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On est où, là?

On est où, là?
Dans quel temps?
Dans quel monde?
Est-ce la guerre?
La tempête?
La folie?

Que se passe t-il, je n’y comprends rien, les bras m’en tombent!
Je pensais avoir la tête sur les épaules, savoir regarder haut et loin, être responsable, un peu érudite, pas totalement stupide et voilà que j’en doute.
Si nous sommes en guerre, alors nous sommes dans le brouillard de guerre.
Si nous sommes en pleine tempête, si les instruments habituels sont cassés, alors, il faut naviguer à vue, sortir les antennes, s’accrocher et se laisser aller à l’espoir de toucher à nouveau terre un jour.
Et si nous sommes devenus fous, alors,
Tout peut arriver.
Tout.

Donc rien.

Que se passe t-il, je n’y comprends rien, j’en perds la tête!
Tout le monde a un avis sur tout.
Les vrais penseurs ne savent rien.
Les opportunistes montent sur la scène.
Le monde tremble et se réconforte
A coup de chocolat, de pâtisseries maison et de footing transgressif
A coup de consommation, de jetable et de téléphone portable!

J’ai besoin de silence,
De poésie, de beauté
Dans ce passage dense
Dépourvu d’identité

8 avril 2020 J+22 du début d’un étrange film réalisé à l’aveugle, sans scenario et à la chute inconnue… Film cependant internationalement diffusé sous forme de série à suspens.

Le retour de Little bird

(image réalisée dans la rue sans trucage)

Et bien il était grand temps qu’il atterrisse pour m’aider à réfléchir ce Little Bird.
Il a fallu qu’il revienne se blottir dans ma poche pour que je mesure à quel point j’avais besoin de son regard afin de naviguer en paix au coeur de ce temps étrange.

Par quel mystère a t-il débarqué dans la ville?
Il était posé devant le commissariat central, je l’ai immédiatement reconnu!
J’étais en vélo, le temps que je stoppe, il s’était envolé et regardait par dessus le parapet, visiblement inquiet.

Je me suis approchée sur la pointe des pieds, redoutant de le voir plonger, sous l’effet d’un vent de surprise.
Il ne bougeait pas.
Hop, d’un geste prompt ressurgit du passé, je l’ai pris en main, caressé avec tendresse et hop, je l’ai mis dans une poche que j’ai consciencieusement refermée.

Une fois à la maison, il a vite retrouvé ses marques, c’est comme si nous ne nous étions jamais quittés!

Il m’a raconté à quel point il ne comprenait plus rien à ce monde.
Alors, cousu de silences, de mélodies et de poésies, nous avons refait notre monde juste à nous.
L’heure a tourné.
L’heure d’une nouvelle sortie « dehors » sonnait.
J’ai essayé de lui expliquer les rues terriblement vides ; les petites archi-vieilles, celles qui ont actuellement interdiction formelle de mourir, jacassant à distance l’une de l’autre ; le gars masqué qui ôte son masque pour parler avec une personne de sa diaspora ; les passants tête baissée, les affiches sur les devantures, etc.
Je suis pas certaine d’avoir pu lui permettre de comprendre la situation d’un seul coup d’oeil.
D’ailleurs, lorsque je lui ai proposé d’aller discuter avec une passante masquée, histoire de lui prouver que c’était bien une humaine qui était derrière, il accepta avec joie, persuadé que c’était une « soignante ». Ne lui avais-je pas expliqué que cet accessoire est aussi inutile, en balade, pour lui que pour moi ?
Il s’empressa de poser la question « toi, tu soignes les gens, n’est-ce pas? »
Et ben non.
Alors, logiquement il demanda « tu es malade? »
Et ben non.
« Tu as peur »
Oh…. Que oui!
Et hop, Little bird se retrouva prestement posé par terre!
Il en avait vu d’autres et il a bien gardé la tête sur les épaules.
Soucieuse, je lui ai expliqué qu’il fallait que je le « décontamine » après ce passage sur des gants improbables.
Il s’est laissé faire, tristement.

J’ai bien l’impression qu’il va falloir un bout de temps et mille questions avant qu’il ne trouve le courage de s’envoler à nouveau!
Ou pas!

Le jardin et la politique (bis)

Bis repetita placent affirme un aphorisme.

Affirmer que j’en suis certaine serait une plaisanterie, et cependant je ne me lasse jamais de répéter, parfois dans la minute, parfois dans le temps et tant pis si je lasse, je passe et re-passe, ça me dépasse!
Un billet fut publié il y a un peu moins de deux ans sur le même sujet, je m’abstiendrai donc d’une répétition à l’identique car je suis bien certaine que chaque personne visitant dans l’instant est déjà en train de cliquer sur le lien.

Nous vivons en ce moment une aventure remarquable.
Impossible de dire qu’elle nous est « tombée » dessus tant elle n’existe qu’en raison de la diffusion simplement naturelle d’un germe minuscule qui nous somme en révélant que l’essentiel est probablement à la fois plus simple et plus complexe que ce qui se dit au cinéma ou dans les bandes dessinées.
Aventurière dans l’âme, aventurière de la vie et aventurière au long cours, me voici donc soumise, comme plusieurs milliards de personnes dans le monde, à ce qu’il fut décidé de nommer « confinement » tandis que les plus précis parlent de « distanciation sociale ».
Et voilà donc qu’entre mes va-et-vient habituels, je dois respecter une obligation : rester au fond de l’impasse et me contenter de la vue sur le jardin.
Très vite j’ai réalisé qu’en fait ma vie actuelle était finalement assez semblable à ma vie habituelle.
Il faut bien dire que « ma » vie est assez particulière, assez différente depuis des lustres de la vie « normale » de la plupart de mes voisins (en fait, j’ignore presque tout de la vie réelle de mes voisins… Ne donnons nous pas à voir ce que nous souhaitons donner à voir?)
Et puis, très vite, j’ai bien noté qu’il y avait une énooooorme différence qui se fait chaque jour plus remarquable : la réaction des autres face à l’aventure.

Et donc le jardin?

Pas d’impatience, j’y viens.
Le jardin est un livre ouvert, c’est « mon » livre préféré, celui qui fait référence lorsque mes lectures paraissent trop étroites pour éclairer mes questions incessantes.

Car au jardin, la politique est à l’oeuvre.
Et parce que je règne sur « mon » jardin, je suis responsable de la politique que je mène et j’en constate les effets à cours, moyen et long terme.

Alors, il est facile pour un visiteur de s’extasier devant ce qu’il voit à l’instant où il regarde.

Alors, il est facile pour un passant de critiquer ce qui lui saute à la face lorsqu’il passe.
Et c’est particulièrement facile de trouver ce qui cloche, n’avons nous pas une forte propension à ne voir que des voitures bleues le jour où nous avons acquis une voiture bleu ? Et bien c’est pareil pour les « défauts », il suffit que les géniaux algorithmes qui gèrent les réseaux sociaux nous mettent sous le nez toujours le même son de cloche pour que nous entendions partout et à chaque instant ce son là précisément. Autrement dit, il suffit que nous soyons entièrement recouvert par une conviction ferme pour que nous en soyons imprégnés, au point de ne plus voir alentours que la même chose et son contraire!
Et oui, nous devenons très très vite des êtres extrêmement binaires « bon-pas bon ».
Et c’est le meilleur des cas, parce que je vois parfois des régressions débarquer, qui nous ramène à ces fameux « deux ans » voire à l’adolescence où plus rien n’existe que l’opposition systématique et sans nuances.

Pourtant, le jardin est un concentré de complexité.
L’équilibre y est précaire.
Qu’il pleuve
Que le soleil darde
Que le vent galope
Et immédiatement des individus souffrent
Et immédiatement des individus profitent.
Et moi, modeste jardinière sans couronne, il me faut gérer au moins pire.

Et j’entends déjà les commentaires : « Mais pourquoi as TU laissé mourir cette plante » ; « Mais pourquoi TU n’as pas arrosé quand je te l’ai dit » ; « Mais SI TU m’avais écouté, cette plante n’aurait pas envahi tout le jardin » ; « Mais SI TU …. » ; « Mais pourquoi… »; « Et maintenant TU vas faire quoi? »

Et oui, c’est la vie.
N’importe quel observateur d’un instant T sur un sujet précis peut trouver beaucoup, beaucoup de choses à critiquer dans mon jardin, il peut aussi envisager une multitude de « et si » alors qu’il est impossible de re-jouer et que je dois adapter à chaque saison, à chaque tempête et surtout ne jamais cesser d’apprendre pour avancer plus loin.
N’importe quel observateur d’un instant T peut globalement juger que ça lui plait tout en modérant sur l’air de « cette plante là, vraiment je l’aime pas ».
N’importe quel observateur, surtout si le jardin lui est totalement étranger, peut me proposer une recette simple et infaillible pour venir à bout des indésirables en un claquement de doigt.
Et oui.

Alors, comme chaque jour, du fond de mon jardin où tout se tisse au jour le jour, je contemple l’immensité qui tourne, hyper heureuse de n’avoir, en réalité, que la toute puissance d’un nanoscopique colibri… Avec deux ailes, évidemment!

Questions

L’instant d’avant je me disais que je n’avais rien à dire, donc rien à écrire ( aparté : en fait j’ai mille choses à écrire mais j’attends de pouvoir entrer dans mon antre pour le faire…) et l’instant d’ensuite vint une question et l’instant de maintenant je suis devant le clavier.
La vie est espiègle, imprévue et à saisir comme elle se présente, c’est une de ses réalités.

En ce moment les questions affluent.
Celles des enfants dont les parents n’avaient pas toujours mesuré l’abondance.
Celles des adultes dont je viens, juste à l’instant passé, de mesurer à quel point ce sont souvent des question d’enfant.

Donc, pour des raisons d’étiquettes diverses et variées qui me sont attribuées un peu par hasard, il est fréquent que je sois questionnée, particulièrement par les temps qui courent.
Et, comme je demeure une gamine, il n’est pas rare que mes réponses soient des questions.

Pourtant j’ai quelques certitudes.
Par exemple, je suis convaincue que les enfants sont des enfants.
Pas des adultes.
Par exemple, j’ai l’intime conviction que les enfants qui réitèrent une question à longueur de temps sont en attente de quelque chose que les adultes, perchés dans leurs préoccupations d’adulte, ne réussissent pas à combler, fusse à coup de « google mon ami » ou de « eureka.com ».
Je suis certaine que les enfants méritent des questions en reflet de leurs questions.
Les « réponses » sont trop souvent de terribles prisons.
C’est mon avis d’exploratrice au long cours.
Avec beaucoup d’humilité, notez le : NP5 sur l’échelle d’évaluation des publications sérieuses ou grade C c’est selon, autrement dit niveau de preuve faible à très faible, intime conviction pas plus.

Hier encore j’ai été assaillie de questions par tous les moyens envisageables.
Quand le propos est du genre « tu penses quoi de ça » et que le « ça » contient à ma vue pas moins d’une dizaine de questions sans compter les sous questions (oui, oui, je lis toujours « tout »), je balance mon humeur de l’instant en trois mots et je propose un RV téléphonique pour décortiquer le sujet en direct live.
Pour, in fine, tenter de questionner « la » question sous-jacente.

Et là, alors que j’en étais à l’instant d’avant, vint l’instant d’ensuite avec LA question qui me projeta devant le clavier que je tapote en cet instant :

« Comment se fait-il que la majorité des personnes à qui je propose une discussion ne donnent jamais suite ? »

Et dans la merveilleuse lumière de ce matin comme les autres, comme une illumination, une nouvelle question est venue se poser sur mon épaule pour murmurer à mon oreille :

« Serait-il possible d’imaginer que ces personnes qui me sollicitent en écrivant « que penses-tu de ça » n’attendent que quelques mots du genre « je suis tout à fait d’accord »? »
Une réponse quoi!
Un peu à l’image des enfants qui ont besoin d’être confortés par l’avis des adultes.
Et dans ce cas, je ne suis rien d’autre que l’étiquette que ces personnes m’ont attribué, une étiquette qui aurait été collée par hasard, comme une éclaboussure de reflet.

Un reflet de quoi?

D’un besoin vital de se fondre dans un moule?
D’un besoin vital d’assurance?
D’un besoin vital qui inciterait à choisir un camp?
Est-ce… ?
Etc


Pré-Vision

L’autre soir, considérant la journée achevée dans le contexte extra-ordinaire imposé au monde entier par un nanoscopique être vivant, je me disais que je n’avais pas grand chose à changer par rapport à mes habitudes.
De nature très solitaire donc seule, je n’embrasse guère, je ne vois que les personnes à voir, je ne sors pas dans la foule et je passe du temps au jardin. Depuis des dizaines d’années je me lève sans avoir une journée type à dérouler, l’imprévu est ma tasse de thé, l’urgence le piment indispensable et la navigation à vue, une certaine manière de respirer.
Il a fallu que je creuse un peu pour enfin trouver une différence :
Depuis dimanche, je ne regarde plus les prévisions météorologiques!
C’est fou, non?
Moi qui ai soigneusement rangé dans mes préférés plusieurs sites bien pointus sur le sujet, voilà que je les laisse tomber.
Incroyable!
Constater par ce fait à quel point ma vie est bouleversée par l’actualité m’a rendue songeuse.
C’était vraiment pas prévu.

Et alors…

Et alors, tout ce qui ressemble de près ou de loin à une prévision s’est agglutiné dans mon cerveau, se rassemblant de manière exponentielle pour finalement former une très longue chaine d’ARN* qui s’est mise à danser une sarabande endiablée.
*ARN : Arrangement Représentatif Nuancé

Et alors…

J’ai bien dormi!

Au matin, branle-bas de combat, il fallait que je sois prête très très tôt.
Hop, hop, j’ai avalé mon café et hop hop hop j’ai enfourché mon cheval d’acier.
Seule dans la ville, enchantée par les oiseaux du printemps,
J’ai bien décollé
Les mots se sont alignés
Les prévisions ont bien rigolé
La philosophie a débarqué.

Bien…
Les prévisions météorologiques ayant été à la source de cette intense et délicieuse masturbation intellectuelle, j’y reviens.
Il existe de nombreux « modèles météorologiques » et il n’est pas rare que je passe de l’un à l’autre quand j’ai vraiment besoin de savoir où aller naviguer (pour emmener un groupe ou pour organiser une compétition nautique par exemple) : GFS, WRF, ARPEGE, AROME mais aussi Harmonie, NWW3, ICON, IRLAM, GWAM, etc…
C’est dire à quel point pré-voir au 21èe siècle ne relève plus de la seule lecture dans les ronds de fumée, dans le marc de café, dans les tripes de poulet ou dans les boules de cristal.

OK…

Pendant le 20ème siècle, en étudiant à l’université, j’avais été sommée de bien comprendre (étymologiquement « prendre avec soi », intégrer pour de vrai) ce qu’est un diagnostic (Du grec ancien διαγνωστικός, diagnostikós , « capable de discerner ») et comment y arriver. Il était question de s’appuyer sur l’ensemble des signes fournis par une anamnèse la plus exhaustive possible, d’examiner la situation sous tous les angles, à l’aide de plusieurs sens (odorat, toucher, vision, audition) et in fine de proposer une probabilité avant d’envisager un pronostic à court terme (probable mais impossible à prouver factuellement à 100%) puis à moyen et long terme.
Je pensais avoir bien compris tout en ayant pris conscience de la difficulté extrême de l’exercice, de la notion de probabilité infiniment présente et de la quasi impossibilité de s’engager sur le long terme sans accepter d’incessants mouvements qui remettent mille fois mille questions sur le tapis.
Las ! Face à la pratique de ceux qui étaient censés me montrer l’exemple, j’étais face à un abîme. Parfois en moins de trois minutes, j’entendais tomber un verdict, je voyais s’écrire une solution et invariablement une main se tendait qui disait « et bien voilà, ça fera xxx Francs (oui, le Francs avait cours le siècle dernier), on se revoit la semaine prochaine pour vérifier tout ça »
Et la semaine suivante xxx Francs étaient à nouveau exigés en échange de seulement deux minutes… « logique puisqu’on se connait maintenant, hein! »

Ma « folie » déjà bien acceptée me murmurait à l’oreille qu’il fallait plus que jamais me protéger face aux injonctions paradoxales, qu’il était nécessaire de savoir mettre un masque en m’adressant à l’aréopage désigné pour me juger, de savoir quand me cacher et quand m’exposer en sécurité, d’apprendre encore plus loin comment bouger autour des points fixes, pour garder ma liberté de penser, de naviguer à vue et d’agir.
Ma « folie », notez le, car il est évident que la « normalité » est étrangère à ma consistance. Une « normalité » que je connais cependant, au point qu’elle ne m’effraye pas et que je peux à 100% être capable de la considérer en toute bienveillance, y compris dans mon miroir!

Alors, quand je constate aujourd’hui les prévisions faites par la vox populi à l’aune de ce qu’elle capte des prévisions météorologiques proposées à la télé genre  » Il va pas faire beau, demain il va pleuvoir (sortez vos parapluies) et il fera à nouveau beau », quand je vois la montée en flèche des ventes de parapluies (même au noir à ce qui se dit) et de toutes les recettes promettant une solution pour ne pas se mouiller les pieds, je me sens plus que jamais seule, impuissante et complètement folle!
Et le pire, c’est que j’en suis réjouie!


Bas les masques

Bas les masques
Sur le fil tendu entre nos paradoxes
L’équilibre semble difficile
Chacun se raccroche à ce qu’il peut
Et tombe le masque

Bas les masques
Dans la complexité de nos différences
La sécurité semble menacée
Chacun regarde son nombril
Et tombent les masques

Bas les masques
Les plus proches deviennent suspects
Les plus lointains sont applaudis
Chacun sur ses certitudes se replie
Démasqué

Bas les masques
Les sorties sont interdites
L’imagination est obligatoire
Chacun est face à la réalité
Et choisit un masque

Ou pas!


19 mars 2020 à J-2 du printemps et J+2 du « restez chez vous »

Quand l’imagination fout le camp, s’installent les croyances

Mercredi dernier, comme le précédent, A (6ans) et J (bientôt 4 ans) ont fait une entrée tonitruante dans le salon.
Ils n’avaient pas fini de se déchausser que déjà ils exigeaient avec véhémence : « Mamoune, on joue à inventer des trucs avec tes legos? »

Et bien évidemment j’étais d’accord.

Pour l’instant leurs constructions sont simples mais déjà ils savent parfaitement mettre les briques et personnages à la disposition de leur imagination.
Après quelques tâtonnements, après quelques échecs fracassants donnant lieu à de bruyantes expressions de désespérance, A. avait su créer des assemblages à sa mesure et les promenaient dans toute la maison, du haut des meubles au bas du parquet en racontant une histoire dont elle seule avait la trame.
J., lui, me tendait les pièces techniques qu’il trouvait en fouillant parmi les milliers de pièces en vrac (oui, quatre enfants gâtés, ça fait des milliers de pièces et une maman cool, ça fait des pièces tout de suite et définitivement en vrac).
Pour atteindre son premier objectif, il fallait que je l’aide à construire un truc tout à fait improbable où tout était mobile dans tous les sens. Une fois réalisé la dépendance et testé le résultat, il changea de film et seul, il installa un face à face entre des gnous (les petits chevaux) et un groupe de chevaliers (les bonhommes divers et variés) : dans son scenario les gnous sont paisiblement en train de paitre (sic) et puis d’un coup, ils foncent sur les chevaliers et les font voler. La partie se joua une fois, deux, fois, cinq fois avant de le lasser.

Pourquoi cette anecdote ?
Parce que je trouve indispensable cette « éducation » à l’imagination dans notre société où tout est formidablement programmé, tout, jusqu’à l’assemblage des « lego » actuellement vendus.
Peut-être aussi parce que je constate, à travers mon expérience actuelle de relookage d’un appartement, que je suis une « cliente » étrange dans la mesure où je me moque des dessins en 3D, dans la mesure où j’invente au fur et à mesure, dans la mesure où refusant les recettes trop faciles, j’en exige d’autre, mettant la main à la pâte facilement quand il s’agit de trouver une solution « pas toute faite ». Et si j’ai conscience de cette « étrangeté », c’est bien parce que le reflet m’en est renvoyé, n’est-ce pas?

Evolution.

Je n’avais pas de jouets « en plastique » dans mon enfance, mais une copine d’école m’invitait parfois et j’étais ravie de jouer avec les simples briques rouge et blanche. je construisais principalement des maisons solides et les quelques briques translucides faisaient office de fenêtre.
Au fil du temps, de « vraies » fenêtres sont apparues, puis même des volets et des portes qui s’ouvraient et se fermaient.
La génération de mes gars a « profité » de l’apparition des pièces électrisées, puis technicisées.
Les petits d’aujourd’hui ont accès aux version legoïsées des châteaux les plus complexes, entre rose bonbon et vert camouflage, au point que chaque pièce est difficilement utilisable dans une construction non planifiée par le magistral inventeur du jouet à consommer sans modération.

Cette histoire d’évolution « naturelle » est à méditer à l’aune de toutes les histoires d’épidémie quelle qu’elles soient.
Trop de sécurité, trop de précision, trop de « c’est comme ça et pas autrement » contribue à tuer l’imagination.
Et l’imagination, capacité enfantine indispensable s’il en est, l’imagination se tarit.
Et sans imagination, il est bien souvent difficile de s’adapter.

Je croise avec tristesse une foule d’enfants vieux avant d’avoir eu le temps de grandir, appliqués à reproduire l’exemple qu’ils ont sous les yeux, effrayés par la mort, terrifiés à l’idée du manque, incapables d’envisager une solution palpable née de leur propre fait.
Et une fois plus grand, ces sans-enfance, trop fréquemment sans la moindre expérience imaginative, ne savent que suivre, exiger, désespérer.

Les enfants d’aujourd’hui sont ainsi éduqués : il FAUT « tout » leur expliquer « en vrai » et en même temps, il est « normal » de leur faire croire à l’existence du père-noël.
J’en frémis.
Car les explications « en vrai » sont toujours délivrées une fois passées au filtres d’une compréhension approximative quand elles ne sont pas mâtinée d’illusions.
J’en frémis.
Car les croyances se multiplient et se colportent à très grande vitesse, dans tous les domaines.
J’en frémis.

Le « père » de Rahan s’en est allé hier.
Combien de personnes de ma génération ont une jour porté la « collier de Crao » trouvé dans Pif gadget, devenant instantanément l’homme préhistorique aux cheveux de feu, essayant de « voler » d’une branche à l’autre du cerisier, tentant d’allumer du feu sans allumettes, combattant le chat du voisin comme s’il s’agissait d’un fauve monstrueux, et rentrant finalement à l’heure du goûter, souvent piteux, boueux, mais toujours heureux d’avoir sauvé le monde et sans se tourmenter outre mesure de la présence cinglante du «  »martinet » qui allait peut-être sanctionner « les bétises » réalisées au cours des diverses expérimentations ?

Le temps coule, tout bouge, tout évolue.
Aujourd’hui est aujourd’hui puisque nous l’avons ainsi construit. Ensemble.

Il reste que je suis encore et toujours à la marge, heureuse d’entrainer mes petits enfants dans les expérimentations du réel les plus improbables, semant des graines avec eux, espérant qu’en voyant un jour deux graines semées faire germer deux plantes différentes, ils soient assez « adaptable » pour réfléchir et questionner ce qu’ils ont mal appris auprès de personnes bien-intentionnées. Car, oui, dans le système de reproduction sexué, pour les plantes comme pour les animaux, c’est une demi-graine qui s’allie avec une demi-graine pour donner vie à un nouvel individu!

Instant présent

Impossible d’échapper à la rumeur du monde.
Heureusement, car elle est riche d’enseignements pour qui est curieux et à l’écoute de tout ce qui la fabrique, à chaque instant.

Ce matin, en France deux « actualités » surnagent dans un soucis « d’information ».

De nos jours plus que jamais, offerts en pâture universelle, les mots eux-mêmes perdent leur sens et leur latin! Cette constatation est un aparté!

Ce matin, en France, deux actualités écrasent de tout leur poids tous les instants présents du monde : le COVIT19 et le 49.3!
L’un était absolument imprévisible, aucune manifestation n’avait été prévue pour tenter de l’écarter, aucune imagination ne l’avait proposé à l’indignation populaire.
L’autre était prévu depuis un bout de temps, je peux même imaginer que pas mal de personnes le désiraient ardemment, présentant des centaines d’amendements au sujet de simples tournures de phrases dans le seul but assumé « d’obstructionner » et donc de provoquer la venue de l’article et donc de pouvoir « logiquement » s’en indigner. Je parle de mon imagination, notez le.
Le fait est que j’ai entendu des personnes s’insurger sans vergogne, parlant même de « surprise » devant l’apparition « subite » et que je n’ai pu m’empêcher de voir des gamins feignant la surprise devant l’objet de leur délit!
Et oui, mon imagination est galopante, ce n’est pas un scoop!

A part ça… il pleut.

Donc l’actualité dégoulinante prise en charge par la téléréalité qui se repait de fange en tout genre nous parle d’un côté, de la gestion « d’un truc inattendu » qui se dissémine progressivement, d’un autre côté elle parle de la surprise « d’un truc attendu » qui a débarqué hier soir.

A part ça…il pleut!

Le ciel est si bas à l’instant, et d’un gris tellement plombé que je pourrais croire qu’il va me tomber sur la tête. Mais je sais que cette croyance eschatologique est invalidée depuis des siècles.
Dans l’instant présent et malgré les vrombissements du tonnerre indiquant la présence de la foudre dans le coin (c’est vrai, juste à l’instant, comme pour venir en aide à mon inspiration en perte de souffle!), dans l’instant présent, il y a des milliers de faits qui se déroulent dans le monde, je tape sur mon clavier, accueillant les mots qui se bousculent et tentant d’en faire les phrases tout en pensant à la peinture blanche qui m’attend et au rayon de soleil prévu dans l’après-midi.
J’ai prévu d’aller sur l’eau pour en profiter.
Mais sans surprise, je suis prête à changer d’avis et à m’adapter.

Pour l’instant, la pluie tambourine gaillardement sur le toit!

Sur mesure

Ma fascination pour le vivant se cultive sur le lit de la complexité, avec ma manière de toujours regarder au large et précisément à la fois, arrosé par une manie venant je ne sais d’où qui consiste à toujours tout détricoter pour mieux avancer.
A noter qu’en utilisant le verbe « détricoter », j’évite joyeusement la notion « philosophico-littéraire » de déconstruction en me contentant de tirer humblement sur les fils du tricot!

Dans le même timing, les travaux avancent (au point que je commence à voir l’horizon de l’emménagement dans un nouvel environnement) et je suis sollicitée pour participer à une assemblée restreinte où il sera question de conjuguer les mots « méthodologie », « consensus » et « formalisé » (au point que je plonge encore et encore le nez dans la toile sans fond)
Inévitablement, ma réflexion va bon train, factuellement écartelée, m’entrainant comme d’habitude à danser en équilibre entre mes idées et celles des autres, entre ma réalité perçue à travers mes sens et le bon sens tant vanté par les autres.

Autant dire que, et peut-être est-ce seulement l’approche du changement de la saison qui fait monter la sève et chanter les oiseaux, autant dire que je suis en ce moment proche du sommet de la courbe d’énergie consentie à la hauteur de mes nombreux printemps.

Tout est lié.
« Tout » est un tissage, c’est à dire une multitude de fils entrecroisés selon différentes techniques parfois extrêmement rigoureuses d’autre fois plus fantaisistes.

Dans quelques semaines, probablement plus d’un mois, je pourrai entrer « chez moi ».

Comme d’habitude, je resterai intarissable au sujet des « petits riens », de ces passages de lumière créés de toute pièce, des kilos de gravats évacués, des éclats de verre soigneusement incrusté dans la chaux, de ce bleu si profond qui me parle autant de l’océan, de la petite gentiane des montagnes que de la vulgaire centaurée, mauvaise herbe bien connue par les céréaliers portés sur la blondeur intégrale, mauvaise herbe que je protège dans mon jardin.

Bientôt, je vais entrer dans cet espace sur mesure, à ma mesure, dans cet espace particulier que j’ai rendu bavard à force de dialoguer en sa compagnie, bavard à force de le confronter aux ouvriers (j’ai pas noté le passage d’ouvrières!), bavard à force de scruter son passé à l’aune du mien.

L’autre jour, tandis que je passais pour « le suivi », découvrant la couleur en place, j’ai été submergée par une immense dégoulinade d’émotions. Sitôt rentrée, j’ai interrogé la toile, cherchant à mettre de la raison dans l’improbable, essayant en vain de trouver un lien entre une longueur d’onde (celle de la couleur bleue choisie) et une autre (celle d’une note de musique qui tintait sans présence réelle).
J’ai dû me rendre à l’évidence, il n’y a scientifiquement aucun lien, en avais-je jamais douté?
C’est que l’émotion n’est rien de plus qu’une dégoulinade hormonale sur mesure.
Une production cérébrale à la mesure de l’activité cérébrale de chaque personne.
L’illusion fait son job et produit encore plus d’illusions.

En fouillant le web dans le but de constituer une liste d’arguments à transporter prochainement vers la capitale, j’ai crocheté ensemble ce qui se joue ces jours-ci.
Un mouvement.
Des passages.
Une formidable toute puissance.
Une terrible impuissance.

Et alors, j’ai clairement entrevu le frisson, celui qui monte lorsque je suis face à moi-même.
Au milieu du désert, loin sur l’océan, au coeur de l’effort, dans le noir absolu (celui d’une grotte par exemple) ou soumise à l’aveuglement d’un éblouissement, je me suis si souvent trouvée confrontée à ce face à face que je finis par le connaitre un peu.
Et il est notable que ce qui est connu n’effraie point.
Et ce qui n’effraie point s’apprivoise.
Tranquillement.

C’est le temps passé à créer des liens qui donne du sens, n’est-ce pas ?
(Et, là, je suis en train de plagier un célèbre Renard! Arffffff )




Point fixe et points de suspension

Il y a un bon bout de temps que je n’ai rien raconté au sujet des postures.
Dans la semaine, par deux fois, j’ai ressenti l’envie pressante de m’installer pour seulement « être là ».

Ce fut en premier dans le centre d’un cercle qui m’attira irrésistiblement.
Je l’ai repéré de loin.
Le cercle était parfaitement dessiné, absolument circulaire, comme s’il avait été tracé avec un immense compas.
Dans un environnement très minéral, absolument désert, j’étais comme une gamine à qui une gourmandise est proposée, incapable de refuser. En approchant, il s’avéra que les cercles concentriques si parfaits correspondaient aux marques laissées par les temps d’évaporation d’une mare.

Sans avoir besoin de tester, je savais que le centre allait être mou, de consistance vaseuse et que j’allais sortir de la posture marquée par la vase. Loin de me rebuter, l’exercice me paraissait plein d’enseignements.
J’ai pris soin de choisir une pierre pour marquer le centre exact et y placer mon postérieur.

Puis, nus pieds, contournant le cercle avec attention afin de ne pas le maculer, je me suis dirigée vers le centre, traçant de fait une ligne. Là, mes pieds disparaissaient dans la vase. J’ai posé la pierre qui s’enfonça pour ne laisser visible que le sommet plat d’une de ses faces, juste ce qu’il me fallait pour « entrer » la posture choisie.
Je suis restée un bon moment, posant des points de suspension dans ma respiration afin de « flotter » au mieux sur la terre meuble. J’entendais dans chacune de mes cellules résonner l’écho de chacune des bulles d’air qui sortaient de la terre.
Je ne saurais dire après quelle durée je suis sortie par la ligne droite pré-tracée, reposant chaque pied dans chaque trace, presque honteuse d’avoir « souillé » un dessin si impeccable.

Hier était un autre jour.
Après plus de deux heures passés sur l’eau, seule entre calme plat et vagues assourdissantes, nous sommes partis à deux vers une plage de l’ouest.
La lumière était sublime.
La houle, pourtant « petite » en apparence, s’abattait sur les rochers avec une force inouïe, me laissant mieux comprendre le fort courant que j’avais dû patiemment « remonter » le matin en tournant la pointe du Phare à Lobos, et toute la concentration que j’avais eu besoin de déployer sur chacun des points fixes que la pagaie agrippait à chaque « coup de rame ».

Une fois encore, je fus irrésistiblement attirée.
Par « un sommet » cette fois.
Et au sommet, il me plait de planter une posture verticale.

Les paquets de mer arrivaient au rythme des séries, leur explosion faisait vibrer le roc et vaporisait les embruns dans le vent.
C’était à la fois fantastique et fascinant.
Comme d’habitude, j’ai choisi avec attention l’endroit ou poser un pied de manière « presque » confortable si tant est qu’une surface non plane puisse être tout à fait confortable.
Et pas comme d’habitude, j’ai raté mon projet à plusieurs reprises.
L’esprit accaparé par le spectacle son et lumière, j’en oubliai la notion de point fixe indispensable!

C’est seulement après avoir tenté deux trois fois de changer la place de mon pied, après avoir tenté deux trois fois de changer de jambe que d’un coup j’ai réussi, avec une facilité déconcertante.
A l’instant même je réalisai que j’avais accroché mon regard sur une arrête rocheuse, juste devant moi. De fait je tenais debout, grâce à ce lien virtuel.
Juste avant, c’était impossible car le vent et l’océan me trimbalaient ostensiblement.

En bas, le photographe visait les cascades et il est amusant de constater sur sa succession d’images qu’il ne me voyait pas.
En haut, pendant deux fois cinq longues minutes, je fus le roc, le vent et l’eau.
Juste magique…