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1er octobre 1977


Et oui, en ce jour où pendant des années fut célébrée la fille benjamine d’un horloger et d’une dentellière normande (à la tête d’un « fratrie » de neufs filles dont toutes les survivantes finirent au couvent, le couple fut béatifié en 2008) la mode contemporaine célèbre les salades en tout genre.

Et oui, en 1977, une société typiquement américaine décida de promouvoir la vie, de développer joie et compassion en faisant razzia sur la verdure.
Il fallait y penser!

Et aujourd’hui, en ce bel automne 2019, j’ai ouvert ma page FB pour découvrir les ricochets qui font des ronds sur l’eau du grand fleuve des algorithmes mis au monde histoire de pousser les consommateurs à consommer toujours plus.

Entre amusement et irritation, j’ai lu la cohorte des suiveurs émoi et moi et moi.
Et moi, je me suis dit que ça valait bien un petit billet!
Puisque c’est dans l’air du temps, puisqu’il est de bonne guerre de donner son avis même si tout le monde s’en fout, même si personne ne lit.
Car sur FB, connaissez-vous grand monde qui pousse le vice jusqu’à lire ce que racontent chaque passant sous un lien?
« Alors, moi, je … Moi, je… Nous, on… Chez nous c’est… etc, etc… »

Bon, il suffit d’avoir du temps à perdre, non?

Et bien donc, moi, M O I je pose mon avis ici où il dormira aussi longtemps que le site survivra.

Depuis avant 1977, je n’apprécie pas la viande.
Sans doute avais-je dû ingurgiter trop de « bons » steack dans cet après guerre où les parents jugeaient indispensable pour leurs enfant ce dont ils avaient tellement manqué sous l’occupation.
A moins que je n’aie été dégoutée par ce « rouge saignant » qu’on me faisait avaler comme un remède pour me donner des forces l’année de « maladie » où j’en manquais cruellement au long cours.
A moins que ce ne soit la convergence d’une multitude de petits riens qui m’ait entrainée à ne plus jamais inviter la chair des animaux dans mes repas : un certain pacifisme, une pratique sportive intense, une véritable attirance pour la philosophie indienne en faveur de « la libération », un gout revendiqué pour une certaine « originalité », etc.

Jamais?
Pas tout à fait.

Car, si un jour j’ai laissé les chevaux dans leur pré plutôt que de les embêter avec mes exigences de cavalière, si une certaine non-violence me parait indispensable à chaque détour du quotidien, l’observation du monde m’a appris que les idées simples sont fausses, toujours.
En particulier les idées simplement extrêmes.
Refuser d’honorer un repas préparé avec attention en se drapant dans un « désolée, je mange pas de ça » me parait une explosion de violence inouïe à l’encontre d’un hôte. Et, en temps que voyageuse curieuse, aimante des personnes croisées, je n’ai de cesse que d’engranger tout ce qui alimente mon optimisme en agrandissant la bienveillance à laquelle j’aspire.

Il y a quelques semaines, traversant un village d’Auvergne en fin d’après-midi, j’ai vu devant moi un homme qui portait une brassée d’herbe pour ses lapins. J’allais dans sa direction, mon sac sur le dos, les pensées vagabondes. J’avais grappillé des raisins sur une treille, ramassé une pomme tombée et j’étais riche de bon pain et de fromage local. Mais en cette fin de journée estivale, je n’aurai pas craché sur quelques tomates de jardin, sur quelque salade moins « sauvage » que celle des pissenlits ou de la mauve dont je faisais bombance en chemin.
Alors que j’arrivais à la hauteur de l’homme et que je le saluais, il arrivait devant chez lui.
« Avez-vous besoin d’eau? » me proposa t-il, enchainant avec la sempiternelle question au sujet du chemin que je parcourais.
Et nous avons parlé.
Et il a rempli ma gourde.
Et sa femme est sortie regarder ce qui se passait, interpellée par cette soudaine animation devant sa porte.
Alors, le bonhomme s’est éclipsé sur un « attendez, je reviens » qui laissais pressentir qu’il allait me donner un « truc ».
Je rêvais encore de tomates, de ces tomates que je voyais derrières les grillages des potagers bien entretenus, de ces tomates qui me faisaient saliver en souvenir de celles que j’avais abandonné dans mon jardin nantais.
Alors, le bonhomme est ressorti. Sur sa main bien a plat, il me présentait une belle tranche de lard qu’il venait de couper.
« C’est du bon, c’est moi qui le fabrique. J’ai mis une seule tranche, ça vous fera pour ce soir, j’en mets pas plus car avec cette chaleur « ça » va pas se conserver »
Il souriait de ce sourire étoilé qui nait du don.
je l’ai remercié, du fond du coeur. J’ai soigneusement rangé le trésor et la marche m’a reprise.

Une fois ma tente montée, une fois glissée dans mon duvet, comme chaque soir, j’ai entrepris de me nourrir. J’ai gardé le fromage pour le lendemain et j’ai fait bombance avec le lard.

Ce soir là, je me suis nourrie de bonté, de générosité et d’un sourire plein d’étoiles.
Et c’était juste délicieux.

Des rives

Sept ans après 2012, à l’occasion du VAN, la place Royale a quitté son déguisement du Mont Gerbier des joncs et s’est laissée envahir par une armée des statues.

Dans le VAN 2019, pour imaginer la Loire, il faut aller dans la petite salle du LU où se tient une exposition de photographies.

Sans hésiter, je suis montée à la rencontre des images.

Comme souvent, habituée que je suis à ressentir les émotions grâce au « direct live » de la vie et donc en cent dimensions, les images superbes et lisses me parurent presque fades.
Une bande son enrichissait le décor avec la « réalité » de l’environnement sonore capté dans l’estuaire.
Etrangement, cette installation contribuait à produire dans mes pensées des situations bizarres lorsque le décalage entre l’image qui passait sous mes yeux et le bruit qui entrait simultanément dans mes oreilles faisait exploser ma propre expérimentation en éclats absurdes.
C’était pourtant une histoire de Loire.
J’y étais allée à la rencontre d’une inspiration, d’une respiration et de l’inconnu aussi.

Je suis ressortie en emportant le livre tout juste publié par les auteurs de l’exposition.
Des rives, Voyage dans l’estuaire de la Loire, Guy-Pierre Chomette et Franck Tombs, Editions 303, 2009, ISBN 979-10-93572-42-0

Et le bouquin m’a entrainée délicieusement.
Je suis partie dans l’histoire, sur les berges, retrouvant ce que je connais déjà et découvrant, sans surprise, toute en reconnaissance, l’immensité de ce que j’ignorais.
Je notais en particulier que mes partances se font régulièrement soit au fil du courant, soit sur la rive sud. De la rive nord je ne connais pas grand chose.

Me voilà donc partie, pour quelques temps, à la découverte de mes propres points de vue sur cette rive là.
Aujourd’hui, sous le soleil dégoulinant comme du plomb fondu, je suis allée jusqu’à Couéron.
La Loire était bruyante, le courant descendant affrontait allègrement le vent montant et une multitudes de petites crêtes d’écumes éclaboussaient le flot couleur de vase claire.
Cette Loire là est celle qui m’inspire le plus.
En chemin, il y avait, en plus, la chaleur torride de l’été.
Des souvenirs sont remontés de fort loin, de l’Atar ou des environs de Dakar, de ces jours où comme aujourd’hui la sueur dégoulinait dans mon dos aussi consciencieusement qu’elle perlait sur mon front. Sur mes lèvres, je pouvais goûter le sel accumulé comme je le fais quand je navigue dans les embruns et j’étais à la fois ici et loin, la source et l’estuaire, le fleuve et l’océan, le monde et la solitude. Quelle aventure!

Avant de rebrousser chemin, je n’ai pas tenté de résister à l’appel : il fallait que je m’approche au plus près de ce flot formidable.
Le soleil avait fait le job : en chauffant à blanc les enrochements, il avait asséché quelques parcelles et telle une funambule débutante, bras écartés afin de garder l’équilibre, je pouvais passer d’un bloc à l’autre, sans grâce et sans salir mes sandales.

Une fois au ras de l’eau, j’étais dans un spectacle son et lumières à nul autre pareil.
Un spectacle incapable de me lasser.
Souvent, je renonce aux feux d’artifices et autres « gourmandises » consommables, trop éphémères à mes yeux.
Au bord de l’eau, chaque instant qui me ravit est un instant qui me rapproche de l’inéluctable fin, c’est pareil.
C’est pareil à une différence près : j’ai l’impression d’avoir le choix et de pouvoir décider sans compter qu’il y a encore un peu de rab à déguster!

Tous les chemins mènent à Rome (6)

Jeudi 12 septembre 2013 : Vado Ligure – Genova

La tartine relatant cette journée est aussi longue que la digue de l’aéroport, attachez bien vos serviettes !

Avant même de partir, j’avais focalisé mon appréhension sur deux passages, celui du golfe de Saint-Tropez à cause du trafic de YTGV (Yacht à très grande vitesse) et celui du port de Gènes à cause de sa longueur infinie. Rien ne m’inquiétais trop sur le suite du trajet.  

Depuis quelques jours, je voyais Gènes-Genova approcher et j’avais vraiment envie de passer de l’autre côté histoire de m’en « débarrasser » l’esprit.
J’avais l’impression d’être immensément loin de mon but : Rome.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que si je me sens tout à fait capable d’accomplir les projets que je fomente, je n’ai jamais la certitude de parvenir à mes fins.
Disons que je reconnais volontiers la puissance de l’imprévisible.  
Après avoir croisé le kayakiste venant de Rome, la raison autant que l’arithmétique me laissaient confiante, mais le doute ne s’effaçait pas pour autant. Evidemment, comme je ne disposais pas (à ce jour) d’une carte (autre qu’une carte routière bien imprécise au 1/1 000 000 ) j’évaluais très mal les distances parcourues, d’autant plus mal que les croquis fournis par le Guide de navigation que j’avais emporté était dessinés selon différentes échelles. Visuellement, je parcourais sur ces croquis, parfois 10 cm, parfois 2cm  et cet aspect « visuel » était pour le moins troublant.

Après avoir posé mon campement en vue du port de Vado Ligure, pas très loin de Savona, confortablement installée dans mon duvet, j’avais fait le point la veille au soir, éclairée par ma frontale.
Gènes ne paraissait plus trop loin.
Dans cette zone et ces jours-ci, la lueur du jour persistait jusqu’à 20h30 précisément.
En partant à 8h de Vado Ligure, je disposais donc de plus de 12h pour dépasser le port de Gènes, c’était d’autant plus envisageable que le SMS nocturne de Michel me faisait part d’une météo qui pouvait convenir.

Ce jeudi matin 12 septembre, la journée s’annonçait aussi chargée que le ciel nuageux : le jeu du jour consistait à passer le port de Genova avant la nuit.

L’avantage avec les départs matinaux, c’est que je pouvais tranquillement « m’échauffer » sur le flat!  
Néanmoins, le long de la digue du port dont je m’éloignais, le ressac était notable.
Juste avant de passer l’extrémité de la digue, j’ai vu sortir un bateau pilote, je me suis retournée : un porte-containers arrivait, je ne l’avais pas vu venir… Ni entendu… J’ai immédiatement ralenti (c’est drôle de parler de ralentissement, vu ma vitesse habituelle!) pour rassurer le pilote  
Je souligne que les pilotes ont TOUJOURS été très aimables et qu’ils ont TOUJOURS cherché à me sécuriser sans jamais mépriser mon frêle navire  
L’énoooooooooorme navire est rentré dans le port et j’ai filé vers le port suivant : Savona

Nouveau ressac notable le long de la digue que je ne longeais pourtant pas de très près.

A l’embouchure du port, c’est un bateau de la police qui a surgi, m’a contournée à grande vitesse, avec force vagues sans que je comprenne pourquoi.
Je me concentrais déjà sur la pointe suivante quand un SUPeur entra dans mon champ de vision. C’était F., un surfeur, SUP surfeur, jeune papa du joli petit Kay qu’il fut fier de me présenter.

Enfin, il m’a invitée à débarquer sur « sa » plage. Quel ne fut pas mon émerveillement en arrivant au bord : il est venu m’aider à sortir de l’eau, il a saisi comme une plume la planche lestée (oui, oui, avec les bagages dessus) d’un côté et de m’a tendu une main chevaleresque de l’autre!  Grande F. ! 
Puis, il m’a présenté sa jolie femme et son extraordinaire fils. Puis, il a demandé « tu veux quoi? » et comme je n’ai sûrement pas demandé assez, il fit préparer une 1/2 douzaine de sandwiches variés, il ajouta des bananes et des canettes… J’étais comblée, boostée à fond…
Il m’a aussi expliqué qu’il était normal que le bateau de police soit venu me tourner autour « On est en Italie, les ports sont très surveillés »… Je n’ai pas tout compris!  
Et…
Je suis repartie en étant certaine de réussir à poursuivre le jeu lancé le matin même : passer le port de Genova avant la nuit!
 
Je suis incapable de me souvenir de l’endroit où je me suis arrêtée pour me sustenter, c’est dire à quel point mon esprit était accaparé par la participation au challenge que j’avais inventé.  
D’ailleurs, je n’ai pris aucune photo après la rencontre avec Federico, sa femme et leur fils.  

Ce dont je me souviens, c’est qu’en partant de la plage où j’avais rapidement dégusté un des sandwiches offerts, je constatais que le vent était exactement celui que Michel avait indiqué dans le point météo, de vent de travers, il passait vent portant si je tirais au large pour piquer à l’extrémité du port de la ville au loin, très au loin…Genova…

Ni une, ni deux, j’ai visé le large, très au large.

Et quand j’ai senti le vent bien orienté, j’ai visé la terre  
J’ai alors vécu le plus magnifique et le plus formidable parcours au vent portant que je n’avais jamais vécu. Il y avait une belle houle qui me poussait, il y avait un bon vent qui me poussait. C’était juste magique, l’adrénaline dégoulinait, j’étais juste heureuse ; en flashes, je pensais à ce que pouvaient vivre ceux qui se lancent le défi de la M20 qui devait être un endroit dix fois plus infini.   
Impossible de dire combien de kilomètres furent parcourus dans cet état de grâce.

J’ai soudain « trébuché » et je me suis retrouvée projetée vers l’avant, je ne suis pas tombée, j’ai rattrapé mon équilibre d’une main sur le sac accroché devant.
« Toi, ma fille, tu es fatiguée » ai-je pensé… Et j’ai déballé le lait concentré… Et je suis repartie gaillardement.

Pas très loin, bis repetita  

Ce n’était donc ni la fatigue, ni une hypoglycémie.  

 « le ressac de la digue du port (et de l’aéroport) de Gènes se fait parfois sentir à plus d’un mile de la côte » était-il écrit dans le guide de navigation… Arghhhhhh… Je n’avais aucune idée de la distance qui me séparait de cette foutue digue, mais il était évident que le ressac était responsable de ma soudaine « perte » d’équilibre.

A partir de ce moment, ralentie je fus. Et une Joelle qui ne va pas vite en chevauchant sa planche chargée n’avance VRAIMENT pas vite  
Du coup, le vent me poussait vers la digue sans que je n’arrive plus à me diriger vers la sortie du port. Devant autant de « vent contraire », je m’inclinais… A genoux je pagayais  
Plus j’approchais de la digue, plus le ressac devenait spectaculaire.

Je peux affirmer que je me suis fouetté le mental plus d’une fois et avec grande force « ALLEZ cocotte, ALLEZ, ALLEZ, c’est possible, il fait encore jour, tu vas y arriver » etc… etc…  

Je me sentais minuscule et grande en même temps.

Je ne voyais plus du tout le paysage quand j’étais dans le creux de ce gigantesque clapot.
Parfois je voyais une montagne (il en faut peu pour que je vois une montagne  ) arriver d’un côté et la même arriver exactement de l’autre côté  
Parfois à l’instant précis où les deux montagnes se rencontraient, j’étais perchée sur un volcan pointu qui crachait son écume.  

J’essayais de noter mon avancement en prenant des alignements. J’avais parfois l’impression de ne pas avancer du tout et puis soudain, l’apparition d’un bâtiment nouveau me prouvait que j’avais bien changé de place.

J’avais enfin dépassé la digue en béton brute de l’aéroport, sur quelques centaines de mètres, il y avait des enrochements qui amortissaient un peu le ressac… Pfiouuu, presque de quoi souffler : une goulée de lait concentré et hop : béton brut à nouveau. Je restait autant que possible à distance, je ne me suis jamais approchée à plus de 300m du mur.

Et finalement, j’avançai plus facilement.

Comme une délivrance, je voyais enfin la fin du mur.

Soulagée j’étais.
Debout, je reprenais de la hauteur.
Du coup ma pagaie devenait plus forte, mon corps devenait plus tonique et le mental s’emballait et je retrouvais tout mon entrain habituel et j’avançais vraiment à vue d’oeil.
Il faisait encore jour.  

J’ai regardé derrière sans voir le moindre navire.
J’ai regardé devant sans voir le moindre navire.
J’ai regardé DANS l’embouchure du port sans voir le moindre navire.
J’ai traversé.
J’ai visé, en face, les plages.

Le jour faiblissait.
Un voilier se hâtait pour entrer au port, il avait déjà allumé son feu de mât. Ses passagers saluèrent mon passage, amicalement  

20h sonnait aux clochers, je touchais terre. J’avais gagné. Je regardais le ciel.
L’instant était délicieux, infiniment bon, incroyablement fort.
C’est alors seulement que je me retournais pour regarder d’où j’arrivais.

Un bateau de passagers sortait, illuminé, puis un autre, puis un troisième…

Morale du jour : Quand un bateau passe avant toi le matin, des bateaux passent derrière toi le soir venu.

Vendredi 13 septembre 2013 : Genova – Sestri Levante

Après avoir tardé à trouver le sommeil (certainement sous l’effet d’un certain nombre de drogues physiologiquement distillées en très grande quantité la veille ) je me suis hâtée doucement dès le réveil.

D’après les pages du guide, j’étais officiellement entrée dans la « Riviera du Levant » et je n’avais guère plus d’indications touristiques. J’ai découvert à mon retour, en écrivant ce billet, que j’allais entrer sous peu dans le « golfe du Paradis ».
De manière générale, je ne suis pas du genre qui apprend par coeur et à l’avance « les trucs à voir et leur histoire ».
J’aime garder un regard libre, c’est une main tendue pour l’émerveillement, les surprises, les lumineuses découvertes de « petits riens » et de fait j’évite les déceptions.
Dépourvue d’internet et de toute source d’information historique, j’étais donc dans les conditions idéales pour « faire comme d’habitude ».
D’emblée, le paysage était TRES différent de ce qu’il avait pu être avant Gènes. J’avançais tranquillement, je voyais des cartes postales et j’essayais de prendre des photos qui ne leur ressemblent pas, je n’étais pas du tout pressée. Le fait d’avoir dépassé le port qui m’inquiétait avait largement ouvert la porte vers Rome et j’étais certainement encore sous l’effet de drogues euphorisantes auto-produites. Le ciel bleu et le soleil étaient au rendez-vous. La mi-septembre ayant éliminé la masse des estivants, la Riviera n’était que luxe, calme et volupté.

(in « L’invitation au voyage » de Baudelaire
« Là, tout n’est qu’ordre et beauté
Luxe, calme et volupté »)

J’ai fait la pause déjeuner au pied de l’Abbaye de San Frutuoso dans un décor de rêve.

J’ai rempli mon garde-manger dans la belle cité de Chiavari.
J’avais atterri sur la plage sans avoir la moindre idée de l’endroit où j’étais, vous avez sûrement remarqué que jamais aucun panneau n’indique le nom des villes côté mer!  
J’avais visé pile poil au milieu d’une plage privée parce que TOUTES les plages du coin étaient privées et qu’en arrivant au milieu, je tombais inévitablement sur le « sauveteur » de service à qui je pouvais demander l’autorisation de stationner.  
Entendant ma demande le gars me toisa et hésitait quand une dame allongée sur un transat tout proche lui fit signe de la tête qu’elle était d’accord.  
Enhardie, après avoir tout débarqué, j’allais la remercier et je lui expliquais la raison de ma présence incongrue dans ce cadre préservé.
Elle a aussitôt répliqué qu’elle avait bien vu d’emblée que je n’étais pas une de ces va-nu- pieds qui troublent l’ordre… Wahoooooo   
Elle m’indiqua le « mini-market » du coin et sans sandales ni pantalon derechef, j’y allais.
 
Impressionnante cette ville version « luxe, calme et volupté » toutes dimensions… J’ai adoré y passer, comme tombée d’une autre planète, absolument transparente dans le regard des « gens biens »…

De retour sur la plage, la dame qui m’avait accueillie partait, elle me demanda d’aller saluer le tenancier, elle l’avait averti de mon passage et il voulait faire ma connaissance. Le gars aurait certainement souhaité que je m’assoie, que je prenne un café, que je discute, mais mon italien étant ce qu’il est (c’est à dire qu’il n’est pas du tout) et l’heure d’avancer étant pointée dans mon esprit parfois rigide, je me suis excusée et j’ai pris le large.

En vue de la pointe d’après, je n’ai pas eu envie d’aller voir « derrière », il me semblait que cette petite journée touristique était suffisante après l’épopée de la veille et je visais la côte.

Emerveillée, enchantée, je me laissais subjuguer par ce que je voyais : au creux de la baie il y avait un village comme un bijou dans un écrin. La lumière du soir ajoutait sa touche de magie.
Comme j’avançais délicatement, sur la pointe de la pagaie, afin de ne troubler ni le calme, ni la surface de l’eau devenue d’huile, j’ai vu deux filles qui mettaient leur bateau (aviron) à l’eau. C’est vers elles que je me suis dirigée, c’est sur leur plage que j’allais dormir. J’ai été super bien accueillie!  
Après une douche chaude, j’ai organisé mon nid sous les bateaux.

Tous les chemins mènent à Rome (11)

Mardi 24 septembre 2013 : Tarquinia Lido – Marina di San Nicola

5h15 : L’air est immobile, il fait nuit. Je n’arrive plus du tout à dormir et je suis tout à fait reposée. L’idée de partir avant l’aube pour traverser le port de Civitavecchia avant que la brise ne se lève se fait de plus en plus forte. Je valide et je plie

J’ai adoré ce départ dans la pénombre, puis le lever du soleil pas à pas, coup de pagaie après coup de pagaie!

Je visais la grande cheminée de la centrale électrique (once more), le port est juste à côté.

Passer « à travers » ces grands ports aura toujours été à la fois stressant et réjouissant. La mer était d’huile à cette heure et je n’avais donc aucun soucis de « manoeuvre », je pouvais tranquillement guetter les mouvements des bateaux et adapter ma trajectoire. A l’instant où j’arrivais le long de la digue, donc à l’instant où j’étais sortie de la zone de passage, j’ai senti un « truc » dans mon dos.
Un paquebot !

C’était drôle de voir tous ces gens sur le pont, ils arrivaient « à Rome », dans quelques instants ils allaient débarquer, monter dans des bus et déambuler dans les rues.
J’allais à Rome, moi aussi.  

En longeant la digue, je ne perdais pas des yeux l’exposition de résidences flottantes et la vue d’un grand toboggan suspendu entre mer et ciel m’amusa.

Et voilà, ce fut, j’avais passé le port.  

Peu après, je découvrais une zone de riches villas, visiblement des résidences secondaires.
Décidément « ça » sentait la ville.  
A mes pieds, l’eau était absolument limpide, contrastant avec l’eau sale de la traversée du port et j’ai pris le temps d’étirer le temps pour profiter à fond de ce passage.

D’étranges alignements mettaient de la couleur paisible le long de la route grise d’où s’envolait une impression de forte circulation.
La direction de la brise, puis du vent était parfaite 3/4 arrière et j’attendais que le 3 bft passe au 4 annoncé, c’était juste délicieux d’avancer aussi facilement. Cependant je m’inquiétais de savoir où viser exactement, c’était tellement agréable que je n’avais pas envie d’en finir mais pas envie non plus de me laisser porter vers un cap qui me forcerait à ramer contre le vent.

C’est alors que j’ai vu un yacht à l’ancre un peu plus au large. Ni une, ni deux, je me dirigeai vers lui bien décidée à vérifier mon chemin. C’était un petit yacht certes, mais déjà un très beau bateau. Deux hommes m’accueillirent et m’indiquèrent approximativement le cap à suivre, dans l’axe du vent. Mais avant que je reparte, ils interrogèrent : « Vous venez d’où comme ça? » Je leur expliquais en deux mots et alors, ils se firent curieux : « Voulez vous prendre un café? »  
Comment refuser?
Quelques secondes plus tard, je tendais mon bout d’amarrage, je montais sur « la terrasse » en teck, puis un peu plus haut j’accédais au salon de plein air aux belles et profondes banquettes blanches.
Incroyable!
Comment aurais-je pu rêver ou même simplement imaginer qu’il était possible de boire un café dans un yacht au beau milieu d’une trajectoire au vent portant!
C’était juste magique.  
Pendant ce temps le vent s’affirmait à 4bft et c’était juste génial . Il était temps de repartir!

En fin de matinée, j’avais besoin de me restaurer et je me suis arrêtée sur une plage au hasard. Je n’ai pas trouvé de boulangerie, les passants ne pouvaient rien m’indiquer d’autre que la grande surface la plus proche, à 5mn en voiture!  Je me suis contenté du café de la plage et des pains pré-emballés que la gentille dame m’a soldé à deux pour le prix d’un : « c’est parce que la saison est fini, on ferme demain » Ouf, Il était temps!

C’est à ce moment que j’ai décidé de simplement laisser glisser, prendre encore plus de plaisir. Il était inutile de viser directement Fregene.
Arriver le soir et bivouaquer là-bas en attendant le matin n’avait aucun sens.
De vent 3/4 arrière, je suis passée à vent arrière
Et j’ai atterri sur une plage de la Marina San Nicola!
Il était encore tôt.
Comme d’habitude, dès ma « descente de planche », j’ai cherché à qui demander l’autorisation de « rester pour la nuit », sans imaginer un seul instant l’accueil qui allait m’être réservé.

Les gars étaient tout simplement extraordinaires, hyper chaleureux et aux petits soins. Après le pot d’accueil, j’ai vu arriver une assiette de fruits (juste le truc dont je rêvais) avec ces mots d’excuse « C’est tout ce qui nous reste, nous sommes en train de fermer le club »… Mais c’était ce dont j’avais besoin, rien de plus… Nous avons parlé, refait le monde, pris des photos souvenir.
La nuit tombait.
Je commençais à préparer mon emplacement de bivouac quand l’un des gars vint me chercher « Vient par là »… Il me fit entrer dans le bar du club, les autres étaient là… Il me tendirent une flûte de boisson gazeuse et nous avons trinqué!
Champagne!
Ca c’était fait, avec le coeur, chaleureusement, sincèrement, je n’aurais jamais pu rêver plus simple et plus grand à la fois.  
Je touchais le but.
Le lendemain ne serait que « formalités » et retour aux contraintes et soumission à la « météo des gens ».
Je le savais.
Je savourais infiniment cette soirée là.

A propos des vacances 2014

C’est le 18 août 2014 que j’ouvrais une nouvelle page d’aventure à l’attention de ceux qui avaient pris l’habitude de me suivre les deux années précédentes.

Comme les deux autres fois, il ne s’agissait ni d’un défi, ni d’un record à établir, il s’agissait une fois encore simplement de « vacances », juste comme je les aime.
J’avais hésité entre plusieurs projets, et finalement je m’étais décidée pour celui qui avait le plus de sens, une fois examiné dans tous les sens.

C’était à nouveau en mer, en solitaire, sans bateau suiveur, sans assistance programmée à terre.
A la différence des autres années, j’avais décidé d’emporter une petite balise car je doutais de la possibilité de pouvoir à tout instant utiliser mon téléphone portable (particulièrement en cas d’urgence) et j’avais ouvert une page facebook spécifique (page aujourd’hui supprimée)

Néanmoins, le principal restait le principal : quelques rares nouvelles relayées par Michel sur les réseaux sociaux, une pagaie, une planche, une bonne femme et quelques bagages.

Alors ???

Et bien, après avoir parcouru debout le grand fleuve sauvage, après avoir longé les côtes du berceau de notre civilisation, j’allais tenter de faire le tour d’un archipel qui fut peut-être cité dans les contes de la mythologie grecque soit sous la forme de « Champs Elyséens », soit sous la forme d’un jardin des « Hespérides ».

Les avis divergent au sujet des « îles fortunées » ou « îles des bienheureux » mais tout le monde semble d’accord pour affirmer qu’elles ont longtemps constitué le « bout du monde occidental » sur les cartes des « terres connues » dans l’antiquité et le moyen-âge.
Les plus proches du continent, donc les premières explorées furent celles qui s’appellent aujourd’hui Fuerteventura et Lanzarote. Los Lobos et La Graciosa allaient aussi faire partie de l’aventure : quatre îles, c’est déjà un archipel !

Le périple n’était pas aussi long que les deux premiers. Cependant, plus que jamais, j’allais devoir me soumettre aux vents et aux vagues. Comme les autres années, je disposais d’un petit mois pour partir et revenir à mon point de départ.

Outre les conditions météorologiques, le principal souci à envisager était celui de l’approvisionnement en vivres et en eau douce.

Je m’apprêtais à réaliser un véritable rêve : allier mon goût pour l’océan avec mon goût pour le désert !

Ce fut fait.

Il est inutile d’en relater les étapes, le risque serait de lasser en racontant toujours la même chose : le bonheur d’être soi au milieu de nulle part!

Passionnément la vie

Comprendre signifie « prendre avec soi ».
Impossible de prendre avec soi ce qui nous échappe.
Il est pourtant possible de se laisser toucher.

Patience, passion, pathos ces trois fleurs ont une racine commune dans le grand livre de l’étymologie : dans notre monde contemporain, elles ont des parfums si différents qu’il est facile de l’oublier.

Ces dernières semaines j’étais prête pour faire un peu de rangement.
Ranger, c’est trier et classer et inévitablement jeter ce qui doit l’être.

Cinquante ans en arrière, quand j’affirmais vivre comme si je devais mourir le lendemain, c’était pour chanter que j’étais favorablement disposée en vue de goûter à toutes les gourmandises offertes par la vie. Je n’avais à l’époque qu’un maigre bagage, une minuscule boite à trésors et tant à expérimenter, à apprendre, à vivre passionnément.
J’ai gardé ce cap.
La vie est un risque qui m’est tombé dessus le jour de ma naissance, et dont j’explore encore chaque saveur … à ma manière, sans la moindre bataille, toujours émerveillée et consciente de la multiplicité fascinante de ses formes autant que de l’imprévisible qui rôde.

Mais avec le temps mon bagage s’est enrichi et alourdi aussi.
Les passages de vie se sont succédé, les uns par dessus les autres, se complétant parfois sans jamais s’annuler l’un l’autre.
Je me suis trouvée encombrée par mille questions, par des centaines d’obligations qui semblent incontournables et des dizaines de résolutions qui sont autant de « points fixes » dont je ne souhaite pas me débarrasser.

Aujourd’hui, quand j’affirme vivre comme si je devais mourir demain, c’est plus que jamais croquer dans la vie mais c’est aussi ranger, trier, jeter, c’est agrandir mon espace afin que je puisse y trouver la multitudes des possibles encore à ma portée. C’est aussi penser à l’empreinte qu’inexorablement ma disparition laissera.
Ce faisant, emportant sans le moindre regret mon passé dans les décharges sélectionnées pour leur capacité de tri anonyme, je pense à ce monde qui nous englue dans son confort, dans sa pseudo sécurité et nous pousse à plonger dans les grandes vagues d’émotions concoctées par les médias afin que nous nous sentions « humains » par écran interposé, tellement virtuellement, en fait!
Ce monde qui nous encombre avec ses accumulations insensées nées sur le vide abyssal de nos oublis et non-espérances assemblées.

J’ai gardé quelques objets comme autant de métaphores dont j’ai encore besoin :
Un sac vide que je m’étais offert comme d’autres s’offrent une plaque dorée.
Une boite à outils du passé, infiniment utilisable, tellement différente du « consommable » actuel, ces « trucs jetables » que nul écologiste ne remet encore en question.
Les outils sont le prolongement de la réflexion et donc le prolongement des mains qui se mettent au service de la réflexion. Merleau Ponti disait « toucher, c’est se toucher » : j’en suis persuadée, quelles que soient les circonstances, l’environnement et les faits.

J’ai jeté des quantités de papier et autant d’images.

J’ai gardé les étoiles, elles sont des parts de mon âme, inséparables de mon être, légères, impalpables, non consumables.


Le temps des cerises

Ces cerises là sont les premières de toute la région.
La manne est en libre service pour les oiseaux.

Impatients de se gaver, ils occupent l’arbre, picorent, cueillent et emportent même jusque par dessus les terrains voisins.
C’est que rien ne vaut les cerises fraîches.

Alors, remplir un panier relève de l’exploit pour un simple humain incapable d’atteindre les sommets.

J’ai toujours connu la saveur des cerises fraiches : mon grand père jardinier avait célébré ma naissance en plantant un cerisier au beau milieu du jardin encore vierge de mes parents. Autant dire que les cerises font partie de mon histoire.

La semaine dernière, en compétition avec un nuage de merles gourmands, j’étais un brin nostalgique et en attrapant un par un ces précieux fruits je ne boudais pas mon plaisir.
Je pense que c’est la première fois que je prends autant de plaisir à la cueillette.
Sans doute était-ce parce que c’est la dernière fois.

Avec la vente de la maison d’un côté, avec la construction d’une maison neuve de l’autre côté, je perds toute chance d’avoir à nouveau des cerises fraiches à profusion.

Et c’est ce qui est amusant car qui possède un cerisier sait à quel point il est « peu cueilli », sait à quel point les cerises « se perdent » et à quel point il est facile de rouspéter lorsqu’elles finissent par joncher le sol en laissant évaporer une odeur caractéristique de « kirsch ».

Je me souviens précisément des injonctions maternelles : « Voilà un panier, va cueillir des cerises, attention, je veux les cerises avec leur queue! » . Et, je prenais le panier en soupirant, en levant les yeux au ciel, puis, je l’accrochais à une branche avant de grimper dans l’arbre et de manger plein de cerises arrachées de leur pédoncule.
Pour avoir bonne conscience j’en mettais quelques unes dans le panier mais si peu.
J’étais plus efficace quand il était question de préparer un clafoutis, car alors l’équeutage était indispensable et il suffisait de deux minutes pour arracher quelques poignées.

Et oui… Cueillir des cerises pour les offrir, cueillir des cerises pour les conserver ne serait-ce que quelques heures nécessite de les « cueillir avec la queue » et là, c’est la galère!
Une galère que les heureux détenteurs d’un cerisier at home n’ont absolument pas besoin de se farcir pour jouir de la saveur à nulle autre pareille de la cerise fraichement cueillie.

J’ai soigneusement coupé la moitié du précieux prolongement de celles que j’ai courageusement sauvées l’autre jour. Puis, je les ai tendrement serrées les unes contre les autres dans un bocal, autour d’une belle gousse de vanille fendue. J’ai ensuite regardé le sucre les recouvrir de reflets mordorés et s’immiscer dans le moindre interstice puis j’ai versé une bonne eau de vie par dessus le tout avant de bien fermer le couvercle.

Lors des fêtes de fin d’année nous partagerons en famille le goût désuet d’une gourmandise que seul le temps passé additionné du temps qui passe peut entièrement révéler.



Etiquettes


Hier, tandis que je pliais les vêtements de ma petite fille (5 ans) après qu’elle se soit changée pour le cours de danse, j’ai constaté que sa jupe portait encore l’étiquette du magasin.
J’imaginais A. au petit matin, fouillant dans son tiroir, choisissant la jupe qui lui plaisait et l’enfilant prestement sans rien demander. Depuis, elle se promenait, sans le moindre soucis et sans que personne ne le sache, avec une étiquette cartonnée battant sa petite croupe.
Si sa maman est accro aux belles étiquettes de « bonne » marque des rues chics, la fillette n’en a que faire, ce qui lui importe c’est la couleur, les froufrous et aussi l’harmonie : j’ai été admirative en la voyant enfiler « pour sortir » le cardigan jaune citron qui trainait dans l’entrée, il était tout a fait assorti aux couleurs acidulées et printanières de la jupe qu’elle avait choisi pour accompagner sa journée et ses maintes acrobaties en skate, vélo ou escalade dans les arbres… sans la moindre anicroche, il faut le souligner.

Ce matin, j’ai envoyé à un ami artiste le texte qu’il m’avait demandé.
Soucieux du copyright comme pour lui-même, il m’informa en retour du nom qu’il allait mettre en signature et me questionna avec cette phrase : « Souhaites-tu que je rajoute un de tes titres honorifiques? »
A quoi je répondis illico presto : « Tu sais que je ne suis rien sinon « joelle avec deux ailes »… En fait je ne sais pas vraiment qui je suis et l’étiquette qui s’affiche est en générale celle qu’on me colle. Tu fais ce qui te chante, l’important n’est-il pas ce qui fait sens pour toi ? »

Et l’ami artiste étant un véritable ami, il accrocha délicatement une merveilleuse étiquette à la signature bien carrée, une étiquette à deux titres, voletant librement dans la brise au bout d’un cordonnet que lui seul était capable d’inventer, comme un lien subtil qui nous attache sans nous entraver.

Je vais la laisser en place.
Ni pour la marque, ni pour rien,
Juste parce que toutes les acrobaties restent permises
Même avec cette étiquette!


Tout pareil

Par les temps qui courent, tout concourt à nous faire perdre notre latin en comparant des choses et des faits qui ne se mélangeaient pas, autrefois, dans mes leçons de calcul.

Je me souviens qu’il fallait additionner les choses qui allaient ensemble, que les fleurs allaient avec les fleurs et les poissons avec les poissons, que la sommes des unes pouvait égaler la sommes des uns sans que les deux sommes ne soient équivalentes puisque dans un cas il y avait des fleurs et dans l’autre il y avait des poissons.
A l’époque, ces « leçons » tombaient dès l’âge où succombaient les premières dents de lait, bien avant « l’âge de raison » qui était fermement établi à sept ans, allez savoir pourquoi !

J’observe les enfants avec fascination.
Les adultes ne sont-ils pas tous d’anciens enfants ?

Et sans la moindre interprétation,
Je note leur goût intense pour « faire tout pareil ».

Faire « tout pareil » ?
C’est à dire?

Un jour, il y a six ou huit mois, j’ai retenu mon rire en voyant un petit garçon essayer de s’asseoir sur une chaise playmobil.
C’était bien une chaise et une chaise est, en effet, prévue pour s’asseoir.

Pas plus tard qu’avant hier, une petite fille du même âge que le petit garçon en question, provoqua elle aussi mon hilarité intérieure.

Elle commence à savoir sauter et aime entrainer cette nouvelle facilité.
Cherchant un nouveau jeu à lui proposer, j’ai placé sur le sable un joli bloc de basalte bien carré d’environ vingt centimètres de haut, et joignant l’exemple à la parole, je lui ai montré qu’il était possible de monter dessus et de sauter.
Conséquemment, elle a choisi une joli petit galet noir, l’a placé à côté du bloc, a posé ses deux pieds « dessus » ( c’est à dire que le galet a disparu en enfonçant dans le sable) et a effectué un très gracieux saut à pieds joints.
J’ai applaudi à son exploit, elle avait sauté!
Nous avons ri, ensemble.
Et comme le jeu lui plaisait,
Elle a cherché un autre galet en me précisant bien qu’il était « enoooooorme » (lire en español pour le plaisir de la musique)
Puis, elle a posé autant que possible ses pieds dessus m’intimant l’ordre de faire la même action sur le bloc que j’avais moi-même posé sur le sable.
Et à « 3 » nous avons sauté ensemble!

Faire « tout pareil » ?
Vouloir « tout pareil » ?
Exiger tout, pareil…
C’est à dire ?

Et l’âge de « raison »… C’est quand ?

Au bout de la pensée

Plus que quelque jours sur l’île car tout passe et tout lasse. Un autre vie m’attend au loin et d’autres encore et aucun paradis ne parait plus beau que la vraie vie, ses haut et ses bas, ses horreurs et ses beautés, ses joies et ses tristesses.

Hier matin, levée à l’aube comme d’habitude je n’avais pas grand chose à écrire, je suis partie tôt réveiller ma pirogue.

Les bistrots de la plage étaient aux mains de ceux qui nettoient et rangent, les touristes dormaient encore.

Dans le sous-sol d’hôtel où reposent planches et pirogues, le ballet des femmes de ménage s’intensifiaient. Tandis que je chargeais mon « outil de loisir » sur son chariot, elles vérifiaient la charge de leur « outil de travail » et passaient devant moi en poussant leur caddie rempli de draps blancs. Je les saluais aimablement et elles me répondaient en souriant mais nous faisions, à ce moment précis, partie de deux mondes parallèles, la communication était impossible.

Plongée dans le développement de l’hypothèse qui avait émergé à cette croisée des chemins, j’arrivais sur la plage , m’agaçant de voir des pailles trainer sur la descente, je posais une nouvelle hypothèse et quelques instants plus tard, je ramais en rangeant une liste des arguments.

Les nuages se dissipaient dans le ciel.
Pas un souffle de vent ne ridait la baie.
Je tirais bien droit et seul le bruit du flotteur déplaçant l’eau chantait à mes oreilles au rythme des coups de pagaie.
Je mettais le cap vers le Puertito, à l’extrémité de l’ile d’en face.

Comment ma mère s’invita t-elle dans mes pensées?
je ne sais pas.
La paix envahissante certainement.
Je voyais s’éteindre la braise, seule, sans bruit, simplement.
Loin de toute pollution, du plastique des perfusions, des drogues et des usines à mourir.
Elle est partie comme elle a vécu, sans « déranger personne ».
Je l’imaginais alors dans son cercueil en sapin, le moins cher, à son image.
Ce « prêt à emballer » où les dentelles sont chinoises et le vernis pas vraiment bio, elle qui n’aimait ni le « synthétique qui gratte » ni les « odeurs de chimie ».
Je l’imaginais dans son cercueil avec sa couche plastique et je me disais que les morts polluent aussi de nos jours.
Et je revoyais ma mère dans sa dernière ligne droite : lorsque nous lui disions en partant : « reste assise, tout va bien, à bientôt » elle répondait le seul truc sensé qui lui restait : « De toute manière, est-ce que j’ai le choix? »
Elle n’a jamais eu le choix, elle n’a jamais, jamais osé faire un choix sinon celui de suivre.

Et la vie entra en grand tralala dans mes pensées tandis que j’approchais déjà des vagues énormes qui s’abattaient sur le rivage, encore vierges de surfeurs à cette heure matinale.

Un nouveau flot de pensées arrivait, bien rangé, sur tapis rouge comme à l’entrée d’un grand théâtre, bien habillé, prêt à briller à passer en premier à s’occuper du « qu’en dira-t-on » et à se selfifier parce qu’il faut en bien en parler sur les réseaux sociaux…

J’ai pris large pour éviter le déferlement des vagues.
Le Puertito dormait encore.
Le vent aussi.
Seule la grosse houle ronde passait à grande vitesse.
Une irrésistible envie de voir l’autre côté de l’île me prit.
J’étais en maillot de bain, sans le « matériel de sécurité » bien français mais en toute possession de toute ma tête.
La folie est le piment de la vie.

La folie, et plus loin la folle sagesse sont si différentes de l’inconscience!

J’entrais sur la façade tournée vers le large.
Ici il ne reste que la solitude.
Mes pensées m’abandonnèrent.
Je scrutais le plan d’eau, les oiseaux, l’écume au loin.
J’étais prête à faire demi-tour, à rentrer bien sagement par le chemin sage
En cas de nécessité.

Le vent restait muet.
Déjà la pointe envoyait ses ondes en vrac, transformant la flatitude en matelas mouvant de manière désordonnée.
En tirant large, je pouvais passer, j’en étais certaine.
Je sentais l’adrénaline monter et la dégoulinade simultanée d’hormones excitantes circuler le long de mon dos.
J’avançais plus loin.
Loin des déferlantes assourdissantes
Proche des déferlantes magnifiques,
J’entrais sur le flot bruissant comme un torrent de montagne,
Cet effet particulier généré par l’effet de pointe.
A cet instant précis mes copains de pirogues traversèrent mes pensées,
Eux qui parfois avouaient serrer les fesse au passage de la pointe de chez nous.

Je redoublais d’énergie pour avancer contre le courant.
Au loin j’aperçus le cata des touristes.
Il était très au large.
Connaissant l’obligation que se fait le capitaine de frôler l’île au plus près pour le bonheur des passagers, je redoublais de prudence.
La grande houle ronde atlantique envoie de manière sporadique des séries plus énormes que les autres et il faut s’en préserver : tirer au large au juste milieu.

Le bonheur de ces instants là est indescriptible.
C’est comme croquer dans une pièce en chocolat doré,
Déguster pile et face dans le même instant
Le doute et la confiance rassemblés
Sans concurrence, sans bataille

Juste là.

Au bout de toutes les pensées.
Au moment précis ou tombent les pensées
Au moment formidable où la vie enfin se vit
Sans fards.