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La Loire, émoi (2)

Pressée par la course de la vie, j’avais assez peu préparé cette randonnée.

Le matin même du départ, j’ai fourré dans mon sac l’indispensable (tente, duvet, matelas, sac à eau, j’ai pesé (afin de « bien » choisir) avec attention les vêtements « de ville » qu’il allait falloir trimballer histoire de voyager décemment à l’aller comme au retour (un collant et une chemise).
J’ai enfilé mes chaussures minimalistes, endossé la micro doudoune sans manches et j’allais fermer la maison quand j’ai réalisé que je n’avais plus une seule montre en état de fonctionnement, sinon celle très prestigieuse qui est réservée aux jours où je joue « la grande dame »!
OK, pas de montre, ça évitera une marque de bronzage, ai-je pensé en souriant.

Pour la première fois, je m’aventurais sur un parcours aléatoire sans l’avoir vraiment réfléchi. Comme d’habitude sans gps ni carte, j’étais définitivement prête pour me perdre et pour vivre très paisiblement ce qui était à vivre.
La Loire était le fil et la raison, c’était largement suffisant pour ma tranquillité d’esprit.

J’avais lu en diagonale que la boucle sur laquelle je m’invitais se marche en 15 jours, en ajoutant un jour pour saluer une copine, j’étais juste!
Comme d’habitude, j’avais oublié un détail : quand je suis seule, je me réveille pour avancer, j’avance jusqu’à l’apparition du crépuscule, je mange froid, je dors et je me réveille pour avancer plus loin. C’est là mon simple bonheur.
De fait, les étapes soigneusement pensées pour les personnes qui sont moins longtemps sur le chemin ne correspondent pas vraiment à mon avancée!

En visitant chaque donjon, en étant affable à chaque occasion, en me « perdant » de nombreuses heures grâce aux variantes du GR, j’étais au sommet de la boucle programmée dès le milieu du cinquième jour.
C’est alors, que j’ai décidé d’aller à la source.

Et c’est en avançant vers « la » source que j’ai pris en pleine face l’illusion d’une source unique, l’illusion d’un commencement tellement confortable pour notre raisonnement binaire d’occidentaux qui ne parlent qu’en termes de début/fin, blanc/noir, bien/mal.

La Loire n’a pas plus de « source » que les autres cours d’eau, elle commence à exister au moment où elle commence à être utilisée par les humains, c’est tout.

Pour une « sauvage » elle est d’ailleurs très apprivoisée, depuis très tôt et depuis très, très longtemps.

J’ai finalement fait demi-tour avant la « source » touristique, l’histoire de Loire que je découvrais était bien plus passionnante que les pancartes aguicheuses, elle m’entrainait plus loin et plus haut sur des pistes que j’avais pressenti et qu’enfin je pouvais expérimenter.

Des rives

Sept ans après 2012, à l’occasion du VAN, la place Royale a quitté son déguisement du Mont Gerbier des joncs et s’est laissée envahir par une armée des statues.

Dans le VAN 2019, pour imaginer la Loire, il faut aller dans la petite salle du LU où se tient une exposition de photographies.

Sans hésiter, je suis montée à la rencontre des images.

Comme souvent, habituée que je suis à ressentir les émotions grâce au « direct live » de la vie et donc en cent dimensions, les images superbes et lisses me parurent presque fades.
Une bande son enrichissait le décor avec la « réalité » de l’environnement sonore capté dans l’estuaire.
Etrangement, cette installation contribuait à produire dans mes pensées des situations bizarres lorsque le décalage entre l’image qui passait sous mes yeux et le bruit qui entrait simultanément dans mes oreilles faisait exploser ma propre expérimentation en éclats absurdes.
C’était pourtant une histoire de Loire.
J’y étais allée à la rencontre d’une inspiration, d’une respiration et de l’inconnu aussi.

Je suis ressortie en emportant le livre tout juste publié par les auteurs de l’exposition.
Des rives, Voyage dans l’estuaire de la Loire, Guy-Pierre Chomette et Franck Tombs, Editions 303, 2009, ISBN 979-10-93572-42-0

Et le bouquin m’a entrainée délicieusement.
Je suis partie dans l’histoire, sur les berges, retrouvant ce que je connais déjà et découvrant, sans surprise, toute en reconnaissance, l’immensité de ce que j’ignorais.
Je notais en particulier que mes partances se font régulièrement soit au fil du courant, soit sur la rive sud. De la rive nord je ne connais pas grand chose.

Me voilà donc partie, pour quelques temps, à la découverte de mes propres points de vue sur cette rive là.
Aujourd’hui, sous le soleil dégoulinant comme du plomb fondu, je suis allée jusqu’à Couéron.
La Loire était bruyante, le courant descendant affrontait allègrement le vent montant et une multitudes de petites crêtes d’écumes éclaboussaient le flot couleur de vase claire.
Cette Loire là est celle qui m’inspire le plus.
En chemin, il y avait, en plus, la chaleur torride de l’été.
Des souvenirs sont remontés de fort loin, de l’Atar ou des environs de Dakar, de ces jours où comme aujourd’hui la sueur dégoulinait dans mon dos aussi consciencieusement qu’elle perlait sur mon front. Sur mes lèvres, je pouvais goûter le sel accumulé comme je le fais quand je navigue dans les embruns et j’étais à la fois ici et loin, la source et l’estuaire, le fleuve et l’océan, le monde et la solitude. Quelle aventure!

Avant de rebrousser chemin, je n’ai pas tenté de résister à l’appel : il fallait que je m’approche au plus près de ce flot formidable.
Le soleil avait fait le job : en chauffant à blanc les enrochements, il avait asséché quelques parcelles et telle une funambule débutante, bras écartés afin de garder l’équilibre, je pouvais passer d’un bloc à l’autre, sans grâce et sans salir mes sandales.

Une fois au ras de l’eau, j’étais dans un spectacle son et lumières à nul autre pareil.
Un spectacle incapable de me lasser.
Souvent, je renonce aux feux d’artifices et autres « gourmandises » consommables, trop éphémères à mes yeux.
Au bord de l’eau, chaque instant qui me ravit est un instant qui me rapproche de l’inéluctable fin, c’est pareil.
C’est pareil à une différence près : j’ai l’impression d’avoir le choix et de pouvoir décider sans compter qu’il y a encore un peu de rab à déguster!

Simplement la Loire (1)

Prélude, le 16 juin 2019

La semaine dernière un ami, un poète, un explorateur, un photographe m’avait donné rendez-vous histoire de récupérer des bribes de passages de vies à mon sujet.
Où se donner rendez-vous à Nantes sinon au bord de la Loire?
Nous avons décidé que la grue jaune serait un parfait témoin.
Le jour J, le vent soufflait en tempête, des bourrasques de pluie obscurcissaient la ville et sporadiquement le ciel se déchirait, laissant passer un éclat bleu d’azur ou un éclair de soleil transperçant.
Parmi les images des instants partagés, celle-ci est définitivement ma préférée : parfaitement non-utilisable dans le cadre imposé à l’ami, je peux la publier ici.

Ce jour de juin, la Loire chantait, soulevée par le vent sa robe éclaboussait des perles d’écume. Dans le tourbillon des rafales, il y avait toute la force de l’imprévisible.
A la surface de l’eau, les rides en étaient les reflets.
Cette Loire est celle qui m’emporte, telle un souffle sacré, dans un espace où s’invitent ensemble le passé, mon présent et plus loin.





Point faible

Il y a tout juste une semaine le départ de la première étape du Vendée Va’a se préparait.

Comme avant chaque course, l’équipe a fait un cercle et chacun a dit un petit mot.

Depuis la veille, depuis notre arrivée sur le site j’avais au bord des lèvres une petite phrase toute prête, une petite phrase qui venait en point d’orgue après les mois passés, les heures d’entrainement consenties et toute la préparation qui avait contribué à créer une équipe à la hauteur de l’évènement.

Le poids des mots étant ce qu’il est, ma conscience des mots étant ce qu’elle est, j’ai gardé pour moi la petite phrase toute prête et je n’ai partagé que du convenu.

L’équipe avança comme un seul homme.
Trois jours de suite.
Sur chacune des trois étapes.
Passionnément.
Joyeusement.

Comme prévu, chacun toucha son point faible mais l’alliance de tous les points forts contribua à la réussite du rêve que nous avions fomenté : terminer honorablement, sans subir et en restant toujours au contact.

Mon point faible, puisque c’est l’objet de ce billet, mon point faible est toujours le même, c’est cette volonté qui me pousse à danser sur le fil tendu entre mes paradoxes, cette exigence qui me contraint sans cesse à faire le grand écart, parfois jusqu’à la douleur vive. Alors des larmes s’échappent, des larmes à masquer tant que la représentation est publique et des larmes qui coulent parfois en silence dans la solitude du face à face.

Prendre un point faible à bras le corps est nécessaire quand tout nous pousse à aller plus loin.
Mais prendre un point faible à bras le corps est vraiment difficile tant il fuit, glisse et s’enfuit prestement.

Dimanche soir, j’ai essayé de le coincer sous la douche : la cabine bien fermée il ne pouvait même pas s’envoler et la musique de l’eau rebondissante masquait le tintamarre de la bataille.

J’ai presque réussi! L’immobiliser était un peu difficile sous l’eau.
Alors, je suis sortie au sec.
Et puis j’ai réussi.

Alors, j’ai tenu fermement ce foutu point faible prisonnier, exhibé sous mes yeux derrière ses grilles et je l’ai examiné sous toutes les coutures histoire de mieux comprendre avant de le relâcher. Car c’est pas si méchant, un point faible, et encore moins quand il est bien connu!
N’est-ce pas?

Et magie, magie, hier en écoutant ma radio préférée du matin, la lumière est venue balayer le coupable. C’est qu’il fallait que j’élargisse mon regard : comme toujours il faut considérer l’ensemble car rien n’arrive « à cause » d’un truc précis mais en raison d’un faisceau conjoncturel.

Il était question d’introversion et cette phrase retenait mon attention : « Dans La force des discrets, sous-titré Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard (éditions JCLattès), Susan Cain explique que « les introvertis vivant dans le monde de l’idéal extraverti sont, comme des femmes dans un monde d’hommes, bafoués pour un trait de caractère indissociable de leur identité profonde ».
Il était question du sexisme dans le sport en présence de l’excellente Béatrice Barbusse qui exprimait avec une diplomatie toute universitaire le fond de mon expérience.

Cette paire associé à ma réflexion forma alors une éclatante trinité!
Plus loin reste à vivre, toujours plus riche, à ma rencontre.
Car plus j’approche de la fin, plus l’infini affirme sa présence.

Et bien entendu, aucune chapelle ne m’appelle!
Ce serait bien trop simple
Et tellement dépourvu d’adrénaline!



Etiquettes


Hier, tandis que je pliais les vêtements de ma petite fille (5 ans) après qu’elle se soit changée pour le cours de danse, j’ai constaté que sa jupe portait encore l’étiquette du magasin.
J’imaginais A. au petit matin, fouillant dans son tiroir, choisissant la jupe qui lui plaisait et l’enfilant prestement sans rien demander. Depuis, elle se promenait, sans le moindre soucis et sans que personne ne le sache, avec une étiquette cartonnée battant sa petite croupe.
Si sa maman est accro aux belles étiquettes de « bonne » marque des rues chics, la fillette n’en a que faire, ce qui lui importe c’est la couleur, les froufrous et aussi l’harmonie : j’ai été admirative en la voyant enfiler « pour sortir » le cardigan jaune citron qui trainait dans l’entrée, il était tout a fait assorti aux couleurs acidulées et printanières de la jupe qu’elle avait choisi pour accompagner sa journée et ses maintes acrobaties en skate, vélo ou escalade dans les arbres… sans la moindre anicroche, il faut le souligner.

Ce matin, j’ai envoyé à un ami artiste le texte qu’il m’avait demandé.
Soucieux du copyright comme pour lui-même, il m’informa en retour du nom qu’il allait mettre en signature et me questionna avec cette phrase : « Souhaites-tu que je rajoute un de tes titres honorifiques? »
A quoi je répondis illico presto : « Tu sais que je ne suis rien sinon « joelle avec deux ailes »… En fait je ne sais pas vraiment qui je suis et l’étiquette qui s’affiche est en générale celle qu’on me colle. Tu fais ce qui te chante, l’important n’est-il pas ce qui fait sens pour toi ? »

Et l’ami artiste étant un véritable ami, il accrocha délicatement une merveilleuse étiquette à la signature bien carrée, une étiquette à deux titres, voletant librement dans la brise au bout d’un cordonnet que lui seul était capable d’inventer, comme un lien subtil qui nous attache sans nous entraver.

Je vais la laisser en place.
Ni pour la marque, ni pour rien,
Juste parce que toutes les acrobaties restent permises
Même avec cette étiquette!


Cacophonie de l’Avent



Le bruit a commencé à enfler sans attendre décembre, à l’instar des rayons de supermarchés qui se sont couverts de consommables festifs, repoussant loin des yeux le strict nécessaire.

Petit à petit, amplifié par les médias avides de temps de cerveau disponible, le bruit s’est installé en fond sonore de notre quotidien.
Alors que la première case du calendrier de l’Avent ouvrait le décompte vers la période de débauche obligatoire de fin d’année, la cacophonie s’installait, s’immisçant dans les moindres moments silencieux de mon quotidien, allant parfois jusqu’à faire vibrer l’onde paisible des plans d’eau nantais, laissant flotter jusqu’au fond du jardin des échos d’explosion, affichant sur ma fenêtre virtuelle des news tronquées, la désinformation des montages « fast-fake » et son lot d’émotions réactionnelles.

Mes blocs notes se sont remplis intensément, tous les maux que je pouvais entendre se trouvant sous un titre, un autre et encore un autre. J’ai tendu l’oreille du côté des plus savants, j’ai lu ce qui me semblait lisible et aussi les injures parce que tout est sacrément humain, même le pire.
A chaud.

Comme sur les meilleures publicités, j’ai senti la coupure, la cassure, la non-harmonie entre nos paradoxes existentiels  « mangez du chocolat/pour votre santé évitez le gras et le sucre » ; « démissionnez vous êtes nuls/surtout faites vite quelque chose » ; « Taisez-vous, vous n’y comprenez rien/ Parlez, on veut vous entendre » ; « Consommez, les fêtes arrivent/ Stoppez tout, la fin du monde est proche » ; etc, etc…

J’ai vu tous les opportunistes souffler un coup le chaud, un coup le tiède et négliger l’extincteur.
J’ai vu tous ceux qui suivent… suivre, des convictions ancrées par leur famille ou… leurs amis quand ce n’est pas juste suivre l’ambiance, la fête, l’occasion d’un « ensemble » devenu trop rare parce que la vie court trop vite.

Logiquement, il me fut impossible de voir tous ceux qui ont évité de s’exposer, de s’exprimer, de s’agiter, de s’émotionner en public.

Je suis là, au milieu de la cacophonie.
Le calendrier de l’Avent ouvre un jour nouveau chaque matin.
J’ai  remis en service la machine à coudre, histoire de préparer des cadeaux à nuls autres pareils.
Je respire l’océan aussi souvent que possible, les embruns volent haut, poussés par les dépressions de saison.
Je rame, je marche, j’accueille sans relâche.
Tranquille.

Ma vie est remplie de lumières et c’est grâce à l’ombre que je les vois.
Elle est comblée de silences et c’est grâce aux bruits que je les aime,
Elle contient le miel et le fiel, comme se plaisent à l’assembler les plus fins cuisiniers,
Ma vie fut un cadeau que je n’ai jamais demandé,
Et dorénavant, c’est un jeu qui me réjouit vaille que vaille.

La suite viendra, comme l’orage elle viendra sous son propre vent ou comme les dépressions et les anticyclones elle viendra portée par les vents dominants. L’univers est indomptable et c’est une chance.

D comme Dard ou D comme Douleur

J’ai croisé ce matin un petit billet qui m’a rappelé un souvenir extra-ordinaire.
Il y a bien longtemps, j’avais fait partie d’une équipe médicale qui avait accepté, non sans difficultés, l’idée de laisser naître un enfant qui n’avait que quelques heures de vie devant lui.
Sa mère étant une de nos collègues, personne jusqu’au plus haut grade de l’administration n’avait eu le courage de s’opposer avec force à son projet.
Il est clair que l’aréopage à la tête du service avait, depuis des mois, validé une opération relevant de ce que personne n’ose vraiment nommer « le tri sélectif ».
Il est vrai qu’au point où nous en sommes dans notre société, ce tri, relève d’une nouvelle écologie.
Là n’est ni l’heure ni l’endroit pour en débattre.

Cette femme et son compagnon ont donc achevé leur grossesse, donné naissance « dans la douleur » et accompagné leur enfant pendant ses quelques heures de vie avant de pleurer toutes les larmes des peines multipliées.
Et nous, nous étions là.
Difficile de savoir exactement « pourquoi » et affirmer que nous étions là « parce qu’elle l’avait demandé » est une manière de détourner la question.

J’ai croisé ce matin un petit billet écrit de la main d’une femme qui elle aussi a choisi d’enfanter sans dopage « anti-douleur », et d’accompagner son enfant jusqu’à le laisser partir.

Au jour d’aujourd’hui, beaucoup diraient que c’est « la double peine ».
Au jour d’aujourd’hui, les soignants harcelés au quotidien afin d’évaluer les douleurs et de les éradiquer autant que possible, ces soignants qui font de leur mieux comprennent difficilement que des personnes « recherchent » la douleur dans une situation où « elle ne sert à rien ».

Car aujourd’hui, ce qui est important c’est de « savoir à quoi ça sert ».

Qu’un sportif, soit-il médicalement amélioré pour repousser le seuil de la douleur, expose sur les réseaux sociaux sa face grimaçante sous les dards de son effort non-humain au moment où il franchit en vainqueur la ligne d’arrivée et c’est un héros.

Qu’une personne lambda, accepte la vie, ses fleurs et ses épines nous parait beaucoup plus incongru. Qu’en plus ce soit « pour rien » soulève des tas de questions.

Parce que nous en sommes là : franchir une ligne d’arrivée en vainqueur est un but, d’autant plus que la ligne est bien rémunérée par les retombées publicitaires escomptées.

Avant d’ouvrir le laptop, ce matin, j’avais en tête une petite prose autour du thème : la face du monde a changé le jour où le lait en poudre est devenu moins cher que le lait récolté frais directement à la source.
Je pense que je ne suis pas si loin du sujet!

Danser sur le fil


Nous sommes à ce jour plus de sept milliards de terriens (population mondiale)

Ce genre de billet mijote depuis des jours et des jours.
Comment essayer d’en partager le fumet quand le nombre d’ingrédients mis dans le bouillon dépasse l’entendement?
Suivant l’air du temps, penchée sur la casserole, je capte une exhalaison plus qu’une autre et tenter d’en décrire les subtilités reviendrait à fausser ce dont j’ai envie de débattre.
Suivant la lumière passante, penchée sur la casserole, je capte certains borborygmes plus que d’autres et décrire ceux qui m’éclatent à la figure reviendrait à fausser la saveur de ce que je ressens.
Que je me penche sur la casserole les pieds sur terre ou la tête dans les étoiles, et mon point de vue se trouve complètement tourneboulé, comment alors poser l’impression de mon vertige sans que le trouble précipitant n’opacifie le propos ?

Car, il est un fait certain : je suis bien debout sur mon fil, debout sur ce fil tendu entre mes paradoxes. Le fil est parfois tendu à la limite de la rupture et il tient cependant et je danse avec joie. D’autre fois, il est d’une souplesse déconcertante, a tel point qu’il est difficile d’y marcher sans risquer un faux pas et cependant je marche.

Vers plus loin…

Nous sommes plus de sept milliards de terriens.

Ce matin, en ouvrant ma fenêtre sur le monde, mon fil est entré en vibration mais je n’ai pas renversé mon café, j’ai tellement l’habitude de gérer l’équilibre malgré les vibrations…

C’est que ce matin, en cliquant sur le programme de « Nature Nomade, le festival Nantais des grands voyageurs » (Je me permets de ré-écrire à ma sauce le titre médiatique  « le festival des grands voyageurs nantais » car il y a surtout des « pas nantais » parmi les invités et je considère que si le festival est bel et bien nantais, les « grands voyageurs » invités ne le sont pas… Pfffff, je me fatigue souvent moi-maime… bref) donc, en ouvrant le programme proposé par un super pote, je suis tombée directement sur Thoreau!
Et alors!
C’est que ce gars là est devenu très à la mode. Je l’ai déjà cité ici même.
Et remarquablement quelque temps après l’avoir cité, j’avais surpris le dernier de mes fils en train d’arpenter la lecture de… Walden!
Alors quoi?

Et bien c’est que nous sommes aujourd’hui plus de sept milliards de terriens!
Et c’est qu’à la mort de Thoreau en 1862, il y avait tout juste un milliard et demi de terriens.
Et je ne parle même pas de la « mise à la mode » de propos prêtés à des « philosophes antiques »  n’ayant laissé de traces que dans la prose de leurs « élèves », lesquels vécurent à une époque lointaine où la population mondiale n’excédait pas quelque centaines de millions de terriens!

Je sais pas ce que « les autres » vivent dans leur for intérieur, qu’il soit plutôt fort ou plutôt faible, mais des trucs tout bêtes « comme ça » me mettent en transe!
Cet acharnement à disséquer ce qui n’existe plus pour tirer des plans sur une comète qu’on ne voit pas me hérisse.
Et tous ces actes tellement « merveilleux » qui consistent à parler de « sauvetage » d’une planète qui ne nous appartient pas à travers les actes bienveillants de personnes qui sautent d’un avion à l’autre (même si parfois ils font du vélo en famille) me troublent comme est flouté l’air agité par la mise en marche des réacteurs des gros porteurs sur les « tarmac » embouteillés des grands aéroports.
Je ne sais pas, mais je sais que pour moi, ce sont des moments où je ne réussis plus à déterminer si j’ai les pieds sur terre ou si j’ai la tête dans les étoiles.

C’est simplement très inconfortable.

L’autre jour, en balade, au coeur de la nature nous parlions de cet inconfort et de la névrose ambiante. Nous en parlions tout en dansant sur nos fils respectifs, l’ami et moi. Et alors que j’avais emporté un sac pour ramasser des champignons, nous ne nous sommes  pas une seule fois baissés pour prélever les détritus qui parsèment la nature. Pire, nous avons plaisanté en notant ostensiblement ce que nous ne faisions pas, en relevant que ni pires ni meilleurs nous étions des humains d’aujourd’hui, simplement humains.
C’est que nous étions en balade poétisante et pas en expédition « nettoyage-commando-pour- sauver-la-planète-sur-facebook ».

Et vous savez quoi ?

Nous étions d’accord sur un fait : c’est parce que nous sommes vraiment conscients de l’abîme qui sépare nos paradoxes que nous sommes  en équilibre variable mais stable.

12 août 2018


Ont  beau m’émerveiller
Les fables du temps où l’on croyait
Que le ciel et la terre s’unissent à l’horizon,
Les fables du vieux temps
Où nos aïeux vivaient au gré de la nature,
Je préfère les soleils de ce temps où
Malgré nos danses d’un pas en avant et deux en arrière
Nous vibrons au rythme du monde.
Kouam Tawa, Sais-tu où va le soleil, Editions de la Martinière, 2015,
ISBN 978-2-7324-3844-3

Dans la soirée du 11, j’avais remarqué que le ciel semblait balayé de tous ses nuages. Au Sommet de l’Haleakala, l’observatoire était bien visible, minuscule tache blanche miroitant les dernières lueurs du jour. Et s’il y avait un endroit de Maui qui m’avait laissée sur ma faim, c’était bien ce volcan là.

Dès le réveil, inspirant l’air limpide du haut des marches du petit cottage, j’ai vite levé les yeux : Haleakala était entièrement découvert. Le temps de m’étirer, d’avaler quelques fruits, de préparer un sac de randonnée et hop,  j’étais au volant de mon carrosse, en route pour le sommet de l’île à plus de 3000m d’altitude.

Haleakala : la maison du soleil (légende polynésienne du demi-dieu Maui)

Le ciel était clair, le ciel restait clair et dans ma tête, j’étais certaine qu’il resterait clair toute la journée.
Cette fois-ci, il y avait un gardien à l’entrée du parc et j’ai acquitté sans regret les 25 dollars exigés. (Lorsque nous étions montés en fin d’A-M, le gardien avait terminé son horaire et le débiteur de cartes bancaires était hors-fonction)

Après l’entrée, il reste un bon paquets de kilomètres avant le sommet.

En voyant un couple faire du stop au plus mauvais endroit d’un virage, je fus surprise et peu encline à les charger. Il m’a fallu quelques secondes pour constater que j’étais seule sur la route, qu’il n’y avait aucun danger alentours et que tout bien pesé, vu le gigantisme de mon carrosse, il était indécent de les laisser là. J’ai attendu qu’ils me rejoignent en courant, ravis et se confondant en remerciements.
Ils étaient argentins, de Buenos Aires : jeunes, elle portant rasta colorées et tatouages de mauvaise qualité, lui moins spectaculaire dans son apparence et plus effacé dans la conversation.
Nous avons beaucoup discuté et même quasiment philosophé dans un anglo-espagnol tout à fait remarquable. C’était franchement cool.

Au parking, ils sont partis de leur côté vers l’observatoire et moi, du mien : dans le volcan.

Rien n’avait changé depuis le jour où je l’avais découvert, sinon l’orientation des rayons du soleil.
Les couleurs, l’air léger, les reliefs, tout dans « la maison du soleil » me tendait les bras et j’étais impatiente de dépasser le seuil déjà franchi la semaine d’avant.

Il serait totalement vain d’essayer la moindre description permettant d’en mettre plein la vue. Les photographies elles-mêmes sont tellement plates, tellement trop petites, tellement dépourvues de matières.
Là-bas, la palette des couleurs est incroyable : du bleu au noir, du vert au rouge, de l’ocre au blanc, de la transparence limpide de l’air aux reflets irisés de la lave, de l’argent des rares plantes au doré de la terre, du velours des sables infiniment affinés aux pics acérés des sculptures éoliennes.
Là-bas, c’est un paysage à 360° et des sensations des pieds à la tête.
C’est indescriptible, comme tous ces lieux où se rejoignent la terre et le ciel, le tonnerre du feu et l’ombre du silence, l’histoire d’hier et de demain.

Je m’y suis promenée libre, planant de ci de là, comme sous l’effet d’une drogue puissante.

Parfois, à deux endroits précisément, deux ou trois personnes sont passées ou stationnaient. C’étaient des français. Parler était comme une manière de redescendre sur terre tout en pensant déjà au décollage suivant.
C’étaient des français venant d’Amérique pour les premiers et de Nice pour les second.
Le volcan et la route d’Hana sont les deux endroits incontournables pour ceux qui « font » Maui en deux-trois jours. Ce qui est certain, c’est que ces français là étaient allés plus loin que les autres touristes et ça m’a fait plaisir.

Tout a une fin, même les « voyages » entre deux mondes.
Prendre une autre dose, c’est prendre le risque de se perdre, il faut toujours savoir arrêter. Redescendre, s’incliner sont des nécessités dictées par le rythme de la vie, par les vagues, par le cycle du soleil, par l’appel de la faim aussi.

J’ai enfourché la route, guettant le moindre détail, la moindre direction qui pouvait m’appeler pour rester encore un peu.

En bas, j’ai croisé une immense file de voitures au péage.  Un grand nombre de personnes attendaient leur tour de passage pour monter contempler le coucher du soleil. Selon mes calculs, celles qui étaient en queue étaient en retard.
Allaient-elles déjà attendre le lever du soleil ?

Je ne le saurais jamais.

En passant devant le supermarket d’Haiku, j’ai tenté un détour, à la recherche d’une friandise.
J’ai été incapable de rien trouver à la hauteur de ce que je cherchais.
Je ne savais pas ce que je cherchais.

Il était tard.
Je n’avais besoin de rien.

Ensemble

Ensemble

Ensemble, chacun pour soi
Ensemble contre les autres
Ensemble vers ce qui me chante

Ensemble?
Sur quelle échelle?

Il y a dans moi un truc fort et difficile à saisir, un truc qui me rend infiniment triste parfois,
Parfois lorsque je croise, je vois, je lis ces affirmations affirmant que l’autre est « mauvais » ou que l’autre est « bon », que cette personne porte mes valeurs et cette personne ne les porte pas, que « je suis pour ceci et contre cela » et que néanmoins « ensemble » est un mot merveilleux.
Triste?
Est-ce le mot juste?
Oui, définitivement.
Car je suis dans l’incapacité de comprendre.
Dans l’incapacité de comprendre comment il est possible de lier une bienveillance affichée, un goût exprimé pour la paix, de les lier avec l’expression du mépris voire de la détestation envers certains « autres ».
Donc, un malaise m’oppresse
Lorsque s’accumulent ces croisements, ces images, ces lectures.

Je sais, en temps que jardinière, que c’est l’ensemble des pétales qui dessinent la fleur,
Je sais que c’est l’ensemble des fleurs qui forme un massif
Je sais que c’est l’ensemble des habitants qui forme le jardin

Et je sais qu’il y a des indésirables que je chasse,
Et je sais que le dahlia n’a rien de commun avec l’hortensia que l’un ne pousse pas à l’ombre de l’autre,
Et je sais que je règne en tyran sur mon jardin, décidant de ce que je laisse croitre et ce que j’extermine.

Et pourtant, qu’il est doux d’être ensemble
En temps qu’humains vivants sous le même ciel,
Qu’il est doux d’expérimenter ces moments suspendus
Où les différences sont autant de richesses
Dépourvues de jugements.

Et qu’il est douloureux de constater que l’instant file
Et qu’ensemble n’existe pas
Ne survit pas
Plus longtemps que le temps d’une sensation.

Bien sur, il y a les images, les vidéos, les films et les poèmes.

Si loin de la vraie vie
Qui bouge et qui change.