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Jeudi 7 septembre, étape 8

« Si tu savais ce qu’il y a
Au bout de la patience
Il n’y a pas de bout à
La patience
Au bout de la patience
Il y a la patience. »
Jean Yves Leloup, Déserts, Editions Le Fennec, 1994, ISBN 2-910297-00-4

Après sept jours de marche, le doute persistait.
Rien ne pouvait me prouver que l’Atlantique serait en vue trois semaines plus tard.
Rien.

Avoir couvert plus que les douze étapes du sentier cathare en une semaine ne me semblait pas un gage de réussite, il restait tant à parcourir !

A Foix, lorsque l’hôtesse de l’Office du tourisme m’avait parlé d’une voie verte qui filait droit vers l’ouest sur plus de 40 km, j’avais immédiatement vu tout l’intérêt de m’y aventurer.
40 km!
C’est un marathon, une distance que les meilleurs coureurs avalent en un peu plus de trois heures… A mon niveau, c’était abordable en une journée sans même être héroïque.
Il suffisait de la trouver cette voie verte !

Le début du chemin qui devait la rejoindre à son commencement fut facile à trouver.
Mais, je me suis rapidement égarée en suivant un marquage fantaisiste.
La balade était tout à fait magnifique avec un passage à flanc des crêtes rocheuses comme j’aime tant,  et par chance le cap était globalement correct.
Effectivement, je suis « tombée » sur la fameuse voie recherchée au bout d’un certains nombre de kilomètres et de questions.

Après, il suffisait de marcher.
Marcher et marcher encore.
J’ai vidé ma gourde.
J’ai entamé ma réserve d’eau.
Et j’ai marché.
A la fin, j’étais vraiment fatiguée de tant de platitude.
Et il fallait trouver où dormir !
Marcher encore un peu…

Entrer à pieds dans une ville sans avoir suivi les marques prévues pour les marcheurs, c’est prendre le risque de s’y perdre, de traverser la vraies vie avec les véritables habitants, d’occulter « les beaux endroits » réservés à l’oeil averti des touristes.
C’est ce que je fis.
Après avoir remis l’eau à niveau sous l’unique robinet encore en service de l’aire réservée aux « gens du voyage », je suis entrée dans un quartier pavillonnaire populaire.
Aucune chance de trouver où crécher dans ce coin.
J’ai marché.
J’ai demandé à droite, à gauche, sans succès.
Les gens ont vraiment d’autres chats à fouetter et répondent comme pour se débarrasser au plus vite.

Le GR 78 est aussi appelé « Voie du Piémont », son trajet étant souvent superposé avec un ancien trajet jacquaire. Qui dit trajet jacquaire, dit églises, monastères, couvents, chapelles.
Avec l’heure qui tournait inexorablement vers la nuit, je ne voyais pas d’autre solution que de rentrer résolument au coeur de la ville dans l’espoir de trouver le sempiternel marquage rouge blanc à proximité d’un édifice religieux.

C’est précisément à cet instant que j’ai aperçu, sur le trottoir d’en face un homme qui marchait d’une grand pas alerte. Chaussé de sandales, il portait joyeusement une belle bedaine sous une longue robe noire.
Posant là ma dignité et mon orgueil, je me suis propulsée devant lui, histoire de le stopper dans son élan.
« Bonsoir, monsieur, je cherche un endroit pour planter ma tente, auriez vous une idée à me proposer? »
Dans idée, il y avait pour moi : terrain de jeu, terrain vague, terrain de foot, etc…
« Mais… Il y a toujours une chambre pour les pèlerins chez moi. Là, j’ai un truc urgent à régler, allez au n°x de la rue machin et je vous retrouve dans vingt minutes »
Et hop, il me donna la direction à suivre et hop il fila.
J’avais parcouru quelques centaines de mètres lorsqu’une voiture me klaxonna, le brave homme criait par la fenêtre ouverte : « N° x! Vous vous souvenez? »
J’acquiesçais en souriant.
Une fois sur place, j’ai attendu en griffonnant un résumé de la journée.
Puis j’ai attendu.

Un crissement de pneus me sortit de la torpeur qui commençait à gagner du terrain : la journée de marche faisant son effet.
Une porte claqua et j’entendis : « Ah, excusez-moi, pour l’attente! Venez »
Le temps de prendre mon sac et il avait déjà disparu au coin de la rue.
Par chance, il y avait un portail ouvert et une plaque qui disait que c’était le bon portail, je rentrais résolument.
La maison était sur la droite, un joli perron cintré lui donnait un charme certain.
L’homme était planté dans l’encadrure de la porte, bras dénudés et en board-short, m’accueillant jovialement « Oui, vous comprenez, chez moi, je me mets à l’aise! »

J’ai négocié le droit de planter ma tente sur le beau carré de gazon qui était au centre de la cours. Après avoir essayé de me convaincre du confort de la maison en me faisant visiter cuisines, sanitaires, chambres et débarras, il accepta mon idée.

La soirée fut mémorable, tant par les passionnantes conversations que par la variété des mets que je n’eus pas d’autres choix que de goûter.

Il faisait nuit noire lorsque j’ai enfin monté « mon hôtel » au centre du « patio ».

Passant, à proximité, mon hôte s’exclama : « Une tente cercueil! Elle est super, j’ai la même! Elle est super! »

Le sourire aux lèvres, je me demandais comment sa grande carcasse pouvait se loger dans un si petit espace!

Quelle extra-ordinaire journée!

A suivre…

 

Jeudi 30 septembre, Etape 1

« Quand on voit le monde on voit l’autre en transparence, comme le filigrane pris dans la trame du papier »
Christian Bobin, Ressusciter, Edition Gallimard, 2001, Collection Folio ISBN 2-07-042710-2

Si je devais me contenter de transcrire les notes contenues dans mon carnet, l’affaire serait pliée en quelques secondes et deux lignes.
Départ Gruissan
Bivouac dans les vignes

Entre ces deux lignes, il y a des heures de marche, des kilomètres abattus et l’horizon marin disparu.

A l’instant même où je saluais mon hôtesse qui avait eu la gentillesse de me transporter à la marge du village, j’entrais de plain-pied dans la solitude qui me sied.
Avec « presque rien » sur le dos, « presque rien » en guise de « chaussures de marche », ma gourde à la main, mon chapeau sur le sac, faisant fi de la distance affichée pour ignorer le temps qui allait devenir relatif, j’alignais consciencieusement les premiers pas chargés sur les gravillons du « vélo-route » au terme duquel j’avais à découvrir le départ du sentier Cathare.

A cet instant précis, j’étais face à moi-même à mes démons, à mes pensées, mes errances, mes suffisances, mes tolérances, mes impatiences, mes doutes, une dose de mysticisme et tant et plus.

A cet instant précis, je devenais le chemin.

Envolée l’éphémère et grisante euphorie du réveil.
Alourdie par dix kilogrammes « d’autonomie programmée » (le poids que porte une femme mince en fin de grossesse) je posais en conscience un pied devant l’autre.
L’expérience ancienne de lointaines longues marches me forçait à cette conscience.
Mon objectif du matin était clair : éviter toute douleur, éviter de forcer, garder de la souplesse, protéger mon confort.
Vivre le premier jour sans impatience me semblait une clé indispensable pour entrevoir plus loin.
Sans impatience.
Le défi était de taille.
Il est si difficile au sortir de la vie « normale », de la routine tellement comblée par toutes sortes de courses.

Une fois sur le GR, à Port-la-Nouvelle, une attention neuve surmonta la tension latente.
La mer.
Je la voyais miroiter au loin.
Je la voyais disparaître entre les collines.
Je la voyais encore.
Je la regardais sans cesse.
Puis, vint le moment de m’arracher, de tourner obstinément le regard vers l’ouest, de valider par l’action mon choix de voyage. C’est par monts et par vaux que se dessinait désormais le chemin.
L’horizon n’existait plus que virtuellement.

Je m’enivrais alors des parfums de la flore, du bonheur d’aller dans les sentiers sans platitude.
Mon corps était réjoui de jouer enfin avec une multitude d’ajustements, délivré de la mécanique implacable qui avait cours sur la route lisse.

Le soleil entamait sa chute flamboyante lorsque je plantais ma tente dans le vignoble, à proximité de Durban-Corbières. J’avais mon petit déjeuné à portée de main.

A suivre…

 

 

Marcher

« Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. Cette brume ensoleillée comme une gloire est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l’étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. »
Julien Gracq, En lisant en écrivant, Editions José Corti, 1980, ISBN 978271430303-5

Marcher, verbe transitif ou intransitif… La marche, le marcheur… Sens propre ou sens figuré ?

Poser un pied devant l’autre en réalité ou de manière métaphorique?

Marcher, pratiquer la marche, posséder par la marche,  le marcheur…
Des mots.
Des mots comme tant d’autres qui n’ont de signifiance que pour la personne qui les utilise, dans un environnement défini, à un moment précis.

Du jour où l’enfant se lève et avance droit devant, vacillant, chancelant avant de trébucher sous la joie de ses proches : « ça y est, il marche ! » jusqu’à la dernière minute de vie dont il est impossible de se relever, la marche est, comme la respiration, une fonction formidablement banale.

Qu’est-ce qu’un marcheur, une marcheuse ?
Je ne sais pas.
Chacun se définit à sa manière, selon ses propres critères.
Tout est vérité.

Il est vain de se fier aux apparences, aux chaussures, à l’accoutrement, à l’environnement ou à quoi que ce soit.
Chaque personne sait plus ou moins qui elle est, d’où elle vient, où elle va.
Peut-être ?
Quiconque la croise ne peut que se contenter d’imaginer ce qui lui convient d’imaginer.

Je m’apprêtais pour une petite pause, devant un bistrot, à Saint-Jean-Le-Vieux, le temps d’avaler un sandwich et de boire un thé chaud.
Un couple d’âge mûr me cédait sa place, sous l’unique parasol troué qui pouvait servir de parapluie en cas d’averse.
Lui, un peu lourd, la lèvre épaisse, le ventre bien rond, paquet de cigarettes dans une main, smartphone dans l’autre, sac déjà sur le dos, Lui attendait pour la suivre, Elle.

Elle était parfaitement coiffée et parfumée, ses jambes décharnées mais superbement bronzées s’étiraient entre l’extrémité d’un micro-short pinky et la bande blanche immaculée des soquettes qui surplombaient de lourdes chaussures de montagne .
Bâtons de marche hi-tech en vrac dans une main, Elle tentait de s’extirper du coin où elle s’était coincée à côté de son sac à dos.
Un poème de Baudelaire me vint à la mémoire en la voyant s’empêtrer entre les chaises, la table et les bâtons dépliés ; c’était tellement incongru dans la circonstance, qu’un large sourire illumina mes pensées.

Après les salutations basiques, je tentais aimablement un « Vous allez où comme ça ? » tout à fait neutre, histoire de dire quelque chose, un peu curieuse, néanmoins.

Impossible d’oublier le regard outragé lancé par la dame.

Un regard accompagné par des mots, balancés à la hauteur de l’offense bien innocente que je venais de proférer : « Nous allons à Compostelle, bien sûr. Ca ne se voit pas ? »

Je me suis entendue bredouiller : « Non… Oups… Désolée… Vous auriez tout aussi bien pu aller vous balader dans la montagne, non ? »
Ce couple était donc « sur le chemin » et je n’avais rien vu.
Elle devant, sans plus de mots, Lui derrière, débonnaire ils s’en furent en marchant.

Marcher.
Qu’est-ce donc ?
Qu’est-ce donc pour qu’il s’écrive autant de livres, de billets, de blogues, de poèmes sur le sujet?
Sur un sujet finalement vague, à propos d’expériences indéfinies, chacun reste libre d’interpréter à sa sauce.

Cette année, pour mes vacances, j’avais choisi de me déplacer à pieds.
Délaissant la planche de SUP, j’avais choisi de porter sur mon dos tout le nécessaire indispensable à mon confort.
Fidèle à moi-même, je savais d’où je partais, j’avais fixé un sens, une direction et donc une arrivée probable.
Entre les deux, j’avais prévu autant que possible ce que je pouvais prévoir d’imprévisible.

Comme d’habitude, j’avais fixé le temps imparti pour ma balade et je disposais d’un mois plein, à utiliser au gré du vent.
Sans aucune réservation en poche, sans GPS actif, sans smartphone sous le nez, je me suis engagée dans l’aventure avec le minimum : une boussole pour garder le nord, une carte routière pour me positionner, une tente pour m’abriter et rien en trop, histoire de marcher légère.

Je suis monté dans le train, à Nantes, le mercredi 29 août au matin, en vêtements de ville. J’emportais un stock de bouquins pour passer le temps, un sac à dos sur le dos et à la main une grosse boite postale destinée à envoyer bouquins et vêtements de ville du « départ de la marche » vers une maison proche du point d’arrivée espéré.
Je suis descendue du train, à Nantes, le mardi 26 septembre en fin d’après-midi. Dans mon sac à dos, j’avais rangé avec attention plusieurs gâteaux basques pour régaler quelques personnes gourmandes.

(à suivre)

 

Un mois plus tard

« On ne peut, je crois, rien connaître par la simple science ; c’est un instrument trop exact et trop dur. Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier pour les comprendre avant de savoir ce que représente leur somme. La certitude géographique est semblable à la certitude anatomique. Vous savez exactement d’où le fleuve part et où il arrive et dans quel sens il coule ; comme vous savez d’où s’oriente le sang à partir d’un cœur, où il passe et ce qu’il arrose. Mais la vraie puissance du fleuve, ce qu’il représente exactement dans le monde, sa mission par rapport à nous, sa lumière intérieure, son charroi de reflets, sa charge sentimentale de souvenirs, ce lit magique qu’il se creuse instantanément dans notre âme, et ce delta par lequel il avance, ses impondérables limons dans les océans intérieurs de la conscience des hommes, la géographie ne vous l’apprend pas plus que l’anatomie n’apprend au chirurgien le mystère des passions. Une autopsie n’éclaire pas sur la noblesse de ce cœur cependant étalé sans mystère, semble-t-il, sur cette table farouchement illuminée à côté des durs instruments explorateurs de la science. Comme les hommes, les pays ont une noblesse qu’on ne peut connaître que par l’approche et par la fréquentation amicale. Et il n’y a pas de plus puissant outil d’approche et de fréquentation que la marche à pied. »

Jean Giono, Rondeur des jours (début du chapitre « Provence »), Collection « L’imaginaire » des Editions Gallimard, 1994,  ISBN 9782072213823

Un mois s’est écoulé depuis le dernier billet posé ici, jour pour jour, un mois!

Ce matin, j’ai tenté de poser quelques lignes sur une page facebook,
Comme chaque année depuis 2012, j’ai besoin de visiter pas à pas les notes accumulées au fil de la randonnée, et c’est ici que je vais dérouler l’histoire. Un mystérieuse réticence  m’empêche de l’exposer sur les réseaux sociaux.
C’est peut-être simplement une question de vitesse, à moins que ce ne soit une question de technique, ou peut-être une affaire de curiosité expérimentale.

Le sais-je?

(à suivre)