur le lit du dessus. Elle était dans un état de stress juste terrible, elle pensait faire l’étape vers Roncevaux en bus et commencer à marcher seulement après, ou peut-être encore après et même peut-être plus loin. Visiblement elle appréciait mon écoute, elle est revenue plusieurs fois au contact. Je lui ai laissé une adresse @ afin qu’elle puisse me raconter « son chemin ». Je n’ai aucune nouvelle à ce jour.

Sur le lit le plus proche, c’est une fille de l’est, probablement russe, la quarantaine bien frappée. Elle ne parlait pas, cherchait à s’isoler, elle essayait de dormir, se relevait, refaisait son sac, se recouchait, avalait des comprimés, se relevait, refaisait son sac, etc… Elle, le lendemain matin quand je l’ai saluée, après l’avoir entendu parler au téléphone, j’ai ajouté  « Tu es inquiète, tu as peur, c’est ça? »
Elle m’est tombée en pleur dans les bras…

Et puis, il y avait un paquet de japonaises, deux par deux. Elles étaient arrivées habillées comme dans les mangas, elles avaient dévalisé « Tout pour le pèlerin » et elles s’amusaient à faire leur sac comme le font les gamines, en minaudant, en riant. Une fois fait, elles se sont connectées à la toile. Jusque tard dans la nuit, la lumière bleuté des écrans s’agitait au dessus de leur corps silencieux.

Il restait deux places dans le dortoir prévu pour 15 personnes. Parmi toutes les occupantes, ce soir là, aucune n’avait marché plus loin que de l’arrêt de bus au gite !

Lorsque je suis descendue dans le réfectoire pour faire réchauffer une soupe, malgré le changement des acteurs, c’était la même installation que la veille : chacun dans son coin et les brebis sont bien gardées.
Le nez dans le saucisson, dans le fromage ou le nez en l’air, le temps de la restauration n’était visiblement pas un temps prévu pour échanger.
Ah, si!
Il y en avait un qui avait envie de raconter ses exploits sur le GR10, mais visiblement l’auditoire n’était pas le bon, il a fini le nez dans ses cornichons.
Vu l’ambiance pas folichonne, j’ai pas traîné.
Je suis remontée me réfugier dans mon duvet.

En passant devant l’accueil, il y avait encore foule!
Incroyable.
De fait, un couple d’allemands, environ chacun la cinquantaine, a complété notre dortoir de filles.
L’homme se sentait peut-être un peu seul dans cet environnement plein d’oestrogène, mais il était avec sa femme.
Elle toute sèche, lui, jovial, ventre à bière bien entretenu.
Il se présenta à la ronde, serrant les mains qui lui répondaient. il expliqua haut et fort qu’ils étaient partis le matin de Munich, qu’ils avaient atterri à Bilbao et qu’ils arrivaient à l’instant en bus. Ensuite, ils ont passé la soirée a s’embrouiller en mini-disputes atténuées par la présence de tout le public. Vraisemblablement madame avait préparé les deux sacs et monsieur n’y comprenait rien, ne s’y retrouvait pas dans le sien et s’énervait le plus paisiblement possible. C’était drôle et prometteur!

J’ai finalement posé la capuche du duvet sur ma tête, histoire de rentrer autant que possible dans mon petit monde.

Je n’étais déjà plus vraiment une pèlerine!

A suivre…

Lundi 18 septembre, étape 19

« Je n’ai compris le sens de ses propos ou de ses paraboles qu’après qu’il ne fut plus parmi nous. Je ne les ai pas compris, jusqu’à ce que ses mots aient pris forme devant mes yeux et l’apparence de corps qui marchent dans le cortège de mon propre jour »
Khalil Gibran, Jésus fils de l’homme (Jesus the Son of Man, première édition 1928), traduit de l’anglais par Thierry Gillyboeuf, Editions  Mille et une nuits, 2008, ISBN 978-2-75550-050-9

L’humidité était partout.
Elle s’élevait du sol et tombait du ciel.

A la différence de notre climat breton si souvent moqué, la pluie basque s’accroche aux montagnes, le vent n’a pas l’énergie suffisante pour aller la dénicher dans les moindre recoins, c’est ainsi que l’herbe est grasse et que, lorsque le soleil, apparait les couleurs rayonnent, resplendissantes à nulles autres pareilles!

Dans la cuisine coquette, les plaques à induction voisinent avec le four à bois.
Le petit déjeuné était prêt : pain, beurre, confiture, café.
Le maitre de maison était déjà au boulot, la dernière des filles se préparait pour aller au lycée, à Saint-Jean.
Sa mère m’avait prévenue :  « le « ptit déj » c’est avant 8h30 ou après 9h30, j’emmène ma fille au lycée, ça lui évite le car scolaire! »
J’étais descendue assez tôt, décidée à préparer mon sac seulement après, espérant que la pluie cesse d’ici là.
Nous avons à nouveau bavardé de tout et de rien. Comme d’habitude, j’essayais d’en connaitre davantage au sujet de la vie dans les vallées, au sujet du quotidien des familles, des habitudes et des traditions persistantes.
Quand, rassasiée je me suis levée de table, une question a débarqué sans que je m’y attende :
« Est-ce qu’il vous faut un tampon? »
Sous l’effet de la surprise j’ai répondu :
« Un tampon???? Pour quoi faire?
– Les pèlerins me demandent de tamponner leur « crédentiale », ils ne partiraient pas sans tampon.
J’avais, en effet déjà entendu ce mot là ‘crédentiale », je l’avais aussi croisé lors de lectures.
– Ah, oui… C’est donc vous qui tamponnez?
– Oui
– Et, il y a quoi sur votre tampon?
– Il y a le dessin d’un mouton comme la brebis que vous avez vu hier!
Elle souriait.
– Ok, d’accord… Ben… oui, je suis pas pèlerin, donc… j’en ai pas besoin, merci d’y avoir pensé. »

Et je suis sortie.

J’avais mes affaires à ranger et mon sac à faire.
J’ai traîné autant que je pouvais, à un point tel que la maîtresse des lieux était de retour lorsque j’étais prête à partir.
Passant une fois de plus devant la belle porte d’entrée rouge vif, j’ai frappé. L’inspiration était inattendue, elle était née dans l’instant.
Amusée par l’histoire de tampon, sensible à l’idée de garder un souvenir de la brebis qui m’avait attirée à l’abri, j’avais changé d’avis.

« Excusez-moi de vous déranger encore, j’ai réfléchi. J’ai pas de crédentiale, mais j’aimerai bien un coup de tampon sur le carnet où j’écris les souvenirs.
Est-ce que c’est possible? »
J’avais soudain l’impression de demander la lune. Un tampon destiné à décorer un carnet de la valeur d’une crédentiale était-il compatible avec un simple carnet de notes?
« Oui, oui, aucun problème »
Et toujours souriante, elle s’échappa un instant pour revenir avec le tampon et l’encreur rouge pétant.
Et hop, mon carnet fut décoré en un tour de main.
J’étais ravie.
C’est alors que j’ai remarqué l’étonnant bâton accroché au dessus du buffet.
« C’est beau, dis-je en le montrant du doigt, qu’est-ce que c’est?
– un makhila, un bâton basque, il y a un fabriquant pas loin, vous allez passer juste devant.
N’hésitez pas à visiter, ils vous expliqueront tout. Il y avait leur carte dans le gite, vous n’avez pas vu? »
J’avais vu la carte, mais ignorant tout du « makhila » j’avais davantage pensé à un « truc » de l’artisanat fantaisie sans imaginer un seul instant un artisanat traditionnel et exceptionnel.

J’ai finalement décollé, sans me retourner et me promettant d’aller visiter cet atelier.

Pas très loin, trois filles ont débouché devant mes pas.
LES trois filles!
Et j’ai appris qu’elles « faisaient le chemin » jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, une chemin de trois jours « pour voir » en attendant mieux. L’autre jour, toutes fringantes pour leur premier jour, elles étaient parties du « mauvais » côté!
Le temps d’élucider ces rencontres successives, l’atelier de makhila était là. Les filles ont poursuivi pendant que j’allais m’instruire.

Ce fut un grand et magnifique moment.
Une heure plus tard, je ressortais. un sourire flottait certainement sur mes lèvres.
J’avais aimé l’histoire de ce bâton basque, j’avais apprécié la manière qu’avaient ces artisans d’en parler. Déjà une quantité de métaphores voyageaient dans mon esprit prompt à fabriquer des films. Je pensais à l’ami basque… Savait-il « tout ça »? Avait-il « son » makhila? Je voyais dans ce bâton autant d’enseignements que dans une bibliothèque spécialisée en philosophie…
J’aurais vraiment été heureuse de partager tout ce qui apparaissait et prenait sens après cette heure passée dans l’atelier.
Au fil des kilomètres, la dilution a opéré, d’autres pensées ont émergées.
La passion est pareille à l’océan, des vagues vont et viennent, grandissent, déferlent et disparaissent.

Et puis, LES filles sont à nouveau entrées dans mon champ de vision.
C’était dans une belle côte.
La plus jeune semblait en perdition.
La plus vieille la soutenait tandis que la plus vaillante caracolait une centaine de mètres à l’avant.
Ayant trouvé la boulangerie fermée, elles n’avaient pas grand chose dans le ventre depuis la veille.
Je les ai « secouru » avec quelques amandes et de la vitamine C. La pause fut bénéfique, elles ont finalement sorti leur petit réchaud et préparé ce qui leur restait en stock : des assiettes-portion. Les voyant déballer leur sac, je fus estomaquée en constatant la présence de pots en verre et d’une multitude de « trucs » super lourds que jamais je n’aurai eu la moindre intention d’emporter dans mon sac à dos. Je les ai laissé à leur pique-nique.

A nouveau seule, j’ai continué en direction de la vallée.
Je n’avais pas faim.

Sans guide ni « topo » spécifique, ni aucune « app » sous le nez, je me régale toujours des découvertes qui arrivent « à la bonne heure » sans me faire cogiter à l’avance.
Là, ce qui arrivait, c’est le GR 65!
Et entre la présence du GR 65 et la proximité de Saint-Jean, il y avait d’un coup un paquet de « pélerins » en goguette.
D’où étaient-ils partis?
Où avaient-il l’intention d’aller?
Quelle était leur réelle envie de marcher à pieds?
Tout ça je l’ignorais.
Ce que je voyais, c’était des gens de tout âge allant tous dans le même sens.
Je n’en avais jamais vu autant.
C’était vraiment surprenant.
Quand j’ai décidé de m’asseoir au bistrot de Saint-Jean-Le-Vieux pour boire un thé chaud et manger un sandwich, je les ai observé passer.
Ils avaient tous un bâton, ils portaient tous une cape de pluie noire.
Ils passaient tels des fantômes sous la pluie.

D’un coup, j’ai eu envie d’avoir une cape de pluie couleur arc en ciel, j’ai eu envie de ne pas avoir ni bâton de marche, ni sac à dos, de n’être pas du tout semblable à « eux ». Il y avait quelque chose de pathétique qui m’atteignait à leur passage. Je sais pas quoi. je ne savais pas encore.

Remarquablement, lorsque j’ai repris mon chemin après m’être restaurée, je me suis égarée, j’ai quitté « le » chemin sur plusieurs kilomètres, fonçant vers la montagne, attirée peut-être vers ce qui n’appartient qu’à moi.
Je suis finalement arrivée à Saint-Jean-Pied-de-Port par une voie de traverse. Devant la porte Saint-Jacques, les trois filles étaient là, surprises de me voir arriver au même instant qu’elles qui étaient si loin derrière!
C’était drôle.
A leur demande, je les ai photographiées toutes les trois sous l’arche qui marquait la fin de leur périple de trois jours.

Il me restait à trouver où crécher.
L’hôtel était trop chic et hors de prix.
Le camping était proche mais trop excentré, je voulais rester dans cette ambiance pélerinesque  étrange, j’avais envie de sentir, de comprendre, d’expérimenter.
Il restait les « gites/refuges pour pèlerins ».
Tous ceux qui me semblaient accueillants était déjà remplis, sans avoir réservé d’avance, la partie était perdue d’avance.
Il ne restait qu’une chance : « Allez voir au n°21, ils ont toujours de la place »

Et c’est ainsi que je suis entrée dans le monde formidable du « pèlerinage ».

En premier, histoire certainement de prouver que je n’étais pas là pour squatter, il fallait montrer patte blanche :
« Alooooors… Donne-moi ta crédentiale.
– Heuuuu… Vous savez, je suis un peu rebelle, j’en ai pas!
– Oui, je vois, je suis aussi un peu transgressif, mais… tu comprends…
– Oui, oui, mais en fait, j’ai mon carnet de notes! »
Agacée par le tutoiement appuyé, je lui mettais sous le nez le beau tampon rouge glané le matin même, trônant sur la page encore presque vierge du petit carnet bleu.
Pas folle, je tenais fort le carnet afin qu’il ne se paie pas le luxe de le feuilletter.
Il fut rassuré, satisfait et planta son tampon sur la page d’en face!
Ouf.
Il ne restait plus qu’à payer comptant.

J’avais tout à apprendre, tout à comprendre, tout à découvrir.
En quelques instants, j’allais rentrer dans un monde parallèle.
Histoire de vraiment expérimenter, je décidai alors de « faire », dès le lendemain matin, le chemin vers Roncevaux. De le « faire » à côté de ceux qui étaient là pour le faire vraiment.
J’étais une gamine joueuse qui se lançait dans un « voyage en terre inconnue ».

Et le voyage commença dès mon entrée dans le dortoir.

A suivre…

Dimanche 17 septembre, étape 18

« Mais enfin le plaisir spécifique du voyage n’est pas de pouvoir descendre en route et s’arrêter quand on est fatigué, c’est de rendre la différence entre le départ et l’arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu’on peut, de la ressentir dans sa totalité intacte, telle qu’elle était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu où nous vivions jusqu’au coeur d’un lieu désiré, en un bond qui nous semblait moins miraculeux parce qu’il franchissait une distance que parce qu’il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu’il nous menait d’un nom à un autre nom (…) »
Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Editions Gallimard 1988, Bibliothèque de la Pléiade n°101, ISBN 2-07-011136-9

Le murmure perçu la journée passée s’était amplifié, il était devenu plus perceptible, il avait envahi ma conscience et résonné de multiples échos : il fallait que je ralentisse, il fallait que je marche beaucoup moins, l’arrivée était trop proche, je n’avais pas du tout envie de raccourcir mes vacances.
Raccourcir les vacances?
Oui, risquer d’arriver trop vite au but, c’était risquer une rentrée prématurée dans la routine au long cours.
Je sais trop bien qu’un objectif atteint me laisse dépourvue de sens pendant un temps certain.
Il était donc urgent de trouver une solution pour ralentir.
Comment?
Mon plaisir est entièrement contenu dans « je me lève le matin et je marche. Je marche jusqu’au soir, puis je dors, puis je me lève et je marche… etc… »
Comment, alors me contenter en marchant de plus courtes heures?

J’avais toute la journée pour inventer un nouveau plaisir, pour trouver le moyen d’avancer « à moitié » et prolonger les vacances au moins une semaine encore.
Gourmandise.

Il faisait frais, le ciel était à la fois clair et menaçant, la tente était à peine humide d’une légère rosée, les chasseurs étaient déjà chassant et pour commencer je pliais avec attention, allant venant, admirant les fleurs, contemplant le vol des oiseaux, dispersant les minutes à qui mieux mieux afin de gagner du temps de vacances!
J’ai réussi à partir tard.

En descendant sur Ordiarp, l’animation montait, c’était jour de fête au village.
Il y avait foule autour du fronton et personne à l’église.
Comme en pays étranger, j’ai eu l’impression d’être scrutée par tout le monde sans que personne ne me voit.
Etrange impression, certainement renforcée par le caractère montagnard du village.

La pluie restant confinée à l’intérieur des nuages, les chemins étaient presque « essuyés », de moins en moins glissants.
Très souvent la vue était dégagée, beaucoup plus que les jours d’avant.
Dans un paysage où le relief prenait à nouveau de la hauteur, les animaux pâturaient en liberté. Plus d’une fois alors que je pensais m’octroyer une pause au passage d’un col, je devais me rendre à l’évidence : la place au soleil était occupée, parfois par les vaches, parfois par les brebis et d’autre fois par un cheval ou un âne. J’essayais alors de me faire transparente et impalpable pour passer à leur côté sans les déranger et je cherchais plus loin une place propice à la contemplation.

Une fois franchi le col de Napale, alors qu’il était encore tôt, tout s’est obscurci progressivement. Je n’avais pas encore vu le panneau indiquant un nom de village qu’un grain s’abattait et qu’un autre menaçait déjà.
Sur ma droite une ferme à l’architecture basque traditionnelle indiquait sa vocation de « gite ».
Je la dépassais royalement avant de revenir sur mes pas pour l’admirer.
Dans la prairie d’en face, une splendide brebis face noire m’incita à sortir l’APN tant la courbure de ses cornes me rappelait l’image brodée sur les « couvertures mérinos » de mon enfance.
C’est à ce moment précis que j’ai senti une présence humaine dans mon dos : dans la cours de la ferme, un homme était là.
Et d’une je l’ai salué, et de deux, je l’ai interrogé au sujet de la race de la brebis.
Et de trois…
Pourquoi ce trois?
Je sais pas.
Une inspiration soudaine!
Et de trois, je lui ai demandé s’il y avait de la place pour dormir.
Ce fut oui.
C’est ainsi que pour le prix d’une place au camping, je me suis retrouvée sous un véritable toit avec la promesse d’un souper chaud et d’un petit déjeuner en famille.

La solution était donc là : s’arrêter tôt, poser le sac à l’abri, partir marcher encore et revenir pour souper et dormir.

L’hôtesse était aimable, nous avons un peu bavardé de tout et de rien. Elle me confirma qu’il y avait très peu de passage en ce moment, son dernier « client » datait de la quinzaine précédente.
C’est en déposant le plateau-repas du souper, qu’elle me fit part du scoop de la journée : « Mon mari vient de me dire qu’il a vu passer trois filles… Avec vous, ça fait drôlement du monde en une journée! »
Trois filles?
J’ai immédiatement pensé aux trois filles croisées l’autre jour, sans doute avaient-elle prévu de randonner en boucle?

Mon repas avalé, j’ai fait la vaisselle et cherché de quoi bouquiner, même n’importe quoi. Il n’y avait rien d’autre que la vie du Saint Michel local… C’était toujours un truc de plus d’appris.

Dehors la pluie tombait dru.
J’étais super contente d’être bien à l’abri.
Je savais déjà que le lendemain j’allais marquer la fin du GR78 en n’allant pas plus loin que Saint-Jean-Pied-de-Port.

Le temps s’étire aussi facilement que le sucre se file… s’en apercevoir et l’observer est un simple délice!

A suivre…

Samedi 16 septembre, étape 17

« Cette deuxième transformation ne ressemble en rien à la première. Son procès pourrait se comparer à l’ébullition de l’eau. longtemps après qu’on a posé la bouilloire sur l’âtre, rien ne se passe. et pourtant la chaleur du feu agit continuellement et sans relâche. Soudain sans qu’apparemment rien de nouveau ne se soit produit, le premier frisson crêpe la surface de l’eau. »
Christiane Singer, Une passion, Albin Michel 1992, ISBN 2-226-05963-6

Aren est un très charmant village où les vieilles pierres sont mises en valeur.
Il était en pleine effervescence lorsque je l’ai traversé de bon matin pour reprendre le chemin. Une randonnée caritative était organisée, regroupant les habitants de toutes la vallée. Par chance, les groupes s’en allaient plein est!

Comme chaque jour, j’étais absolument seule sur ma route.

En fait pas tout à fait, trois vététistes me dépassèrent.

Pas si loin, les sommets saupoudrés de neige me confortaient ; j’avais vraiment fait le bon choix en restant dans le Piémont.
Le Piémont pyrénéen et sa voie jacquaire…
Je n’avais pas prévu de rester aussi longtemps sur cette voie.
Et pourtant j’y étais.
Depuis Lourdes, elle se faisait plus insistante, posant coquilles et autres signes sur les panneaux directionnels.
Le chemin restait cependant désert.
Hormis le couple de japonnais entrevu à Saint Lizier et ensuite évaporé, j’avais aussi vu un jeune couple espagnol, croulant sous des sacs plus gros qu’eux, s’adonnant joyeusement à enregistrer des selfies devant le sanctuaire de Betharram. Ils avaient eux aussi disparu.

Le mystère des pèlerins contemporains demeurait tout à fait entier à mes yeux.

Néanmoins, les vieilles pierres racontaient fort la circulation des personnes pieuses ou non. J’imaginais le moyen-âge, la route des commerçants, le passage des petits vendeurs de colifichets, la présence des aubergistes honnêtes ou cupides, les montreurs d’ours, les mendiants et les bourgeois à tel point que dans la nuit passée, au milieu de mes songes, j’avais été « pèlerine médiévale » en quête d’un graal indéterminé.

J’en était là dans mes pensées lorsque les trois vététistes arrivèrent sur ma droite. Par où étaient-ils passés? Je l’ignore encore.
A cet instant, nous sommes salués, nous avons comparé nos chemins pour constater que nos objectifs du jour était en correspondance.
Une partie de la matinée fut donc une joyeuse partie genre « Les lièvres et la tortue » : tandis qu’ils « fonçaient » sur les portions plates, les larrons peinaient dans les descentes acrobatiques, boueuses ou glissantes autant que dans les montées du même type.
Je les dépassais alors et nous échangions des plaisanteries plaisantes.
Le jeu a perduré aussi longtemps que le relief le permettait. Plus loin, ils se sont échappés pour de bon.
J’étais à nouveau seule avec mes innombrables pensées vagabondes.

Pile poil à l’heure  du déjeuner, je suis arrivée dans le minuscule village de L’Hôpital Saint Blaise.
Plus aucune trace de l’hôpital (aujourd’hui on parlerait d’hôtel ou de gite) bien que visiblement comme au moyen-âge, l’activité locale reste résolument tournée vers le tourisme et l’accueil des passants.
Le ciel étant très très menaçant, après quelques instant sous le porche ancestral de l’église envahie par les touristes, j’ai foncé dans l’auberge d’en face.
Il était temps, une averse s’abattait avec force.
Dire que je me sentais un tantinet « déplacée » dans la grande salle impeccable, devant la table nappée de blanc, en train de commander une omelette quand les rares convives installés bavaient déjà, en tenue distinguée, devant le menu gastronomique, dire cela relève de l’euphémisme.
La serveuse demeurait charmante à mon égard, je me suis décontractée et régalée sans plus d’arrières pensées.

C’est en acquittant le prix du repas que j’ai constaté l’affichage d’un menu en langue étrangère.
J’ai donc posé la question : « Où commence le pays basque? »
Tout sourire, la serveuse (qui était en fait la patronne) répondit : « Ici même. Vous voyez la colline? De l’autre côté c’est le Béarn, ici vous êtes au pays basque. JE SUIS BASQUE, je parle basque!  »

Et donc… J’étais arrivée en Pyrénées Atlantique et mieux encore, je venais d’entrer au pays basque!
Le plus beau pays du monde affirme un ami…
Le point d’orgue de la ballade !
Combien de jours avant d’arriver à l’océan?
Rien n’était encore certain.
Quelque chose murmurait qu’il était urgent de prendre mon temps.
Ce n’était encore qu’un lointain murmure.

Plus loin, le sentier serpentait d’une « montagnette » à l’autre.
C’était juste parfait pour faciliter la digestion.
La pèlerine de la nuit pensait que jamais aucun pèlerin n’aurait eu l’idée saugrenue d’aller par là quand il était si logique de passer par la vallée.
La randonneuse pensait que les GR ont décidément un certain talent pour promener les randonneurs de point de vue en point de vue.

Au détour d’un virage, alors que le sentier était fort étroit, j’ai vu trois filles arriver en face de moi. Trois jeunes filles portant chacune un énorme sac. Trois filles assorties, chaussures de marche, collant de marche noir et tee-shirt technique bleu turquoise.
Remarquables.
Elle allaient à l’opposé de ma direction.
Nous étions samedi, c’était plaisant de les croiser, souriantes, assurément pleines d’une bonne énergie.
Nous sommes souhaité « bonne route » à l’instant où nous nous sommes croisées et chacun est parti de son côté, elles vers l’Est, moi vers l’Ouest.

La journée s’étirait, paisible.
A proximité de Garindein, le chemin traverse une ferme, fleurie avec beaucoup de goût.
J’étais lasse d’avancer.
Un petit carré de gazon confortable attira mon attention en limite de propriété.
J’ai demandé et obtenu la permission d’y planter ma tente.
Pour ma première nuit au pays basque, j’avais trouvé le plus agréable « camping » qu’il soit.
De surcroit, tout sourire, l’homme à qui j’avais parlé m’avait invité à profiter de l’abri de la grange au cas où la pluie serait dérangeante.

A suivre…

Vendredi 15 septembre, étape 16

« Eprise de ses fruits,
Distraite jour et nuit…
Voulez-vous une orange,
Voici tout l’oranger ;
Voulez-vous une plante,
Voici tout le verger.
Allongez-vous la main
Pour saisir une rose,
La terre n’en sait rien,
Vous n’êtes pas en cause.
Elle songe en son sein
A de nouvelles roses,
Cachant mille couleurs
Dans sa boueuse gloire
Où les futures fleurs
Sont encore toutes noires.
Jules Supervielle, La terre, in La fable du monde, Editions Gallimard, 1938, collection Poésie/Gallimard 1987, ISBN 978-2-07-032441-5

La fin du voyage se profilait, c’est un fait qui échappait encore totalement à ma conscience.

Tandis que je rédige jour après jour les billets qui s’affichent jour après jour, je chemine à nouveau, de loin. C’est à dire que connaissant la suite, je visite les sensations sous un nouvel angle, avec un nouveau point de vue. Il est facile de faire des corrélations, de dire « oui, c’est normal », « ben oui, évidemment » tandis que lorsque j’étais dans l’action du cheminement, j’étais dans la découverte constante, dans l’instant présent toujours.

Certains jours comme aujourd’hui, j’aurais envie de voir apparaitre des « like » comme sur les réseaux sociaux. C’est drôle, les réseaux sociaux, les gens passent à toute vitesse, ne lisent pas grand chose, mais ils laissent une trace de leur passage, même si c’est seulement l’image qu’ils ont regardé… et du coup, « ça » donne presque l’impression d’être dans le monde.
Là, quand je regarde « NewStatPress » je vois les robots qui passent et repassent.
Chaque matin, je fais le ménage, supprimant des dizaines et des dizaines « d’abonnés » fantômes, mettant à la corbeille tous les commentaires qui me proposent de quoi b(a)nder plus efficacement, de quoi faire pousser mes cheveux, de quoi améliorer les performances de tout ordre.
Les bas-fonds de la réalité virtuelle sont sans fioritures.

La réalité du chemin est semblable à la vraie vie, entre monts et vallées.
La solitude est constante.
De même que j’écris face à moi-même, je marche face à moi-même.
Je sais que je suis dans le monde, je sais qu’il y a du monde autour, je pense aux gens qui me sont chers, je sais que les personnes qui me sont chères pensent à moi de leur côté, mais c’est tellement impalpable.
Marcher, écrire, c’est accepter tout ce qui est invisible, le comprendre, s’en nourrir sans jamais connaitre la satiété.
Il faut avoir faim pour avancer.
Faim d’une certaine faim.
Pas de cette « envie de manger » qui conduit direct au drive du premier fast-food!

Car pour faire écho à la citation de Comte-Sponville posée dans le premier billet, quel est le besoin réel ?
Je dirai qu’il s’agit de chercher une gourmandise joyeuse, d’explorer avec une curiosité enfantine, d’avoir, chevillé au corps, la certitude que le plus beau est à venir.
Pas simple à expliquer…
Mais fi de digression, je reviens sur cette quinzième étape!

La fin du voyage se profilait, c’est un fait qui échappait encore totalement à ma conscience.

Le ciel était limpide.
Au loin, le Pic du midi d’Ossau était visible, puis il s’est voilé, comme pour dire « OK tu peux y aller, il n’y a plus rien à voir ».

Jusqu’à Oloron Sainte Marie, la randonnée était fort bucolique.
Tout a fait apaisée, totalement soulagée, mon pas était léger, les averses ne me touchaient plus, il y avait « je sais pas quoi » de nouveau et c’était délicieux.

Une fois la ville passée sans qu’aucun commerce n’ait été placé le long du passage, c’était la plaine, vraiment la plaine avec ses champs de maïs, ses vaches en boite, ses chemins plats.

A Moumour, place de l’église, il y a l’épicerie de Marie-Pierre.
Et il y a Marie-Pierre.
Comme j’étais fort dépourvue en regardant les rayons plutôt vides, n’ayant aucun besoin de ce qui s’y trouvait au moment précis où je cherchais un nouveau tube de lait concentré, j’ai eu envie d’honorer la résistance de ce petit commerce de proximité. J’ai acheté un paquet de biscuits et une boisson gazeuse.
Marie-Pierre m’a proposé un café, croyant certainement que j’étais pélerine…
Ce n’était pas vraiment l’heure du café, j’ai refusé avec cet argument et je suis sortie pour me délecter de la boisson sucrée. Elle m’a suivi et nous avons conversé, elle me racontant ce que lui rapportent les « pèlerins », fière de garder ouverte sa boutique et fatiguée cependant « J’ai 65 ans, ça fait du boulot, mais après moi, il n’y aura personne. »
Un petit garçon est arrivé pour acheter des bonbons comme j’achetais autrefois des « mistrals gagnants » dans une boutique où la dame me saluait par mon prénom.

C’était doux.

Douce, légère, bucolique, ainsi la journée pouvait se résumer à l’heure où je m’installais au bord du gave d’Oloron un peu à l’écart d’Aren.

J’ai longtemps contemplé le soleil couchant qui caressait un tas de cailloux que j’avais monté dans le lit de la rivière, puis il n’est resté que le murmure de l’eau et les hululements des oiseaux de nuit.
Un poème à écouter avant de s’endormir…

A suivre

 

Jeudi 14 septembre, étape 15

« Où regardes-tu? où comptes-tu parvenir? Tout ce qui est à venir est dans le champ de l’incertain : sans attendre, vis »
Sénèque, La brièveté de la vie, traduit et commenté par Emmanuel Naya, Editions Ellipses, 2006,
ISBN 2-7298-2503-7

A mi chemin du temps de vacances que je m’étais accordé, en regardant la carte, plus de la moitié de la traversée semblait accomplie.
Pour autant, aucune certitude ne venait supplanter le doute qui m’habitait.

Ouvrant les yeux dans la nuit noire, j’ai attrapé ma montre, allumé la frontale suspendue au plafond et regardé l’heure.
Il était beaucoup trop tôt.
Force était de constater que j’avais repris mon rythme de sommeil « normal », que les heures de marche quotidienne n’affectaient en rien la marche physiologique de mes fonctions de base.
Dormant peu dans la vie « normale », je dormais peu pendant ces vacances.

Je suis restée bien éveillée.
Le film des jours passés s’affichait en boucles, avec ses alternances, ses merveilles et ses réalités.

J’ai entre-baillé la tente pour regarder la nuit et ce fut l’occasion de constater que la toile était bien sèche, sans la moindre rosée.
De fait, l’envie de « plier sec » stimula mes sens au point de m’éviter toute possibilité de somnolence. J’ai patienté en passant d’autres films.

Une heure plus tard, j’étais affairée. A 6:30 sonnantes, j’étais prête à partir.
La journée pouvait être longue.

La pluie était annoncée à partir de 8h ou 9h.
Après l’étape marathon de la veille, mes exigences étaient modestes.
Aucun but n’était envisagé ce matin là.
Mes pas pouvaient me mener à leur guise.

Comme d’habitude, j’ai cherché les marques du GR.
Je les ai cherché dans la « mauvaise direction » : la décision de passer « par en bas » avait tellement effacé la possibilité de passer à proximité de Laruns, qu’il était absolument non imaginable de prendre « la route de Laruns » ou de suivre la direction « Laruns ».
J’ai cherché en vain sur une grande distance avant de me résoudre à comprendre que le chemin partait par « la route de Laruns ».
Il fallait revenir sur mes pas.

Le temps de marche « au sec » s’était terriblement rétréci sans la moindre progression dans le bon sens géographique du terme.
Un carrefour avec la route se dessinait au devant lorsque le ciel déjà fort chargé devint apocalyptique.
La nuit semblait de retour.
Il était évident que « le ciel allait me tomber sur la tête » dans les minutes qui venaient, à l’heure dite par les « prévisions ».

Et la pluie dégringola.

La route était là.
L’évidence était raisonnable : tenter un pouce levé pour essayer d’arrêter une voiture et aller je sais pas où mais résolument dans un endroit sec.
La première voiture entendue puis vue, s’arrêta.
« Où allez vous?  » demanda l’homme.
« Au plus proche endroit sec!
– Ahhh, je vais voir ma mère à Oloron, je peux vous poser à Arudy, il y a un bistrot, chez Pompon!
– Ok, c’est parfait »
Et voilà comment j’ai parcouru une dizaine de kilomètres en voiture avant de débarquer chez Pompon.

Là, j’ai bu un café, j’ai couvert une dizaines de pages d’écriture, ouvrant un paquet de dissertations au sujet de l’ennui, de la liberté, du temps qui stagne ou court, etc, etc.
Quand je fus lassée, j’ai demandé au patron (un grand noir, « connu comme le loup blanc dans toute la région » à ce qu’il affirme lui-même avec un sourire éclatant) où laisser mon sac afin d’aller visiter le village, lui promettant de revenir pour le déjeuner.
Je suis sortie sous la pluie battante.

Je suis allée jusqu’au camping qui n’en était pas un, j’ai visité le lavoir qui était vide, je suis passée devant le musée qui était fermé, j’ai déambulé dans les rues désertées puis je suis entrée dans l’église toute sombre.
Un seul cierge brulait encore devant je ne sais plus quelle statue.
J’ai cherché dans mon porte-monnaie et trouvant assez de pièces pour arriver à 98cts exactement, je les ai glissées une à une dans la tirelire en échange d’un cierge neuf proposé à 1 euro.
J’ai allumé « mon » cierge, tellement grand à côté de ce qu’il restait de l’autre et j’ai regardé la flamme vaciller puis grandir puis s’affirmer joyeusement.
Il était l’heure d’aller déjeuner.

La journée était loin d’être terminée.

Les gouttes commençaient à s’espacer, je suis partie avec tout mon barda.

A Bescat, le soleil se montrait.

Ayant goutté au plaisir de marcher plus légère, sans sac sur le dos, l’envie me prenait de recommencer.
Passant devant une fromagerie, je suis rentrée acheter du fromage de brebis et j’ai demandé à poser mon sac jusqu’au soir.
Puis, je suis allée par les chemins gorgés d’eau, je suis allée au bord du gave d’Ossau, j’ai fait des tas de cailloux, j’ai écouté chanter l’eau, j’ai observé la danse de toute la nature qui étincelait grâce aux milliers de gouttelettes déposées par le ciel.

« On pourrait dire que le fait d’avoir pu plier le matos sec était un bon présage.
Partir tôt, se perdre, se retrouver, regarder tomber la pluie, passer au soleil, acheter du fromage et gagner quelques piments, tremper les pieds dans le gave et terminer la journée en découvrant de nouvelles fleurs… C’est comme un roman qui se termine super bien »

Quand j’écrivais ces lignes, il y avait, face à moi, le Pic du Midi D’Ossau dégagé, offrant toute sa splendeur.

A suivre…

Mercredi 13 septembre, étape 14

« Parler du corps depuis plusieurs horizons permet d’en mieux approcher le mystère. Ce mot « chemin » a aussi l’avantage de faire apparaitre que le corps est à la fois territoire, traversé par des lignes de forces et véhicule unique de notre passage dans la vie terrestre. »
Ysé Tardan-Masquelier dans l’avant propos de Les chemins du corps, Albin Michel 1996,
ISBN 2-226-085-0

Ciel clair.
Corps lourd.

Ce jour était un carrefour programmé de longue date.

C’est en visualisant cette étape que j’avais marché de si longues étapes.
C’est en pensant à ce carrefour que j’avais libéré beaucoup d’énergie pour « avancer » le plus possible avant d’entrer dans le vif du sujet : le GR10 et ses pentes plus acrobatiques que celles du Piémont.
Depuis deux jours, j’examinais attentivement la carte, je tentais désespérément de dénicher une solution ménageant la chèvre et le chou, c’est à dire tenant compte des prévisions météorologiques déplorables et de mon intense envie d’élévation.
En vain.
Il fallait choisir entre haut et bas.
Choisir entre le très bas et le très haut.

Ma décision était prise depuis que, dans les pâturages, le silence avait envahi la nuit.
Cependant, tant que le chemin n’avait pas atteint la voie de non-retour, il demeurait possible de changer d’avis.

Je prenais conscience du poids que ce choix avait fait peser sur les jours précédents en soupesant celui qui me cisaillait les épaules ce matin là.
Mon sac semblait rempli de plomb.
Et pour ne rien arranger, le chemin se déroulait sur le bitume de minuscules routes communales. L’écho des tensions engrangées me traversait d’autant plus remarquablement que l’absence de contact avec la terre empêchait tout amortissement.

Il faisait grand beau.
Chaud.

Arrivée en vue de Lourdes que je n’avais jamais eu la moindre envie de traverser, j’ai acté la décision : il fallait passer par en bas.
J’ai plongé en pensant à ce livre que j’avais lu dans le train « Le Très-Bas » ; il ne s’était pas posé tout à fait par hasard dans mes mains.
J’ai plongé en pensant au sens que j’avais choisi pour mon escapade : rejoindre l’océan. Le sens demeurait, que je passe par en haut ou par en bas.

Il faisait lourd.
C’était lourd.
J’étais dans Lourdes.

J’avais l’impression de traverser un magasin de marque suédoise tant tout était fait pour perdre le randonneur à travers les rayons.
Une fois passé le château, c’était la descente à travers les marchands du temple.
Puis, ce fut la longue file des voyageurs organisés, suivant leurs guides aveuglément, et le cortège des « religieux » badgés entrainant leurs adeptes sur l’air de « dépêchez vous, il y a encore une cérémonie qui commence dans deux minutes »
J’avais l’impression d’être au boulot, l’effet badge certainement, à moins que ce ne soit le encore ou bien la hâte qui semblait accrochée à chaque personne.

Je n’avais qu’une idée en tête : fuir!

J’ai repris une respiration moins oppressée sur le chemin, le long du gave de Pau, la rivière locale.
Pour autant, je fuyais.
Je fuyais ce que j’avais souhaité si fort éviter : la ville, les marchands du temple, le business, la hâte, tout ce à quoi il est impossible d’échapper en habitant notre siècle.
Ainsi faisant je retrouvais pas à pas l’équilibre entre mes paradoxes.

Arrivée au sanctuaire de Betharram, j’étais (presque) en paix.
Le site m’est apparu splendide et merveilleux.
J’ai enfin pris le temps d’une pause.
C’était un délice paradisiaque.

Partie dans l’Aude, j’avais cheminé sur la frontière des Pyrénées Orientales, j’avais traversé L’Ariège, la Haute-Garonne, les Hautes Pyrénées. Voilà que j’arrivais en Pyrénées Atlantique… L’océan se dessinait sur un horizon que je ne voyais pas encore.

La fin de la journée fut un soupir.
J’étais (en partie) soulagée.

Le parc public d’Asson, ses anciennes maison, son château et la rivière formaient un cadre idéal pour monter un bivouac.

J’ai regardé les enfants jouer, j’ai observé les boulistes s’affronter et j’ai baissé le rideau.

La pluie était annoncée pour la journée à venir.
Le marchand de sable est passé, avec l’arrivée du sommeil, toutes les pensées se sont envolées.

A suivre…

Mardi 12 septembre, étape 13

« Nous ne pouvons pas vraiment planifier parce que nous ne comprenons pas l’avenir – mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. Nous pourrions le faire en gardant à l’esprit ces limitations. Cela requiert simplement du courage. »
Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne Noir, la puissance de l’imprévisible, traduit de l’anglais par Christine Rimoldy avec la collaboration de l’auteur, Société d’édition Les Belles Lettres, 2008,
ISBN 978-2-251-44348-5

En passant devant le journal local, après le petit déjeuner pris à table, j’avais jeté un coup d’oeil sur la page « météo » : deux jours de ciel un peu lumineux étaient annoncés, avant un jeudi gris et pluvieux.

Il était vraiment temps de décoller pour aller plus loin.

En passant faire mon stock de vivres, la veille, j’avais un peu enquêté au sujet d’un chemin avec des « marques rouge et blanches », sans succès.
En dépliant la carte routière, je voyais la direction à prendre pour espérer rejoindre « le » chemin à un moment ou à l’autre.
Je savais que le plus sûr moyen consiste à utiliser les voies de circulation les mieux indiquées, en l’occurrence, c’était la route!

Une fois de plus, j’ai pu mesurer l’intense solitude qui s’installe pour le « marcheur » en bord de route.
Même sans grande circulation, il faut garder en marchant, une vigilance de chaque instant. Le temps du marcheur est si différent du temps de l’automobiliste, que même sur une petite départementale entre deux petits villages, le nombre de voitures croisées devient, une à une, presque conséquent.
En ajoutant la relative transparence du piéton vis à vis des automobilistes, tout est dit.

Sans aucun doute possible, j’étais arrivée dans le pays de Bigorre.
Le paysage était charmant, même partiellement bouché.
Les éclaircies illuminaient des instants de grâce, dévoilait des sommets et j’avais retrouvé l’allégresse de la marche.
Je constatais, que la « moyenne » montagne est celle qui me convient le mieux, comme un « juste milieu » peut l’être.
Passé les thermes de Bagnère de Bigorre, l’environnement m’enchantait de plus belle.

J’ai certes fort pesté contre les engins d’exploitation forestière qui avaient transformé un chemin en profond bourbier, mais la solution de marcher pieds nus et en ligne droite plutôt que de chercher à éviter l’inévitable gadoue fut une solution dont l’espièglerie n’avait d’égal que le bienfait de la boue sur les pieds!
A l’arrivée au sommet, l’environnement était idyllique, une pause s’imposait. L’herbe rase permettait un brin de toilette qui s’acheva plus bas, dans un lavoir.

Plus loin, s’ouvrait une vallée profonde, comme j’avais imaginé en voir dans les Pyrénées, de ces vallées si étroites que le soleil ne pénètre pas jusqu’au fond, alors que des gens y habitent, y vivent.
De ces vallées où le « village » est complètement dispersé sur les flancs tant aucun replat n’a jamais permis son regroupement autour de l’église.
De loin, j’ai aperçu une vieille dame. Sanglé dans sa blouse, sous son chapeau, le dos bossu, elle allait et venait à petits pas sur la pente herbue, accaparée par je ne sais quel ouvrage essentiel.
Une fois de plus, à sa vue, mes souvenirs ont fait surface.
Les femmes croisées à la campagne dans mon enfance se sont invitées, ces personnes qui m’avaient touchée, que j’avais senti, approché et qui n’existent plus dans les campagnes « citadinisées » à grande vitesse par la proximité des villes. J’imaginais la messe du dimanche, ce rassemblement incontournable des gens, ce rendez-vous hebdomadaire où il « fallait » se rendre et faire des kilomètres en descente pour y aller tout en connaissant la pente à affronter au retour …
Plongées dans les divers films historico-documentaires que je produis si promptement, le cheminement était facile.

Après avoir achevé la plongée dans une de ces fractures qu’on appelle vallée, après avoir frissonné au contact de l’humidité froide du torrent qui y coulait, il était temps de trouver un petit espace le plus plat possible pour bivouaquer.
Entamant l’ascension vers l’autre versant, une esplanade située devant une grange me sembla propice, au milieu d’un pâturage.
J’ai regardé à droite, à gauche, en haut et en bas afin de vérifier l’absence de toute présence humaine
J’ai escaladé la solide barrière.
Il y avait juste ce dont j’avais besoin : un rectangle de 50cmx180cm presque horizontal.
Les moutons paissaient un peu plus loin, sans la moindre inquiétude.

Avec la tombée du jour, une à une cloches et clochettes se sont tuent. Les troupeaux s’étaient endormis.
Je n’ai pas tardé à en faire autant.

A suivre…

Lundi 11 septembre, étape 12

« C’est là aussi la voie du zen. Quoi que ce soit, le prendre au sérieux. Se dire : « c’est ici et maintenant, pas à droite ni à gauche, pas avant ni après ; n’allons pas plus loin. »
Karlfried Graf Dürckheim, Le Don de la grâce, Traduit de l’allemand par Philippe Giraudon, Editions du Rocher, 1992, ISBN 2-268-01245-X

De loin, de très loin, lorsque j’avais envisagé cette traversée de la mer à l’océan, lorsque j’avais imaginé le sentier cathare, puis le GR 78, puis le GR 10, le passage dans le Piémont devait être un moment d’avancée vers l’ouest.
En effet, pour réaliser le projet en seulement un mois, il ne fallait pas chômer et sans l’avoir expérimenté encore, je subodorais qu’en montagne, des heures et des heures seraient nécessaires pour avancer de quelques kilomètres.

J’avais entendu le clapotis caractéristique de la pluie sur la tente dès le milieu de la nuit, sans m’y attacher.
A l’heure où l’aube blanchissante aurait dû me réveiller par sa luminosité particulière, l’obscurité restait totale.
A l’heure où j’étais complètement réveillée, le jour était à peine visible et la pluie tambourinait de plus belle sur « mon toit ».

Dans un premier temps, j’en ai profité pour retourner mes doutes et mes questions dans tous les sens.
Dans un deuxième temps, je me suis amusée à regarder l’écoulement de l’eau sur la toile.
Je suivais des yeux la trace des gouttes qui entamaient leur descente sur la pente, se fondaient avec une autre goutte, ensemble accéléraient, puis emportaient dans leur élan d’autres gouttes puis disparaissaient de ma vue, me contraignant à revenir au « sommet » pour suivre la dégoulinade d’une nouvelle parcelle tombée du ciel.
C’était tout à fait passionnant.
Cependant dans l’espace minuscule de la minuscule tente, mon corps fourmillait d’impatience et s’agitait  et finalement s’insurgeait de tant d’immobilité imposée. L’heure du repos était largement dépassée, il fallait « faire quelque chose » et peu importait que ma « tête » puisse essayer de tenter la carte « tout a une fin, la pluie va cesser, attendons ».

Histoire de tuer le temps, j’ai tendu le bras vers le téléphone et je l’ai connecté.
Dans l’instant je n’avais pas d’autre intention que celle de « faire quelque chose ».
« Faire quelque chose », c’était empaumer le téléphone et appuyer sur le bouton « on ».
Chaque chose en son temps.

Dès que j’ai eu la confirmation d’un soupçon de réseau, une idée fut prépondérante : il fallait regarder ce que racontaient les prévisions météorologiques!

Chose dite, chose faite : prévisions catastrophiques avec pluie et pluie au programme.
Je n’ai pas été capable de m’imaginer enfermée, quasi immobile dans la tente au fond de mon pré, pendant une journée entière. Côté boisson, j’avais tout ce qui tombait du ciel mais côté nourriture j’étais un peu « courte » pour tenir puisque quand l’ennui gagne, il reste la nourriture comme unique distraction.
Le sommeil, il était inutile d’en parler, je n’avais pas du tout, du tout sommeil, d’ailleurs n’était-ce pas le matin? Le matin avec l’immense énergie matinale qui dit « Bon. Ben alors ? On se lève et on marche ? Allez, go! « .

Il fallait prendre une décision.
J’ai décidé de plier le camp et de partir tout droit vers la route la plus principale pour trouver le moyen de trouver « le bon endroit » où regarder tomber la pluie.
Un endroit au sec.

C’est ainsi que quelques kilomètres plus loin je suis entrée dans la boulangerie de Saint Laurent de Nestes.
Là, non seulement j’ai trouvé un pain particulièrement délicieux, mais en plus la charmante boulangère a eu l’obligeance de tapoter sur son clavier pour me trouver « le bon endroit ».
C’est ainsi que dégoulinante, trempée presque jusqu’aux os, je suis arrivée à « la demi-lune » et que je me suis présentée à la réception d’un hôtel très abordable et remarquable (Géré par un ESAT)
L’hôtesse fut vraiment très très compréhensive, compatissante.
Tandis que la flaque qui s’élargissait à vue d’oeil autour de mes pieds, échappait à son point de vue, elle m’accorda aimablement une chambre, alors que midi n’avait pas encore sonné, alors que « normalement » il eut fallu attendre que sonne 16h!

Il était facile de me suivre à la trace lorsque j’ai pris la direction d’une chambre. Heureusement, il n’y avait personne dans le couloir, sinon un homme de ménage qui s’est empressé d’effacer mon passage!
La chambre était une de celles qui, un jour « normal » offrait la plus belle vue sur le Pic du Midi de Bigorre.
Ce lundi, il n’y avait que du gris, à perte de vue.
J’ai filé sous la douche pour me réchauffer.
J’ai ensuite utilisé absolument tout ce qui était à ma disposition pour suspendre tout ce qu’il fallait faire sécher, de la tente au linge que j’avais lavé en passant par… tout!

Puis je me suis glissée sous la couette douillette et j’ai regardé tomber la pluie.

Les prévisions météorologiques indiquaient une heure d’accalmie dans l’après-midi. J’ai guetté le « bon moment » et je suis allée faire des provisions de nourriture à la ville.
Et je suis allée acheter une carte routière à l’échelle locale.
Je suis rentrée dans la chambre juste avant le retour de nouvelles averses.

Plein de questions débarquaient et en premier :
Quelle suite donner à ma randonnée ?
Où allais-je retrouver « mon » chemin?
La pluie allait-elle durer encore longtemps?
La dépression rodait, elle était là.

Bon… Dans l’immédiat, tout avait séché.
Tout avait été rangé et ce fut « soirée télé »!

A suivre…

Dimanche 10 septembre, étape 11

« Une métamorphose se produit quand les images vues se transforment en images remémorées, qui trouvent dès lors un nouveau lieu dans notre réserve iconique personnelle. »
Hans Belting, Pour une anthropologie des images, traduit de l’allemand par Jean Torrent, Gallimard, 2001, ISBN 2-07-076799-X

En ouvrant mon carnet à ce jour apparaît en premier
« Globalement, super journée »
C’est drôle de lire, de revoir les images avec du recul, quand les souvenirs sont là, mais déjà un peu loin, un peu fondus et interprétés, intégrés dans la réalité d’aujourd’hui.

Dès potron-minet, j’étais prête pour une nouvelle journée.
L’énorme 4×4 de mon voisin était passé chercher les chiens sans écraser ma tente puisque je l’avais déjà pliée.
Pas un mot de sa part alors que je m’écartais en le saluant. Il y a des personnes comme celle-ci qui pointent fort à quel point il est possible d’être transparent à leurs yeux.

En route pour le col des Ares!

C’était vraiment tout près, et là, magie, magie, il y avait un gite, un restaurant et de la lumière. Je suis entrée. Il y avait partout des statuettes de Bouddha, des petites cascades et une décoration très zen. Quand j’ai demandé s’il était possible d’avoir un bon petit déjeuner, la réponse fut positive avec un grand sourire.
La journée commençait à merveille.

A l’approche d’Antichan, le marquage est devenu très très présent. Un simple détail me compliqua pourtant l’existence. A un carrefour, sous les marques habituelles était rajouté GR87.
Le doute m’envahit quant au chemin à suivre.
Je suis allée me renseigner dans le village.
Dans une belle maison, louant le maire qui prend grand soin du balisage, un aimable monsieur eu l’obligeance de se pencher sur ma carte pour comprendre mon dilemme.
Il alimenta mon doute en montrant la direction de la vallée du côté opposé au balisage.
Je lui ai demandé l’autorisation de prendre une des poires qui jonchaient le parterre bien carré.

Une poire à la main, Je suis partie à l’aventure, délaissant les marques.
Quelques virages plus loin, c’est une infirmière libérale en vadrouille qui m’a aidée par sa connaissance des sentiers locaux. Bien que je n’aie pas été tirée d’affaire dans l’instant, j’ai réussi à tâtonner et à rejoindre « le chemin » après quelques circonvolutions erratiques.

En écrivant ce billet, aujourd’hui et après quelques recherches, je ne trouve pas de GR 87…
D’ici à imaginer que le marqueur était dyslexique, il n’y a qu’un pas  que je me garderai de franchir aveuglément !

« Globalement, super journée »

Probablement.
Pourtant, comme pour la veille, les souvenirs sont assez lisses.
La sensation qui planait, et je garde cette sensation en mémoire, était semblable à celle que je peux ressentir certains jours sans éclat, certains jours de « ciel blanc », des jours où il n’y a rien à signaler sinon la routine.

Sur la route, ces jours existent aussi.
Comme des respirations nécessaires.
Comme existent les jours sans vague où l’océan semble devenu muet.

Arrivée dans la « plaine », après avoir traversé le village sans charme de Lombres, j’ai trouvé refuge sous les chênes et j’ai monté « mon hôtel » sous le regard attentif d’une belle jument baie.

A suivre…