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Voeux



1er janvier 2024

Le premier janvier fut longtemps le jour des étrennes dans notre civilisation.
Les étrennes.
J’ai vécu dans mes tripes ce mot. Je l’ai vécu avec la tournée familiale du jour de l’an où nous visitions la famille afin de les récolter, ces tout petits cadeaux, en échange de nos bons voeux.
Pour moi, c’était très lourd.
Comme tout ce qui relève de l’obligation obligée.
Embrasser des gens quasi inconnus, grimper sur les genoux des vieilles tantes, attendre dans leurs appartements trop chargés en odeurs étranges, remplis d’objets surannés, dans la grisaille des jours d’hiver était presque un supplice.
Et attendre la pièce promise en restant sagement assise pendant que les hommes buvaient leur « petite » eau-de-vie était un triste moment.
Parfois, il y avait une bouteille merveilleuse dans laquelle trempait soit un fruit soit un pantin animé, soit une cathédrale… c’était cool, je pouvais m’y perdre pendant que le temps s’écoulait.
C’était autrefois, un temps disparu.
L’idée des étrennes, c’est aussi et toujours et chaque année le souvenir de ce poème d’Arthur Rimbaud, celui qui arrive en entrée des « Oeuvres complètes » publiées par La Pléiade :
Les étrennes des orphelins.

1er janvier 2024

Les voeux s’échangent virtuellement.
Regardez vos mails, il est probable que les entreprises commerciales les plus incisives vous ont envoyé leurs « bon voeux ».
A quoi rime cette histoire ?
Quel en est le moteur ?
Je suis tellement mal à l’aise depuis toujours avec tout ce « genre de truc ».

1er janvier 2024

J’avais publié ce billet « Haute voltige » en ouverture de 2019, c’est toujours le fond de ma pensée.

Zone de passage (2)

Ce deuxième épisode élargit le premier.

Nous passons de passages en passages, c’est un fait.
Ce constat est vertigineux.
C’est comme regarder un ciel étoilé et imaginer que derrière les étoiles il y a d’autres étoiles et que derrière les autres il y en a encore d’autres et que…
C’est comme regarder l’océan et imaginer que c’est de l’eau et que l’eau est un assemblage de molécules et que les molécules sont des assemblages d’atomes et que…

Inévitablement un certain inconfort survient à un moment ou à l’autre et nous force à regarder un peu plus près, à envisager un point fixe et à s’y tenir.
Ainsi, il est facile de considérer un chemin plus ou moins bucolique, plus ou moins accidenté et d’oublier que chaque pas posé nous fait passer un pas plus loin.

Plus d’une fois j’ai parlé de ce caillou qu’on lance dans l’eau pour le plaisir d’entendre le « splash », puis pour peut-être regarder se dessiner les ondes troublant la surface de l’eau auparavant tout à fait lisse.
Un passage est généralement marqué par une « entrée » qui fait « splash » d’une façon ou d’une autre. La « sortie » du passage est moins nette.
Chaque fois que j’ai raconté cette histoire de caillou lancé, j’ai aussi expliqué que, pour qui avait un peu de patience, le plus passionnant arrive après que plus rien de visible ne persiste, lorsque l’onde se propage sur la berge et qu’en posant la main on peut avoir la chance de la percevoir subtilement.

J’en suis là.
Je suis en train de ressentir des ondes qui se propagent bien loin du point d’impact et s’estompent tout à la fois, et restent perceptibles pourtant.

L’automne arrive.
En ce début d’année, j’avais enfin demandé mon « droit » à percevoir l’aumône destinée aux vieux, ce « truc » que les jeunes financent et qui s’appelle communément « la retraite ». Bien que j’ai pointé la date du 1er avril pour en souligner la blague, le symbole était fort, soulignant mon acceptation d’un réel retrait de la « production », le commencement de la pente inexorable vers « plus rien ».
En mai, je me suis soudainement trouvée immobilisée comme jamais, bien qu’en apparence tout à fait intacte.
Mille réflexions ont suivi, puis quelques décisions et enfin un salutaire recadrage de mon retour au milieu des chevaux.
Après une longue patience d’environ deux mois, je suis revenue à mon rythme de croisière, à la routine, mais je suis tout à fait différente du « moi » qui avait commencé l’année.

J’ai un peu développé en digression à travers d’autres billets comme celui-ci ou celui-là.

Trois billets indissociables, est-ce une trilogie?

Souvenirs


Avant de laisser mes mots se tricoter dans un deuxième épisode sous le titre « Zone de passage », il me faut parler un peu de souvenirs.

Depuis mon débarquement au monde dans le milieu du siècle dernier, le sens de la vue, la vision, est devenu central et prépondérant. A un tel point que Les boutiques des opticiens ont naturellement envahi les centres des villes, les meilleurs coins de rue, repoussant au loin les autres commerces.
Dans mon enfance, porter des lunettes à l’école était chose rare, les écoliers qui « voyaient mal » étaient placés au premier rang afin de « voir mieux le tableau » ou, rendant d’emblée les armes, ils étaient près du radiateur au fond de la classe.
Petit à petit la « mode » s’est répandue, « soignant » même la physiologie, c’est à dire l’évolution normale de l’oeil enfantin, afin de procurer à chaque jeune humain une vision correspondant à celle d’un adulte.
– Remarquablement, et je pose cette réflexion en aparté, les jeunes humains sont de plus en plus considérés comme des adultes tout simplement parce que les adultes les regardent comme des individus achevés à leur image, capables de comprendre la vie comme s’il en avaient l’expérience innée. ( Cf La norme) –

Je fais partie des personnes âgées qui refusent de porter des lunettes au long cours. Non par difficultés financières, non, simplement par goût pour la liberté de sentir le vent sur mon visage jusque dans mes yeux, pour le plaisir de froncer ou écarquiller les yeux au besoin, pour la joie de laisser s’échapper les détails et de sonder l’alentours avec tous mes sens, peut-être aussi avec le coeur. Je me moque du 10 dixièmes moyen, alors même que je fus longtemps dotée d’une acuité bien supérieure, je vois comme je vois c’est finalement une question de point de vue, n’est-ce pas ?

Tout ça pour en arriver aux souvenirs que je suis en train de classer!

Car la suite logique de la traversée de ces derniers mois, c’est un nouvel épisode de rangement, de tri et d’élimination, le dernier datait de six mois avant l’an zéro de C. Nous sommes aujourd’hui à l’an 3!
(Oui, je constate souvent que les gens comptent désormais les années avant C(ovid) et après!!!!)
Et il y a du boulot, j’avais gardé un paquet de papiers « sentimentaux » dont je peux désormais me débarrasser.
Et puis, il y a les centaines de photos accumulées dans la photothèque virtuelle, dans les disques de sauvegarde et dans divers dossiers virtuels.

Les stocks sont dans les nuages, à ce qu’il parait.
Impalpables donc.

Je questionne souvent le rapport commun à l’image.
Observer des personnes vivre un feu d’artifice, un spectacle ou un fait divers à travers leur écran qui enregistre des images m’interpèle. Au delà du regard, d’autres sens sont-ils sollicités ?
Comment la mémoire, notre mémoire physiologique, notre mémoire bassement humaine, enregistre t-elle ces expériences là ? Cette mise à distance ?
Quand chaque acte est mis en boite afin d’aller ensuite dans les nuages ?
Quand chaque acte est « enregistré » comme un souvenir « véritable » ?
Un souvenir « preuve infalsifiable » que n’importe quelle application de smartphone peut pourtant s’amuser à modifier ?

Les souvenirs construisent le socle de notre présent, j’en suis certaine.
Quels qu’ils soient, ces souvenirs, même ceux d’aujourd’hui genre « Ah oui, je me souviens j’avais filmé la scène, attends je vais te montrer » et de scroller à toute vitesse.
Les souvenirs sont situés.
Comme le reste.

Pendant des millénaires, les humains se contentaient de se les passer par la parole, sans se soucier des transformations qui jouaient leur rôle à chaque passage.
Pour quelques personnes, puis pour un nombre de plus en plus grands d’individus, l’écriture est venue apporter l’impression d’une certaine précision. Certes, interpréter les gravures rupestres voire les écritures logographiques exige un grande interprétation, bien plus que les écriture alphabétiques actuelles, surtout celles qui comme la nôtre contient des voyelles écrites. Mais il est probable que les humains qui « gravaient dans le marbre » avaient l’impression de laisser des empreintes pour l’éternité.
Nous en sommes à l’époque où nous avons l’impression de laisser des empreintes dans les nuages!

J’ai besoin de choses palpables pour ma part.
Alors vider ma photothèque numérique, c’est m’amuser à construire des albums à thème, c’est balancer à la corbeille des centaines d’images pour n’en garder que quelques unes.
Ces quelques unes qui me parlent vraiment au plus profond de ma mémoire, qui viennent titiller le fond de mes tripes, qui me racontent des histoires et me font des films… à moi, à moi seulement.
Peut-être que dans quelques années, sentant s’approcher la fin de manière encore plus certaine, peut-être que dans quelques années je ferai un nouveau tri, me débarrassent aussi de ces souvenirs là ?
A moins que je n’ai tout au fond des arcanes de mes réflexions l’idée folle de les laisser à ceux qui restent afin qu’ils les jettent eux même… ou pas ?

C’est vraiment un « truc » particulier les souvenirs.
Avez vous remarqué que les vieux parlent volontiers de leurs exploits passés, de leur ville/village « d’avant », d’un autrefois revisité à leur guise ?
Je me souviens combien j’étais agacée, enfant, par ces radotages des vieux.
Et aujourd’hui, je radote!
Je me souviens.
Je catalogue, je classe les souvenirs.
La vie est cruellement espiègle.

La norme


En faisant le tri dont il est question ici, j’ai retrouvé cette image de terminale avec la « chemise » paraphée par les quelques unes qui avaient accepté de le faire.
Quelle courageuse la « Elizabeth » qui écrivit « C’est ça joelle, une folle bien gentille »!
Elle faisait partie des « blouses bien boutonnées » à l’opposée des richissimes bourgeoises qui osaient défier la direction en refusant la blouse.

J’étais timidement entre les deux, portant ma blouse sale et jamais boutonnée sans passer le cap de l’abandonner… C’est difficile l’adolescence, j’essayais en vain de ressembler aux autres sans avoir d’exemple précis, je savais pas vraiment ce qu’était « la norme » dans ce lycée public mais huppé des années soixante-dix. La terminale était un microcosme bizarre où se côtoyaient les filles du quartier (le quartier le plus riche de Lyon) et les meilleures élèves d’ailleurs, de banlieue même comme ma pomme, les meilleures élèves qui étaient aussi les plus jeunes, les moins aguerries.
Ma vie était en dehors et encore, je cherchais.
J’avais plusieurs vies, déjà… chacune dans un microcosme bien précis que j’habitais en équilibre toujours précaire.

J’ignorais, pendant cette traversée là, j’ignorais que je tentais désespérément de me couler dans une norme que j’ai toujours été incapable de simuler totalement.
Il a fallu de nombreuses années pour que j’accepte ma solitude et que je prenne à bras le corps la joie de cheminer en sa compagnie.
Il a fallu que j’étudie avec acharnement pour découvrir la relativité, les injonctions paradoxales qui mènent à la folie pour de vrai et l’absence de limites, donc de normes.

J’ai alors passé un peu de temps à déconstruire cette histoire de norme, moquant la fameuse courbe de Gauss, cette courbe mathématique qui s’appelle aussi « courbe de la loi normale », une courbe mouvante en fonction de ce qu’on lui fournit. Une courbe ni vrai ni fausse, un exercice statistique sans plus.

Et désormais, alors que je suis entrée de plein pied dans le rayon des vieux, je peux me permettre de questionner cette obligation faite à cette grosse partie de la population française née pendant les trente glorieuses de « rester normale » autant que possible, d’appareiller ses oreilles, ses yeux, d’opérer ce qui peut l’être pour garder la peau ferme, les poils doux, les cheveux colorés, de se doper un peu afin de garder des réflexes au taquet.
Comme j’en ai parlé (ici) les enfants sont souvent considérés comme des adultes miniatures, de l’autre côté les vieux sont considérés comme des adultes un peu abimés. La norme c’est l’âge adulte, la force de l’âge. Où commence t-elle la, où s’achève t-elle cette norme ? Là est la question!

Ils sont fait pour ça (bis)


Lorsque j’avais entendu sortir l’expression « Ils sont fait pour ça » dans le contexte d’une conversation simple, je m’étais sentie bien seule et j’avais pondu un petit billet pour en parler.

Evidemment la brave personne qui avait émis cette hypothèse ignorait totalement à quel point « Ils sont fait pour ça » car trop souvent nous passons par dessus le fait que le cheval est domestiqué depuis des milliers d’années, donc qu’il fut patiemment et sans fin génétiquement sélectionné pour « ça ».

D’après les dernières découvertes scientifiques (2021), consécutives à l’amélioration de la puissance de calcul des ordinateurs ( possibilités de séquençage génétique accrues depuis une dizaine d’années) il ressort que tous les chevaux vivant actuellement sur terre ont été domestiqués, c’est à dire sélectionnés par les humains afin d’être utilisés par eux. La première vague de domestication date d’environ 5000 ans et le cheval était alors seulement un animal de rente utilisé pour sa viande et son lait. Une deuxième vague datant d’environ 4200 ans donne naissance à « l’ère du cheval » (laquelle s’achève au début du siècle dernier avec la mécanisation de l’armée, des travaux agricoles et du transport) et les chevaux que nous « utilisons » aujourd’hui pour nos loisir sont les descendants de ces lignées.
Ce qui fut priorisé, en terme de sélection, ce fut la capacité du dos à porter et tirer sans douleurs (gène sur le chromosome 3) et aussi le contrôle de l’anxiété et de la docilité des animaux (gène zfpm1 sur le chromosome 9). Depuis cette « nuit des temps » la sélection n’a jamais cessée pour aboutir où nous en sommes actuellement, avec une incroyable diminution de la biodiversité et un cheval ultra « génétiquement modifié » afin d’être « fait pour ça »!
Plus aucun cheval sauvage n’existe en terme de caractéristiques génétiques bien que des chevaux vivent encore en groupes lâchés dans la nature mais « surveillés » par les humains.
Le cheval d’aujourd’hui, même s’il provient d’un troupeau semblant évoluer en liberté est adapté à l’humain depuis des siècles et il ne s’agit pas de l’apprivoiser comme il faudrait le faire si c’était un animal sauvage attrapé par hasard, mais bien plus de lui expliquer qu’il est « fait pour ça » (course, sauts, exhibitions ou simple esthétisme poussé à l’extrême) et qu’il est temps qu’il se plie à ce pourquoi il est fait.

Remarquablement on voit actuellement sous l’effet de la mode se multiplier les « chevaux de couleurs » (encore « mieux » s’il ont des yeux bleus) qui bien souvent ne feront rien d’autre que de rester au pré sous l’oeil émerveillé de leur propriétaire, un peu à la manière de ces petits bijoux nommés « cheval arabe » qui ne feront rien d’autre que parader au bout d’une longe afin de gonfler l’égo de riches propriétaire prêts à y laisser des sommes colossales.
La sélection se poursuit donc.
Derrière les images faisant gambader notre imagination sur les mots « sauvage », « galop débridé », « grands espaces » se cache l’asservissement du cheval aux besoins actuels de l’humain.
Le cheval est un animal domestique.

Changement de décor

Un passage s’achève, je suis à nouveau à cheval.

Demain, je vais retrouver avec joie le « couple princier » qui parait-il m’attend avec impatience. (photo de la princesse)

En attendant les retrouvailles, aujourd’hui j’ai « essayé » un cheval afin d’avoir l’occasion de monter en semaine comme je le faisais avec le petit appaloosa.

Ce matin donc, je suis allée observer puis monter un cheval dont la propriétaire cherche un(e) volontaire pour partager les frais de pension. Et les frais sont conséquents puisque le cheval loge dans un centre de « bien-être » offrant de nombreuses installations.

Trois couples cheval/cavalière s’offrent à mon attention en ce moment et il va falloir choisir sur lequel je jette mon dévolu.
Deux couples utilisent les installations d’un centre situé au nord de Nantes, un autre utilise les installations d’un club de propriétaires un peu au sud.

Me voilà donc partie pour une nouvelle aventure dans de nouveaux environnements.
Cool et sympa, les environnements, j’ai fait le tri, bien évidemment!
Donc, après avoir fait la découverte et l’exploration de « c’est mieux au pré » mâtiné de « je déteste l’équitation classique », je suis en train de rentrer au coeur du business « équitation classique ». Ici les labels sont rois, dont l’indispensable « bien-être animal » sans lequel les animalistes sur canapé ruent beaucoup trop dans les brancards.

Et bien, c’est pas triste.
Bon… C’est du business
Et ce sont des humains très humains de chaque côté.
De bons commerçants d’un bord, de bons consommateurs de l’autre.
Une fois de plus mon exigence d’absolu se trouve bien bousculée
Et ainsi va la vraie vie,
A la recherche d’un certain équilibre sur le fil tendu entre mes paradoxes.

Funambule plus que jamais,
J’observe,
Je constate.
Par exemple, dans le club du nord, j’interroge le « c’est tellement mieux au pré » en notant que les chevaux les plus chers, les mieux bichonnés et les plus importants, vivent en boxe.
Une petite armée de petite mains est à leur disposition pour maintenir leur matelas/litière impeccable, pour leur permettre de se dégourdir un peu les jambes dans un paddock chaque jour et pour veiller sur leur accoutrement afin qu’il soit adapté à la saison. Nourris avec attention grâce à des aliments appropriés pour chaque régime, je les vois ces chevaux « stars », la tête à la « fenêtre » guettant leur voisin de palier. Attentifs aux humains qui déambulent, ils sont prompts à tendre le cou pour attraper ce qui passe, pour jouer les espiègles ou taper dans la porte afin de se faire remarquer. Souvent aussi, ils font la sieste.
Bien tranquilles à l’ombre, dans le calme de leurs boxes bien propres, j’ignore à quoi ils rêvent.
Ces chevaux là vivent comme au siècle dernier…

Et puis, il y a les autres, le vulgum pecus, ceux qui vivent en troupeau… mais en club.
Il parait que « c’est bien » de vivre en troupeau, les propriétaires en sont certains, et c’est sûrement pas parce que c’est plus économique, non.
C’est seulement plus « étho- logique » selon les préceptes à la mode !
Ces chevaux là vivent sur une plaine terreuse.
Aucune paillasse n’accueille leur repos, ils sont hébergés « à la dure ».
En cherchant bien, au loin de l’entrée, quelques brins d’herbe persistent et « c’est cool » car pour grignoter ils faut qu’ils marchent ces braves chevaux, voire qu’ils fassent la preuve de leur détermination pour grappiller à la place d’un moins entreprenant.
Ils ont l’obligation de s’affirmer, de lutter.
Du foin est déposé dans d’immenses mangeoires, l’eau stagne dans des bacs et dans un coin il y a un distributeur de grains.
Dans cette « écurie » d’un nouveau genre, chaque cheval est muni d’un collier électronique et reçoit sa ration lorsqu’il se présente devant « la machine, c’est à dire que deux à trois fois par jour (selon son régime) le passage du collier électronique devant le badge délivre une dose de granulés.
De fait les chevaux font la queue devant le distributeur.
Certains passent et repassent, espérant sans aucun doute qu’un miracle se produise. En vain.
Et puis, il y a les plus rusés qui campent pas trop loin et rappliquent quand ils entendent le grain couler, poussant celui à qui la ration était destinée pour s’en emparer.
C’est un monde merveilleux où les chevaux sont certainement très heureux comme le sont les chevaux sauvages qui n’existent plus.

Elle est quand même super bien trouvée cette hypothèse selon laquelle la vie sauvage rend heureux.
Impossible de m’empêcher de penser aux humains qui imaginent toujours que l’herbe est plus verte ailleurs !

Quel couple vais-je choisir ?
Sur quels critères ?
J’ai déjà une petite idée.
Mais comment pourrais-je déjà vendre la peau de l’ours alors que je n’ai posé mon derrière que sur un seul des trois chevaux en lice?
Certes, je les ai tous vus.
Certes j’ai déjà bien discuté avec les propriétaires que j’ai aussi vu en selle dans une carrière.
Mais,
C’est un couple que je dois choisir,
Donc,
La patience est de mise.

(à suivre)

Ubérisation

Conséquence des faits précédemment exposés, c’est la deuxième fois que je me fais livrer de quoi préparer à manger.
C’est cool d’habiter en ville, mon garde-manger peut se remplir plus vite en cliquant sur un écran qu’en allant au magasin!

Je déteste ce principe.
Et pourtant, ces jours-ci, je suis bien contente d’en « profiter ».

Dans le temps, il était possible de solliciter le petit voisin, une petite pièce et hop il était tout heureux de rendre service et puis, la famille était souvent juste à côté, bien obligée de se soumettre « aux obligations familliales ».
C’était « dans le temps », ou plus loin, ou ailleurs.
J’en suis à aujourd’hui, dans les conditions de vie que j’ai moi-même choisi pour mon plus grand bonheur.
De fait,
Ma grand-mère qui affirmait « il faut vivre avec son temps » aurait-elle apprécié cette formidable ubérisation ?
Aurait-elle apprécié le bruit du scooter qui arrive à fond sur les pavés?
Qu’aurait-elle pensé du petit black casqué de noir, habillé de noir, articulant difficilement trois mots de français pour exiger un numéro de code avant d’ouvrir son sac et de délivrer les courses commandées ?
Je l’ignore.

Moi, je déteste.

Mais nous en sommes là. Beaucoup de personnes voyant ma limitation actuelle me disent « N’hésite pas si tu as besoin de quelque chose » ce qui signifie en fait :
« Surtout, hésite bien à me demander quoique ce soit, j’ai autre chose à faire »

Et puis, c’est vrai, j’ai les moyens de payer!
Mais que personne ne vienne me parler d’attention, de bien-être animal, de la fin de l’esclavage parce que j’aurais de quoi argumenter…

D’ailleurs si j’affirme volontiers que les gens sont naturellement serviables, je modère mon propos en rajoutant qu’il faut un peu leur forcer la main.
Parce que l’individualisme est une présence ordinaire.
Mardi dernier, lorsque j’ai sollicité un comprimé d’anti-douleur avant de prendre sereinement la route, j’ai bien senti que la personne sollicitée préférait me raconter sa vie et lorsque j’ai insisté après l’avoir patiemment écoutée, elle sembla tellement exténuée à l’idée d’aller chercher « le truc » dans sa maison (à 5mètres) que je l’ai libérée sur l’air de « Laisse tomber, ça va le faire sans ».
Et quand trois jours plus tard, je lui ai fait un bilan de l’aventure, histoire de lui signifier que je la reverrai pas de sitôt, après m’avoir sollicitée pour l’aider dès que possible, elle ajouta : « C’est bête, tu aurais pu me demander des béquilles, j’en avais à la maison. »

Heureusement que l’échange fut réalisé par message électronique sans nécessiter de réponse, car en direct live, j’aurais difficilement pu retenir un « scud joellien » de derrière les fagots!

Bon, d’accord, en certaines choses, l’absence de choix est flagrante et, oui… il faut vivre avec son temps!

De l’attention (bis)


Aparté
Il y a exactement cinq ans presque jour pour jour, je publiais un billet nommé « De l’attention« .
Voilà pourquoi celui-ci se nomme « bis »!


L’attention.
La tension.

Lundi matin, j’ai posé un commentaire sur un réseau social, en écho à la publication d’une amie. J’ai questionné l’attention et depuis, cette question autant que les autres font la sarabande dans les arcanes de mes réflexions.

L’attention.
La tension.

C’est aussi que je suis à nouveau en contact avec les chevaux depuis plus de cinq mois maintenant et que cette sonorité résonne sans cesse : latɑ̃sjɔ̃ (transcription phonétique semblable pour les deux mots associés à leurs articles définis ci-dessus)

Les humains ont grandement besoin d’attention, c’est un fait. La relation humain/animal s’établit incontestablement sur l’attention, c’est un autre fait.
Mais de quoi est-il question, en fait ?
Quelle est l’attention d’un animal envers un humain ?
Quelle est l’attention d’un humain pour un animal ?
Est-elle une attention purement scientifique, éthologique, rigoureuse, dénuée d’émotions ?
Est-elle une attention complètement anthropomorphique ?
Un peu des deux ?

La semaine dernière, j’ai assuré la garde d’un petit de deux ans chaque matin. Il s’exprime déjà fort précisément à l’aide d’un vocabulaire qui étonnerait ceux qui ne le possèdent pas, donc il serait facile d’affirmer qu’il suffit de l’écouter pour le comprendre. Néanmoins, je n’ai eu de cesse que de guetter les signes non-verbaux, une lèvre qui tremble, un oeil qui s’écarquille ou se plisse, un départ de course, un relâchement soudain, etc…
Grâce à cette attention précise de chaque instant, nous avons passé de très bonnes matinées, changé maintes fois d’activité et aussi nous avons été à l’heure de chaque rendez-vous avec « les autres ».
Pour l’anecdote, j’ai rapidement remarqué qu’il a l’habitude de dire non pour dire non, qu’il dit un petit oui pour dire « cause toujours » et qu’il dit gaillardement mmmouii pour dire « OUI, avec plaisir ». Ce fut l’occasion de scènes cocasses avec ses cousins qui prenaient ses mignons « oui » pour argent comptant et s’offusquaient de son opposition par la suite. En leur faisant part de mon observation, ils ont fini par comprendre qu’il était vain et non avenu de lui arracher un petit « oui ».

Hier, comme la plupart des mardis, je suis allée voir le petit appaloosa. Une fois de plus je fus hyper attentive à chacun de ses gestes, autant qu’aux miens qui se posent en miroir. Je sais qu’ils les note à sa manière de cheval et qu’il prend position en fonction de ces gestes, à sa manière de cheval aussi et suite à ses expériences passées qui sont les siennes, donc indéchiffrables pour l’humaine que je suis.
Après un temps d’exercices en carrière, nous sommes partis dans la campagne. Mon but était avéré : aller jusqu’à un bon spot pour brouter en paix et écouter au loin l’arrivée du printemps.

Et pour répondre à une des cavalières qui me posait un jour la question de savoir si je « travaille toujours » lorsque je suis avec le cheval, je réaffirme OUI (bien que le mot « travail » m’écorche les oreilles au long cours).
J’ai passé un délicieux moment en l’observant brouter, ce petit cheval, en captant chaque mouvement d’oreille, de queue, de tête, chaque frémissement, chaque bougement. Lui faisait de même avec ses sens à lui et personne ne lui posera jamais la question de savoir s’il « travaille toujours », n’est-ce pas ?

En septembre 2022, je questionnais ce retour étonnant vers les chevaux. J’en questionnais le sens. Je poursuis ce questionnement, c’est une quête comme une autre.

Une quête, des milliers de questions.

Et…
Mais…

Ecouter le printemps qui arrive au loin, posée dans l’herbe humide juste à côté d’un cheval qui choisissait ses mets avec attention, fut un moment de paix totale qui vaut son pesant de bonbons à la réglisse!

A cheval sur l’authenticité

En partant sur « mon » île préférée, j’avais emporté deux choses : un bouquin publié à la fin des années 60 au sujet de la psychologie du cheval et l’idée d’aller voir un vieux gaucho installé sur l’île.

Le bouquin s’avérait âpre à lire, ce fut un livre que j’avais pourtant dévoré « dans le temps ». Il m’apparaissait désormais comme d’un autre âge bien que les propos abordés soient tout à fait bien argumentés et que la « science » n’ait pas changé grand chose dans le domaine.
Il n’en demeurait pas moins d’autant plus passionnant, mais à petites doses quotidiennes.
En fait comme beaucoup d’ouvrages d’autrefois, il est écrit en langage savant, riche d’une multitudes de sources et il ne ressemble aucunement aux ouvrages d’aujourd’hui chargés de belles images mais dénués de textes réellement érudits, des ouvrages de « consommation courante » destinés à encourager la course à la consommation et au … jetable!

Jetables les livres, jetables les idées, jetables les influenceurs.

Le gaucho habite sur l’île depuis une vingtaine d’années, il a conservé de son pays d’origine (L’Uruguay, pays du monde où il y a le plus de chevaux par habitant) l’habitude d’avoir des chevaux dans son jardin. A un détail près : sur l’île il n’existe ni herbe ni pâtures. Les chevaux sont confinés sur de la terre battus et nourris avec des granulés et un peu de foin importé, c’est très onéreux!
Il m’avait dit que je pouvais arriver un peu à l’avance, ce que j’ai fait après avoir trouvé grâce au GPS le site où ses animaux sont hébergés au milieu de nulle part.
Je l’ai aperçu de loin derrière le grand portail clôt, son accoutrement en bleu de travail et son chapeau ne trompaient pas. Il rentra les énormes bergers allemands qui montaient la garde et m’accueillit avec le sourire « comme il se doit » envers la touriste que je suis.
En premier il m’informa : « tu vas voir, moi je fais dans le respect et le naturel, mais pour de vrai ».

OK

J’étais préparée pour me taire et observer.

Mais quand même, ignorant ce qui avait été dit à mon sujet, il fallait que je lui montre mon intérêt réel pour les chevaux, ma non-peur et… Pourquoi pas un soupçon d’expérience?
Je me dirigeais donc vers le cheval à l’attache.
C’était un cheval plutôt joli et bien fait. En lui flattant l’encolure, je questionnais pleine d’espoir : « C’est celui que je vais monter? »
Non, il désigna à mon intention un petit cheval quasi noir vers lequel il m’entraina.
Une fois dans le corral, je tentais (délicatement) une allusion sur l’aspect « maigrichon » de la pauvre bête, mais je fus vite remise à ma place.
Lui était le maître, le spécialiste de l’équitation naturelle et de « l’amour » des chevaux.

A partir de ce moment, je n’ai plus parlé que de la pluie et du beau temps, me contentant d’observer tout ce que je pouvais capter.
Le gaucho essaya de me faire une démonstration de son rapport aux chevaux en utilisant, pour ce faire, le compagnon de corral du cheval noir qui m’était imparti. Ceci non sans avoir préalablement affirmé que le cheval choisi pour la démo était encore sauvage, immontable et difficile.

OK.

De retour à la barre d’attache, il me refusa toute action. J’étais une touriste, c’était clair.
En retrait, je notais tous les détails.
Les noeuds des licols en corde (en France on les appelle « licols éthologiques ») avaient usé le poil des chevaux aux points d’appui. La longe était attachée si courte que les chevaux pouvaient à peine tourner la tête pour regarder alentours.
Je posais quand même la question de savoir si nous allions monter en licol (j’avais vu des photos où il le fait) en me réjouissant ouvertement à cette idée. Une fois de plus la réponse tomba en fermant le sujet : « Non, c’est une question de sécurité! ».

OK

Il sella en serrant d’un coup les sangles à leur point de non retour.
Il emboucha les deux animaux avec un mors droit à levier et ajusta les gourmettes.
Comme il vit ma grimace, il se justifia : « Ca leur fait pas mal, c’est pour la sécurité ! »
Puis il me tendit une cravache avant de m’inviter à monter.
Décidément incapable de me taire, je lui rétorquais que je n’avais pas besoin de cravache d’autant moins que les chevaux allaient vraisemblablement se suivre.
Il argumenta une fois de plus, vantant l’indépendance de ses chevaux, ses méthodes naturelles et la sécurité, puis devant mon attitude bien campée, il finit par conclure qu’il allait prendre la cravache avec lui.. okazou !

OK

Et nous partîmes.
Et il fit la conversation.
Comme prévu mon cheval suivait le sien d’un petit pas raide. Rênes longues et jambes inactives, je me laissais aller, à la fois impuissante et totalement résolue à le demeurer.
Plus loin, il me proposa de trotter et après quelques foulées les chevaux se remirent paisiblement à leur routine, au pas.
Bis repetita placent, résultat identique.
Alors, il me proposa d’échanger nos chevaux, je me demande encore sur quelle « bonne raison ».
J’acquiesçais avec joie.
Sentant le changement de cavalier, le grand cheval blanc se précipita trois pas en avant. Impassible je la laissais faire en serrant imperceptiblement les doigts sur les rênes longues (l’embouchure était vraiment trop « méchante » pour que je l’utilise).
Sans autre action l’animal repris son pas calme et le noir suivi comme il avait suivi jusque là. Ce qui est certain c’est que le pas du grand blanc était vraiment plus souple, donc plus agréable à mon vieux dos.
Enfin, la promenade toucha à sa fin.
Le gaucho continuait à me faire la conversation, essayant de positiver « cet excellent moment que nous passions ensemble à partager nos idées qui étaient semblables ». Captait-il les milliers de pensées qui me traversaient ou était-il en quelque sorte désarçonné par mon attitude si peu « normale » pour une touriste en mal de balade à cheval ?
Je l’ignore.
Dans l’ultime montée vers le corral, il m’ordonna de tendre les rênes en expliquant que le cheval allait partir au galop, car d’habitude il part au galop à cet endroit, car c’est un cheval qui « aime » courir.

OK

Je prenais un contact mou pour lui faire plaisir, le relâchant immédiatement.
Il demanda le galop.
Et mon cheval resta au pas.
Puis l’animal voyant son compagnon galoper décida de trotter et finalement galopa.
Rênes longues, il galopait.
Je tenais ma casquette d’une main afin qu’elle ne s’envola point.
Tranquille.
Tranquille pendant que le gaucho essayait de faire la démonstration de ce qu’il était capable de faire au galop, comme attraper les oreilles de « mon » cheval.
Je me contentais de surveiller ma casquette.
Tranquille.
Rapidement les chevaux qui aiment tant courir se mirent spontanément au pas.
En voyant enfin arriver le portail, je me suis dit que j’en avais définitivement terminé avec l’idée de me balader à cheval de cette manière.

Je me balade en vélo, je me balade à pied.
Je me balade dans ma tête.
Toujours avec un grand plaisir.

A cheval, je cherche une relation, j’explore, je note, j’observe, je suis dans un « monde » spécifique, c’est une réponse à un autre besoin.

Ils sont faits pour ça

« Mais… ils sont fait pour ça! »

Cette phrase est tombée d’un coup, obstruant immédiatement l’écoulement du flot de questions que j’essayais de traduire en paroles.
C’était après une courte séance d’éducation proposée au petit cheval Apaloosa avec l’aide d’une jeune cavalière.
Ses parents (propriétaires des lieux) s’étant approchés, je tentais d’expliquer à nouveau et à l’aide de mots simples autant que de métaphores anthropomorphiques à quel point il était difficile de trouver un équilibre entre « aimer monter à cheval » et « aimer le cheval » ; à quel point les chevaux sont fondamentalement gentils mais bien loin d’apprécier l’obligation de se prêter au bon plaisir des humains alors qu’ils sont si heureux en troupeau. Le non-goût pour l’activité avec les humains se révélant par le non-allant (cheval qui avance avec le frein à main bloqué, genre ado qu’on force à sortir le nez de son écran) autant que par un empressement désorganisé (cheval qui fonce, genre individu pressé d’en terminer pour aller boire une bière avec les copains)

« Mais… ils sont fait pour ça! »
Et d’ajouter :
« Bah sinon… ils ne se laisseraient pas monter… »

Je me suis sentie terriblement seule devant une telle logique simple.

Et presque instantanément, face à ces gens vivant dans un monde différent du mien, j’ai réalisé à quel point nous vivons tous sous l’injonction de la consommation « c’est là pour ça », « on a inventé ça pour vous », prenez, servez vous, pensez à payer et puis faites en ce que vous voulez « c’est fait pour ça »!

Je vais apprendre encore et encore, grâce a cette nouvelle-ancienne activité.

Nouvelle activité qui consiste à monter à cheval pour mon bon plaisir dans l’environnement d’aujourd’hui où les chevaux sont (c’est la cas de ceux que je côtoie en ce moment) régulièrement vu par le pareur (ils sont « pieds-nu » mais obligés de voir leur podologue chaque mois) par un ostéopathe, par un dentiste, par le vétérinaire, sont régulièrement complémentés en probiotiques, mangent des friandises saveur « fraise tagada » spécialement crées pour eux (oui, oui, c’est écrit sur le paquet! Impossible d’affirmer que ce fut créé dans le but de forcer les humains à consommer au grand magasin pour chevaux!) et vivent « en liberté » dans un pré d’herbe rase régulièrement inspecté. (Oui, il existe tant de dangers « volants » qui peuvent planer sur une pré soigneusement clôturé )
Je vois en filigrane ces gamins nombreux, vivant « en liberté » dans un monde préservé, « fait pour eux », hyper « bien soignés » mais si peu éduqués. Ils sont capables de rendre fiers leurs parents qui font du mieux qu’ils peuvent pour leur apprendre ce qu’ils n’ont eux même jamais appris qu’à travers des vidéos faites « pour ça »!

PS : Bien que j’aie ouvert une rubrique « cheval » c’est aussi dans la rubrique « vivre avec son temps » que ces billets ont leur place! Aurais-je pu l’imaginer?