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Là où la terre s’achève


Ce matin, j’ai marché aussi loin que possible, sortant des chemins bien pavés pour aller là où la terre s’achève, tout au bout de l’île.
C’est là que, les jours de grâce où je peux aller sur l’eau à la rame, c’est là que j’attends la « reverse » afin de poursuivre à moindre efforts le tour de l’Ile, une balade assez magique sur le grand fleuve, à la fois en ville et loin de la ville.

Là où la terre s’achève.
Là où plus loin oblige à naviguer
Où commence l’inconnu,
Où macèrent les peurs,
Les doutes
Là où la terre s’achève commence
Un autre monde.

Sous le soleil froid de novembre,
Sous les grands arbres dénudés
Dans l’air limpide du matin
Plantée dans la boue laissée par la marée passée,
Je me suis évadée infiniment loin.

Finisterre est l’ultime étape,
A ce qu’il parait.
Mais le slogan breton affirme que tout commence
En Finistère.
Que croire?

Ce matin, je suis allée jusqu’où s’achève la terre!

Dimanche 22 novembre 2020, plus de cinq mois après la sortie du grand confinement, plus de trois semaines après l’entrée dans le carême d’avant Noël décrété au nom du SRAS-Cov-2. Il se dit maintenant que l’Avent approche mais que le carême survivra après les fêtes.
La suite est toujours plus loin.

De l’utilité (3)


Une bruine fine a envahi la ville.
L’heure d’hiver a sonné le glas de la lumière solaire à l’heure du thé
Le plus célèbre des minuscules tas d’ARN poursuit son chemin de terroriste mondial.

La roue avant du vélo fait jaillir de la route une trainée de gouttelettes, j’ai déjà les pieds trempés, les cheveux mouillés et le visage juste bien brumisé, je suis ravie.
Les rares personnes qui pédalent et me croisent ont le sourire aux lèvres. Dois-je déduire que seuls les gens heureux sont de sortie ce matin?

Tout au long de la semaine, j’ai tourné et retourné ce mot « utile » qui m’invite pour la troisième fois à proser au sujet de l’utilité.
Dans différents environnements, j’ai procédé à sa dissection.
A travers ce que j’imagine d’époques révolues dans lesquelles je n’ai point habité, je l’ai fait voyager.

J’ai écrit « ça » et bien plus hier.
Ce matin, ce dimanche j’ai effacé presque tout.
A quoi bon écrire ici ?

Il faudrait croire en l’utilité pour réussir à convaincre,
Ou croire à la non-utilité pour tenter de démollir la croyance en l’utilité.

Et définitivement, je suis brouillée avec les croyances, avec la dualité, la dichotomie, la prise de position qui me poserait dans un camp contre l’autre ou dans un camp avec ceux du même camp.

L’impression de solitude me tombe parfois sur la tête.
Du fait de ces incroyances.
Je suis tout à fait non capable d’affirmer que la solitude est utile
Ou non utile.
Elle est
Et en même temps existe notre humanité
Et le monde que nous habitons.
Seuls et ensemble,
En même temps
Indissociables
Non opposables.

Dimanche 25 octobre 2020, cinq mois et deux semaines après la sortie du grand confinement.
La peur est à nouveau palpable tout autour, consécutive au niveau d’alerte lancé à travers les médias. Chacun en fait ce qu’il a besoin d’en faire, en fonction de la manière dont il qualifie cette peur.
Dans ma ville, les bars fermeront dorénavant à 22:00 et pour ma part, ça ne changera rien.
La suite est encore plus loin.

Au bout de la patience, il n’y a rien d’autre que la patience. Je l’ai appris par expérience.


Little Bird vit sa vie (4)

Et de cinquante!

Little Bird ne comprend plus rien, lui qui ne comprenait déjà pas grand chose à la folie humaine.

Il avait pourtant attentivement écouté, il avait entendu quatorzaine pour 14 jours, et il en avait déduit que quarantaine correspondait à 40 jours.
En plus, lors de nos longues conversations, je lui avait parlé des traversées du désert et de toutes ces quarantaines de jour qui scandent les récits religieux entre démons et défis:
Le déluge qui dure 40 jours (genèse 6 et 7)
Moïse au Mont Sinaï pendant 40 jours et 40 nuits (Exode 34 – verset 51 sourate 2)
Traversée du pays de Canaan en 40 jours (Nombres 13.25)
Goliath défie Israël pendant 40 jours (1 Samule17-16)
Elie marche 40 jours et 40 nuits dans le désert (1 Rois 19.8)
Jésus est resté 40 jours et 40 nuits dans le désert (Matthieu 4.2)
Et il fallu attendre 40 jours entre la résurrection et l’ascension de Jésus (Actes 1.3)

Il avait bien écouté l’oiseau.
A ses hochements de tête, j’avais même pu remarquer qu’il pouvait envisager les bienfaits d’une quarantaine de jour de retraite.

Mais voilà que nous en sommes à cinquante jours de privation de liberté d’aller et venir.
Et voilà que l’horizon reste gris foncé,
Que nos sens doivent oublier leur réalité,
Que certains se sentent obligés de se masquer, annihilant de fait autant le goût que l’odorat.
Privés de contact physique, les humains serviles n’ont plus que les yeux pour trouver leur voie.
« Et, que voient-ils quand ils ont de la buée sur leurs lunettes? » me murmure l’oiseau du haut de son merveilleux à propos.
Il a raison l’oiseau.

Dans notre monde qui veut vivre à très grande vitesse dans tous les sens,
Est-il question de dégager la mort à toute vitesse, au risque de la récolter par effet boomerang?
Est-il question de faire croire qu’il suffit d’oublier de vivre pour ne pas risquer de mourir?
Est-il question de définitivement considérer les humains comme des produits manufacturés, stupides et sans âme, seulement capables de consommer jusqu’à ce que destruction s’ensuive?

Little Bird n’en sait pas plus que moi à ce sujet.
L’unique certitude que nous partageons, c’est que les mots n’ont plus aucun sens puisque « une quarantaine » dépasse la cinquantaine et que même en plus, si nous ne sommes pas sages, papa-maman nation peut décider de nous punir en lui faisant dépasser la soixantaine!
Nous vivons une époque formidable!

Lundi 4 mai 2020 : 50 jours de privation de liberté d’aller et venir. Libération conditionnelle dans 7 jours et c’est pas sûr, il faut rester « sages comme des images ».
Sept jours!
Dans les livres, dieu a créé le monde en six jours et le septième, il s’est reposé !

Empreinte (1)

Pour beaucoup de « bonnes raisons » ce mot là, empreinte, est à mon coeur joyeusement léger et chargé de sens à la fois.
En cherchant dans les articles publiés ce que j’ai déjà raconté à ce sujet, je n’ai pas trouvé grand chose, c’est donc ce billet là que je mets en lien, ce billet là précisément parce qu’il commence à dater, il vient d’un peu loin, empreinte d’un temps déjà dépassé.

Plus récemment, pour une série d’articles commandés un ami avait souhaité poser quelques lignes à mon sujet, et j’avais parlé de cette émotion subtile qui flotte, lorsqu’au passage, une empreinte se découvre
« Marcher dans les immensités minérales, naviguer au milieu des ergs puis reprendre pied sur les espèces de croûtes que le vent dégage à son gré, y apercevoir des fragments de poteries ou de pierres taillées, entendre le murmure des humains qui y sont passés autrefois , toucher leurs empreintes subtiles et penser qu’en un instant, en un souffle, tout cela disparaîtra à nouveau, englouti par le sable…c’est cela qui me donne de l’émotion… l’idée que nous ne sommes que de passage… un passage dans lequel je m’applique à régulièrement faire le tri, n’accumulant ni photos ni papiers…. Je préfère les étoiles, elles sont des parts de mon âme, légères, impalpables, non consumables. »

Ce jour là, je ne me doutais pas que j’allais une fois de plus découvrir des fragments de poteries, dans une autre « immensité minérale », sur une île parcourue passionnément depuis 10 ans.

Une fois encore j’ai noté que nous ne voyons que ce que nous cherchons à voir.

Dans le désert d’erg, marcher seule consistait à naviguer comme dans le brouillard, la moindre aspérité devenant « point fixe » sur lequel je pouvais m’appuyer pour avancer sans perdre la boussole. Regarder au loin, c’était le vertige assuré. Alors, je regardais mes pieds… enfin juste devant mes pieds et quand apparaissaient les empreintes des humains passés, la rencontre était intense, la rencontre provoquait une cascade de reconnaissances qui m’emportait plus loin encore.

Dans le désert de reg, marcher consiste à regarder alternativement au près et au loin afin de choisir les passages les plus praticables. Le « point fixe » est dans ce cas, celui qui donne de l’assurance au pas, le regard vagabonde, va et vient, oubliant les détails qui ne sont pas utiles à la progression.

Il faut alors ralentir et chercher les détails.
Un coquillage à plusieurs kilomètres de la plage devient un indice.
Une collection de coquillages pose question.
Le regard se fait plus aigu.
L’énigme impose son temps.
Alors, si la chance s’invite, des empreintes se révèlent.
Et danse les sens, et vient l’émotion,
Joyeuse, légère
Chargée de sens
Tourbillonnante,
Envoutante.

Et tandis qu’émerveillée, je deviens soudain danseuse sur un fil s’étirant entre le présent et l’infini, entre palpable et impalpable , chante l’interprétation du poème persan de Djalàl Al-Din Rùmi :
« Il a caché le vent et montré la poussière
Comment la poussière pourrait-elle s’élever d’elle-même?
Tu vois pourtant la poussière et pas le vent !.. »

Ainsi est ce que je nomme « empreinte ».
Les mots laissent aussi leur marque,
C’est ce qui les rends tellement importants
Aussi.

1er octobre 1977


Et oui, en ce jour où pendant des années fut célébrée la fille benjamine d’un horloger et d’une dentellière normande (à la tête d’un « fratrie » de neufs filles dont toutes les survivantes finirent au couvent, le couple fut béatifié en 2008) la mode contemporaine célèbre les salades en tout genre.

Et oui, en 1977, une société typiquement américaine décida de promouvoir la vie, de développer joie et compassion en faisant razzia sur la verdure.
Il fallait y penser!

Et aujourd’hui, en ce bel automne 2019, j’ai ouvert ma page FB pour découvrir les ricochets qui font des ronds sur l’eau du grand fleuve des algorithmes mis au monde histoire de pousser les consommateurs à consommer toujours plus.

Entre amusement et irritation, j’ai lu la cohorte des suiveurs émoi et moi et moi.
Et moi, je me suis dit que ça valait bien un petit billet!
Puisque c’est dans l’air du temps, puisqu’il est de bonne guerre de donner son avis même si tout le monde s’en fout, même si personne ne lit.
Car sur FB, connaissez-vous grand monde qui pousse le vice jusqu’à lire ce que racontent chaque passant sous un lien?
« Alors, moi, je … Moi, je… Nous, on… Chez nous c’est… etc, etc… »

Bon, il suffit d’avoir du temps à perdre, non?

Et bien donc, moi, M O I je pose mon avis ici où il dormira aussi longtemps que le site survivra.

Depuis avant 1977, je n’apprécie pas la viande.
Sans doute avais-je dû ingurgiter trop de « bons » steack dans cet après guerre où les parents jugeaient indispensable pour leurs enfant ce dont ils avaient tellement manqué sous l’occupation.
A moins que je n’aie été dégoutée par ce « rouge saignant » qu’on me faisait avaler comme un remède pour me donner des forces l’année de « maladie » où j’en manquais cruellement au long cours.
A moins que ce ne soit la convergence d’une multitude de petits riens qui m’ait entrainée à ne plus jamais inviter la chair des animaux dans mes repas : un certain pacifisme, une pratique sportive intense, une véritable attirance pour la philosophie indienne en faveur de « la libération », un gout revendiqué pour une certaine « originalité », etc.

Jamais?
Pas tout à fait.

Car, si un jour j’ai laissé les chevaux dans leur pré plutôt que de les embêter avec mes exigences de cavalière, si une certaine non-violence me parait indispensable à chaque détour du quotidien, l’observation du monde m’a appris que les idées simples sont fausses, toujours.
En particulier les idées simplement extrêmes.
Refuser d’honorer un repas préparé avec attention en se drapant dans un « désolée, je mange pas de ça » me parait une explosion de violence inouïe à l’encontre d’un hôte. Et, en temps que voyageuse curieuse, aimante des personnes croisées, je n’ai de cesse que d’engranger tout ce qui alimente mon optimisme en agrandissant la bienveillance à laquelle j’aspire.

Il y a quelques semaines, traversant un village d’Auvergne en fin d’après-midi, j’ai vu devant moi un homme qui portait une brassée d’herbe pour ses lapins. J’allais dans sa direction, mon sac sur le dos, les pensées vagabondes. J’avais grappillé des raisins sur une treille, ramassé une pomme tombée et j’étais riche de bon pain et de fromage local. Mais en cette fin de journée estivale, je n’aurai pas craché sur quelques tomates de jardin, sur quelque salade moins « sauvage » que celle des pissenlits ou de la mauve dont je faisais bombance en chemin.
Alors que j’arrivais à la hauteur de l’homme et que je le saluais, il arrivait devant chez lui.
« Avez-vous besoin d’eau? » me proposa t-il, enchainant avec la sempiternelle question au sujet du chemin que je parcourais.
Et nous avons parlé.
Et il a rempli ma gourde.
Et sa femme est sortie regarder ce qui se passait, interpellée par cette soudaine animation devant sa porte.
Alors, le bonhomme s’est éclipsé sur un « attendez, je reviens » qui laissais pressentir qu’il allait me donner un « truc ».
Je rêvais encore de tomates, de ces tomates que je voyais derrières les grillages des potagers bien entretenus, de ces tomates qui me faisaient saliver en souvenir de celles que j’avais abandonné dans mon jardin nantais.
Alors, le bonhomme est ressorti. Sur sa main bien a plat, il me présentait une belle tranche de lard qu’il venait de couper.
« C’est du bon, c’est moi qui le fabrique. J’ai mis une seule tranche, ça vous fera pour ce soir, j’en mets pas plus car avec cette chaleur « ça » va pas se conserver »
Il souriait de ce sourire étoilé qui nait du don.
je l’ai remercié, du fond du coeur. J’ai soigneusement rangé le trésor et la marche m’a reprise.

Une fois ma tente montée, une fois glissée dans mon duvet, comme chaque soir, j’ai entrepris de me nourrir. J’ai gardé le fromage pour le lendemain et j’ai fait bombance avec le lard.

Ce soir là, je me suis nourrie de bonté, de générosité et d’un sourire plein d’étoiles.
Et c’était juste délicieux.

La Loire, émoi (1)

23 septembre 2019

Quand je regarde les images j’entends encore la Loire d’en haut qui fredonne et le frémissement de la végétation sur son passage, le vol des papillons, la danse des oiseaux.
Je respire encore l’air limpide, la couleur de la mousse et les éclats de granit.
Mes doigts se souviennent de la densité du basalte, du mouvement de l’eau, de l’accroche des ronces et du jus des baies.

La Loire de Nantes, troublée par son alliance avec l’océan, à quelques encablures de s’y fondre, déroule son flot chocolat qui se ride où se lisse au fil de son dialogue avec les marées et les vents.

La haut, il y avait de l’enfance, de l’insouciance, de l’espièglerie, des exclamations et des silences quand ici ne subsiste qu’une apparence calme et rangée de fleuve citadin moderne, sous contrôle et totalement géré.

Pourtant de même qu’une petite fille insoumise se complait encore dans mon corps assagi par le temps, La Loire qui passe à Nantes est riche de tout ce qu’elle a rencontré depuis là-haut et n’existe dans toutes ses dimensions qu’à travers son voyage singulier.

A la différence des humains qu’il n’a eu de cesse de relier, le grand fleuve a dessiné une profonde empreinte dans le paysage, de ce genre d’empreinte qui ne s’efface pas si vite que celle du passage d’une personne.
Il n’en est pas fier, ni faussement humble, ni abusivement prétentieux.
Là est toute la différence entre un fleuve et un humain.
La puissance de l’un met en exergue la fragilité de l’autre,
Et pas l’inverse!



Explorateurs d’inconnu (2)

Qu’est-ce que l’inconnu?
Pendant des siècles, les explorateurs sont partis sans savoir ce qu’ils allaient rencontrer, ils partaient au devant de terres, de personnes, de sensations dont ils n’avaient aucune idée préalable.

Aujourd’hui, il y a tellement de « choses » connues. Il suffit de taper un mot sur un clavier posé devant un écran pour trouver, sans bouger de chez soi, des images nous laissant imaginer « plus loin ».
Aujourd’hui, il y a tellement de « choses » planifiées. Il y a tellement d’invitations pour « aider » à planifier! Tenez, même votre enterrement est planifiable! Bon, ni le jour ni l’heure je vous l’accorde… pas encore! Ouf, il reste un peu de suspens!
Aujourd’hui, ce n’est plus l’étrange qui fait peur, l’étrange étranger, le cygne noir, ni même les nouveautés (quoique…), car presque tout est déjà-vu. Tout, y compris les « sauvages » plus du tout sauvages filmés à côté des vedettes dans des voyages en « terre inconnue » où tout est scénarisé à l’avance.
Non. Plus que jamais, ce qui fait peur c’est l’idée qu’on se fait de ce qui pourrait arriver si quelque chose arrivait!
Nous en sommes là.

Et cependant, il est encore vraiment possible d’aller explorer l’inconnu.
Car l’inconnu est au détour du chemin, tellement relatif qu’aucune prévision ni aucune planification n’a jamais réussi à le cerner.

C’était la semaine dernière.
Le ciel était couvert de nuages que l’absence de vent ne chassait pas.
En compagnie d’un sac à dos bien accroché et d’une paire de bâtons jumeaux, je suis partie dans une vallée que l’eau a patiemment dessiné à travers le basalte multimillénaire.
J’avais un peu préparé le chemin : la parenthèse n’étant que de deux jours, il m’avait semblé nécessaire de ne pas trop tergiverser quant à la direction à choisir.
Je suis tellement gourmande que j’étais tentée de tous les côtés par tous les sens. Un choix préalable simplifiait donc le choix final et apaisait les tourbillons de curiosité qui s’élevaient.

Pour traverser le plateau, j’ai obliqué vers le GR sagement tracé grâce à une ribambelle de pierres destinées à l’encadrer.
Mon pas était long et vif, il n’y avait rien pour surprendre le regard.
Il y avait à gauche l’océan et invisible au loin l’ancien « rio de oro » chargé d’histoires ; il y avait à droite la barrière d’un arc volcanique, laissant supposer de « l’autre côté » une vertigineuse caldeira ouverte sur l’immensité océanique soumise aux vents d’ouest ; il y avait devant un champ de cailloux et par dessus « tout ça », il y avait le ciel plombé.
Après quatre semaines de longues marches solitaires, mes réflexions étaient lissées, érodées, rien ne pouvait les retenir, elles étaient en état d’apesanteur.
Mon pas était long et vif, j’avais l’esprit totalement libre. C’était simple.
Délicieusement simple et léger.

J’avais imaginé bivouaquer à l’ouest, mais l’endroit « remarquable » ne me plaisait pas, j’ai choisi le sud, adossé au Talahijas qui abrite les restes d’un site aborigène (dont j’ignorais tout à ce moment là) et face à la mer.
Beaucoup de personnes me questionnent au sujet de ce que je « fais » lorsque je bivouaque.
Rien.
Je ne « fais » rien.
Non, je ne lis pas, non, je ne médite pas, non, je n’allume pas de feu, non, non…
Je suis présente, c’est Tout!
C’était très fort ce soir là.
J’avais remarqué quelques traces dans la montagne et j’avais la direction du lendemain en tête, c’était suffisant pour laisser flotter pensées et réflexions sans avoir à en repêcher aucune.

Diluée dans le silence où dansait au lointain le vacarme du shore-break, la nuit m’a avalée, ponctuée par quelques gouttes de pluie et quelques claques de vent remplies de sable. Au loin, le phare de la pointe lançait ses éclats que j’attrapais entre deux plongées.

Dès l’aube le voile de nuage était largement déchiré, laissant passer une lumière qui promettait d’écarter tout ombrage.

Je suis partie sur mes pas de la veille.
Les rafales de la nuit les avaient en partie effacés.
J’avançais la plupart du temps en terrain apparemment vierge.
Quel bonheur!
Tout en bas des falaises, l’océan bouillonnait.
Sans le moindre souffle, sans la moindre houle, il bouillonnait.
C’est que le flot venait frapper, avec une énergie monumentale, contre le mur d’un ancestral effondrement, formant un puissant ressac qui s’opposant à la respiration océanique de base, organisait dans un ordre aléatoire des tourbillons dont la simple vision était terrifiante de forces titanesques.

J’étais seule au monde, dans un paysage d’eau et de feu, de vacarme et de silence, de chaos, d’harmonie et d’obscurités chatoyantes.

Tellement, tellement remplie de gratitude…

Et quand au loin de mon regard, j’ai aperçu que le sentier de chèvre que je suivais disparaissait, j’ai du même coup compris qu’il était parti à la mer avec tout un pan de montagne.
Il se dessinait pourtant, au loin, plus loin.
Je me sentais capable d’escalader, de passer plus haut pour aller là-bas.
Là-bas vers la plage de sable blond, dans le creux de la caldeira effondrée, là-bas vers Cofete, là-bas où il était possible de faire le plein d’eau potable.
J’ai escaladé.
De plus en plus bas, la férocité du tumulte marin murmurait que le moindre faux-pas était inexorablement fatal, que ma petite balise de secours était « rien », que j’étais seule, bourrée d’adrénaline délicieuse, infiniment consciente, merveilleusement vivante.

J’ai découvert l’inconnu, ce qu’aucune photo ne montre, la beauté simple, délicate, grandiose, vertigineuse.
Tous les sens aux aguets, j’avançais, mètre après mètre.
Enfin, un minuscule sentier m’offrit une surface de déambulation plus stable, presque sécurisante bien que toujours à flanc de falaise.
Une centaine de mètres plus loin j’arrivais sur un plateau où plus aucune empreinte n’était dessinée.
En avançant, j’ai soulevé l’affolement des oiseaux marins qui se préparaient à nicher.
Ils s’envolaient à mon approche, ils tournoyaient, de plus en plus nombreux. Les cris de panique attiraient les cris de panique, tirait de leur trous les plus sourds agrandissant la foule qui me survolait, inquiète et non violente.
Lentement, je me suis hâtée vers le haut, escaladant une fois de plus pour fuir le vacarme, toute puissante cette fois-ci, car j’avais la capacité de tout apaiser.
C’est par le haut que je devais sortir, il n’y avait donc pas d’autre issue.

Et l’heure avançait.
Soudain aller jusqu’à Cofete que je connaissais me sembla terriblement fade.
Passer encore une montagne, à force de maintes acrobaties, pour aller me noyer parmi les touristes arrivés en voiture, pour quêter un litre d’eau sur une mini-terrasse de mini-bistrot encombré, ne valait vraiment pas le risque à payer.

Achevant ma grimpette, j’ai plongé vers une vallée déserte, empruntant le chemin créé par un éphémère torrent passé dans les semaines précédentes pour gagner en stabilité.
Sur le rocher mis à nu, je descendais, laissant de côté les éboulis, acceptant les hautes marches comme de joyeuses cascades sécurisées jusqu’à terminer dans le lit noir d’un fleuve totalement à sec.


Redescendue.
Plus loin encore, le GR était à sa place.
Revenant sur mes pas de la veille, je regagnais le monde, légère, un peu plus riche et incessamment soumise à ma curiosité indomptable : plus loin est à venir!
Il y reste tant d’inconnu à explorer.

Explorateurs d’inconnu (1)

C’était la semaine dernière.
L’océan était lisse.
Le vent était aux abonnés absents
C’était la semaine dernière et il ne restait que quelque jours pour encore et toujours sortir des sentiers battus sur cette île où la pression touristique fait des siennes.

Au début, c’est un chemin comme un autre, bien dessiné, beaucoup emprunté, assez passant, le chemin qui va du parking à la plage, normal, quoi.
Après la plage, c’est un chemin encore large où se lit le passage de ces engins à quatre roue qui offrent un bain de poussière aux touristes en quête d’aventure avant l’heure du déjeuner.
Et puis, plus loin c’est un sentier qui s’amenuise, pas grand monde ne sort des boucles à boucler.
Plus loin, c’était encore plus dénué d’empreintes.
A pieds, nous avancions lentement.
Le soleil déclinant, nous décidons « à la bonne heure » que la prochaine pointe en vue sera l’endroit où nous ferons demi-tour.
Dans ce coin réputé pour ses tas de sable, les plages sont rares. Chaque creux entre les bosses draine l’eau rare des exceptionnelles averses et l’entraine vers l’océan, 30 à 40 mètres plus bas. L’histoire volcanique des lieux apparait comme dans un livre ouvert.
….
Aparté
Pour ceux et celles qui aiment aller plus loin (Personnellement, amoureuse des iles Canaries depuis plus de 20 ans et particulièrement de Fuerteventura, j’ai eu besoin d’aller plus loin pour comprendre…) avec cette image tirée de la thèse. 

….

Dans ce coin là, donc pas de plages mais seulement des « à pic » sur lesquels il est très imprudent d’approcher jusqu’au bord du fait de leur consistance très, très friable.

Alors, imaginez ma joie, quand perchée sur une colline, j’ai aperçu une « plage », c’est à dire une descente assez douce et un plateau au raz de l’eau.
Ni une ni deux, j’ai alerté mon compagnon « wahooo, on peut descendre, c’est pas du tout dangereux, allez, allez, on y va » et j’ai couru devant.

Et je suis arrivée dans un environnement absolument magique, rendu plus magique encore par les rayons du soleil bas.
Impossible de résister au plaisir de planter là un instant de yoga, vous savez le « truc » qui signifie « joindre »… J’avais besoin d’être posée là, entre la terre et le ciel et d’y rester dans le vent absent, d’y rester sous le souffle puissant, sporadique, régulier, tonitruant des embruns et j’avais besoin d’y rester le plus longtemps possible.


Quand enfin je fut lasse, j’ai trouvé un emplacement un peu plus bas et alors… j’ai vu que j’avais pris le risque de rester perchée sur un promontoire de sable… Du sable rigidifié par le vent, le temps, les embruns, du sable paraissant solide sous les pieds, pareil à une roche… mais du sable… Du sable au dessus d’un « vide », au dessus d’un vide dans lequel s’engouffrait toute l’énergie de l’océan de ce jour calme.
Ce qui est fait est fait
L’inconnu devenait connu et il devenait impossible de « faire à nouveau »… Il suffit de changer de point de vue pour changer d’attitude.

Et, pendant que mon compagnon poursuivait ses prises de vues numérisées, je restais immobile, fascinée, fondue dans cet environnement exceptionnel.
Les gerbes d’écume étaient formidables.
J’avais les larmes aux yeux, infiniment reconnaissante devant autant de puissance tranquille.

Il fut l’heure de « rentrer »…
C’était la semaine dernière, le lendemain, je partais en solo pour deux jours, pour explorer l’inconnu plus loin encore.

(à suivre)

Jeudi 30 aout, Etape 1

« Quand on voit le monde on voit l’autre en transparence, comme le filigrane pris dans la trame du papier »
Christian Bobin, Ressusciter, Edition Gallimard, 2001, Collection Folio ISBN 2-07-042710-2

Si je devais me contenter de transcrire les notes contenues dans mon carnet, l’affaire serait pliée en quelques secondes et deux lignes.
Départ Gruissan
Bivouac dans les vignes

Entre ces deux lignes, il y a des heures de marche, des kilomètres abattus et l’horizon marin disparu.

A l’instant même où je saluais mon hôtesse qui avait eu la gentillesse de me transporter à la marge du village, j’entrais de plain-pied dans la solitude qui me sied.
Avec « presque rien » sur le dos, « presque rien » en guise de « chaussures de marche », ma gourde à la main, mon chapeau sur le sac, faisant fi de la distance affichée pour ignorer le temps qui allait devenir relatif, j’alignais consciencieusement les premiers pas chargés sur les gravillons du « vélo-route » au terme duquel j’avais à découvrir le départ du sentier Cathare.

A cet instant précis, j’étais face à moi-même à mes démons, à mes pensées, mes errances, mes suffisances, mes tolérances, mes impatiences, mes doutes, une dose de mysticisme et tant et plus.

A cet instant précis, je devenais le chemin.

Envolée l’éphémère et grisante euphorie du réveil.
Alourdie par dix kilogrammes « d’autonomie programmée » (le poids que porte une femme mince en fin de grossesse) je posais en conscience un pied devant l’autre.
L’expérience ancienne de lointaines longues marches me forçait à cette conscience.
Mon objectif du matin était clair : éviter toute douleur, éviter de forcer, garder de la souplesse, protéger mon confort.
Vivre le premier jour sans impatience me semblait une clé indispensable pour entrevoir plus loin.
Sans impatience.
Le défi était de taille.
Il est si difficile au sortir de la vie « normale », de la routine tellement comblée par toutes sortes de courses.

Une fois sur le GR, à Port-la-Nouvelle, une attention neuve surmonta la tension latente.
La mer.
Je la voyais miroiter au loin.
Je la voyais disparaître entre les collines.
Je la voyais encore.
Je la regardais sans cesse.
Puis, vint le moment de m’arracher, de tourner obstinément le regard vers l’ouest, de valider par l’action mon choix de voyage. C’est par monts et par vaux que se dessinait désormais le chemin.
L’horizon n’existait plus que virtuellement.

Je m’enivrais alors des parfums de la flore, du bonheur d’aller dans les sentiers sans platitude.
Mon corps était réjoui de jouer enfin avec une multitude d’ajustements, délivré de la mécanique implacable qui avait cours sur la route lisse.

Le soleil entamait sa chute flamboyante lorsque je plantais ma tente dans le vignoble, à proximité de Durban-Corbières. J’avais mon petit déjeuner à portée de main.

A suivre…

 

 

Jeudi 7 septembre, étape 8

« Si tu savais ce qu’il y a
Au bout de la patience
Il n’y a pas de bout à
La patience
Au bout de la patience
Il y a la patience. »
Jean Yves Leloup, Déserts, Editions Le Fennec, 1994, ISBN 2-910297-00-4

Après sept jours de marche, le doute persistait.
Rien ne pouvait me prouver que l’Atlantique serait en vue trois semaines plus tard.
Rien.

Avoir couvert plus que les douze étapes du sentier cathare en une semaine ne me semblait pas un gage de réussite, il restait tant à parcourir !

A Foix, lorsque l’hôtesse de l’Office du tourisme m’avait parlé d’une voie verte qui filait droit vers l’ouest sur plus de 40 km, j’avais immédiatement vu tout l’intérêt de m’y aventurer.
40 km!
C’est un marathon, une distance que les meilleurs coureurs avalent en un peu plus de trois heures… A mon niveau, c’était abordable en une journée sans même être héroïque.
Il suffisait de la trouver cette voie verte !

Le début du chemin qui devait la rejoindre à son commencement fut facile à trouver.
Mais, je me suis rapidement égarée en suivant un marquage fantaisiste.
La balade était tout à fait magnifique avec un passage à flanc des crêtes rocheuses comme j’aime tant,  et par chance le cap était globalement correct.
Effectivement, je suis « tombée » sur la fameuse voie recherchée au bout d’un certains nombre de kilomètres et de questions.

Après, il suffisait de marcher.
Marcher et marcher encore.
J’ai vidé ma gourde.
J’ai entamé ma réserve d’eau.
Et j’ai marché.
A la fin, j’étais vraiment fatiguée de tant de platitude.
Et il fallait trouver où dormir !
Marcher encore un peu…

Entrer à pieds dans une ville sans avoir suivi les marques prévues pour les marcheurs, c’est prendre le risque de s’y perdre, de traverser la vraies vie avec les véritables habitants, d’occulter « les beaux endroits » réservés à l’oeil averti des touristes.
C’est ce que je fis.
Après avoir remis l’eau à niveau sous l’unique robinet encore en service de l’aire réservée aux « gens du voyage », je suis entrée dans un quartier pavillonnaire populaire.
Aucune chance de trouver où crécher dans ce coin.
J’ai marché.
J’ai demandé à droite, à gauche, sans succès.
Les gens ont vraiment d’autres chats à fouetter et répondent comme pour se débarrasser au plus vite.

Le GR 78 est aussi appelé « Voie du Piémont », son trajet étant souvent superposé avec un ancien trajet jacquaire. Qui dit trajet jacquaire, dit églises, monastères, couvents, chapelles.
Avec l’heure qui tournait inexorablement vers la nuit, je ne voyais pas d’autre solution que de rentrer résolument au coeur de la ville dans l’espoir de trouver le sempiternel marquage rouge blanc à proximité d’un édifice religieux.

C’est précisément à cet instant que j’ai aperçu, sur le trottoir d’en face un homme qui marchait d’une grand pas alerte. Chaussé de sandales, il portait joyeusement une belle bedaine sous une longue robe noire.
Posant là ma dignité et mon orgueil, je me suis propulsée devant lui, histoire de le stopper dans son élan.
« Bonsoir, monsieur, je cherche un endroit pour planter ma tente, auriez vous une idée à me proposer? »
Dans idée, il y avait pour moi : terrain de jeu, terrain vague, terrain de foot, etc…
« Mais… Il y a toujours une chambre pour les pèlerins chez moi. Là, j’ai un truc urgent à régler, allez au n°x de la rue machin et je vous retrouve dans vingt minutes »
Et hop, il me donna la direction à suivre et hop il fila.
J’avais parcouru quelques centaines de mètres lorsqu’une voiture me klaxonna, le brave homme criait par la fenêtre ouverte : « N° x! Vous vous souvenez? »
J’acquiesçais en souriant.
Une fois sur place, j’ai attendu en griffonnant un résumé de la journée.
Puis j’ai attendu.

Un crissement de pneus me sortit de la torpeur qui commençait à gagner du terrain : la journée de marche faisant son effet.
Une porte claqua et j’entendis : « Ah, excusez-moi, pour l’attente! Venez »
Le temps de prendre mon sac et il avait déjà disparu au coin de la rue.
Par chance, il y avait un portail ouvert et une plaque qui disait que c’était le bon portail, je rentrais résolument.
La maison était sur la droite, un joli perron cintré lui donnait un charme certain.
L’homme était planté dans l’encadrure de la porte, bras dénudés et en board-short, m’accueillant jovialement « Oui, vous comprenez, chez moi, je me mets à l’aise! »

J’ai négocié le droit de planter ma tente sur le beau carré de gazon qui était au centre de la cours. Après avoir essayé de me convaincre du confort de la maison en me faisant visiter cuisines, sanitaires, chambres et débarras, il accepta mon idée.

La soirée fut mémorable, tant par les passionnantes conversations que par la variété des mets que je n’eus pas d’autres choix que de goûter.

Il faisait nuit noire lorsque j’ai enfin monté « mon hôtel » au centre du « patio ».

Passant, à proximité, mon hôte s’exclama : « Une tente cercueil! Elle est super, j’ai la même! Elle est super! »

Le sourire aux lèvres, je me demandais comment sa grande carcasse pouvait se loger dans un si petit espace!

Quelle extra-ordinaire journée!

A suivre…