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Les étrennes


Pavé de fin d’année

Il est bien probable que toutes les personnes de ma génération ont gardé en mémoire un poème proposé en deux strophes qui commençait ainsi :

« – Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,
Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s’éveillait matin, on se levait joyeux,
(…) »

Peut-être que parmi ces personnes, certaines ont, comme je l’ai fait, assidument fréquenté les poètes.
Ainsi au gré d’une navigation auprès du bateau ivre, ces personnes ont sûrement découvert que la gaîté des étrennes vendue par l’éducation nationale était factice.
Car, le très long récit en vers proposé par Arthur Rimbaud était en fait nommé « Les étrennes des orphelins », une histoire triste.
Une triste histoire avec laquelle les médias d’aujourd’hui seraient ravis d’ouvrir le JT, juste avant d’embrayer et d’accélérer sur les histoires de gueule de bois, d’indigestion et de régime minceur.

Un peu d’histoire historique raconte qu’avant le débarquement de Santa Klaus fin décembre (Entre Saint Nicolas (début décembre) et le passage des rois (début janvier))  qui a progressivement transformé la distribution de friandises enfantines en avalanche de paquets cadeaux pour tous, c’était à l’occasion du changement d’année calendaire que s’échangeaient « joujoux, bonbons habillés d’or, étincelants bijoux ».
A la fin du 19ème siècle, le « truc » à la mode c’était le livre d’étrennes, les éditeurs ne manquaient pas d’idées pour profiter de l’aubaine.
Les « beaux livres » ont doucement supplanté les « livres d’étrenne », ils furent largement distribués sous les sapins naissants du 20ème siècle.
A l’aube du 21ème siècle, la mondialisation galopante autant que l’évolution des techniques d’impression ont banalisé les livres au point qu’ils ne constituent  plus un cadeau de prix, mais parfois un cadeau par défaut de « mieux ».

Je reviens à ce jour des étrennes, ce jour de l’an neuf, et plus précisément à la nuit qui précède.
Dans notre actuelle vie d’occidentaux dans le vent, il est « normal » de prévoir et préparer un réveillon.
« Normal » étant une donnée statistique plantée au sommet d’une courbe de Gauss, de chaque côté du sommet tout est possible, bien que ce soit considéré comme un écart à la norme.
Bien entendu plus l’écart est visible sur la courbe, plus le risque de tomber dans « l’anormalité » grandit.
Pourtant je considère que se situer à la marge n’engage en rien l’appartenance de quiconque à la vie de la société.

Tout est tellement relatif.

Je m’aperçois en écrivant ce billet dans le contexte écologique que j’habite, que le fait d’être cette année en France, loin du soleil et des grandes randonnées en terre sauvage exacerbe mon sentiment « d’anormalité » relative.

Me voici donc en train de chercher « un truc » pour meubler ce passage qui semble incontournable.
Pour l’instant tout ce que je vois alentours ressemble à des sorties de secours ouvertes sur des microcosmes fermés.
Il faut avouer que ma vision de la débâcle obligée de fin d’année est dénuée d’objectivité.
J’ai été marquée par ma déambulation dans les rues parisiennes fin 1975. J’assurai alors une partie équestre du spectacle « Ben-Hur » .  Tandis que les gens venaient au spectacle pour ouvrir leur réveillon, nous finissions « le boulot »  (c’est à dire les soins aux chevaux et notre démaquillage) sur les coups de minuit. De fait,  je me suis retrouvée dans la rue « après » et c’était pour voir à travers les vitres des restaurants des dizaines de personnes  comateuses au milieu des serpentins et cotillons qui jonchaient le sol.
Pas de quoi rêver… Pas pour moi, en tout cas.

Et là, maintenant, tandis que mon hyper-connexion fait miroiter de tous les côtés des passages rêvés entre amis, me reviennent ces souvenirs qui disent que je suis, en quelque sorte, étrangère à ces festivités.

Pas pour moi les soirées gastronomiques à exploser la panse
Pas pour moi les soirées soufis à psalmodier le Mathnawi
Pas pour moi les soirées shootées sous les tables
Pas pour moi les soirées Bollywood à chanter Hare krschna
Pas pour moi les soirées Djeun’s entre retraités
Pas pour moi les soirées « paix sur terre » à réciter les Psaumes
Pas pour moi
Pas pour moi…

Il est un fait que je suis à la marge sur bien des points!
Et pourtant, je garde espoir de voir le changement d’année calendaire se faire même si je ne « fais rien » de notable.

Adolescence majeure


Le titre du jour est sorti du chapeau ce matin même tandis que je me réjouissais une fois de plus au contact de tout ce que m’apporte la présence des « adolescents majeurs » à la maison.

Dans mes pensées trottaient plein de pistes.
Celle de la majorité civique, cet âge marqué dans le marbre que les personnes de ma génération ont vu passer de 21 à 18 ans.
Celle des « teenagers », débarquée d’Amérique il y a un bon bout de temps pour désigner le groupe de population en « teen » donc entre 13 ans et 19 ans.
Celle, contemporaine, de la notion de « pré-ado » qui réduit l’enfance à une portion congrue entre la sortie de l’âge bébé et l’entrée en âge pré-bébête.
Celle, etc, etc…

J’ai de l’imagination, c’est bien connu.

Avant de commencer à écrire, il était indispensable de partir à l’aventure pour définir de quoi j’allais bien pouvoir parler.
Que signifie en fait ce mot « adolescence », quelle est son histoire, sa source, son évolution médiatique, ce que le monde en fait?

Rien n’est plus passionnant à mes yeux que le mouvement de la vie.
Si j’apprécie au plus haut point de le voir un instant figé sur une image, dans une phrase ou à travers une longue dissertation, c’est pour mieux l’observer à vitesse réelle, à la vitesse de la vie qui va.

Je viens de découvrir que longtemps l’adolescence fut seulement masculine.
Les filles passaient certainement de l’enfance à l’âge adulte dès qu’elles devenaient potentiellement reproductrices. Pour les filles, l’entre-deux n’existait pas, peut-être aussi parce qu’elles n’existaient pas en temps que citoyennes décideuses officielles. La vie des filles restait cantonnée dans l’ombre des maisons, quelle qu’ait été leur grande influence sur les décisions des mâles dominants.
Aujourd’hui, je vois des fillettes vêtus comme des femmes et j’entends souvent dire « les filles sont plus mûres que les garçons ».
Je ne sais pas trop ce qui est en filigrane.
En fait, je me demande s’il ne serait pas question d’une certaine maturité pour la soumission?
Malicieuse, je pose la question.

Il est impossible à l’heure qu’il est de faire un billet de synthèse au sujet de ma réflexion du jour. Il faudrait comme d’habitude une rangée de bouquins, il n’y a pas la place ici!

Je reviens cependant sur la notion de « majeur ».
Quand les enfants deviennent plus raisonnables, quand ils ont des velléités d’indépendance, quand ils ont besoin de s’opposer pour devenir qui ils sont, je distingue la période où ils sont encore sous la responsabilité parentale et celle où ils deviennent légalement et civiquement indépendants. Le point de passage est si mince! A l’heure précise d’une date anniversaire, à 18 ans top chrono, tout basculerait.

Dans notre monde occidental si bien cadré, c’est hyper simple, c’est chiffré et les chiffres ne mentent pas à ce qui se dit.

Et de cette réalité chiffrée, coule une quantité d’informations, une quantité d’injonctions, une quantité de non-réalités qui obscurcissent considérablement le bon sens et « pose des problèmes » où il n’y a rien d’autre que la vie qui va son cours, simplement.

C’est mon point de vue.

Ménage d’automne


Le nettoyage d’automne se poursuit.
Initié dès le printemps, abandonné pendant l’été, il reprend de plus belle.

Oui, parce que l’automne plane depuis le début de l’année comme un passage de vie inéluctable vers l’inconnu, il fallait que je m’allège de tout un encombrant passé.

Du côté de ma bibliothèque privée, celle qui niche dans mon antre, à portée de main et à l’écart « des autres », j’avais besoin d’un déclic fort pour que le processus s’enclenche.
Que des amies aient besoin d’ouvrages pour enrichir un espace thématique et voilà, c’était parti.

Attachée aux livres et aux écrits comme je le suis, il n’aurait pas été facile de trier sans ce coup de pouce.

Déclic nécessaire,
Coup de pouce bien reçu,
Effet domino immédiat!

Facilement émerveillée, tranquillement fascinée, paisiblement enchantée, je suis toujours sous le charme lorsque j’observe les réactions en chaine.
Quelles qu’elles soient.
Noire, blanche, entre gris clair et gris foncée ou aux couleurs de l’arc en ciel.

Enclenchée dans la matinée, la réaction a pris fin avec la tombée du jour.
La poubelle destinée à la récupération des matières recyclables s’est remplie.
Trois arbres à livres du quartier se sont remplumés.
Une caisse débordante attend sagement le passage des amies.
Et…
La bibliothèque est dépoussiérée.

Aucun titre n’est perdu malgré ce ménage.
Abandonner une multitudes d’ouvrages lus et offrir une nouvelle vie au papier de tous les tapuscrits d’études consciencieusement léchés, est parfaitement compatible avec leur conservation.
Chacun de ces ouvrages a participé, un jour, à me nourrir.

Jeudi 30 aout, Etape 1

« Quand on voit le monde on voit l’autre en transparence, comme le filigrane pris dans la trame du papier »
Christian Bobin, Ressusciter, Edition Gallimard, 2001, Collection Folio ISBN 2-07-042710-2

Si je devais me contenter de transcrire les notes contenues dans mon carnet, l’affaire serait pliée en quelques secondes et deux lignes.
Départ Gruissan
Bivouac dans les vignes

Entre ces deux lignes, il y a des heures de marche, des kilomètres abattus et l’horizon marin disparu.

A l’instant même où je saluais mon hôtesse qui avait eu la gentillesse de me transporter à la marge du village, j’entrais de plain-pied dans la solitude qui me sied.
Avec « presque rien » sur le dos, « presque rien » en guise de « chaussures de marche », ma gourde à la main, mon chapeau sur le sac, faisant fi de la distance affichée pour ignorer le temps qui allait devenir relatif, j’alignais consciencieusement les premiers pas chargés sur les gravillons du « vélo-route » au terme duquel j’avais à découvrir le départ du sentier Cathare.

A cet instant précis, j’étais face à moi-même à mes démons, à mes pensées, mes errances, mes suffisances, mes tolérances, mes impatiences, mes doutes, une dose de mysticisme et tant et plus.

A cet instant précis, je devenais le chemin.

Envolée l’éphémère et grisante euphorie du réveil.
Alourdie par dix kilogrammes « d’autonomie programmée » (le poids que porte une femme mince en fin de grossesse) je posais en conscience un pied devant l’autre.
L’expérience ancienne de lointaines longues marches me forçait à cette conscience.
Mon objectif du matin était clair : éviter toute douleur, éviter de forcer, garder de la souplesse, protéger mon confort.
Vivre le premier jour sans impatience me semblait une clé indispensable pour entrevoir plus loin.
Sans impatience.
Le défi était de taille.
Il est si difficile au sortir de la vie « normale », de la routine tellement comblée par toutes sortes de courses.

Une fois sur le GR, à Port-la-Nouvelle, une attention neuve surmonta la tension latente.
La mer.
Je la voyais miroiter au loin.
Je la voyais disparaître entre les collines.
Je la voyais encore.
Je la regardais sans cesse.
Puis, vint le moment de m’arracher, de tourner obstinément le regard vers l’ouest, de valider par l’action mon choix de voyage. C’est par monts et par vaux que se dessinait désormais le chemin.
L’horizon n’existait plus que virtuellement.

Je m’enivrais alors des parfums de la flore, du bonheur d’aller dans les sentiers sans platitude.
Mon corps était réjoui de jouer enfin avec une multitude d’ajustements, délivré de la mécanique implacable qui avait cours sur la route lisse.

Le soleil entamait sa chute flamboyante lorsque je plantais ma tente dans le vignoble, à proximité de Durban-Corbières. J’avais mon petit déjeuner à portée de main.

A suivre…

 

 

Vendredi 1er septembre, étape 2

« – La voie combien?
– 9 3/4
– Ne dis pas de bêtises, La voie 9 3/4 n’existe pas.
– C’est écrit sur mon billet.
(…)
– Et voilà, mon garçon, dit-il. La voie 9 est ici, la voie 10 juste à côté. J’imagine que la tienne doit se trouver quelque part entre les deux, mais j’ai bien peur qu’elle ne soit pas encore construite. »
J.K.Rowling, traduit de l’anglais par J.F. Ménard, Harry Potter à l’école des sorciers, Editions Gallimard 1998, ISBN 9782070541270

Tout à fait novice en terme de GR (acronyme pour Sentier/Chemin de Grande Randonnée), non-étudiante des « topo-guides » et autres, j’ai pris ce qui venait à l’heure où c’était l’heure.
Aujourd’hui encore, je ne peux que me féliciter de ce travers qui m’appartient : penser que l’imprévisible est au détour du chemin sans jamais m’attacher à prévoir quoi que ce soit de précis.
Au fil du cheminement, j’ai vu des gens le nez collé au smartphone, le guide à portée de main, des gens qui avaient besoin de savoir ce qui était « à voir » dans le virage suivant, ce qui était « à visiter » dans le village suivant, ce qui était « à éviter » dans les gorges à venir, etc… A chaque fois, j’étais heureuse de vivre simplement et de « plein fouet » ce qui advenait, une réalité qu’il était impossible d’anticiper, une réalité qui ne cesse de m’émerveiller.

Tout à fait novice en terme de GR, disais-je, cette deuxième étape m’a permis d’entamer une longue liste de questions, laquelle en ouvrit d’autres au fur et à mesure de l’avancée du voyage, au fur à mesure de la révélation de possibles réponses.
Je découvrais par exemple que pour aller d’un point à l’autre, la voie retenue pour recevoir le fameux signe rouge et blanc, était toujours une voie beaucoup longue que la route, passant systématiquement, et autant que possible, par le fond des gorges les plus profondes et le sommet des cols les plus exigeants. « Randonner » n’était donc pas seulement aller d’un village à l’autre à travers la nature, c’était aussi « aller le plus haut possible » pour descendre « très bas » et ignorer toute notion de « juste milieu ».
Je découvrais aussi qu’il faut impérativement rester hyper-vigilant quant au marquage. Et « ça » c’est assez antinomique avec l’évasion de l’esprit.
J’en fis les frais assez rapidement.

Sur un large et confortable chemin, « j’atterris » soudainement en remarquant qu’il n’y avait plus aucune marque. En faisant un bref retour dans l’enregistrement automatique de ma mémoire visuelle, je notais instantanément que je marchais « en liberté » depuis un long moment.
Il était plus que nécessaire de faire le point.
J’ai sorti carte et boussole pour m’apercevoir que je filais plein sud alors qu’il eu fallu que j’aille plein ouest.
Peu encline à rebrousser chemin, je m’engageais résolument dans la garrigue typique du massif des Corbières pour vivre un extra-ordinaire moment « pleine nature » qu’aucun guide ne conseillera jamais.
Boussole en main, je suivais autant que ma taille humaine/debout le permettait les passages des animaux.
Je m’inclinais, je me servais de la place libérée par les arbres, j’enjambais le chaos végétal, je me faufilais au milieu d’inextricables fourrés piquants.
Logiquement, j’ai débouché près de ruisseaux, j’ai escaladé des coteaux abruptes, un peu égratigné mes mollets, un peu accroché mon sac et in fine, je suis arrivée sur une route, précisément devant le panneau d’un col. Il me restait à partir du « bon » côté pour retrouver le droit chemin.
Quelle merveilleuse expérience !
J’étais ravie.
Ravie, heureuse, reconnaissante !

Malgré cet interlude, je suis arrivée « trop tôt » dans le village où il était possible de me recharger en vivres : l’épicerie affichait porte close.
Sous le soleil du sud, il était donc l’heure de faire la sieste.
Allongée sur un banc public de la place publique, en alternant « tête posée sur le sac » avec « pieds posés sur le sac » j’ai regardé la brise danser dans le ramage des platanes, j’ai observé le soleil jouer à cache-cache entre les cumulus et les larges feuilles palmées, j’ai écouté le vie du village.
A l’heure sonnante, j’ai traversé la rue, j’ai fait le plein du nécessaire et je suis partie, comme libérée.

Après avoir traversé des gorges magnifiquement grandioses qui ne pouvaient qu’enivrer mes sens exacerbés par la fatigue, il ne restait plus qu’à chercher une place de bivouac à la hauteur de la journée.
Comme la veille, le soleil sombrait quand je plantais ma tente, sur un endroit bien plat, bien tranquille et bien élevé, à proximité des ruines du château de Padern.

A suivre…

 

Vendredi 8 septembre, étape 9

« Des pèlerinages, véritables aventures humaines, il existe mille légendes et tout autant de récits, colportés, renouvelés, remodelés au fil des siècles et au goût des cultures auxquels je me suis abreuvé. »
Philippe Lemonnier, Le chemin oublié de Compostelle, Editions Arthaud, 2004, ISBN 2-7003-9601-4

A défaut d’avoir eu l’occasion de trouver le passage du GR 78 la veille, il fallait s’y coller le matin.
Ce qui est amusant, c’est de poser la question suivante : « Savez-vous où je peux trouver le GR78 ? C’est une chemin de randonnée. Je sais qu’il passe dans votre ville »
Dans ce coin comme à d’autres endroits, on se retrouve devant le regard vide de la plupart des gens qui ignorent visiblement qu’il est possible de penser à randonner.
Exceptionnellement, certaines personnes se souviennent avoir croisé, en se baladant, des marques de peinture sur les arbres. Et parmi celles-ci quelques plus rares ajoutent : « Ah oui, le GR 10… je sais plus où je les ai vu ».
La bienveillance fait que je n’ai jamais tenté d’expliquer à ces aimables personnes que le GR 78 qui traverse le piémont pyrénéen est différent du GR10 qui traverse le massif plus en altitude.
D’ailleurs, enrichie par la répétition des expériences, je me suis rapidement contentée de demander : «  Avez-vous déjà vu panneau indiquant un chemin de randonnée ? Un panneau avec un trait rouge et un trait blanc ? »

Ce vendredi matin, comme tant d’autres jours, personne ne savait rien.
Et comme tant d’autres jours, j’avais cependant un indice à exploiter : « Vous êtes allée à Saint Lizier ? »
Non seulement je n’y étais ni allée, ni passée, mais je ne savais même pas ce que cette ville avait de particulier (quand j’affirme, que je ne prépare rien à l’avance!!!!)
« – Saint Lizier ? Non. Et… y’a quoi à Saint Lizier ?
– J’sais pas trop. Un monastère ou un truc comme ça »
Tout proche de l’endroit où se déroulait ce dialogue, un panneau de circulation affichait « Saint Lizier ». Le fait qu’un monastère puisse s’y trouver pouvait contribuer à me mettre sur la piste GR78. Aucun autre choix ne s’offrait. J’ai suivi les indications destinées aux automobilistes.
Après moins de 4 km, magie, magie, j’étais sur orbite.
Intérieurement, je souriais en pensant que j’avais rencontré, dans la ville voisine, une personne qui ne savait pas trop ce qu’il y avait dans celle-ci !

A l’occasion d’un rond-point, j’ai aperçu derrière moi deux personnes portant d’énormes sacs à dos.
J’ai freiné pour les laisser me rattraper. C’était un couple de japonais, nous avons échangé quelques mots en anglais :
« Moi : Vous allez où comme ça ?
Elle : A Saint-jean. Et se tournant vers lui : Saint-Jean ? C’est ça ?
Lui : Santiago.
Moi : Ah… Oui. Et d’où êtes vous partis?
Elle : De Saint Lizier, ce matin. Et de Carcassonne où nous sommes arrivés par avion.
Moi : Okay… et bien… passez une bonne journée
Eux en choeur : Merci, « buen camino » ! »

Je les ai laissé partir, freinant encore histoire de leur donner beaucoup d’avance en peu de temps.
J’imaginais les revoir plus loin à l’occasion d’une pause repas ou autre, mais non.

C’était les premiers « pèlerins » que je voyais et je ne savais pas qu’il faudrait attendre plusieurs jours avant d’en voir d’autres et d’en apprendre davantage, autant au sujet de ce mystérieux « chemin de Compostelle » qu’au sujet des personnes qui s’y promènent.

Tout en ralentissant, je sentais qu’il ne fallait pas forcer, l’étape sur la voie verte avait été un peu éprouvante. Le proverbe dit « Qui veut voyager loin, ménage sa monture » et donc, je ménageais, je ménageais !
Pas d’autre solution pour ce faire que d’aller de pause en pause, qui pour explorer une carrière de marbre, qui pour grappiller et déguster des fruits, profiter d’un sous-bois ou admirer l’architecture d’un monument.

Autre solution : trouver un bon endroit pour bivouaquer et commencer à le chercher assez tôt pour s’arrêter pas trop tard.

Depuis un moment, le célèbre col de Portet-d’Aspet était partout annoncé, porté à l’attention de la population cycliste dans chaque village traversé. C’est finalement dans le charmant village d’Augirein que je me suis décidée.
Je me suis arrêtée au bord du ruisseau.

La soirée puis la nuit, j’ai écouté la chanson de l’eau qui coule, et saute et danse.

A suivre…

 

Dimanche 24 septembre, étape 24

 

« Es mi destino,
Piedra y camino
De un sueño lejano y bello, viday
Soy peregrino. »
In Piedra y camino, Chanson de Atualpa Yupanqui (Hector Roberto Chavero Aramburo)

8h
Tout était plié.
J’attendais « mon » café chaud.
J’étais certaine que la personne croisée le soir était une personne de parole.
Pourtant, elle n’était pas là.
8h30, je me décidais lentement à partir, oubliant le café chaud quand un chien tout heureux est arrivé, suivi par son maitre.
Non seulement j’ai eu ma dose de boisson matinale, mais en plus j’ai eu le plaisir d’entendre l’accent de la région de mon enfance et la chanson des noms de villages que je connaissais parfaitement. Heureux hasard!

J’étais attendue à Hendaye et j’avais dès la veille annoncé une heure probable où il serait possible de me cueillir sur la plage. Même en prévoyant large, il ne fallait pas trop trainer et je démarrais finalement avec une heure de retard.

Dès la montée sur les crêtes, je voyais tous les endroits de bivouac sympa que j’avais raté et cependant j’étais super contente d’avoir eu l’occasion de profiter de la chaleur d’un bon café.

Devant, il y avait l’océan dans toute sa splendeur, bleu sous le ciel bleu.
Derrière, il y avait « la » montagne, somptueuse sous l’éclairage matinal, il y avait le lac des nuages et l’enchantement de la merveilleuse cascade blanche qui s’en échappait.

En partant, de là-bas, loin à l’est, j’avais longtemps regardé en arrière.
En arrière jusqu’à perdre le bleu maritime des yeux.
Il avait fallu que je m’arrache pour résolument regarder la montagne et aller de l’avant.

Et voilà, que je ne cessais de m’arrêter pour accrocher encore mon regard sur les montagnes, et encore et à nouveau.
Pleinement consciente de ce qui se passait, de ce qui se jouait précisément, j’ai porté mon regard au loin, vers cet horizon que j’avais si longtemps attendu et enfin, j’ai marché résolument, sans plus regarder en arrière.

J’étais sur le chemin qui va « au bout du monde », sur la plage, là ou allait commencer la suite, l’inconnu et plus loin.
Et Merleau-Ponty faisait écho avec une petite phrase que j’avais souligné dans le train, pendant le voyage vers Narbonne :
« (…) la route proche n’est pas « plus vraie » : le proche, le lointain, l’horizon dans leur indescriptible contraste forment système, et c’est leur rapport dans le champ total qui est la vérité perceptive. »

Je voyais l’horizon, l’océan, et j’étais dans l’instant, dans un paysage de carte postale, magnifique, sous un soleil radieux. Je vivais dans un simple bonheur tout à fait réel et véritable.

Passé l’ermitage de Biriatou, traverser l’autoroute revenait à franchir une frontière, à marquer l’entrée vers la fin de la randonnée, la fin de la belle escapade.
Puis, il y eut le port d’Hendaye, puis la plage et les surfeurs, et aussi un tas de cailloux au pied des rochers.
En ce beau dimanche, la foule était présente sous le soleil, j’étais pourtant seule au monde, débarquant d’un ailleurs invisible sans que personne alentours puisse l’imaginer.


Mon frère est arrivé à l’heure convenue.
Non… Avec quelques minutes de retard car il était parti me chercher sur le port et la route du littorale était fort encombrée. Il avait suffit d’allumer le téléphone et de clavarder un peu pour « tout arranger »… Mais comment aurions-nous fait « dans le temps »? Dans un temps où nous avons pourtant vécu, dans une époque où les rendez-vous existaient. C’est incroyable de constater à quel point nous sommes capables d’adaptation, au point d’oublier de quoi nous étions capables « avant »…

Un fois mon sac posé dans le coffre, complices comme nous l’étions lorsqu’il s’agissait de dévaler hors piste les champs de neige, nous sommes partis à l’assaut des rochers, jusqu’à la plage interdite que j’avais en tête, sous le domaine Abbadia, dans la baie de Loia, là où les roches multicolores sont sculptées par les vagues.
La marée commençait à monter fort.

Il était alors temps de rejoindre Biarritz en voiture et de rentrer dans cette vieille maison basque et bourgeoise dont j’avais si souvent entendu parler sans jamais la voir. Une maison que mon frère, une fois marié, avait apprivoisé en temps que « maison de famille ».

Oter mes sandales, faire grincer le parquet ciré, sentir la douceur des tapis d’orient, puis grimper l’escalier monumental pour découvrir « ma » chambre à la décoration surannée, tellement charmante dans la lumière filtrant à travers les persiennes.
Un peignoir blanc était plié sur le lit, la salle de bain ouvrait grand sa porte.
J’ai déposé mon barda, étalé ce que je pouvais sur les fauteuils tapissés de satin fleuri.
J’ai ouvert le paquet postal posé sur la table, sous la plus grande fenêtre. Il avait bien été expédia, il était bien arrivé à la bonne adresse.
Mes vêtements « de ville », mes bouquins, mes papiers étaient là.

Après une longue douche, je pouvais descendre, dans la peau d’un personnage collant au décor (enfin presque…) pour répondre à la curiosité de celle qui m’accordait l’hospitalité : une dame très âgée, d’allure aristocratique, blanche et fragile comme les porcelaines de collection qui décoraient le salon.

A suivre : le jour suivant …