Archives de l’auteur : Joelle

Le Vie, ce merveilleux et intransigeant « guru »

Depuis mon retour au fond de l’impasse, le temps a galopé à toute vitesse.
Dans quelques jour, je pars pour une semaine de randonnée.

Sur le fil, entre hier et demain, mes pensées vagabondent.

Mon point de vue sur la Vie est assez catégorique depuis que j’ai acquis la capacité de penser en mon nom grâce à mes propres expériences et c’est vraiment vieux.
Je pourrais ainsi le métaphoriser :
Une personne est un morceau de roc détachée de la terre mère, un morceau brut d’arrachement en début de vie, hérissé d’épines et de failles. Au fil du temps qui passe, bousculé par le flot, projeté d’un côté à l’autre du lit déjà tracé de la source à l’océan, le roc se lisse, les épines disparaissent, creux et bosses s’atténuent jusqu’à devenir galet bien lisse, puis sable, puis poussière, puis un jour plus rien de vraiment palpable.

Quid alors de l’égo?

Dans mon dictionnaire de référence (il en faut bien un), au rayon lexicographie, je trouve « ça ».
Au rayon « spiritualité » le plus commun/à la mode, je trouve « ça ».

C’est quoi l’égo?

Suivant le rayon dans lequel je cherche, je trouve un produit qui correspond.
L’égo serait donc tout
Ou rien.
Pragmatique, je retiens que l’égo est le propre d’un sujet pensant.
Joueuse, je souris en pensant (en temps que sujet pensant) que certaines personnes pensent qu’il serait judicieux de balayer leur égo, donc d’annihiler leur côté « sujet pensant » et là, c’est comme regarder les étoiles un soir d’été, c’est vite prodigieusement trop difficile à atteindre pour la terrienne que je suis, un bout de roc arraché à la terre mère, un bout de roc en cours de lissage, en train de devenir galet ou peut-être déjà grain de sable et même pas grand chose de palpable.

Sans chapelle, sans maître.
Entre illusions
Et vécu pensé.
Il reste la poésie…

Tout pareil

Par les temps qui courent, tout concourt à nous faire perdre notre latin en comparant des choses et des faits qui ne se mélangeaient pas, autrefois, dans mes leçons de calcul.

Je me souviens qu’il fallait additionner les choses qui allaient ensemble, que les fleurs allaient avec les fleurs et les poissons avec les poissons, que la sommes des unes pouvait égaler la sommes des uns sans que les deux sommes ne soient équivalentes puisque dans un cas il y avait des fleurs et dans l’autre il y avait des poissons.
A l’époque, ces « leçons » tombaient dès l’âge où succombaient les premières dents de lait, bien avant « l’âge de raison » qui était fermement établi à sept ans, allez savoir pourquoi !

J’observe les enfants avec fascination.
Les adultes ne sont-ils pas tous d’anciens enfants ?

Et sans la moindre interprétation,
Je note leur goût intense pour « faire tout pareil ».

Faire « tout pareil » ?
C’est à dire?

Un jour, il y a six ou huit mois, j’ai retenu mon rire en voyant un petit garçon essayer de s’asseoir sur une chaise playmobil.
C’était bien une chaise et une chaise est, en effet, prévue pour s’asseoir.

Pas plus tard qu’avant hier, une petite fille du même âge que le petit garçon en question, provoqua elle aussi mon hilarité intérieure.

Elle commence à savoir sauter et aime entrainer cette nouvelle facilité.
Cherchant un nouveau jeu à lui proposer, j’ai placé sur le sable un joli bloc de basalte bien carré d’environ vingt centimètres de haut, et joignant l’exemple à la parole, je lui ai montré qu’il était possible de monter dessus et de sauter.
Conséquemment, elle a choisi une joli petit galet noir, l’a placé à côté du bloc, a posé ses deux pieds « dessus » ( c’est à dire que le galet a disparu en enfonçant dans le sable) et a effectué un très gracieux saut à pieds joints.
J’ai applaudi à son exploit, elle avait sauté!
Nous avons ri, ensemble.
Et comme le jeu lui plaisait,
Elle a cherché un autre galet en me précisant bien qu’il était « enoooooorme » (lire en español pour le plaisir de la musique)
Puis, elle a posé autant que possible ses pieds dessus m’intimant l’ordre de faire la même action sur le bloc que j’avais moi-même posé sur le sable.
Et à « 3 » nous avons sauté ensemble!

Faire « tout pareil » ?
Vouloir « tout pareil » ?
Exiger tout, pareil…
C’est à dire ?

Et l’âge de « raison »… C’est quand ?

Simple effort

Effort, c’est un mot qui revient à toutes les sauces et que chacun interprète à sa sauce.

J’aime ce mot là, j’en ai même fait un pseudo qui vagabonde parfois sur la toile, incognito, dans un idiome d’ailleurs.

Ici, sur ces pages virtuelles, il apparait souvent comme dans ce billet et tant d’autres et reste cependant remarquablement invisible parmi les étiquettes.

Ce matin, j’ai décidé de faire l’effort de laisser ma pirogue au sec alors que tout me dit d’aller ramer, en particulier le maigre temps qui reste à passer ici.
D’autres jours, je décidais de faire l’effort de la sortir alors même que rien ne me poussait à y aller, ni le vent, ni les vagues, ni l’urgence ni même le prix de location acquitté.

Inévitablement, il fallait que je creuse ce paradoxe et cette histoire d’effort consenti.
Simple effort.
Anecdotique effort.
Formidable effort.
Pour nous tous qui habitons ce monde du moindre effort tant vanté.

Au bout de la pensée

Plus que quelque jours sur l’île car tout passe et tout lasse. Un autre vie m’attend au loin et d’autres encore et aucun paradis ne parait plus beau que la vraie vie, ses haut et ses bas, ses horreurs et ses beautés, ses joies et ses tristesses.

Hier matin, levée à l’aube comme d’habitude je n’avais pas grand chose à écrire, je suis partie tôt réveiller ma pirogue.

Les bistrots de la plage étaient aux mains de ceux qui nettoient et rangent, les touristes dormaient encore.

Dans le sous-sol d’hôtel où reposent planches et pirogues, le ballet des femmes de ménage s’intensifiaient. Tandis que je chargeais mon « outil de loisir » sur son chariot, elles vérifiaient la charge de leur « outil de travail » et passaient devant moi en poussant leur caddie rempli de draps blancs. Je les saluais aimablement et elles me répondaient en souriant mais nous faisions, à ce moment précis, partie de deux mondes parallèles, la communication était impossible.

Plongée dans le développement de l’hypothèse qui avait émergé à cette croisée des chemins, j’arrivais sur la plage , m’agaçant de voir des pailles trainer sur la descente, je posais une nouvelle hypothèse et quelques instants plus tard, je ramais en rangeant une liste des arguments.

Les nuages se dissipaient dans le ciel.
Pas un souffle de vent ne ridait la baie.
Je tirais bien droit et seul le bruit du flotteur déplaçant l’eau chantait à mes oreilles au rythme des coups de pagaie.
Je mettais le cap vers le Puertito, à l’extrémité de l’ile d’en face.

Comment ma mère s’invita t-elle dans mes pensées?
je ne sais pas.
La paix envahissante certainement.
Je voyais s’éteindre la braise, seule, sans bruit, simplement.
Loin de toute pollution, du plastique des perfusions, des drogues et des usines à mourir.
Elle est partie comme elle a vécu, sans « déranger personne ».
Je l’imaginais alors dans son cercueil en sapin, le moins cher, à son image.
Ce « prêt à emballer » où les dentelles sont chinoises et le vernis pas vraiment bio, elle qui n’aimait ni le « synthétique qui gratte » ni les « odeurs de chimie ».
Je l’imaginais dans son cercueil avec sa couche plastique et je me disais que les morts polluent aussi de nos jours.
Et je revoyais ma mère dans sa dernière ligne droite : lorsque nous lui disions en partant : « reste assise, tout va bien, à bientôt » elle répondait le seul truc sensé qui lui restait : « De toute manière, est-ce que j’ai le choix? »
Elle n’a jamais eu le choix, elle n’a jamais, jamais osé faire un choix sinon celui de suivre.

Et la vie entra en grand tralala dans mes pensées tandis que j’approchais déjà des vagues énormes qui s’abattaient sur le rivage, encore vierges de surfeurs à cette heure matinale.

Un nouveau flot de pensées arrivait, bien rangé, sur tapis rouge comme à l’entrée d’un grand théâtre, bien habillé, prêt à briller à passer en premier à s’occuper du « qu’en dira-t-on » et à se selfifier parce qu’il faut en bien en parler sur les réseaux sociaux…

J’ai pris large pour éviter le déferlement des vagues.
Le Puertito dormait encore.
Le vent aussi.
Seule la grosse houle ronde passait à grande vitesse.
Une irrésistible envie de voir l’autre côté de l’île me prit.
J’étais en maillot de bain, sans le « matériel de sécurité » bien français mais en toute possession de toute ma tête.
La folie est le piment de la vie.

La folie, et plus loin la folle sagesse sont si différentes de l’inconscience!

J’entrais sur la façade tournée vers le large.
Ici il ne reste que la solitude.
Mes pensées m’abandonnèrent.
Je scrutais le plan d’eau, les oiseaux, l’écume au loin.
J’étais prête à faire demi-tour, à rentrer bien sagement par le chemin sage
En cas de nécessité.

Le vent restait muet.
Déjà la pointe envoyait ses ondes en vrac, transformant la flatitude en matelas mouvant de manière désordonnée.
En tirant large, je pouvais passer, j’en étais certaine.
Je sentais l’adrénaline monter et la dégoulinade simultanée d’hormones excitantes circuler le long de mon dos.
J’avançais plus loin.
Loin des déferlantes assourdissantes
Proche des déferlantes magnifiques,
J’entrais sur le flot bruissant comme un torrent de montagne,
Cet effet particulier généré par l’effet de pointe.
A cet instant précis mes copains de pirogues traversèrent mes pensées,
Eux qui parfois avouaient serrer les fesse au passage de la pointe de chez nous.

Je redoublais d’énergie pour avancer contre le courant.
Au loin j’aperçus le cata des touristes.
Il était très au large.
Connaissant l’obligation que se fait le capitaine de frôler l’île au plus près pour le bonheur des passagers, je redoublais de prudence.
La grande houle ronde atlantique envoie de manière sporadique des séries plus énormes que les autres et il faut s’en préserver : tirer au large au juste milieu.

Le bonheur de ces instants là est indescriptible.
C’est comme croquer dans une pièce en chocolat doré,
Déguster pile et face dans le même instant
Le doute et la confiance rassemblés
Sans concurrence, sans bataille

Juste là.

Au bout de toutes les pensées.
Au moment précis ou tombent les pensées
Au moment formidable où la vie enfin se vit
Sans fards.


La source


Hier, dans cette île aride où l’eau coule aux robinets grâce à l’usine de dessalinisation, j’ai découvert une source.

Non, en fait, je suis montée à la source.

Comme je le fais consciencieusement depuis des années au sujet de tout et de rien, j’ai « remonté » le fil aussi loin que je pouvais le faire.
Ce fut à quatre cents mètres d’altitude augmentés de quatre mètres de verticalité, pas plus.

En partant de la maison, j’avais rentré une direction dans le GPS de mon smartphone.
En voiture, nous sommes allés au bout de la route.
J’ai garé la voiture en plein vent au bord du précipice, c’était le seul endroit possible pour la garer. Le vent obligea mon homme à se passer de couvre-chef, il avait trop peur de le voir s’envoler… le couvre-chef!
Une centaine de mètres plus loin, la falaise coupait les tourbillons et nous avancions à l’abri.
Quelques centaines de mètres encore et une vasque était offerte aux oiseaux, remplie d’eau limpide.
Cette découverte était en elle-même satisfaisante.
N’étions nous pas sur un site ancestral (pré-hispanique) et devant un panorama remarquable?

Les nombreux oiseaux virevoltaient, des mésanges bleues allaient et venaient portant inlassablement de la nourriture à leur nichée. Le silence était assourdissant du chant de la nature. La roche portait en elle l’histoire récente et passée. Rabotée à la machine pour dégager le point de vue et attirer les touristes, elle affichait les stigmates de notre hâte moderne tandis que les gravures ancestrales restaient enfouies sous les lichens loin de la portée du regard des gens pressés.

D’où pouvait venir l’eau de la vasque si bien construite, tellement visible?

De plus haut, c’était certain.
Et de plus loin encore.
Si le « plus loin » m’était inaccessible, le plus haut immédiat semblait à ma portée.
Il suffisait de grimper un peu, de trouver des prises fermes dans la roche friable, de poser mes pieds aussi légèrement et furtivement que les chèvres le font, mais en conscience, avec une folle prudence. N’avais-je pas gardé les clés de la voiture dans la poche ? je n’avais pas le droit de décrocher…

Alors, je suis arrivée là où l’eau sortait de la montagne.
Devant, j’ai pu caresser une pierre tout à fait lisse, finement polie.
Je l’ai caressée,
Avec émotion,
Reconnaissance.
Etait-ce le poil du cou des chèvres, était-ce le frottement des plumes des oiseaux, était-ce le frôlement des bras des terriens qui avaient poli cette pierre?
Je ne sais pas.
Le temps était passé par là.
Un temps long, très long, plus vieux que mon temps, à moi.
Un temps plus ancien encore que celui de ma mère,
Récemment éteinte,
Comme s’éteint une dernière braise,
Sans le moindre bruit,
Elle qui avait oublié depuis des mois la notion du temps qui coule.

J’aime intensément ces instants formidables où l’essentiel se rassemble,
Rien
Tout.
Seule.
Ensemble.

Et je suis redescendue sur terre.
Et nous avons observé le va et vient des oiseaux.
Et nous avons rejoint la voiture.
Il était l’heure d’aller ramer,
De me fondre sur l’océan.
Le soleil baissait,
J’étais soudain pressée!

Ces rêves qui se laissent attraper

Sans rêves, jamais ma vie n’aurait été ce qu’elle est
Je suis une infatigable rêveuse en ce sens que je cours sans cesse à la poursuite de rêves fous.

Rêver est non-suffisant, il faut de la constance, de la tranquillité, une infinie persévérance car les rêves sont comme les papillons, ils ne se laissent pas facilement attraper intacts et bien vivants.

Sur cette île de désert et d’océan dont je connais mille recoins, une chose me manquait dont je rêvais depuis plusieurs années : la possibilité d’aller sur l’eau, chaque jour, seule, à ma guise, la possibilité de m’évader à volonté … en quelque sorte.
Dix ans que j’attendais ce moment.
Dix ans.

Voilà qui est fait.

J’ai attrapé ce rêve le jour même de mon arrivée.
Je l’ai attrapé comme je fais toujours, en lui courant après.
Je regardais l’océan quand j’ai vu deux pirogues entrer dans la rade.
Deux pirogues!
Jamais je n’en avais vu autant à la fois par ici!
Elles se dirigeaient vers une plage centrale, au pied des restaurants.
Je les ai suivies du regard, j’ai hâté le pas espérant les voir de plus près, sans vraiment savoir ce que je cherchais sinon rêver je ne savais pas vraiment quoi.
Tout allait très vite et malgré mon pas empressé, lorsque je suis arrivée près de la plage, ce fut pour voir deux gars en sortir leur pirogue sur l’épaule.
Ni une ni deux, comme je le faisais gamine, comme je l’ai toujours fait, j’ai suivi mon rêve, j’ai suivi les gars dans la rue, puis dans le parking souterrain où ils s’engouffrèrent.
L’avantage quand on est gamine depuis plus longtemps que les autres, c’est que la timidité est moindre. J’ai commencé par observer, mais il n’a pas fallut plus d’une minute pour que je demande : « Ces pirogues sont-elles à louer? »
Elles ne l’étaient pas, mais il y avait une piste, un nom à taper sur le clavier sans plus de précisions.
Et hop!
Le lendemain j’avais rendez-vous au bistrot du coin.
Et hop, le soir même j’avais la clé du local et une pirogue à disposition pour quelques euros symboliques.
Et hop, le lendemain je partais vers ce que j’aime le plus, une session seule sur l’océan, dans cet entre-deux à nul autre pareil où la houle est grande et le rivage lointain, où l’eau perd ses nuances turquoise pour passer à l’outremer, où je deviens moins qu’un point à l’horizon pour qui aurait la folie de s’user les yeux à me chercher.
Seule contre le vent, seule avec lui.
Seule à fleur l’eau.
La houle est belle au milieu du channel,
Ce matin, dans les creux, les montagnes disparaissaient.

Le rêve.
Si longtemps non-attendu.
Le rêve s’est réalisé.
Ce rêve là, comme tant d’autres déjà.

Mais tout ceci serait de moindre intérêt si d’un coup, je n’avais compris un mystère qui me questionnait.
Le mystère était le suivant :
En écoutant les gens exprimer leurs souhaits, leurs rêves et leurs désirs les plus fous dans le cadre par exemple où il seraient susceptibles de gagner beaucoup d’argent « pour réaliser leurs rêves », je me suis infiniment souvent posée la question de savoir ce que je répondrais à leur place. Et chaque fois, j’ai fait chou blanc.
Rien.
Pas une seule idée de « rêve à réaliser »!
Moi qui passe mon temps à rêver plus loin!

C’est que rêver est une épreuve d’endurance,
Une aventure qui ne se vend ni ne s’achète.
Rêver, c’est courir après les papillons,
Patiemment, tranquillement, avec beaucoup d’assiduité,
Et quand parfois l’un d’eux vient se poser,
Juste là, à portée de main,
C’est retenir son souffle et avancer et oser
Sans y croire, sans douter
Et l’attraper tout entier, bien vivant
Le rêve.

Le chemin des asphodèles

Voilà un chemin que mes pas suivent et suivent à nouveau sans jamais se lasser.

Je l’appelle le chemin des asphodèles peut-être par analogie avec la « plaine des asphodèles » , peut-être parce que c’est un poème, une méditation sans but ni objet, une ballade inlassablement fascinante.

Si je suis pressée, je boucle la boucle en moins d’une heure.
Si rien ne presse, j’avance de détours en détours.

C’est un livre écrit très fin.
Depuis des années, j’en tourne obstinément les pages, diaphanes comme de papier bible, sans être capable d’y retrouver ni un chapitre, ni un vers à l’endroit où je pensais l’avoir enregistré.
Je le déroule dans un sens en partant du pont des forges ou dans l’autre en commençant au moulin.

Forges et moulins ont disparus depuis longtemps mais ni les trépidations des groupes déboulant accrochés à leur bâtons, ni la patience des pêcheurs chasseurs de vifs n’effacent leurs traces quand je passe, dans ces heures creuses où ma solitude est reine de l’espace.

Sur ce chemin se mêle la vie des hommes à celle de la nature.

Ici une fontaine capte une source sur le chemin ancestral de Nantes à Rennes.
Là, resté planté sur le bord du chemin, un châtaignier presque millénaire qui ne demande rien.
Il a probablement tendu ses fruits aux passants de longues années durant et ces derniers temps, il est affublé d’une pancarte. Comment ne pas sourire en pensant à ceux qui cliquent un selfie devant la plaque ?
Il est clair que l’arbre n’est qu’un arbre.
Plus loin quelques ruines racontent la persistance de l’impermanence.
Ici le labeur fut de rigueur durant des siècles, puis l’industrie a invité le travail jusqu’à fournir des boulets aux esclaves, la farine a tout recouvert de blanc jusqu’à ce que le feu ne gagne et que ne sévisse l’abandon, jusqu’à ce que le souvenir l’emporte, déposant ça et là un barbecue ou une pancarte.
L’avenir est encore à vivre.

Hier, j’avais quartier libre et le soleil était au rendez-vous.
J’ai rencontré la très clandestine en robe blanche alors que je ne l’attendais pas.
Au détour d’un arc du rivage, un noir cormoran tout trempé décolla à grand bruit, estompant le frisson majestueux d’un grand héron en vol.
J’ai écouté pousser les jonquilles transperçant le tapis automnal, deviné la place des asphodèles, caressé la grande consoude encore minuscule, humé l’air clair se reflétant de tout son bleu sur l’eau sombre. Puis j’ai poussé jusqu’au pavage hérité d’un temps plus lointain encore que celui de la naissance du châtaignier du bord du chemin.
Là où l’ornière est dessinée, j’ai entendu le grincement des charrettes et la voix des hommes jurant de jurons d’autrefois.
Les nuages voilaient déjà l’astre déclinant, il fut temps de rejoindre mes pénates.

Je hâtais le pas, toutes pensées dissoutes.
Et tandis qu’au dessus de ma tête la hâte des automobilistes me ramenait à l’instant présent, je notais à quel point la connaissance est indispensable à la reconnaissance.



Liberté chérie

Depuis quelques semaines, le mercredi je suis obligée (parce que j’ai accepté ce choix proposé) d’assurer la garde de mes petits enfants de 13h30 à 17h30, après ça, je suis obligée (parce que j’aime ça une fois que j’y suis) de rejoindre mes copains d’entrainement, de ramer sur l’eau noire dans la nuit sombre.

Hier, pendant la sieste des diablotins, j’ai feuilleté un livre de recettes qui trainait sur le canapé du salon des enfants. Un bouquin signé par un gars, qui sur son site, écrit en titre sous son nom qu’il est l’un des principaux enseignant de méditation en France.

J’aime toujours feuilleter les livres de recettes et celui-ci m’a tout de suite attirée, moi qui raconte depuis tellement longtemps (avant même que le gars sus-cité n’ouvre son « école ») que je médite et que je pratique le yoga (en ce sens que « yoga » signifie avant tout « joindre ») en épluchant mes carottes!

Liberté!

Liberté du fronton républicain

Liberté chérie…

J’ai commencé par vérifier qu’aucun billet ne porte déjà ce titre sur ce blogue.
Rien dans le moteur de recherche intégré, rien : c’est qu’à l’image du verbe « aimer » dans le bouquin d’Orsenna le mot est bien fatigué, trop utilisé qu’il est dans tous les sens. J’ai décidé très souvent de lui éviter une nouvelle charge. Je cède à la facilité aujourd’hui, j’espère que la « liberté » ne m’en voudra pas trop.

Puis, j’ai fait un inévitable détours vers la lexicographie, histoire de voir de quoi j’allais parler.

Il ne me restait plus qu’à examiner les racines, ce qui fut fait jusqu’au coeur du célèbre « Gaffiot » bien connu des latinistes.
Et c’est là que j’ai trouvé une première question à mes questions.
Si l’état de liberté a pris naissance par rapport à l’état d’esclavage, puisque l’esclavage est officiellement aboli en France en 1848, la liberté n’existe plus. C’est toujours la même histoire de l’ombre et de la lumière, du côté pile et du côté face, impossible de séparer l’un de l’autre ou l’une de l’un…. Vous suivez?

Alors, de quoi parle t-on avec ce mot précis « liberté » ?
Probablement de tout et de rien.

Et d’ailleurs, pour en revenir au principal-enseignant-de-la-méditation-en-France que j’ai découvert hier entre deux coussins pleins de plumes, j’ai relevé quelques « vérités » qui échappent à mon raisonnement.
Par exemple, j’ai lu noir sur blanc :  » Je suis horrifié par la sagesse telle qu’elle nous est présentée, y compris dans les médias grand public : un moyen validé scientifiquement pour nous aider à nous réfugier dans une petite zone de confort. mais la sagesse n’est en cela, qu’une forme de consumérisme. (…) Comme si elle était à l’extérieur de nous. »
Là, je suis d’accord
Et la ligne suivante « Foutez vous la paix, et vous découvrirez que la sagesse est déjà en vous »
Je suis toujours d’accord.
Le « truc » qui me chiffonne, c’est que le gars vende des tonnes de livres « best-sellers », donc « grand public » par définition, pour expliquer que rien n’est dans les livres.
Bon, je suis mauvaise langue, il propose aussi plein de stages et surtout un paquet de conférences-tout-à -fait-bénévoles accessibles sur une chaine vidéo bien connue.
Et là je dois dire que j’ai été bluffée, je continue a être d’accord avec lui et en plus, après quelques minutes de visionnage, j’avais deux choix possibles :
1° continuer à me laisser hypnotiser par sa personne et m’endormir rapidement, loin de toutes questions et des encombrements de ma cervelle.
2° appuyer sur stop et aller bricoler au jardin pour méditer et penser à la fois.

Tout ou rien.
Une histoire de liberté en somme.

J’ai choisi 2°.

M’est revenue une des conversations enregistrées lors de l’escapade pyrénéenne.
Un jeune gars m’interpellait au sujet de la liberté que je revendiquais en me disant : mais si vraiment tu es libre, tu pourrais arrêter de marcher et te poser dans un endroit que tu trouves beau et y rester… » Et je lui avais expliqué que mon point de vue au sujet de la liberté était autre, que j’avais librement fait le choix de partir seule pendant un mois pour aller de la mer à l’océan, et que là, maintenant je devais aller au bout de ce choix avant d’en définir librement un nouveau »

Liberté chérie… quelle aventure!

Recette, un point de vue actuel

Cette année, enfants et petits enfants avaient prévu de coloniser mon univers le temps du matin de Noël.

Il me fallait trouver un fil conducteur pour inventer un « brunch de Noël ».

Il est bien probable que l’âge de mes petits-enfants y fut pour quelque chose, des souvenirs et des saveurs d’enfance sont venues titiller mes papilles, une folle envie de re-goûter certaines pâtisseries familiales fit surface.

Il fallait trouver des recettes.

(A noter la lointaine étymologie de ce mot « recette » puisée dans le latin « recipere » c’est à dire recevoir…)

Pour les contenir, j’avais en stock tous les « bons moules » d’origine, c’est une histoire de famille, nous sommes conservateurs pour certaines choses importantes à nos yeux.
Il restait à définir les ingrédients à mélanger, donc à trouver sur la toile les images qui correspondaient aux souvenirs qui titillaient mes papilles.
Pour deux recettes, ce fut facile.
Pour celle du « gâteau aux noisettes de Noël de mon enfance », ce fut une autre histoire.
Malgré la perfection des moteurs de recherche, sans me souvenir du nom précis de ce gâteau là, je n’ai pas réussi à trouver autre chose qu’une image approchante.
J’ai fait appel à mon frère qui fut incapable de trouver chez notre mère un papier portant le titre « gâteau aux noisettes ».
Je me suis donc contentée de l’image approchante trouvée sur la toile et j’ai rempli le moule ancestral avec le mélange indiqué pour le plus grand bonheur des « testeurs » du jour J.

C’est après les fêtes que me trouvant en compagnie de mon frère chez maman, nous avons sorti le dossiers « recettes » pour regarder à nouveau.
« Tu vois, il n’y a pas de gâteau aux noisettes, j’ai déjà récupéré la recette du gâteau marbré mais c’est tout… »
Et têtue, je lui ai pris le dossier des mains, j’ai tournée les feuilles volantes une à une et j’ai trouvé LA recette, comprenant au même instant comment il avait été impossible de trouver « gâteau aux noisettes » puisqu’il n’y avait que « rehruken »!

Mais le plus merveilleux fut le souffle tourbillonnant qui emporta mes pensées, les faisant danser, funambules étoilées sur un fil tendu entre si loin et aujourd’hui, ouvrant sur un plus loin que mon imagination est incapable de mettre en dessin animé bien qu’elle le pressente intensément.

J’avais entre les mains une carte de mécanographie datant des années 50 (avant de nous donner naissance, maman travaillait dans un service de mécanographie et comme certains récupèrent aujourd’hui des rames de papier au bureau, elle récupérait ces cartes multicolores et chiffrées qui ont enchanté mes bricolages enfantins)
Bleue sur orange, je touchais avec émotion l’écriture de mon père.
Me revenait en trombe l’image du fourneau à bois de la maison d’Alsace où il avait passé ses vacances, la même maison dans laquelle j’avais débarqué du haut de l’âge de ma petite-fille aujourd’hui.
Je sentais sur mes joues froidies par l’hiver de l’est, la chaleur moite de la cuisine en pleine activité et un bouquet odorant assaillaient mes narines, odeur d’épices, des pâtisseries saupoudrées de sucre glace, du bois qui flambe, du ragout qui mijote, et en arrière plan le relent de la cave-garde-manger jouxtant la cuisine, la cave et son exhalaison de terre à chaque ouverture de porte, la cave où s’amoncelaient les salaisons, les viandes fumées, les pommes de terres et les bouteilles de vin empoussiérées comme autant de trésors assurant la réussite de la fête.
J’entendais la voix et l’accent chantant de la grand-tante expliquant à maman, que là, maintenant le mélange pâteux était juste parfait, que non, elle ne sait pas quelle quantité de farine elle a mis, que « ça se voit », que « ça se sent quand c’est bon ». Et elle rajoutait une bonne rasade de schnaps, et elle pétrissait avec ses grosses mains, rouges et brillantes de beurre, et elle finissait toujours par nous mettre dehors, elle avait tant à faire, elle seule « savait » faire.

En découvrant sur cette carte, bleue sur orange, l’écriture de mon père, je l’imaginais demandant la recette de ce gâteau à sa mère puisqu’elle savait elle aussi le faire, tenant la recette de sa soeur qui la tenait de sa mère. Je l’imaginais, mon père mandaté par ma mère, exigeant des quantités un tantinet précises et j’imaginais ma grand-mère essayer d’évaluer des quantités à mettre en mémoire.

Et voilà que des années plus tard, j’avais en main, cette carte dont les collègues servaient en particulier « de fichiers historiques » lors des balbutiement de l’informatique. Je me disais qu’aujourd’hui les cartes mémoires aux circuit microscopiques imprimés en 3D n’auraient probablement pas autant de charmes dans un jour lointain.

Et mes yeux s’attardèrent sur « une heure à surveiller, à four moyen » et ravie, je savais que je savais déjà tout ça, que je l’ai reçu il y a longtemps, que je le cultive avec attention, que la réussite c’est autre chose que les chiffres appliqués, parce que tout dépend toujours du vent, des conditions météorologiques, des éléments à dispositions et des outils dont je dispose.

J’ai cuit un nouveau mélange adapté de cette recette retrouvée et nous l’avons partagé lors d’un thé avec les enfants.

Et je l’ai cuit une fois de plus avant hier, y ajoutant la couche de chocolat que j’avais vu ma grand-tante y ajouter un lointain jour de l’Avent des années 60.

Et nous l’avons partagé… au coeur de Nantes… tandis que la perception lointaine d’un bruissement d’hélicoptère racontait le chahut dans la ville.

Moi je tu on


Un peu de légèreté s’impose.
Pas grand chose : moi, je, tu, on.
Presque rien, une simple peccadille
Légère comme une plume.

Un jour déjà lointain, j’avais noté à l’écoute des plus sages qu’il y a sur terre une seule personne que je connais un tout petit peu : moi .
A partir de ce jour, mon usage du « tu » fut réduit à la portion congrue et chaque fois bien pesé.

En effet, pourquoi balancer des tutus, voire des honhons pour exprimer mes besoins, désirs ou pensées ?

Il était temps de commencer à parler en mon nom malgré toute une éducation orientée par d’incontournables injonctions : « une personne convenable ne se met pas en avant, une missive ne doit jamais commencer par « je », dans une conversation il est recommandé de mettre l’autre en valeur »

J’étais en train de prendre conscience de l’inconscience avec laquelle je parlais couramment à mon sujet tout en tutoyant les autres et en ondoyant sur les généralités.

Par exemple, lorsque je disais « tu pourrais faire ça » c’était en fait pour dire soit « j’aimerai que ça soit fait », soit « si c’était moi, je ferais ça »
Par exemple, lorsque je disais « on pourrait faire ça », c’était en fait pour dire soit « nous pourrions faire ça ensemble » soit « ce serait une bonne idée que dans le monde une personne indéfinie et inconnue de moi fasse ça ».

Il devenait urgent, à mes yeux, de parler en mon nom et d’apporter à ma prose toutes les précisions nécessaires à l’expression précise de ma pensée déjà pas si simple.

Ainsi fut fait.
Alors, le reproche débarqua : tu parles pour toi.
Ah ben oui, parler pour tu, parler pour on, ça passe ; mais parler en mon nom, ça faisait tout de suite passer l’autre pour « un autre ».

Avec l’apparition des blogs, puis des réseaux sociaux, le parler oral fit son entrée en écriture.
Noir sur blanc, à l’écart de tout langage corporel explicite, il a fallu trouver un moyen de distinguer ce « je » des « tu » et des « on » car mon « je » habituel étais le mien et pas le « je » en balade à tout bout de champ sur la toile au milieu des phrases à « tu » et à « on », des phrases dans lesquelles ma logique était incapable de déterminer qui parlait, à propos de qui et pour quel objectif.
Et c’est donc, en conscience que j’ai créé le « moi-je »!
Une affirmation égocentrée : MOI-JE
A la mode enfantine
Moi, moi, moi
Emoi, et moi, émoi.

Le « moi-je » à moi est une manière d’ajouter dans l’écrit parlé (à moins qu’il ne s’agisse de parler-écrit) l’émotion, une trace d’égo, un surlignage dans les conversations normales et lisses où je m’exprime normalement et tranquillement à la première personne.
Par exemple, lorsque mon écran affiche « je pense ceci » , d’autres auraient affiché « on pense ceci » pour signifier « de manière générale et compte tenu des sources qui sont les miennes, il est commun/normal de penser ceci »
Par contre, lorsque mon écran affiche « moi-je pense ceci », sans savoir ce que d’autres auraient affiché à la place, c’est une manière de signifier : MOI, je pense ceci, moi-je-joelle et ce que peuvent penser les autres est une autre histoire qui n’a rien à voir avec la mienne.
Aucun tutu ne vient danser par là.
Aucun honhon ne peut généraliser
Moi-je a parlé, royalement, à la troisième personne
A la mode enfantine
Parce que je le vaux bien!

Et hop!