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Une si douce solitude


Ce billet est certainement indissociable de celui-ci.

En ce jour de l’année où la nuit est longue comme une nuit d’hiver, il est de bon ton de rejeter l’idée de solitude.
En faire l’éloge aujourd’hui même pourrait sembler iconoclaste à qui oublie de regarder en face ce petit mot. Un petit mot qui commence par une note de musique et s’envole dans toutes les directions.
Après un rapide détour du côté de la lexicographie, après une plongée du côté de l’étymologie, force est de constater que cette assemblage de consonnes et de voyelles pose noir sur blanc un concept totalement abstrait dont chacun attrape les reflets qui peuvent servir son argumentation de l’instant.

Je  suis même capable d’écrire sans sourciller et en conscience que je suis une solitaire expérimentée totalement inapte à la moindre action sans la présence des autres.
Et dans la mesure où je m’engage dans mille aventures, dans la mesure où je ne m’ennuie jamais, chacun peut constater que « les autres » ne me quittent jamais. Comment alors affirmer que je cultive la solitude?

Oui. Et…


« Oui. Et que t’inspire cette vidéo? » fut le premier commentaire posé sous une vidéo partagée sur les réseaux sociaux.
Une vidéo qui laissait penser que nous construisons à chaque instant un avenir dont nous ignorons tout.

En ce moment, je raconte des contes aux enfants.
La grande dame Education Nationale a mis les contes au programme pour les petites sections d’école primaire. De fait, les fonctionnaires suivent le programme indiqué. C’est la loi de notre société.

Des contes.
Par exemple « Le petit Chaperon rouge »
Charles Perrault (1628-1703), publia en 1697 un recueil « Histoire et contes du temps passé », figeant noir sur blanc des contes qui ne circulaient jusqu’alors qu’oralement. « Le petit Chaperon rouge » faisait partie du lot.
Perrault était un moraliste, et ses contes, comme les fables de Jean de la Fontaine (1621-1695) étaient suivis d’une morale.

Dans le livre de mon enfance, l’histoire du chaperon rouge, se termine avec cette phrase :

« Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge, et le mangea. »

La morale n’apparait plus. Le conte est tout sec, la moralité a été supprimée par la postérité.

En 1976, Bruno Bettelheim (1903-1990)  publiait : « Psychanalyse des contes de fées« .
Psychologue et pédagogue américain d’origine autrichienne, son étude attentive des contes populaires l’avait amené a tenter de démontrer à quel point chacun d’eux reflète des conflits ou des angoisses, lesquelles apparaissent à chacun des stades spécifiques du développement. Il alla jusqu’à suggérer que les contes aident les enfants à découvrir le sens profond de la vie tout en les divertissant et en éveillant leur curiosité!

OK.
D’où probablement l’idée de mettre les contes au programme de l’Education Nationale.
Mais lesquels?
Quels contes? Avec quelle chute?

« Le petit Chaperon rouge », par exemple, rien que lui, a fait l’objet de multiples interprétations, particulièrement en ce qui concerne la fin. N’est-il pas trop cruel de « faire croire » aux enfants que les loups peuvent les manger? Ne vaudrait-il pas mieux que l’histoire puisse s’achever sur une note optimiste?
Ce sont les frères Grimm qui modifient (au 19ème siècle) la version de Perrault en faisant intervenir le chasseur.
Depuis, il existe maintes autres versions de plus en plus « gentillettes ».
Que devient alors la théorie de Bettelheim avec nos contes revus à la manière « bisounours »?

Je ne sais pas.

Trouver, l’autre jour, le long de la Loire, à Nantes, une minuscule petite pancarte rappelant les exactions commises pendant la Terreur m’interrogea une fois de plus sur le monde dans lequel nous vivons.
Une pancarte quasi invisible pour raconter « nous », notre pays, notre passé.
Une pancarte quasi invisible contre les grands écrans, contre les grands maux d’ailleurs et de plus loin balancés à nos faces à longueur de journée.

De nouvelles théories s’écrivent.
Peut-être seront-elles « à la mode » dans quelques temps.
Je ne sais pas.
Je sais que le temps sera déjà passé!
Ainsi va la vie, concoctée aujourd’hui sur un passé devenu flou vers un avenir inconnu.

Inertie, effort et combat

Lumineux et froid dimanche de fin novembre.

Dans quelques heures…
Les vagues vont poser les règles du jeu.
La température va imposer une durée non-dépassable.
La gourmandise va déposer du piquant à la sortie.

En digression, débarque « inertie », parce que l’inertie est une force immense, parce que c’est grâce à son inertie que ma pirogue va glisser longuement sur les vagues, parce que l’inertie est une propriété physique, parce que, parce que… s’arracher et  lutter sont  des verbes associés au vocabulaire de la violence autant qu’à cette « inertie »!

Et voilà que les mots se bousculent, qu’ils partent dans tous les sens, cavalent sur des branches, créent des sous-branches, font pousser une multitudes de brindilles qui cassent ou s’emmêlent et que je suis là au milieu de ce fatras, actrice et observatrice à la fois, amusée et dépitée à la fois.
Je suis là.

Tout en sifflant la pause pour tenter de contenir la bousculade, je décide de regarder ce qui se raconte dans ma bibliothèque.
Deux livres me font de l’oeil.

 » Autrement dit, ce que j’affirme aujourd’hui de l’effort, n’est pas forcément ce que j’en ai pensé autrefois, ni comment je l’ai pratiqué. Peut-être l’équilibre advient-il de l’analyse des déséquilibres? Peut-être est-il même composé de déséquilibres? »
Isabelle Queval, Philosophie de l’effort, Editions nouvelles Cécile Defaut, 2016, ISBN 978-2-35018-3879

 » Si le corps n’a pas à être recréé, mais seulement protégé contre la souffrance et la mort, l’esprit, la personnalité et l’existence ont au contraire la tâche de se dépasser eux-même et de se recréer ainsi eux-même d’une façon permanente pour combattre toujours mieux le malheur et la violence, et pour accéder toujours plus à la jouissance et à la joie »
Robert Misrahi, Le philosophe, le patient et le soignant, Editions Le seuil, collection « Les empêcheurs de penser en rond », 2006, ISBN 978-2-84671-154-2

Deux livres.
Deux auteurs.
Un homme d’âge vénérable.
Une femme dans la force de la maturité.
La philosophie.
Les mots.

Les mots.

Et ils vont et ils viennent les mots lorsqu’il s’envolent de l’empreinte noire sur blanc tracée sur l’écran ou sur la papier.
Et ils se cognent.
Et sans se déformer le moins du monde, il changent de sens.
Et repartent.
Insaisissables au long cours.

Lumineux et froid dimanche de fin novembre.

Il y a quelques heures…
L’océan offrait son ample respiration hivernale, le vent piquait et je laissais glisser ma pirogue sans tenter de la bousculer.
Ma pirogue,
Elle me rappelle les chevaux, à un détail près.
C’est elle qui a dû m’apprivoiser, me forcer à accepter sa fantaisie, ses accélérations sur la moindre vagues, ses refus dans le vent, sa rigidité et son agilité.
Ma pirogue,
Elle attend simplement que je lui ouvre le terrain de jeu et elle m’embarque.
Elle n’a aucun gouvernail, elle est insoumise.
Elle est tout à fait pacifique.
Jamais je n’ai imaginé un combat contre une pirogue.

Il y a quelques heures, dans une lumière de théâtre, grâce aux vagues bien formées, soumise au vent établi, j’ai tiré fort sur mes vieux muscles, c’était véritablement délicieux.
Certains jours, certaines heures, l’effort est source de joie.
Une joie simple et forte et nourrissante.

Plans, objectifs, etc… (3)


Et, bien, moi, je suis allée lire l’histoire de la chevrette.

Je suis allée cueillir à la source, parmi l’ensemble des textes publiés par monsieur Daudet.
Des textes produits en guise de feuilleton estival pour le journal « L’évènement ».  A l’époque, le titre du feuilleton fut « Chroniques provençales » et  les épisodes prenaient vie à Clamart, en banlieue parisienne.
L’histoire de la chèvre était adressée à Pierre Gringoire, artiste lyrique à Paris.
Le texte fait partie d’un ensemble aujourd’hui publié sous un titre classique de la « littérature enfantine » :  « Les lettres de mon moulins ».

En filigrane des lignes ci-dessus, je vois des plans, des objectifs et une réalisation finale.

Dans l’histoire de la chèvre, je vois bien le plan initial de la chèvre, un plan qu’elle expose clairement à Mr Seguin, je vois bien son objectif et nous constatons ensemble la fin, c’est à dire la réalisation, c’est à dire « un truc » que la chèvre n’avait pas prévu dans son plan, un « truc » qui ne faisait absolument pas parti de son objectif déclaré.

Il est indispensable de « faire des plans ».
Il est indispensable d’avoir des objectifs.
Sans ni plans, ni objectifs, comment donner un sens à la vie?

Ou le bât blesse, c’est quand petit à petit s’instaure un sentiment de toute puissance qui souffle à l’oreille une injonction de réalisation fixée, obligatoire et sans discussion.
Nous en sommes, sociétalement parlant, à ce point.
Dans le boulot, chacun se voit imposer des objectifs, des plans pour y arriver et une obligation de réussite à la clé.
C’est un dérivé des jeux sur écran : si on appuie tout bien au bon moment sur le bon bouton, la récompense tombe inexorablement.

Sauf, que la vraie vie n’est pas un jeu vidéo.

Du coup, l’échec fait vraiment mal. Il est d’autant plus douloureusement ressenti que bien souvent, d’une manière ou d’une autre, il est indissociable de « punition » comme si l’expérience de l’échec n’était pas en elle-même une expérience suffisamment désagréable.
La souffrance est latente.

Je me pose mille questions.

Il y a l’enfant-roi à qui tout est dû.
Il y a l’éternel adolescent, ex-enfant-roi et si bien acculturé aux jeux virtuels qu’il croit à la suffisance des « clic » pour arriver à son objectif et s’énerve quand « ça ne marche pas ».
Il y a tant et tant de personnes et autant d’individus…

Ce qui me semble important c’est d’apprendre par l’expérience que le fruit tombe quand il est mur, qu’une immense patience permet de laisser filer les saisons avant que ne revienne l’époque de la cueillette, que s’incliner sous les grains et le vent permet d’avancer plus loin, que rien n’est jamais acquis et que tout reste possible, surtout l’imprévisible.

Il me semble que l’imprévisible échappe à toutes les prévisions contemporaines.

100% féminin


La photo date de 1920.
Ma grand-mère âgée de 19 ans pose avec son premier enfant.
Un fil qui restera unique.

Hier, sur « le mur » d’une amie, je lisais une discussion où il était question d’apparence féminine.
L’attitude des mâles était l’objet de la controverse sur le ton « c’est toujours eux qui décident ».
En filigrane, je lisais ce que je déteste lire, une espèce de théorie du complot selon laquelle les femmes seraient de « pauvres petites choses » soumises à la contrainte de « l’autre genre ».

Il était vain de tenter toute « réaction » sur ce mur, j’ai gardé l’idée de ce petit billet sous le coude.

Car, un mystère a longtemps préoccupé les cerveaux des « savants », ces personnes du « bon genre » qui ont fait couler tant d’encre pour définir un statut aux humaines si différentes d’eux.
Différentes car non pourvue d’appendice extérieur.
Différentes car fluettes de voix.
Différentes car d’un tour de taille fluctuant.
Différentes pour plein de « bonnes raisons », de manière très factuelle.
Ce mystère,
Ce mystère quel était-il?

Ce mystère, c’est que ces personnes si différentes donnaient naissance à des enfants différents d’elles, à des enfants pourvu d’un appendice bien visible et plein de promesses.

Ce fait a engendré beaucoup, beaucoup de réflexions et d’actions parmi ceux qui désiraient se reproduire à l’identique et qui n’avaient pas d’autre choix que l’acceptation.

L’acceptation des faits.

Nous sommes tou(te)s né(e)s avec une étiquette « 100% made in femme » collée au corps.

 

 

De cette actualité instantanée et durable à la fois

« Qu’est-ce que l’éternité ? Pas un temps infini (car alors ce serait terriblement ennuyeux) mais un présent qui reste présent. C’est donc le présent même, dont nous sommes ordinairement séparés par le regret ou la nostalgie, l’espoir ou la crainte. L’éternité n’est pas l’immuabilité, mais la perduration toujours actuelle du devenir. Non la permanence, mais l’impermanence en acte et en vérité ! Il ne s’agit pas de vivre dans l’instant, ce que nul ne peut, mais d’habiter le présent qui dure et change. Quel que jour qu’on soit, c’est toujours aujourd’hui. Quelle que soit l’heure, c’est toujours maintenant. Et ce perpétuel maintenant est l’éternité même. C’est cela, que la philosophie m’a aidé à penser, la méditation m’aide à le vivre, y compris quand je fais tout autre chose que méditer ! On ne court le plus souvent qu’après l’avenir. Mais on ne court qu’au présent. »
Entretiens entre André Comte-Sponville et François L’Yvonnet, C’est chose tendre que la vie, Albin Michel, 2015, ISBN 978-2226314895

La routine a repris.
Après être passée par « Les matins » de France Culture, c’est l’heure du café.
Là, je parcours les réseaux sociaux comme j’ouvrirais une fenêtre sur le monde.

Et c’est (presque) toujours un moment triste, un moment qui m’émotionne du côté de la souffrance. Il arrive que j’ai besoin de réagir et le mur sur lequel « ça » tombe peut parfois trembler, bien que je fasse toujours tout pour me retenir.

C’est que j’ai beaucoup de difficultés à accepter le vide exposé sur les réseaux sociaux.
Et quand le vide fait le plein, c’est à la limite du supportable pour « moi-je ».
C’est d’autant plus difficile lorsque je le vois ce genre d’affichage sur la page d’une personne que j’estime pour son intelligence, son sens critique, son regard large.

Que se passe t-il donc?

Sur le plan pratique, je retire du fil d’actualité les personnes qui me font trop souvent bondir, de fait la publicité s’installe à leur place.
Et de fait, je reste calme.
Mais de fait, ma fenêtre est moins ouverte.

Que se passe t-il donc?

Sur un autre plan, je m’interroge.
Par quel tour de magie, par quelle intention, une information instantanée peut-elle durer et se propager, sans varier d’une once, pendant des heures, des jours parfois?
Jusqu’à l’essoufflement.
Jusqu’à ce qu’une autre information instantanée prenne la pas, anéantissant la précédente, la jetant aux oubliettes sans la moindre considération pour le temps d’affichage dont elle a courageusement fait preuve.

Et petit à petit je comprends que c’est le fil virtuel trop impalpable entre instantané/fragile et durable/certain qui me fait souffrir.

Ce qui se propage sur les réseaux sociaux à grand coup d’émoticônes et de partages compulsifs ne correspond en rien au présent et pourtant un sacré paquet de monde veut croire que c’est le présent.

Je peux pas.

Dimanche 24 septembre, étape 24

 

« Es mi destino,
Piedra y camino
De un sueño lejano y bello, viday
Soy peregrino. »
In Piedra y camino, Chanson de Atualpa Yupanqui (Hector Roberto Chavero Aramburo)

8h
Tout était plié.
J’attendais « mon » café chaud.
J’étais certaine que la personne croisée le soir était une personne de parole.
Pourtant, elle n’était pas là.
8h30, je me décidais lentement à partir, oubliant le café chaud quand un chien tout heureux est arrivé, suivi par son maitre.
Non seulement j’ai eu ma dose de boisson matinale, mais en plus j’ai eu le plaisir d’entendre l’accent de la région de mon enfance et la chanson des noms de villages que je connaissais parfaitement. Heureux hasard!

J’étais attendue à Hendaye et j’avais dès la veille annoncé une heure probable où il serait possible de me cueillir sur la plage. Même en prévoyant large, il ne fallait pas trop trainer et je démarrais finalement avec une heure de retard.

Dès la montée sur les crêtes, je voyais tous les endroits de bivouac sympa que j’avais raté et cependant j’étais super contente d’avoir eu l’occasion de profiter de la chaleur d’un bon café.

Devant, il y avait l’océan dans toute sa splendeur, bleu sous le ciel bleu.
Derrière, il y avait « la » montagne, somptueuse sous l’éclairage matinal, il y avait le lac des nuages et l’enchantement de la merveilleuse cascade blanche qui s’en échappait.

En partant, de là-bas, loin à l’est, j’avais longtemps regardé en arrière.
En arrière jusqu’à perdre le bleu maritime des yeux.
Il avait fallu que je m’arrache pour résolument regarder la montagne et aller de l’avant.

Et voilà, que je ne cessais de m’arrêter pour accrocher encore mon regard sur les montagnes, et encore et à nouveau.
Pleinement consciente de ce qui se passait, de ce qui se jouait précisément, j’ai porté mon regard au loin, vers cet horizon que j’avais si longtemps attendu et enfin, j’ai marché résolument, sans plus regarder en arrière.

J’étais sur le chemin qui va « au bout du monde », sur la plage, là ou allait commencer la suite, l’inconnu et plus loin.
Et Merleau-Ponty faisait écho avec une petite phrase que j’avais souligné dans le train, pendant le voyage vers Narbonne :
« (…) la route proche n’est pas « plus vraie » : le proche, le lointain, l’horizon dans leur indescriptible contraste forment système, et c’est leur rapport dans le champ total qui est la vérité perceptive. »

Je voyais l’horizon, l’océan, et j’étais dans l’instant, dans un paysage de carte postale, magnifique, sous un soleil radieux. Je vivais dans un simple bonheur tout à fait réel et véritable.

Passé l’ermitage de Biriatou, traverser l’autoroute revenait à franchir une frontière, à marquer l’entrée vers la fin de la randonnée, la fin de la belle escapade.
Puis, il y eut le port d’Hendaye, puis la plage et les surfeurs, et aussi un tas de cailloux au pied des rochers.
En ce beau dimanche, la foule était présente sous le soleil, j’étais pourtant seule au monde, débarquant d’un ailleurs invisible sans que personne alentours puisse l’imaginer.


Mon frère est arrivé à l’heure convenue.
Non… Avec quelques minutes de retard car il était parti me chercher sur le port et la route du littorale était fort encombrée. Il avait suffit d’allumer le téléphone et de clavarder un peu pour « tout arranger »… Mais comment aurions-nous fait « dans le temps »? Dans un temps où nous avons pourtant vécu, dans une époque où les rendez-vous existaient. C’est incroyable de constater à quel point nous sommes capables d’adaptation, au point d’oublier de quoi nous étions capables « avant »…

Un fois mon sac posé dans le coffre, complices comme nous l’étions lorsqu’il s’agissait de dévaler hors piste les champs de neige, nous sommes partis à l’assaut des rochers, jusqu’à la plage interdite que j’avais en tête, sous le domaine Abbadia, dans la baie de Loia, là où les roches multicolores sont sculptées par les vagues.
La marée commençait à monter fort.

Il était alors temps de rejoindre Biarritz en voiture et de rentrer dans cette vieille maison basque et bourgeoise dont j’avais si souvent entendu parler sans jamais la voir. Une maison que mon frère, une fois marié, avait apprivoisé en temps que « maison de famille ».

Oter mes sandales, faire grincer le parquet ciré, sentir la douceur des tapis d’orient, puis grimper l’escalier monumental pour découvrir « ma » chambre à la décoration surannée, tellement charmante dans la lumière filtrant à travers les persiennes.
Un peignoir blanc était plié sur le lit, la salle de bain ouvrait grand sa porte.
J’ai déposé mon barda, étalé ce que je pouvais sur les fauteuils tapissés de satin fleuri.
J’ai ouvert le paquet postal posé sur la table, sous la plus grande fenêtre. Il avait bien été expédia, il était bien arrivé à la bonne adresse.
Mes vêtements « de ville », mes bouquins, mes papiers étaient là.

Après une longue douche, je pouvais descendre, dans la peau d’un personnage collant au décor (enfin presque…) pour répondre à la curiosité de celle qui m’accordait l’hospitalité : une dame très âgée, d’allure aristocratique, blanche et fragile comme les porcelaines de collection qui décoraient le salon.

A suivre : le jour suivant …

Lundi 25 septembre, une journée entre parenthèses


« Une saveur s’affirme doucement depuis le retour.
Celle de la dragée.
La vraie dragée, celle des baptêmes et des mariages de mon enfance
Le « bonne »dragée
Qui contient une grosse amande.
De cette gourmandise de « fête sacrée »
Que je laissais fondre patiemment
Jusqu’à sentir le rugueux de l’amande
Ce rugueux de la peau brute, dont la texture
Se dévoilait au fur et à mesure que le sucre fondait.
Puis, je sortais le fruit de la bouche
Pour « le voir », le découvrir, en ôter la peau
Et le goûter encore, trouver le lisse sur les papilles
Avant d’achever
Avant que les sensations ne deviennent souvenirs
Mêlés,
De sucré, de rugueux, de lisse, de subtil
De l’amande, de la dragée, de la fête
C’est bien le temps passé qui fut savoureux! »
in Passage de vies, Editions l’instant Présent, 2008, ISBN 078-2-916032-10-8

8h58
TER 67266
11H47
3854
006-36
16H32

Quelques chiffres pour déjà entrevoir la fin de la parenthèse Biarrote après mon arrivée à Hendaye.
J’ai systématiquement besoin d’un moment entre parenthèses au retour d’une aventure quelle qu’elle soit, que ce soit une aventure de quelques heures, de plusieurs jours ou de plus encore.
C’est une respiration indispensable.
Il peut s’agir d’un temps de silence dans la voiture arrêtée, c’est possiblement une longue errance dans la zone « neutre » d’un aéroport, c’est pourquoi pas, un voyage en train.
L’essentiel est entièrement contenu dans l’identification de la zone « entre parenthèse ».
Dans cet espace, tout est possible, c’est un entre-deux, un espace où mon costume est indéfini, où je suis en état de suspension avant re-constitution.
J’aime infiniment cet état.
Il répond entièrement à l’adjectif d’extra-ordinaire tant il est rare et tant je le protège comme quelque chose de très, très précieux.

C’était une chance de pouvoir vivre cette parenthèse à Biarritz, sous un ciel chargé, dans une ville déserte, hébergée dans une maison historique.

J’ai passé la journée à déambuler, à regarder les vagues aller, venir, s’écraser, éclabousser, s’envoler en mille particules d’embruns, vivre.
J’ai passé la journée à rêvasser, à regarder l’horizon, se voiler, se découvrir, essuyer les grains, se couvrir et s’illuminer, vivre.
J’ai passé la journée, le nez vers le ciel, à regarder les oiseaux marins, piquer, décoller, planer, voler, plonger, vivre.

Des milliers de pensées se bousculaient et passaient.
J’avais amassé un bouquet de métaphores suffisant pour éclairer mon quotidien pendant plusieurs mois.

L’après-midi, je suis partie à l’assaut du phare.
Un sommet si vite atteint.
Mais le sommet local.
Prendre de la hauteur élargit toujours le point de vue.

Et j’ai encore marché, marché.

Enfin, la fin était proche.
Manger une glace.
Acheter des espadrilles dorées
Faire provision de gourmandises à offrir
Et aller pour un ultime diner dans la maison basque.

8h58
TER 67266
11H47
3854
006-36
16H32

Sur la dernière page griffonnée par l’escapade 2017, juste après les chiffres, il y a cette phrase :
« Chacun peut trouver un sens à sa voie. »

Peut-être?
Je ne sais pas « pour les autres ».

Hier soir, « comme par hasard » un bouquin s’est posé entre mes mains. Je l’ai dévoré, trouvant noir sur blanc toutes les questions qui m’habitent, illuminées par des éclairages auxquels je n’avais pas pensé, prenant racine dans notre histoire. Une histoire dont je suis bien incapable d’embrasser la totalité, ce qui m’offre la chance d’apprendre encore et toujours.

Quel bonheur que de pouvoir rencontrer, lire, découvrir « les autres » pour comprendre toujours plus loin.

J’avais envie de trouver une petite phrase dans ce livre tout fraichement ouvert, il y en a des dizaines qui pouvaient faire l’affaire.
Je dirais que chaque petite phrase posée au cours de ce « feuilleton » étant toujours une invitation à découvrir un bouquin, un auteur et ce qu’il y a autour, il en va de même pour cette dernière :
« Je mets donc mon espoir dans l’idée qu’en développant une autre image de notre vie mentale, une image qui rende justice à notre nature d’êtres sociaux, nous serons capables de mieux comprendre les conditions de possibilité d’une véritable individualité – une individualité sociale échappant au solipsisme et enracinée dans des pratiques qui nous incitent à la coopération mutuelle. L’individualité n’est pas une donnée mais un objectif à atteindre, et nos efforts dans ce sens ne peuvent se passer de la contribution de nos semblables. »
Matthew B. Crawford, Contact, traduit de l’américain par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet, Editions La Découverte, 2015, ISNB 978-2-7071-8662-1

A plus loin…

Marcher

« Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette brume ensoleillée comme une gloire est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. »
Julien Gracq, En lisant en écrivant, Editions José Corti, 1980, ISBN 978271430303-5

Marcher, verbe transitif ou intransitif… La marche, le marcheur… Sens propre ou sens figuré ?

Poser un pied devant l’autre en réalité ou de manière métaphorique?

Marcher, pratiquer la marche, posséder par la marche,  le marcheur…
Des mots.
Des mots comme tant d’autres qui n’ont de signifiance que pour la personne qui les utilise, dans un environnement défini, à un moment précis.

Du jour où l’enfant se lève et avance droit devant, vacillant, chancelant avant de trébucher sous la joie de ses proches : « ça y est, il marche ! » jusqu’à la dernière minute de vie dont il est impossible de se relever, la marche est, comme la respiration, une fonction formidablement banale.

Qu’est-ce qu’un marcheur, une marcheuse ?
Je ne sais pas.
Chacun se définit à sa manière, selon ses propres critères.
Tout est vérité.

Il est vain de se fier aux apparences, aux chaussures, à l’accoutrement, à l’environnement ou à quoi que ce soit.
Chaque personne sait plus ou moins qui elle est, d’où elle vient, où elle va.
Peut-être ?
Quiconque la croise ne peut que se contenter d’imaginer ce qui lui convient d’imaginer.

Je m’apprêtais pour une petite pause, devant un bistrot, à Saint-Jean-Le-Vieux, le temps d’avaler un sandwich et de boire un thé chaud.
Un couple d’âge mûr me cédait sa place, sous l’unique parasol troué qui pouvait servir de parapluie en cas d’averse.
Lui, un peu lourd, la lèvre épaisse, le ventre bien rond, paquet de cigarettes dans une main, smartphone dans l’autre, sac déjà sur le dos, Lui attendait pour la suivre, Elle.

Elle était parfaitement coiffée et parfumée, ses jambes décharnées mais superbement bronzées s’étiraient entre l’extrémité d’un micro-short pinky et la bande blanche immaculée des soquettes qui surplombaient de lourdes chaussures de montagne .
Bâtons de marche hi-tech en vrac dans une main, Elle tentait de s’extirper du coin où elle s’était coincée à côté de son sac à dos.
Un poème de Baudelaire me vint à la mémoire en la voyant s’empêtrer entre les chaises, la table et les bâtons dépliés ; c’était tellement incongru dans la circonstance, qu’un large sourire illumina mes pensées.

Après les salutations basiques, je tentais aimablement un « Vous allez où comme ça ? » tout à fait neutre, histoire de dire quelque chose, un peu curieuse, néanmoins.

Impossible d’oublier le regard outragé lancé par la dame.

Un regard accompagné par des mots, balancés à la hauteur de l’offense bien innocente que je venais de proférer : « Nous allons à Compostelle, bien sûr. Ca ne se voit pas ? »

Je me suis entendue bredouiller : « Non… Oups… Désolée… Vous auriez tout aussi bien pu aller vous balader dans la montagne, non ? »
Ce couple était donc « sur le chemin » et je n’avais rien vu.
Elle devant, sans plus de mots, Lui derrière, débonnaire ils s’en furent en marchant.

Marcher.
Qu’est-ce donc ?
Qu’est-ce donc pour qu’il s’écrive autant de livres, de billets, de blogues, de poèmes sur le sujet?
Sur un sujet finalement vague, à propos d’expériences indéfinies, chacun reste libre d’interpréter à sa sauce.

Cette année, pour mes vacances, j’avais choisi de me déplacer à pieds.
Délaissant la planche de SUP, j’avais choisi de porter sur mon dos tout le nécessaire indispensable à mon confort.
Fidèle à moi-même, je savais d’où je partais, j’avais fixé un sens, une direction et donc une arrivée probable.
Entre les deux, j’avais prévu autant que possible ce que je pouvais prévoir d’imprévisible.

Comme d’habitude, j’avais fixé le temps imparti pour ma balade et je disposais d’un mois plein, à utiliser au gré du vent.
Sans aucune réservation en poche, sans GPS actif, sans smartphone sous le nez, je me suis engagée dans l’aventure avec le minimum : une boussole pour garder le nord, une carte routière pour me positionner, une tente pour m’abriter et rien en trop, histoire de marcher légère.

Je suis monté dans le train, à Nantes, le mercredi 29 août au matin, en vêtements de ville. J’emportais un stock de bouquins pour passer le temps, un sac à dos sur le dos et à la main une grosse boite postale destinée à envoyer bouquins et vêtements de ville du « départ de la marche » vers une maison proche du point d’arrivée espéré.
Je suis descendue du train, à Nantes, le mardi 26 septembre en fin d’après-midi. Dans mon sac à dos, j’avais rangé avec attention plusieurs gâteaux basques pour régaler quelques personnes gourmandes.

(à suivre)

 

Un mois plus tard

« On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science ; c’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier pour les comprendre avant de savoir ce que représente leur somme. La certitude géographique est semblable à la certitude anatomique. Vous savez exactement d’où le fleuve part et où il arrive et dans quel sens il coule ; comme vous savez d’où s’oriente le sang à partir d’un cœur, où il passe et ce qu’il arrose. Mais la vraie puissance du fleuve, ce qu’il représente exactement dans le monde, sa mission par rapport à nous, sa lumière intérieure, son charroi de reflets, sa charge sentimentale de souvenirs, ce lit magique qu’il se creuse instantanément dans notre âme, et ce delta par lequel il avance, ses impondérables limons dans les océans intérieurs de la conscience des hommes, la géographie ne vous l’apprend pas plus que l’anatomie n’apprend au chirurgien le mystère des passions. Une autopsie n’éclaire pas sur la noblesse de ce cœur cependant étalé sans mystère, semble-t-il, sur cette table farouchement illuminée à côté des durs instruments explorateurs de la science. Comme les hommes, les pays ont une noblesse qu’on ne peut connaître que par l’approche et par la fréquentation amicale. Et il n’y a pas de plus puissant outil d’approche et de fréquentation que la marche à pied. »

Jean Giono, Rondeur des jours (début du chapitre « Provence »), Collection « L’imaginaire » des Editions Gallimard, 1994,  ISBN 9782072213823

Un mois s’est écoulé depuis le dernier billet posé ici, jour pour jour, un mois!

Ce matin, j’ai tenté de poser quelques lignes sur une page facebook,
Comme chaque année depuis 2012, j’ai besoin de visiter pas à pas les notes accumulées au fil de la randonnée, et c’est ici que je vais dérouler l’histoire. Un mystérieuse réticence  m’empêche de l’exposer sur les réseaux sociaux.
C’est peut-être simplement une question de vitesse, à moins que ce ne soit une question de technique, ou peut-être une affaire de curiosité expérimentale.

Le sais-je?