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Danser sur le fil


Nous sommes à ce jour plus de sept milliards de terriens (population mondiale)

Ce genre de billet mijote depuis des jours et des jours.
Comment essayer d’en partager le fumet quand le nombre d’ingrédients mis dans le bouillon dépasse l’entendement?
Suivant l’air du temps, penchée sur la casserole, je capte une exhalaison plus qu’une autre et tenter d’en décrire les subtilités reviendrait à fausser ce dont j’ai envie de débattre.
Suivant la lumière passante, penchée sur la casserole, je capte certains borborygmes plus que d’autres et décrire ceux qui m’éclatent à la figure reviendrait à fausser la saveur de ce que je ressens.
Que je me penche sur la casserole les pieds sur terre ou la tête dans les étoiles, et mon point de vue se trouve complètement tourneboulé, comment alors poser l’impression de mon vertige sans que le trouble précipitant n’opacifie le propos ?

Car, il est un fait certain : je suis bien debout sur mon fil, debout sur ce fil tendu entre mes paradoxes. Le fil est parfois tendu à la limite de la rupture et il tient cependant et je danse avec joie. D’autre fois, il est d’une souplesse déconcertante, a tel point qu’il est difficile d’y marcher sans risquer un faux pas et cependant je marche.

Vers plus loin…

Nous sommes plus de sept milliards de terriens.

Ce matin, en ouvrant ma fenêtre sur le monde, mon fil est entré en vibration mais je n’ai pas renversé mon café, j’ai tellement l’habitude de gérer l’équilibre malgré les vibrations…

C’est que ce matin, en cliquant sur le programme de « Nature Nomade, le festival Nantais des grands voyageurs » (Je me permets de ré-écrire à ma sauce le titre médiatique  « le festival des grands voyageurs nantais » car il y a surtout des « pas nantais » parmi les invités et je considère que si le festival est bel et bien nantais, les « grands voyageurs » invités ne le sont pas… Pfffff, je me fatigue souvent moi-maime… bref) donc, en ouvrant le programme proposé par un super pote, je suis tombée directement sur Thoreau!
Et alors!
C’est que ce gars là est devenu très à la mode. Je l’ai déjà cité ici même.
Et remarquablement quelque temps après l’avoir cité, j’avais surpris le dernier de mes fils en train d’arpenter la lecture de… Walden!
Alors quoi?

Et bien c’est que nous sommes aujourd’hui plus de sept milliards de terriens!
Et c’est qu’à la mort de Thoreau en 1862, il y avait tout juste un milliard et demi de terriens.
Et je ne parle même pas de la « mise à la mode » de propos prêtés à des « philosophes antiques »  n’ayant laissé de traces que dans la prose de leurs « élèves », lesquels vécurent à une époque lointaine où la population mondiale n’excédait pas quelque centaines de millions de terriens!

Je sais pas ce que « les autres » vivent dans leur for intérieur, qu’il soit plutôt fort ou plutôt faible, mais des trucs tout bêtes « comme ça » me mettent en transe!
Cet acharnement à disséquer ce qui n’existe plus pour tirer des plans sur une comète qu’on ne voit pas me hérisse.
Et tous ces actes tellement « merveilleux » qui consistent à parler de « sauvetage » d’une planète qui ne nous appartient pas à travers les actes bienveillants de personnes qui sautent d’un avion à l’autre (même si parfois ils font du vélo en famille) me troublent comme est flouté l’air agité par la mise en marche des réacteurs des gros porteurs sur les « tarmac » embouteillés des grands aéroports.
Je ne sais pas, mais je sais que pour moi, ce sont des moments où je ne réussis plus à déterminer si j’ai les pieds sur terre ou si j’ai la tête dans les étoiles.

C’est simplement très inconfortable.

L’autre jour, en balade, au coeur de la nature nous parlions de cet inconfort et de la névrose ambiante. Nous en parlions tout en dansant sur nos fils respectifs, l’ami et moi. Et alors que j’avais emporté un sac pour ramasser des champignons, nous ne nous sommes  pas une seule fois baissés pour prélever les détritus qui parsèment la nature. Pire, nous avons plaisanté en notant ostensiblement ce que nous ne faisions pas, en relevant que ni pires ni meilleurs nous étions des humains d’aujourd’hui, simplement humains.
C’est que nous étions en balade poétisante et pas en expédition « nettoyage-commando-pour- sauver-la-planète-sur-facebook ».

Et vous savez quoi ?

Nous étions d’accord sur un fait : c’est parce que nous sommes vraiment conscients de l’abîme qui sépare nos paradoxes que nous sommes  en équilibre variable mais stable.

Ensemble

Ensemble

Ensemble, chacun pour soi
Ensemble contre les autres
Ensemble vers ce qui me chante

Ensemble?
Sur quelle échelle?

Il y a dans moi un truc fort et difficile à saisir, un truc qui me rend infiniment triste parfois,
Parfois lorsque je croise, je vois, je lis ces affirmations affirmant que l’autre est « mauvais » ou que l’autre est « bon », que cette personne porte mes valeurs et cette personne ne les porte pas, que « je suis pour ceci et contre cela » et que néanmoins « ensemble » est un mot merveilleux.
Triste?
Est-ce le mot juste?
Oui, définitivement.
Car je suis dans l’incapacité de comprendre.
Dans l’incapacité de comprendre comment il est possible de lier une bienveillance affichée, un goût exprimé pour la paix, de les lier avec l’expression du mépris voire de la détestation envers certains « autres ».
Donc, un malaise m’oppresse
Lorsque s’accumulent ces croisements, ces images, ces lectures.

Je sais, en temps que jardinière, que c’est l’ensemble des pétales qui dessinent la fleur,
Je sais que c’est l’ensemble des fleurs qui forme un massif
Je sais que c’est l’ensemble des habitants qui forme le jardin

Et je sais qu’il y a des indésirables que je chasse,
Et je sais que le dahlia n’a rien de commun avec l’hortensia que l’un ne pousse pas à l’ombre de l’autre,
Et je sais que je règne en tyran sur mon jardin, décidant de ce que je laisse croitre et ce que j’extermine.

Et pourtant, qu’il est doux d’être ensemble
En temps qu’humains vivants sous le même ciel,
Qu’il est doux d’expérimenter ces moments suspendus
Où les différences sont autant de richesses
Dépourvues de jugements.

Et qu’il est douloureux de constater que l’instant file
Et qu’ensemble n’existe pas
Ne survit pas
Plus longtemps que le temps d’une sensation.

Bien sur, il y a les images, les vidéos, les films et les poèmes.

Si loin de la vraie vie
Qui bouge et qui change.

Violence


Nul doute que ce mot résonne aux oreilles de chacun.
Violence.
Du latin violentus.
Et instantanément, chacun sens monter une émotion forte en écho d’un ou plusieurs souvenirs, d’une ou plusieurs visions, d’une ou plusieurs lectures, d’une ou plusieurs oeuvres d’art.

Je suis encore incapable de déterminer précisément dans quel ouvrage je me suis lancée.
Je sais que pendant quelques semaines ou quelques mois, chaque nouvelle journée qui s’affichera sur la calendrier m’offrira un moment où il faudra que je me fasse une douce violence pour avancer plus loin sur le projet.

C’est qu’il y a pas moins de 25 chapitres, suivant l’ordre de l’alphabet, de A comme Averti à Z comme Zeste en passant par E comme Empreinte, I comme Idéal et V comme… Violence.

Il y aura peut-être ici quelques éclaboussures ?
Peut-être pas.

Aujourd’hui, j’ai ouvert le chapitre 22 qui commence par V.
V comme Violence.
Oui, je fais ce que je veux, dans l’ordre qui m’inspire, en fonction de ce que je lis, de ce que j’entends, de ce que je ressens.
Il n’y a qu’une limite que je m’impose : faire rentrer chaque chapitre dans un chapitre et éviter d’en faire un livre entier!
Et pour « ça » il faut que j’use de la force et que je me fasse violence!

Le jardin et la politique


Et hop, dès ces quatre mots posés en guise de titre, mes réflexions s’envolent dans tous les sens alors même que j’imaginais pouvoir ainsi les contenir sous un seul angle.
Car qu’est que le jardin?
Est-il préférable d’utiliser l’article « le » ou l’article « un », et pourquoi pas « les » ou « des »?
Car que signifie le mot politique et d’où vient-il?
Est-il préférable d’y adjoindre un article? Défini ou indéfini?
Car pourquoi utiliser une conjonction de coordination?
Laquelle?
Est-il préférable d’utiliser un signe de ponctuation?
Lequel?

Quatre mots et tant de possibles, tant de visions, cent différences, autant de semblances,
Aucune certitude.

Pourtant je répète que le jardin est un livre ouvert.
Mon livre préféré.
Avec celui de l’océan
Et celui du vent et du ciel
Et tous ces livres où l’ombre et la lumière interdisent
Une lecture en noir sur blanc.

J’imaginais être en mesure d’aborder « le jardin et la politique » comme j’aborde une plage, simplement en pointant l’étrave de ma pirogue dans la « bonne direction », puis en ramant avec détermination.
Las.

Pourtant, ce matin, me sentant despote en pleine possession de mon règne sur le jardin, j’étais au coeur du chapitre politique du ce grand livre.
Sans cesse,  je déplace des populations, j’en détruis certaines, j’en contiens d’autres dans de jolis pots brillants, je rase, je dédaigne, je non-respecte, je protège, je valorise, je porte aux nues je voue aux gémonies, etc.
En deux mots : je règne.

Et si je règne… C’est évidemment pour « le bien » de cette communauté végétale…
Enfin, c’est pour leur bien, parce que leur bien est mon désir, mon plaisir, mon besoin.
Pfff, encore des mots à définir, à préciser, des mots que je joue à pile ou face sans savoir d’avance sur quelle face chacun les verra tomber.

Quelle aventure.
Et, Ô combien j’admire parfois les personnes qui n’ont que noir et blanc dans leur vocabulaire.
Noir et blanc, bien et mal, oui et non.
Et, Ô combien dans le même instant, je suis en joie de n’avoir pas d’autre choix que de ramer sans cesse.
Ramer vers plus loin, vers l’inconnu,
Poussée vers d’inabordable rivages,
Aventurière de cap en cap,
Me délectant de baies accueillantes et de courants contraires, d’eau limpides et de vagues déferlantes,
Inexorablement en mouvement,
Je reste vivante.

Alternances


L
e spectacle des iris qui s’épanouissent me ravit.
Il y a d’abord les feuilles, simples, élancées, volontiers diaphanes dans le soleil rasant.
Il y a ensuite le bouton, élancé, simple, épuré.
La fleur s’ouvre d’un coup et il est absolument impossible d’en saisir l’ensemble.
Sa grandeur oblige
Sa symétrie est relative, trois est un chiffre non-pair
Son parfum est subtil, à nul autre pareil.
Puis, la fleur passe, elle se ferme, se recroqueville, sèche et tombe.
Il reste une tige, élancée, simple laissant chanter dans la brise un calice marcescent élégamment froissé.
Vient la fin de saison et l’absence.
De longs mois plus tard
Pointent les nouvelles feuilles
Et l’espoir.

Amoureuse des mots
Je les redoute.
( Redouter, vient de l’ancien français douter, c’est à dire craindre… De quoi élargir la dissertation au sujet du … doute)
Je les crains car je connais leur versatilité,
Je sais leur envol lorsque je les abandonne
Et j’ignore tout du sens
Qui leur sera donné
A l’endroit où ils atterrissent parfois.

Amoureuse des mots
Des fleurs
Du mouvement
De la Vie

Il s’en fallut de peu pour que je laisse aujourd’hui
Seulement une image
En reflet, au sujet de l’alternance
De tout, de chaque vivance et de chaque instant
De cette alternance
Qui fait mon bonheur
Intense.

A comme Absolu


Décidément la vie est captivante.

J’aime ses clins d’oeil, les reflets en ricochet, les échos qui rebondissent et l’imprévisible tellement bien organisé.

Hier soir, en compagnie d’un très érudit compagnon, je découvrais le vent mis en scène, le vent testé, mesuré, appliqué, numérisé, le vent « visibilisé »!

« Comment la poussière pourrait-elle s’élever d’elle-même?
…Tu vois pourtant la poussière et pas le vent »

Visiteuse VIP, j’apprenais avec avidité, comme il est si facile d’apprendre dans les yeux des autres, à travers la parole vivante et multidimensionnelle de ceux qui savent.
Apprendre toujours plus et plus loin est une quête, une quête que je ne peux concevoir sans la présence présente des autres.
Alors, après m’être abreuvée directement à leur source, la curiosité peut m’entrainer dans les entrailles de la toile, au milieu des pages des livres spécialisés. J’ai besoin de douter pour préciser, pour avancer, pour enregistrer.
Une question entraine cent questions et c’est avec ravissement que je me laisse emporter dans ces explorations où le temps n’existe plus, car entre l’infiniment petit et l’infiniment grand il est soluble dans sa propre relativité.

Dans le « nuage de tags » visible à côté des billets ici abandonnés, le mot « absolu » arrive en tête non seulement grâce à son « A » mais surtout parce que de nombreux billets sont ainsi « tagués ».
La quête de l’absolu m’habite joyeusement.
Que dis-je?
Elle dirige mes pas, mes recherches, mes actions.
Elle les dirige parce que « c’est comme ça » pour moi.
Et c’est une direction amicale, douce, joyeuse, plaisante à laquelle je me soumets de bonne grâce.

Pourtant, parce que le temps tellement relatif est si drastiquement affiché sur nos montres, il est un fait que des choix s’imposent quand les journées ne font que 24h.

Alors, quand ce matin, une chère amie pose la question « Lit-on toujours pour apprendre? » je me la pose franchement entre quatre yeux.
Et d’autres questions surgissent en réponse.
Des questions au sujet du plaisir, au sujet de mes exigences, au sujet de mes quêtes et de ce qui m’attire inexorablement vers la source, puis la source de la source et encore plus loin, dans tous les sens.
Et je regarde la pile de bouquins sur mon bureau et l’absence remarquable de « romans ».

Les romans, les dessins animés, les films fleurissent spontanément sans que je les convoque. Ils apparaissent, impalpables,  principalement lorsque je marche, lorsque je rame, lorsque mes mains sont occupées à sculpter, à attendre, à bricoler, à jardiner.
Ils sont toujours d’un richesse incroyable, ciselés dans le moindre détail, turbulents, imprévisibles. Je les vis dans une multitude de dimensions qui dépasse largement et celles du papier parfois si parfaitement glacé et celles des images si magnifiquement léchées.

Bien entendu, je lis avec grande bienveillance les ouvrages de littérature, les romans qui me sont offerts ou ceux qui me sautent dans la main de gares en aéroports.
Bien entendu, je vais au cinéma parfois, rendant hommage à quelques réalisateurs de talent qui savent me faire flotter bien au delà de la salle noire.
Mais ce sont autant d’escapades ravissantes qui me ramènent à la quête de l’absolu, cette quête que je conçois uniquement constituée de rencontres « en live », d’expériences sur le terrain et de lectures appliquées.

C’est comme ça depuis si longtemps que je ne cherche plus à me contrarier!

Vécu, analogie, métaphore et… Passage


L’arbre et la pirogue…

Les captifs de la toile ont peut-être déjà croisé une histoire d’arbre et de pirogue qui se partage en un clic sur l’air de « mouais, c’est pas mal ce truc ! Je vais partager et hop, c’est quoi le suivant? » C’est signé « mythe mélanésien de l’île de Vanuatu »…
A la source, il y a un travail effectué en vue d’une thèse de recherche de Joël Bonnemaison, et c’est un peu plus complexe que la métaphore colportée ne le laisse entendre.
Comme d’habitude quoi!

Sous nos latitudes, il y a belle lurette que les pirogues monoxyles sont rentrées dans les musées quand elle ne sont pas l’oeuvre récente de quelques gentils bricoleurs qui jouent avec le bois plus qu’ils ne navigueront jamais.

Je possède une pirogue, elle est en « composite », c’est à dire que c’est un assemblage de tissus en fibre de verre et de résines polyester… Pas vraiment des « trucs » directement cueillis dans la nature, donc…

Pourtant, ma pirogue, un va’a sans gouvernail, je la compare volontiers à un cheval qu’il faut apprivoiser, un « truc vivant » plus puissant que moi.
Car elle m’emporte, elle décide de sa trajectoire sur les vagues, elle n’obéit jamais à des ordres simples et tranchants, elle a besoin d’être habitée, elle a besoin que je sois « avec » elle, que je l’apprivoise à chaque sortie, que mes propositions soient douces et déterminées.
Les moments de grâce sont ceux où je suis à la fois moi, l’océan et la pirogue !
Ils existent.
Et comment en parler sinon en usant de métaphores?

Ce long préambule pour essayer de décrire le lendemain d’une « organisation » réalisée.
Qui osera lire et suivre chacun des liens jusque dans ses profondeurs pourra peut-être un peu comprendre. Un peu seulement! 😉

Dimanche soir, de retour dans la vie « normale » il y eut comme toujours un « vidage de carte mémoire ».
C’est subtil ce genre de vidage.
La symptomatologie  est claire et précise : j’arrive face à une personne en disant « je voulais te dire quelque chose à propos de l’évènement et je sais plus du tout ce que c’était ».
Il y a un instant de silence où j’essaye de rembobiner, un regard probablement vide, le mot FIN qui flash devant mes yeux et hop, j’actualise sur le temps présent.
Tout ce que j’avais consciencieusement enregistré en double, à la fois sur le laptop et dans ma mémoire, tout ce qui s’était amoncelé au point d’encombrer mon bureau, ma chambre et mes pensées s’envole instantanément sans être perdu pour autant.

Et qui dit vidage, dit vidange.
Aucune vie n’est jamais vide tant qu’elle est vivante!
Qui dit vidange parle aussi de remplissage, non?

Donc, le lundi était jour de remplissage.
Imaginez un réservoir qui se remplit à grande vitesse, imaginez le flot qui entre, imaginez les turbulences qui se créent au contact des parois, imaginez les vagues, imaginez une vaine tentative pour réguler le débit, le trop plein qui guette… imaginez mon lundi!

Puis, le calme revint en surface, il revint d’autant plus apparent que tout était rangé : le matos, la maison, mon bureau en bois et mon bureau virtuel.

Invisibles aux yeux, inaudibles, il ne persiste que doux frémissement intérieur, intense et bien connu. Il n’est que pensées qui tournent, vagues de questions qui déferlent inlassablement, bosquets qui ramifient à foison, envie d’écrire, doutes, hésitations, certitude de solitude.
Ma routine, quoi!

Explorateurs d’inconnu (2)

Qu’est-ce que l’inconnu?
Pendant des siècles, les explorateurs sont partis sans savoir ce qu’ils allaient rencontrer, ils partaient au devant de terres, de personnes, de sensations dont ils n’avaient aucune idée préalable.

Aujourd’hui, il y a tellement de « choses » connues. Il suffit de taper un mot sur un clavier posé devant un écran pour trouver, sans bouger de chez soi, des images nous laissant imaginer « plus loin ».
Aujourd’hui, il y a tellement de « choses » planifiées. Il y a tellement d’invitations pour « aider » à planifier! Tenez, même votre enterrement est planifiable! Bon, ni le jour ni l’heure je vous l’accorde… pas encore! Ouf, il reste un peu de suspens!
Aujourd’hui, ce n’est plus l’étrange qui fait peur, l’étrange étranger, le cygne noir, ni même les nouveautés (quoique…), car presque tout est déjà-vu. Tout, y compris les « sauvages » plus du tout sauvages filmés à côté des vedettes dans des voyages en « terre inconnue » où tout est scénarisé à l’avance.
Non. Plus que jamais, ce qui fait peur c’est l’idée qu’on se fait de ce qui pourrait arriver si quelque chose arrivait!
Nous en sommes là.

Et cependant, il est encore vraiment possible d’aller explorer l’inconnu.
Car l’inconnu est au détour du chemin, tellement relatif qu’aucune prévision ni aucune planification n’a jamais réussi à le cerner.

C’était la semaine dernière.
Le ciel était couvert de nuages que l’absence de vent ne chassait pas.
En compagnie d’un sac à dos bien accroché et d’une paire de bâtons jumeaux, je suis partie dans une vallée que l’eau a patiemment dessiné à travers le basalte multimillénaire.
J’avais un peu préparé le chemin : la parenthèse n’étant que de deux jours, il m’avait semblé nécessaire de ne pas trop tergiverser quant à la direction à choisir.
Je suis tellement gourmande que j’étais tentée de tous les côtés par tous les sens. Un choix préalable simplifiait donc le choix final et apaisait les tourbillons de curiosité qui s’élevaient.

Pour traverser le plateau, j’ai obliqué vers le GR sagement tracé grâce à une ribambelle de pierres destinées à l’encadrer.
Mon pas était long et vif, il n’y avait rien pour surprendre le regard.
Il y avait à gauche l’océan et invisible au loin l’ancien « rio de oro » chargé d’histoires ; il y avait à droite la barrière d’un arc volcanique, laissant supposer de « l’autre côté » une vertigineuse caldeira ouverte sur l’immensité océanique soumise aux vents d’ouest ; il y avait devant un champ de cailloux et par dessus « tout ça », il y avait le ciel plombé.
Après quatre semaines de longues marches solitaires, mes réflexions étaient lissées, érodées, rien ne pouvait les retenir, elles étaient en état d’apesanteur.
Mon pas était long et vif, j’avais l’esprit totalement libre. C’était simple.
Délicieusement simple et léger.

J’avais imaginé bivouaquer à l’ouest, mais l’endroit « remarquable » ne me plaisait pas, j’ai choisi le sud, adossé au Talahijas qui abrite les restes d’un site aborigène (dont j’ignorais tout à ce moment là) et face à la mer.
Beaucoup de personnes me questionnent au sujet de ce que je « fais » lorsque je bivouaque.
Rien.
Je ne « fais » rien.
Non, je ne lis pas, non, je ne médite pas, non, je n’allume pas de feu, non, non…
Je suis présente, c’est Tout!
C’était très fort ce soir là.
J’avais remarqué quelques traces dans la montagne et j’avais la direction du lendemain en tête, c’était suffisant pour laisser flotter pensées et réflexions sans avoir à en repêcher aucune.

Diluée dans le silence où dansait au lointain le vacarme du shore-break, la nuit m’a avalée, ponctuée par quelques gouttes de pluie et quelques claques de vent remplies de sable. Au loin, le phare de la pointe lançait ses éclats que j’attrapais entre deux plongées.

Dès l’aube le voile de nuage était largement déchiré, laissant passer une lumière qui promettait d’écarter tout ombrage.

Je suis partie sur mes pas de la veille.
Les rafales de la nuit les avaient en partie effacés.
J’avançais la plupart du temps en terrain apparemment vierge.
Quel bonheur!
Tout en bas des falaises, l’océan bouillonnait.
Sans le moindre souffle, sans la moindre houle, il bouillonnait.
C’est que le flot venait frapper, avec une énergie monumentale, contre le mur d’un ancestral effondrement, formant un puissant ressac qui s’opposant à la respiration océanique de base, organisait dans un ordre aléatoire des tourbillons dont la simple vision était terrifiante de forces titanesques.

J’étais seule au monde, dans un paysage d’eau et de feu, de vacarme et de silence, de chaos, d’harmonie et d’obscurités chatoyantes.

Tellement, tellement remplie de gratitude…

Et quand au loin de mon regard, j’ai aperçu que le sentier de chèvre que je suivais disparaissait, j’ai du même coup compris qu’il était parti à la mer avec tout un pan de montagne.
Il se dessinait pourtant, au loin, plus loin.
Je me sentais capable d’escalader, de passer plus haut pour aller là-bas.
Là-bas vers la plage de sable blond, dans le creux de la caldeira effondrée, là-bas vers Cofete, là-bas où il était possible de faire le plein d’eau potable.
J’ai escaladé.
De plus en plus bas, la férocité du tumulte marin murmurait que le moindre faux-pas était inexorablement fatal, que ma petite balise de secours était « rien », que j’étais seule, bourrée d’adrénaline délicieuse, infiniment consciente, merveilleusement vivante.

J’ai découvert l’inconnu, ce qu’aucune photo ne montre, la beauté simple, délicate, grandiose, vertigineuse.
Tous les sens aux aguets, j’avançais, mètre après mètre.
Enfin, un minuscule sentier m’offrit une surface de déambulation plus stable, presque sécurisante bien que toujours à flanc de falaise.
Une centaine de mètres plus loin j’arrivais sur un plateau où plus aucune empreinte n’était dessinée.
En avançant, j’ai soulevé l’affolement des oiseaux marins qui se préparaient à nicher.
Ils s’envolaient à mon approche, ils tournoyaient, de plus en plus nombreux. Les cris de panique attiraient les cris de panique, tirait de leur trous les plus sourds agrandissant la foule qui me survolait, inquiète et non violente.
Lentement, je me suis hâtée vers le haut, escaladant une fois de plus pour fuir le vacarme, toute puissante cette fois-ci, car j’avais la capacité de tout apaiser.
C’est par le haut que je devais sortir, il n’y avait donc pas d’autre issue.

Et l’heure avançait.
Soudain aller jusqu’à Cofete que je connaissais me sembla terriblement fade.
Passer encore une montagne, à force de maintes acrobaties, pour aller me noyer parmi les touristes arrivés en voiture, pour quêter un litre d’eau sur une mini-terrasse de mini-bistrot encombré, ne valait vraiment pas le risque à payer.

Achevant ma grimpette, j’ai plongé vers une vallée déserte, empruntant le chemin créé par un éphémère torrent passé dans les semaines précédentes pour gagner en stabilité.
Sur le rocher mis à nu, je descendais, laissant de côté les éboulis, acceptant les hautes marches comme de joyeuses cascades sécurisées jusqu’à terminer dans le lit noir d’un fleuve totalement à sec.


Redescendue.
Plus loin encore, le GR était à sa place.
Revenant sur mes pas de la veille, je regagnais le monde, légère, un peu plus riche et incessamment soumise à ma curiosité indomptable : plus loin est à venir!
Il y reste tant d’inconnu à explorer.

Encore une histoire de chemin


Ce chemin là était resté invisible à mon regard pendant toutes les années où je marchais, tête baissée vers plus loin.

Je marchais tête baissée?
Je ne sais pas.
Je sais qu’il m’est souvent arrivé de grimper tout droit dans la pente, impatiente que j’étais d’atteindre le sommet que je m’étais fixé.
J’ai sans doute parfois pris des risques.
j’ai souvent  traversé des passages « acrobatiques » qu’il eut été plus aisé de franchir sur un « meilleur » chemin, sur un chemin tracé par d’autres.
Globalement,  j’ai réussi à vivre mes rêves.
Grandement.

Ce matin, en partant à nouveau à l’assaut de la montagne, je pensais à l’âge qui vient et qui apporte un peu de modération, ouvrant mes yeux sur des possibilités plus raisonnables.
Je me disais aussi qu’il est important pour tout enfant de rêver à son devenir d’adulte, il n’a pas d’autre choix que de viser tellement plus haut que ses capacités d’enfant.

Et puis, je pensais à ce temps passé à multiplier les points de vue.
Inlassablement.

Ce temps passé à prendre le risque
De n’être jamais comprise.
Perchée quand les autres sont cachés
Cachée quand l’exposition est à la mode,
Dans la foule àl’occasion,
Seule et ensemble toujours.

Inlassablement.
En équilibre,
Multiplier les points de vue.

A l’image d’un funambule?
Comment danser sur un fil ?
Sinon en vérifiant toujours,
Soi-même
Chaque extrémité,
Assurant un ancrage dans la réalité,
Et expérimenter la solidité,
Renseigner les sens,
Dans tous les sens,

Inlassablement.

 

De la sensation d’être utile


Dimanche dernier, après avoir écrit à un ami au sujet d’une profession dans laquelle j’aurai pu m’enfermer parce qu’il est souvent confortable de rester dans un cocon, cachée sous l’étiquette dont les gens vous affublent, le téléphone a sonné.

C’était un appel à l’aide.

Ni une ni deux, j’ai saisi au vol le nécessaire et j’ai couru à la vitesse de mes jambes pas réveillées pour frapper à la porte d’un « ancien voisin » qui habite aujourd’hui à 900 mètres, quelques pâtés de maison plus loin.
Sur le chemin du retour, j’ai savouré avec gourmandise l’impression de mission accomplie.
C’était si délicieux.

La journée s’est achevée sur la même note, après d’autres activités qui m’offrirent l’occasion de me sentir utile.

De fait, j’avais ce billet en tête, parce qu’évidemment, ma réflexion s’est envolée bien plus loin, jusqu’au monde laborieux et vers tous ces « travailleurs » qui ne trouvent plus de sens à leur boulot.

Hier, en regardant une vidéo partagée, je notais une fois de plus ce questionnement au sujet de la sensation d’être utile, je notais ce questionnement suite à ces quelques mots « (…) on m’a mis dans une case(…) j’en pouvais plus (…) il s’agissait de convaincre des convaincus (…) ».

Le besoin de tenter le périlleux exercice des mots s’est fait plus imposant, alors, voilà.

Avant d’aborder la sensation, il faut tenter de définir « être utile »
Je dirai qu’être utile, c’est permettre une amélioration.
En ce sens, littéralement, tout peut être utile.
Même si l’avantage apporté est minime, une chose qui l’apporte est « utile ».
Le mot « utile » est donc tout à fait relatif, il ne prend sens que dans un contexte, que par rapport à autre chose.
Ce qui est utile favorise l’accomplissement d’un projet, être utile, c’est contribuer à l’accomplissement d’un projet.
La tentation est grande d’associer les mots « utile » et « nécessaire » parce que ce qui est inutile ne répond à aucun besoin. Pourtant il est important de distinguer le « nécessaire » qui répond à un besoin de « l’utile » qui se contente d’apporter un peu de facilité à la réalisation d’un projet.

Par exemple, si j’ai besoin du contenu d’une boite de conserve, je dispose de tout un tas de moyens pour accéder au contenu qui m’est nécessaire. Un ouvre boite est un outil qui se révèle très utile pour ce faire, mais pas du tout indispensable.

Avoir la sensation d’être utile s’associe parfaitement avec le non-héroïsme.

Avoir la sensation d’être utile peut être une réalité dans un certain contexte, une réalité qui s’estompe avec le temps en devenant petit à petit une idée dépassée.
Ainsi dans le boulot, il est possible de se sentir vraiment utile puis cette sensation s’estompe et vient le temps où la question se pose de savoir ce qui nous pousse à aller bosser chaque matin.
Ainsi dans la vie de famille, il est possible de se sentir vraiment utile, puis cette sensation s’estompe et vient le jour où la question se pose de savoir ce qu’on fait dans cette famille là.
Ainsi, etc…

Pour avoir la sensation d’être utile, il est indispensable d’apprendre à se connaitre.
Parce que plein de gens sont capables de nous dire « C’est bien ce que tu fais, c’est vraiment utile » alors même que nous avons la sensation globale de ne rien faire de vraiment utile.

Ce qui compte, en vrai, c’est notre sensation, notre impression, la nôtre.
Et « tout va bien » lorsque notre impression est en harmonie avec celle que les autres nous renvoient.
Que « les autres » nous racontent le meilleur, si nous avons la sensation du contraire, un malaise demeure.

Il faut petit à petit prendre conscience de nos dons, de nos talents.

C’est grâce à une famille qui nous laisse libre de tester nos aptitudes, c’est grâce à une intuition, c’est grâce à une rencontre, c’est grâce à la confiance qu’une personne nous accorde que nous parvenons à cette prise de conscience… pour peu que nous décidions d’y parvenir, même inconsciemment.

C’est parfois très long.
Très long.
Exigeant.
Très exigeant.

Et puis, un jour, un jour enfin vient le temps où la sensation de pouvoir être utile nait ou re-nait.
Alors, tout devient possible.
Et ce jour là, il est urgent de noter précieusement une injonction indispensable : S’ennuyer, quel bonheur!