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Des reflets


C’était dimanche sur la Loire.
Le vent était faible et non nul.
Le courant à cet endroit précis était faible et non nul.

De l’image, il ne reste (sur l’image ci-dessus) que la partie reflétée.
Connaissant l’ensemble,
Sachant exactement l’intention qui était la mienne
A l’instant précis où je l’ai effectué la mise en boite,
Il me serait facile de commenter les reflets
De les commenter en faisant référence
A l’image de départ.
Avec autant de plaisir, il m’est possible
De décoller sur les reflets eux-mêmes
De me contenter de disserter au sujet des couleurs
De leur précision ou de leur dispersion.

Reflets, échos
Je les cherche
Je les attends.
Passionnément.

J’expérimente le monde en observant inlassablement
Les reflets, les échos,
Comme j’observe l’écoulement de l’eau ou de l’air
Les turbulences, les calmes et les silences.
Il est probable que la science physique aurait pu me passionner
Si je n’avais pas eu l’impression d’une embrouille
Si les expériences avaient été en premier des poèmes
Plutôt que de me contraindre à n’en retenir que des équations
Tellement trop étroites!

Alors, imaginez

J’aime écrire.
Les mots débarquent de manière fluide,
Ils coulent, découlent, rebondissent, tourbillonnent.
Je les pose « noir sur blanc » comme autant d’équations très sérieuses.
En appuyant sur la touche « publier », je donne un coup de pied dans le tas,
Les mots s’envolent,
Les phrases en sont troublées comme la surface de l’eau est troublée
Par le moindre souffle
Et au loin, des personnes lisent
Et découvrent des reflets qui leur parlent.
Et m’en parlent
Et racontent
Noir sur blanc
Des mots qui s’envolent au loin
Et que je lis
Que je lie
Et relie en relisant
A la texture et la couleur que j’avais choisi
A un instant donné
De capturer.

Et  c’est ainsi que je comprends chaque jour un peu mieux
Toujours plus loin
Du meilleur à l’extraordinaire.

Timidité

Enfant, j’étais timide.
Oh, certes, je n’étais pas du genre rougissante au moindre contact.
Non, simplement je refusais toute ouverture, restant sur mes gardes.
Très très méfiante, je préférais me taire.
Et se taire sans baisser les yeux,
Se taire calmement et avec attention,
Se taire avec des yeux sombres,
A tout les coups,
Ca menait à recevoir un coup de bambou : « Et ben, elle n’est pas aimable cette petite fille là! »
Sous le choc, il était inévitable de baisser la tête,
Et quand une personne compréhensive était dans le coin,
Quand elle venait à la rescousse.
La sentence tombait : « Elle est timide, c’est normal. »

Donc, j’étais timide.
J’étais timide partout : à l’école comme dans la rue ou en famille.

C’était pas le truc qui me plaisait vraiment, cette histoire de timidité.
J’admirais toutes les personnes capables de s’exprimer instantanément, toutes celles qui donnaient des réponses même fausses sans ciller, celles qui étaient capables d’aller au devant, de « demander », de questionner sans la moindre hésitation.
Moi, ça me prenait des plombes et je finissais toujours par renoncer.

Un jour, j’étais déjà adolescente, une personne de bon conseil m’expliqua que la timidité, c’est de l’orgueil, argumentant que c’est parce qu’on refuse l’échec qu’on hésite à se mouiller. Ca me paraissait crédible et je tenais là un fil et à partir de ce jour, j’ai travaillé (oui travaillé!) pour effacer tout orgueil dans le but de perdre ma timidité.
Petit à petit, laborieusement, très laborieusement j’ai appris à enfiler une carapace et à foncer dans le tas.
Le fait est qu’aux environs de la quarantaine, j’ai considéré que toute trace de timidité était effacée et que c’était principalement un effet de la « maturité » survenue.
Il est certain que dans la vie d’adulte, il est souvent nécessaire d’avancer seul, sans compter sur l’assistance de quiconque… A moins d’accepter la soumission… tomber de Charybde en Scylla ne fut jamais dans mes objectifs!

En cueillant les reflets éclaboussés par mes fils, en avançant un peu plus loin sur mon chemin, force fut de constater que l’histoire était ailleurs.

Aujourd’hui, n’ayant plus aucun besoin de travailler ( travailler pour donner le change d’une apparence jugée aimable, cf le début de l’article) puisque j’ai laissé filer toutes les activités qui « rapportent » de l’argent, je vois bien que, globalement, tout est plus simple.

Mais pas toujours.

Hier, j’avais RV avec une charmante personne. Nous avons passé un excellent moment et c’était vraiment super doux de la revoir, de parler d’utopies, de réalités, de vie et de passages.
Ce qui fut remarquable, c’est le moment où j’ai reçu, comme une bombe à retardement, la question : « Tu seras là »?
 » Ben, non, qu’irais-je faire là-bas, je n’ai plus rien à faire dans ces endroits! » Ai-je répondu très spontanément.
 » C’est drôle, j’ai toujours imaginé que tu serais là » est arrivé façon boomerang.

Alors, un déluge s’est abattu, une tempête s’est levée sous mon crâne.

Résultat des courses, une fois rentrée à la maison, j’ai validé un billet de train.
C’est un AR dans la journée.
J’ai pas du tout envie de voir les gens qui seront là-bas, je n’ai rien à faire dans ce navire, d’ailleurs, je n’ai pas de ticket d’entrée et je n’en demanderai pas.
J’y vais pour elle, il y a un sens  et j’y vois un sens.
Je prendrai le train, j’arriverai à l’heure devant l’entrée.
Je suis prête à montrer mes yeux sombres, à me taire, à fuir s’il le faut.
La suite est à vivre.

J’étais timide.
C’était un faux diagnostic.

 

Fait divers


Un cerisier en fin de vie sauvagement abattu

D’après les voisins, un  CAT  de type louche stationnait dans le coin depuis quelques jours.
Ce matin à 10h30 précises, un vrombissement a résonné dans l’impasse.
Sous les yeux de la voisine dépitée, après avoir avalé en deux coups de godets le vieux mur au pied duquel des marguerites avaient élu domicile, le monstre s’est dirigé droit sur le pauvre vieux cerisier.
Après lui avoir arraché les branches, il s’est attaqué au tronc et l’a déraciné sans plus attendre.
Le vieux cerisier a résisté un instant.
Le monstre s’est cabré, a repris son souffle et l’a achevé.
Il l’a ensuite chargé à bord d’un camion.
A l’heure qu’il est personne ne sait où il l’a emporté.

Au delà du fait divers,
Je me suis questionnée au sujet de l’émotion qui, un instant, me submergea.
Ce cerisier était mon voisin depuis que j’habite ici.
Avant d’habiter dans le coin, c’est lui qui marquait le bout de l’impasse et je le saluais en arrivant chez la grand-mère qui nous a légué la maison.
Souvent, à l’ombre du cerisier, une autre grand-mère jardinait, désherbant ici, agitant la belle terre noir là, arrachant quelques pommes de terre plus loin. Elle portait un grand tablier bleu et le chapeau de paille qui allait avec.
Ce jardin voisin avait toute une histoire que je connais.

Combien de fois ai-je écris que le jardin est un livre ouvert?

Aujourd’hui encore je peux le répéter à qui voudrait l’entendre.

J’ai eu besoin de sortir, d’aller marcher pour reprendre pied et trouver réponse à quelques questions.
Il est clair que c’est la rapidité de l’intervention qui m’a troublée. Que cet arbre ait eu plus de cinquante ans de vie, peut-être soixante dix, que vaillamment il ait fleuri à chaque printemps, offrant ses fruits dorés chaque été et que moins de deux minutes aient suffi à l’anéantir dépasse l’entendement basiquement humain du fond de mes tripes.
Quiconque aurait eu à l’abattre de ses mains aurait dû y consacrer des heures et des heures et encore davantage pour extraire les racines.

Combien parlent de combat? Combien, dans de multiples domaines, souhaitent d’utopiques combats « à armes égales »?
Le jardin est un livre ouvert, un livre de philosophie, un livre de vraie vie, j’aime tant l’observer, même les jours comme aujourd’hui où l’émotion est intense.

Le silence est revenu.
Une odeur de terre fraichement remuée flotte à coté de l’odeur des mousses arrachées, du lichen déchiqueté et du gas-oil consommé.
Le silence?
Que nenni.
Les oiseaux sont là par dizaine, ils sont en train de faire bombance : un festin leur est offert.
Un festin de laves et de lombrics.

Et chantent les oiseaux et va la vie!
C’est le printemps!

Enseignement collectif


Deux fois par semaine je vais à l’école.

Enfin… Je rentre dans ces lieux qu’on nomme « école », dans ces endroits où  coexistent  cour de récréation et salles de classe.

L’école.

Ce mot là me balade à travers mille émotions et autant de souvenirs.
Dans mon enfance, les livres parlaient encore de ceux qui osaient « faire l’école buissonnière ». J’en admirais les protagonistes, toujours des garçons : garnements en culotte courte et rapiécée, espiègles et iconoclastes.
Ils partaient dans les bois ou dans les rues et passaient leur temps à jouer, acceptant le risque de se retrouver « au coin » et sous un « bonnet d’âne », trouvant alors mille moyens pour faire rires les « bons élèves » qui eux, redoutaient les punitions toujours très rudes.
Grâce à ces récits, emportée par mon imagination, je supportais ma place de fille sage, sagement assise en classe.

Aujourd’hui « l’absentéisme scolaire » a remplacé l’école buissonnière, regroupant « mal-élevés », phobiques (victimisés, forcément bien élevés, eux puisque les parents s’inquiètent à leur sujet…) et marginaux à la marge.
L’école est une histoire de grands, d’adultes, de parents, de responsabilité, de lois, etc… C’est un fait certain.

Une fois mère de famille, après une tentative avortée du côté des « enseignants », je me suis trouvée du côté de la barrière réservée aux parents. Je suis restée de ce côté pendant des années qui me semblèrent interminables.
Tout m’ennuyait à la fin, tout ce qui avait pu m’amuser lors de la découverte de cet environnement, tout m’agaçait.
Il est vrai que je suis allergique à la routine et l’école est une routine au long cours avec ses répétitions coûte que coûte, ses acceptations, ses obligations et ses fantaisies bien organisées.

La loi du nombre est la loi du nombre, vivre en société, c’est s’y soumettre, c’est apprendre que la liberté des uns commence où s’arrête celle des autres, qu’elle diminue quand la population augmente et que pourtant la société est indispensable à l’épanouissement des individus.
Nous sommes des animaux grégaires, dois-je encore le répéter?

Deux fois par semaine, je vais à l’école.
A l’école, dans deux endroits différents, à la rencontre des enfants en face à face, sans barrière, puisque je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, juste là, sans programme ni parti pris.
C’est une aventure.
Chaque fois une aventure…
Car « sans parti pris » oblige à la souplesse, au mouvement, à la fluidité, à une qualité de présence très particulière.
Ce qui me passionne, me fascine, c’est encore et toujours l’exploration.
J’observe d’un côté les enseignants et leurs utopies (oui, oui : utopies… quel autre mot pourrait mieux définir ce qui guide leurs objectifs?)
J’observe de l’autre côté les enfants et leur réalité, leur vécu sans fard de l’instant présent.

Ces passages sont désespérément nourrissants.

Stare

Stare…

Les mots sont fascinants!
Stare.
Ce mot là, si vous le chercher, vous pourrez le trouver en latin et aussi en anglais.
Ils sont impossibles à confondre à l’écoute, mais à l’écrit… ils le sont!

Après une semaine entre parenthèses, une semaine passée à liquider tous les bouquins dont la lecture était en cours, une semaine passée la tête vide à l’image de la plage lorsque la vague se retire, j’ai senti qu’une nouvelle vague se levait et n’allait pas tarder à venir mettre de l’eau dans mon moulin.
Samedi, sur le trottoir, en ville, je marchais nez au vent, sourire aux lèvres.

Stare… le mot s’est invité.

Il s’est invité en latin précédé de ce ob- qui lui donne un sens bien précis que l’évolution de la langue française associe avec un autre issu, lui, du prénom de l’aînée des Pléïades, la « petite mère », ce nom doux traditionnellement accordé aux grands-mères…

Dans l’instant, toutes mes pensées s’accordèrent sur le fait que, décidément, je n’avais jamais rien fait d’autre que d’être celle que je suis, que, décidément, il était vain de chercher à m’en détourner, que, définitivement je devais être celle-là plantée sur ses convictions jusque dans les actes, jusqu’à ce « laisser faire », jusqu’à « être », être juste, juste là.

Et c’est alors que « stare » débarqua sur la musique de la langue de Shakespeare!
Allez savoir pourquoi?
Allez chercher par quels détours?

Ce fut un bon moment passé en compagnie de ma solitude, que ce moment où s’alignaient les interprétations possibles de ce mot, pointant fortement ce « semblable et différent » qui me tient à coeur.

Alors, comme une cerise sur le gâteau, une petite phrase récemment lue vint s’afficher derrière mes yeux (ben, oui, devant mes yeux, il n’y avait que la ville, le trottoir, les passants…).
Cette petite phrase disait :  » L’histoire de la médecine est l’histoire de la dialectique entre le faire et le penser, et de la façon de prendre des décisions en situation d’opacité » et quelques lignes en dessous j’avais consciencieusement noté un « truc » que j’ignorais : « Dans l’aire sémitique, un médecin était alors appelé al-Hakim, « le sage » ou « le praticien de la sagesse », un synonyme de philosophe ».

A ce moment, j’étais à proximité de l’endroit où j’avais rendez-vous et le ciel devenait menaçant.

Les mots sont fascinants, la connaissance est une source merveilleuse de rencontres, de découvertes passionnantes, de détails qui titillent d’autres détails dont peu de personnes ne se soucient.
Au milieu de la ville, je retrouvais les sensations laissées au milieu des cailloux et les émotions ressenties en découvrant les fragiles sculptures de sable travaillées par le vent et les embruns.

Et la pluie se fit battante et toutes les pensées s’envolèrent comme autant d’oiseaux qui filent s’abriter. Il n’y avait plus qu’une urgence : rentrer dans le « temple » des « petits-choux », retrouver l’ami, boire un thé chaud, déguster une friandise et refaire le monde à travers nos expériences.
Ce qui fut fait, passionnément.

De l’ile aux enfants à la jungle virtuelle

Après quatre semaines partagées entre marches solitaires et marches accompagnées,
Après quatre semaines sur une île où l’horizon est si proche que ma curiosité doit se contenter d’insignifiants détails pour se nourrir insatiablement,
Après ces quatre semaines,
Et la suivante,
Il y eut « la semaine sur l’île aux enfants ».
L’île aux enfants?
Oui, et sans aucune marionnette, seulement en compagnie de A, J, L, et la présence bienveillante de Y et V.
Quand je parle d’enfant,  je ne propose aucune définition chiffrée, je parle plutôt d’un passage de vie où l’impact sociétal est minimaliste,  où tout peut arriver et particulièrement l’imprévisible.
Quand j’écris « présence bienveillante », c’est afin de mieux éclairer tout l’espace de liberté offert pour laisser s’exprimer la puissance de l’imprévisible tranquille.

Mon contact avec « le monde » se limitait à la recherche de victuailles à « l’HyperDino » du coin de la rue qui tient plus de la supérette que de l’hypermarché suburbain.

Bien évidemment, les livres était à mon chevet.

Dans cette « bulle » où n’existe que la réalité brute, fusse la réalité d’un moment totalement imaginaire, dans cet espace temps soumis à la seule météorologie du ciel, c’est à dire celle qui vient sans prévenir, celle qui mouille, qui décoiffe, qui bouscule sans la moindre arrière pensée, là tout n’est qu’enseignement et apprentissage partagé.
Simple.
Inutile de signifier que le ciel est bleu, il suffit de lever les yeux, il est là et chacun se moque bien de le décrire, de lui donner couleur ou consistance : il est là.
Inutile d’expliquer le vent, il suffit de sortir, d’aller contre ou avec : il est là.
Inutile de commenter la force des vagues, il suffit de marcher sur la plage, de se faire mouiller, de se laisser happer, d’attendre sans lutter, de reprendre pied et de marcher à nouveau.
Inutile d’utiliser les mots « savants » et « universitaires » inutile de traduire en mal-interprétant, il suffit de sourire en entendant A parler d’algorithmes, en saisissant un « merci » sorti par mystère de la bouche de L. et un « mas » venant de J. désirant faire un tour de plus… de sourire, comme une complice, une compagne, une passante… et chacun se sent entièrement compris, dans l’instant et ce qu’il contient.

Alors, en atterrissant dans la jungle aéroportuaire, puis dans la jungle urbaine, puis dans la jungle de derrière l’écran du laptop, en atterrissant là-dedans… il me faut fermer les écoutilles, il faut obliger mes sens à « rentrer dans la norme », à voir « comme tout le monde », à « entendre » sans trop sursauter, à sentir sans irritation, à éviter de me laisser toucher de trop près, etc, etc…
Et s’il « faut », si c’est absolument nécessaire, c’est bien parce que la vraie vie est ailleurs.

Entendons nous bien, oui, elle est aussi dans la jungle la « vraie vie », oui. Elle n’a pas de limite si précise autre que métaphorique, oui, je sais cela.
Mais tout en le sachant, j’ai besoin, à chaque « retour » d’une piqûre de rappel et sans doute est-ce lié à l’âge qui avance, cette piqûre est à nouveau douloureuse.
Plus que devant la « misère dans le monde », la « guerre », « les injustices faites aux minorités », la « souffrance animale » et tout « ces trucs conceptuels » privés de réalité proche et palpable, j’ai mal et j’ai de la tristesse en constatant à quel point l’effet du « rouleau compresseur » sociétal est puissant.

Explorateurs d’inconnu (2)

Qu’est-ce que l’inconnu?
Pendant des siècles, les explorateurs sont partis sans savoir ce qu’ils allaient rencontrer, ils partaient au devant de terres, de personnes, de sensations dont ils n’avaient aucune idée préalable.

Aujourd’hui, il y a tellement de « choses » connues. Il suffit de taper un mot sur un clavier posé devant un écran pour trouver, sans bouger de chez soi, des images nous laissant imaginer « plus loin ».
Aujourd’hui, il y a tellement de « choses » planifiées. Il y a tellement d’invitations pour « aider » à planifier! Tenez, même votre enterrement est planifiable! Bon, ni le jour ni l’heure je vous l’accorde… pas encore! Ouf, il reste un peu de suspens!
Aujourd’hui, ce n’est plus l’étrange qui fait peur, l’étrange étranger, le cygne noir, ni même les nouveautés (quoique…), car presque tout est déjà-vu. Tout, y compris les « sauvages » plus du tout sauvages filmés à côté des vedettes dans des voyages en « terre inconnue » où tout est scénarisé à l’avance.
Non. Plus que jamais, ce qui fait peur c’est l’idée qu’on se fait de ce qui pourrait arriver si quelque chose arrivait!
Nous en sommes là.

Et cependant, il est encore vraiment possible d’aller explorer l’inconnu.
Car l’inconnu est au détour du chemin, tellement relatif qu’aucune prévision ni aucune planification n’a jamais réussi à le cerner.

C’était la semaine dernière.
Le ciel était couvert de nuages que l’absence de vent ne chassait pas.
En compagnie d’un sac à dos bien accroché et d’une paire de bâtons jumeaux, je suis partie dans une vallée que l’eau a patiemment dessiné à travers le basalte multimillénaire.
J’avais un peu préparé le chemin : la parenthèse n’étant que de deux jours, il m’avait semblé nécessaire de ne pas trop tergiverser quant à la direction à choisir.
Je suis tellement gourmande que j’étais tentée de tous les côtés par tous les sens. Un choix préalable simplifiait donc le choix final et apaisait les tourbillons de curiosité qui s’élevaient.

Pour traverser le plateau, j’ai obliqué vers le GR sagement tracé grâce à une ribambelle de pierres destinées à l’encadrer.
Mon pas était long et vif, il n’y avait rien pour surprendre le regard.
Il y avait à gauche l’océan et invisible au loin l’ancien « rio de oro » chargé d’histoires ; il y avait à droite la barrière d’un arc volcanique, laissant supposer de « l’autre côté » une vertigineuse caldeira ouverte sur l’immensité océanique soumise aux vents d’ouest ; il y avait devant un champ de cailloux et par dessus « tout ça », il y avait le ciel plombé.
Après quatre semaines de longues marches solitaires, mes réflexions étaient lissées, érodées, rien ne pouvait les retenir, elles étaient en état d’apesanteur.
Mon pas était long et vif, j’avais l’esprit totalement libre. C’était simple.
Délicieusement simple et léger.

J’avais imaginé bivouaquer à l’ouest, mais l’endroit « remarquable » ne me plaisait pas, j’ai choisi le sud, adossé au Talahijas qui abrite les restes d’un site aborigène (dont j’ignorais tout à ce moment là) et face à la mer.
Beaucoup de personnes me questionnent au sujet de ce que je « fais » lorsque je bivouaque.
Rien.
Je ne « fais » rien.
Non, je ne lis pas, non, je ne médite pas, non, je n’allume pas de feu, non, non…
Je suis présente, c’est Tout!
C’était très fort ce soir là.
J’avais remarqué quelques traces dans la montagne et j’avais la direction du lendemain en tête, c’était suffisant pour laisser flotter pensées et réflexions sans avoir à en repêcher aucune.

Diluée dans le silence où dansait au lointain le vacarme du shore-break, la nuit m’a avalée, ponctuée par quelques gouttes de pluie et quelques claques de vent remplies de sable. Au loin, le phare de la pointe lançait ses éclats que j’attrapais entre deux plongées.

Dès l’aube le voile de nuage était largement déchiré, laissant passer une lumière qui promettait d’écarter tout ombrage.

Je suis partie sur mes pas de la veille.
Les rafales de la nuit les avaient en partie effacés.
J’avançais la plupart du temps en terrain apparemment vierge.
Quel bonheur!
Tout en bas des falaises, l’océan bouillonnait.
Sans le moindre souffle, sans la moindre houle, il bouillonnait.
C’est que le flot venait frapper, avec une énergie monumentale, contre le mur d’un ancestral effondrement, formant un puissant ressac qui s’opposant à la respiration océanique de base, organisait dans un ordre aléatoire des tourbillons dont la simple vision était terrifiante de forces titanesques.

J’étais seule au monde, dans un paysage d’eau et de feu, de vacarme et de silence, de chaos, d’harmonie et d’obscurités chatoyantes.

Tellement, tellement remplie de gratitude…

Et quand au loin de mon regard, j’ai aperçu que le sentier de chèvre que je suivais disparaissait, j’ai du même coup compris qu’il était parti à la mer avec tout un pan de montagne.
Il se dessinait pourtant, au loin, plus loin.
Je me sentais capable d’escalader, de passer plus haut pour aller là-bas.
Là-bas vers la plage de sable blond, dans le creux de la caldeira effondrée, là-bas vers Cofete, là-bas où il était possible de faire le plein d’eau potable.
J’ai escaladé.
De plus en plus bas, la férocité du tumulte marin murmurait que le moindre faux-pas était inexorablement fatal, que ma petite balise de secours était « rien », que j’étais seule, bourrée d’adrénaline délicieuse, infiniment consciente, merveilleusement vivante.

J’ai découvert l’inconnu, ce qu’aucune photo ne montre, la beauté simple, délicate, grandiose, vertigineuse.
Tous les sens aux aguets, j’avançais, mètre après mètre.
Enfin, un minuscule sentier m’offrit une surface de déambulation plus stable, presque sécurisante bien que toujours à flanc de falaise.
Une centaine de mètres plus loin j’arrivais sur un plateau où plus aucune empreinte n’était dessinée.
En avançant, j’ai soulevé l’affolement des oiseaux marins qui se préparaient à nicher.
Ils s’envolaient à mon approche, ils tournoyaient, de plus en plus nombreux. Les cris de panique attiraient les cris de panique, tirait de leur trous les plus sourds agrandissant la foule qui me survolait, inquiète et non violente.
Lentement, je me suis hâtée vers le haut, escaladant une fois de plus pour fuir le vacarme, toute puissante cette fois-ci, car j’avais la capacité de tout apaiser.
C’est par le haut que je devais sortir, il n’y avait donc pas d’autre issue.

Et l’heure avançait.
Soudain aller jusqu’à Cofete que je connaissais me sembla terriblement fade.
Passer encore une montagne, à force de maintes acrobaties, pour aller me noyer parmi les touristes arrivés en voiture, pour quêter un litre d’eau sur une mini-terrasse de mini-bistrot encombré, ne valait vraiment pas le risque à payer.

Achevant ma grimpette, j’ai plongé vers une vallée déserte, empruntant le chemin créé par un éphémère torrent passé dans les semaines précédentes pour gagner en stabilité.
Sur le rocher mis à nu, je descendais, laissant de côté les éboulis, acceptant les hautes marches comme de joyeuses cascades sécurisées jusqu’à terminer dans le lit noir d’un fleuve totalement à sec.


Redescendue.
Plus loin encore, le GR était à sa place.
Revenant sur mes pas de la veille, je regagnais le monde, légère, un peu plus riche et incessamment soumise à ma curiosité indomptable : plus loin est à venir!
Il y reste tant d’inconnu à explorer.

Plegadis Falcinellus

Une jolie petite histoire.

Tandis que l’agitation se poursuit inlassablement au sujet des méthodes d’enseignement, au sujet d’une utopique égalité de chances pour un avenir inconnu, au sujet de tout, de rien, tandis que laborieusement je marche sur un chemin pour lequel aucun « mode d’emploi » n’existe, tandis que le temps passe inexorablement, une jolie petite histoire vient de s’ajouter à ma collection expérimentale.

Au printemps dernier, tandis que quelques orchidées sauvages persistaient dans la garrigue, au prix d’un lever avant l’aube, des amis m’avaient entrainé à la découverte du réveil des oiseaux sur le grand delta de Camargue.
Ornithologues passionnés, ils n’avaient de cesse que de partager leur passion.
Il y avait un oiseaux qu’ils désiraient vraiment me montrer, un oiseaux nouveau venu en Camargue, un oiseau gracieux au reflet métallique remarquable : l’ibis falcinelle.
Toute la journée je les ai suivis dans leur quête.
En les suivant, j’ai fait connaissance avec des oiseaux que je n’avais jamais vu, j’ai identifié des vocalisations que je n’avais jamais remarquées.
Admirative de l’érudition de « F », je me sentais plus que jamais totalement ignorante, j’étais comme une gamine qui écoute attentivement, parfois lassée devant l’abondance d’informations, souvent interrogative, doutant terriblement de ma capacité à retenir une once de tout ce qui m’était donné là.

Il y a quelques jours, nous étions au fond d’une vallée verdoyante, une vallée invisible pour qui traverse en voiture le plateau caillouteux et aride qui mène à la plage.
Il y avait un ruisseau, il y avait de minuscules étangs, il y avait un silence retentissant et il y avait des oiseaux, beaucoup d’oiseaux.

Un couple de tadornes décolla devant nous à grand coups de klaxon comme à leur habitude.

C’est alors qu’en les suivant des yeux, levant la tête vers le chemin de ciel ouvert entre les vertigineuses parois, un ibis entra dans mon champ de vision.

Un ibis ? La courbe de son bec me le suggérait, mais ne suis-je pas du genre ignare en ornithologie ? Rien n’était moins certain.
Et c’était d’autant moins certain que l’oiseau n’est pas répertorié dans le coin, ça je le savais pour avoir fait un rapide tour d’horizon de la faune locale sur la toile !

Le soleil déclinait, il était temps de sortir de cette vallée, temps de retourner dans le monde des gens et de penser au choix du resto pour le soir.
C’est alors qu’au bord d’une mare, j’ai aperçu un oiseau noir.
Avec la distance, il était impossible de l’identifier.
Délicatement j’essayais de gratter un mètre, imaginant déjà en gratter un suivant, puis encore un.
Las… ma présence devait résonner intensément de vibrations insupportables, l’oiseau s’envola en compagnie des échasses qui étaient à ses côté.
Alors que mon compagnon photographiait en salve, je n’avais plus aucun doute sur le nom de l’oiseau noir.
Je sautais comme un enfant excité : c’est un ibis ! C’est un ibis falcinelle, un plegadis falcinellus, un ibis comme j’ai vu avec « F », j’en suis certaine ! C’est un ibis !
Ceux et celles qui me connaissent et eux seuls peuvent imaginer le niveau de mon excitation et la capacité à répéter qui est alors générée !

Dès notre retour à la maison, j’ai partagé la petite histoire à mes amis ornithologues. J’avais besoin d’une confirmation et d’un regard avisé sur les images captées au vol.
Et j’ai senti la complicité qui existait, le frétillement de l’émerveillement et la jubilation concomitante.
C’est une jolie histoire concluait l’amie, « F » est heureux de constater ce qu’il t’a appris…

Le lendemain, en repassant les événements, je suis partie dans une de mes habituelles digressions.

« F » est un brillant professeur. Il enseigne dans de prestigieuses universités, à quelques illustres spécialistes. Aujourd’hui partiellement retiré, il reste enseignant et garde l’habitude d’évaluer « ses étudiants » !
Je souriais à cette idée et immédiatement, je pensais à toutes ces « recettes » qui circulent afin d’améliorer les « conditions d’enseignement ».
Car précisément, il n’en existe aucune.
Il en existe d’autant moins que nous sommes actuellement englués par l’idée qu’il faut un « enseignement utile », que tout apprentissage doit avoir un but et que le but le plus « normal » consiste à « gagner de l’argent ». Je sais, c’est un peu abrupt… Un billet n’est pas un bouquin et doit demeurer « pas trop long »  aussi dois-je faire court !
J’ai toujours été plutôt mauvaise élève, me contentant d’empocher les différents grades et permis indispensables à la reconnaissance sociétale, incapable de disserter comme « il faut » et surtout pas capable de le faire « parce que c’est comme ça un point c’est tout ».
Par contre, enregistrer la passion des autres, admirer leur savoir, m’imprégner à leur côté, grappiller les informations pour le plaisir de découvrir, c’est plutôt mon truc.
Et finalement, je vois ce que j’ai appris à voir.
Et c’est vraiment grisant.
Et quand mon compagnon voit un corbeau noir, je vois un ibis… parce que je sais que cet oiseau existe.
Et quand mon compagnon me fait répéter « Comment tu dis ? Fraxinel ? », j’épelle tranquillement f.a.l.c.i.n.e.l.l.u.s, parce que c’est comme ça.

Partager les connaissances accumulées au cours d’une vie est une aspiration simple, se nourrir est aussi simple.
Inutile de se lancer dans des recettes alambiquées, il suffit de proximité, de respect, d’admiration et il suffit surtout et avant tout d’avoir faim.
Et la faim, c’est très très personnel.
Le gavage n’est-il pas une méthode de production de graisse, sans le moindre regard sur l’appétit spontané des animaux qui y sont soumis ?

La puissance de l’imprévisible

 

C’est mots on résonné fort lorsque j’ai découvert dès sa sortie en France (2007) le bouquin de Nassim Nicholas Taleb : Le cygne noir, la puissance de l’imprévisible.

Lors de chaque passage de vie, lors de chaque aventure, tout en préparant avec une attention à la limite de l’obsession, les moindres détails auxquels je pouvais penser, je gardais une place spéciale pour l’imprévisible, pour tout ce que je ne pouvais absolument pas prévoir.
Ainsi, je suis toujours partie tranquille, ayant fait le tour complet de ce qui pouvait advenir, l’imprévisible compris.

Depuis, les années sont passées, Nassim Nicholas a publié un autres best-sellers en 2013, Antifragile : les bienfaits du désordre, à nouveau chez Les Belles Lettres pour l’édition française.

Donc, résonné ai-je affirmé.
Oui.
Clairement, ces mots sont arrivés sur une zone de ma pensée déjà bien forgée au point de faire: « tilt », c’est exactement « ça »!
Vous savez, c’est ce genre de lumière qui s’allume quand on vous explique un truc que vous avez toujours connu sans jamais avoir songé à le mettre en mots.

L’imprévisible faisait donc partie de ma vie et de mes prévisions sans que j’ai besoin de raisonner, c’était un fait.
C’était un fait aussi dans ma vie de famille, et aussi dans ma vie de maman.
J’ai la chance d’avoir des fils qui vivent fort, pas du tout comme « la norme bien pensante » aime à l’imposer et c’est comme ça depuis leur naissance et c’est savoureux, toujours et encore.

Pourtant, riche de ce savoir, il m’arrive de m’endormir sur la routine. Sans doute est-ce l’âge qui avance et qui tend à m’asseoir sur une certaine satisfaction, à contempler mon nombril assise sur un paquet de temps passé ?
Je ne sais pas.

Voilà que j’ai été pour ainsi dire réveillée ces derniers temps, alors que tout semblait lancé comme sur des roulettes, alors que même le « petit dernier » semblait enfin en route vers plus loin de manière presque commune.
J’ai besoin de voir un « psy » a-t-il déclaré du fond d’un malaise qui l’embourbait.
Mon amour pour les « psy » étant diamétralement opposé à mon goût pour le « laisser vivre » physiologique, c’était vraiment cool de l’entendre me demander « une bonne adresse ».
Le « hasard sauvage » étant ce qu’il est, j’avais une adresse possible, testée et approuvée par une personne qui m’en relatait les moindres détails dont un « détail » de taille : le problème, c’est que « L »  se permet de refuser des accompagnements. Ca me rappelait quelque chose et c’était pour moi un super bon indice.

Et hop l’histoire se lança sur un chemin nouveau tout à fait inconnu.

Et hop, tout se bouscula, simplement parce que le fruit tombe quand il est mur, tout naturellement.
Deux ans plus tôt, c’était « trop tôt », cette fois-ci était la bonne.

L’aventure ne fait que commencer, car « L » décida de rompre avec ses habitudes et sollicita pour « mon petit » une consultation auprès d’une « V » fort overbookée. Ayant absolument horreur de faire rentrer quiconque dans un cadre statistique, et surtout pas la chair de ma chair,  je me suis sentie un peu titillée par cette décision. Heureusement la rencontre s’est faite très rapidement pour aboutir aussi simplement que dans ma vraie vie par le prêt d’un bouquin!
Trooooop bien!

Et hop, l’imprévisible est toujours là.
Fascinant
Merveilleux
Inconnu
Magique
Questionnant, certes
Jamais inquiétant, en fait,
C’est le piment de ma vie!

 

 

Une si douce solitude


Ce billet est certainement indissociable de celui-ci.

En ce jour de l’année où la nuit est longue comme une nuit d’hiver, il est de bon ton de rejeter l’idée de solitude.
En faire l’éloge aujourd’hui même pourrait sembler iconoclaste à qui oublie de regarder en face ce petit mot. Un petit mot qui commence par une note de musique et s’envole dans toutes les directions.
Après un rapide détour du côté de la lexicographie, après une plongée du côté de l’étymologie, force est de constater que cette assemblage de consonnes et de voyelles pose noir sur blanc un concept totalement abstrait dont chacun attrape les reflets qui peuvent servir son argumentation de l’instant.

Je  suis même capable d’écrire sans sourciller et en conscience que je suis une solitaire expérimentée totalement inapte à la moindre action sans la présence des autres.
Et dans la mesure où je m’engage dans mille aventures, dans la mesure où je ne m’ennuie jamais, chacun peut constater que « les autres » ne me quittent jamais. Comment alors affirmer que je cultive la solitude?