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Alternances


L
e spectacle des iris qui s’épanouissent me ravit.
Il y a d’abord les feuilles, simples, élancées, volontiers diaphanes dans le soleil rasant.
Il y a ensuite le bouton, élancé, simple, épuré.
La fleur s’ouvre d’un coup et il est absolument impossible d’en saisir l’ensemble.
Sa grandeur oblige
Sa symétrie est relative, trois est un chiffre non-pair
Son parfum est subtil, à nul autre pareil.
Puis, la fleur passe, elle se ferme, se recroqueville, sèche et tombe.
Il reste une tige, élancée, simple laissant chanter dans la brise un calice marcescent élégamment froissé.
Vient la fin de saison et l’absence.
De longs mois plus tard
Pointent les nouvelles feuilles
Et l’espoir.

Amoureuse des mots
Je les redoute.
( Redouter, vient de l’ancien français douter, c’est à dire craindre… De quoi élargir la dissertation au sujet du … doute)
Je les crains car je connais leur versatilité,
Je sais leur envol lorsque je les abandonne
Et j’ignore tout du sens
Qui leur sera donné
A l’endroit où ils atterrissent parfois.

Amoureuse des mots
Des fleurs
Du mouvement
De la Vie

Il s’en fallut de peu pour que je laisse aujourd’hui
Seulement une image
En reflet, au sujet de l’alternance
De tout, de chaque vivance et de chaque instant
De cette alternance
Qui fait mon bonheur
Intense.

Et… poussent les fleurs

C’est normal,
Il suffit de les écouter!

Ca fait combien d’années que je griffonne sur des papiers?
A l’encre bleue, à l’encre noire
Ca fait combien d’années que je tapote sur un clavier ?
Un clavier qwerty,  un clavier azerty ou un peu paumé
Quelle importance?

Le truc, c’est que je raconte toujours la même chose
D’une manière ou d’une autre
Mais jamais pareil
Parce que le temps est singulier
Toujours différent
Parce que les personnes sont uniques
Jamais les mêmes.
Et puis, je ne sais faire que suivre,
Suivre mes idées, l’air du temps et parfois les gens,
Suivre… vers plus loin!

Ces dernier temps
C’est le printemps

L’an passé en avril,
J’écrivais ça… et plein d’autres réflexions
Puis, j’ai fait le ménage,
Puis j’ai fait imprimer une nouvelle carte avec seulement mon prénom,
Devenant « sans étiquette » et sans nom
Et je me suis sentie super sereine.

C’est que depuis longtemps
Trop longtemps
Si longtemps
J’étais vraiment à l’étroit entre le nom de mon père
Et le nom de mon époux,
Entre une casquette et une autre et d’autres encore
Mais aucune à ma ressemblance
Toutes n’étaient qu’apparences.

Il y avait un bout de temps que j’étais incapable de répondre
A la question « Et? Tu fais quoi? »
(Proposition de traduction : « En fait c’est quoi ton boulot? Ton métier, ta profession, quoi?)
Une question qui est posée en routine
Au point que la réponse n’a pas d’importance
Sûrement pas plus d’importance que le bulletin des prévisions météorologiques
Parce que finalement ce qui compte c’est ce qu’on gagne dans l’histoire.

Comment expliquer en un seul mot ou en cochant une case ce qui me permet de gagner ma vie?
Je sais pas faire.

Après « stare » et « Adèle est née« ,  tout en écoutant pousser les fleurs, en passant de long moments au téléphone ou devant le clavier, en buvant du thé et du café en bonne compagnie, en voyant pleins de projets  non-attendus se dessiner, après deux jours passés à prendre soin du jardin,
J’ai enfin trouvé la réponse.
La réponse qui est celle qui me ressemble et ne rentre dans aucune case.
La « bonne » réponse,
Celle dont tout le monde se moque parce que ce qui est vraiment important c’est d’en savoir plus au sujet des prévisions météorologiques.

Adèle est née


C’est pas passé à la télé ni sur les réseaux sociaux, c’est banalement quotidien.

Chaque jour de nouveaux terriens débarquent sur terre, chaque jour d’autres montent au ciel!
Enfin quand je dis « montent au ciel », c’est parce que la légende est tenace, à moins qu’on ne considère les crémations de manière métaphorique!
Oui, je sais, c’est du tout cru, du brut joellien!
En fait, c’est surtout un jeu avec les mots : arriver sur terre, monter au ciel… Naitre et mourir… C’est la vie, simplement la vie.

Et j’aime ce mouvement qui nous fait sortir des entrailles mystérieuses, nous dépose « sur terre », nous laisse chercher un chemin puis nous emporte inexorablement vers un ciel dont personne n’est jamais revenu.

Après ces quelques lignes, vous comprendrez facilement combien pondre un titre à propos de ce billet fut ardu!

Tout a commencé cette nuit.
Et si tout à commencé cette nuit, c’est simplement parce qu’hier dans la nuit, je me suis rendue auprès de celle pour qui « ça commençait ».
Et elle m’appela simplement, parce que depuis quelque mois la gestation avançait.
Et l’avancée de la gestation n’était que la suite simple d’un commencement, il y a un peu plus de huit mois…
Dois-je écrire une énième fois que je suis follement amoureuse de la Vie, de son éternel recommencement, de son infinitude, de son impermanence, à moins que ce ne soit seulement du mouvement? De la respiration?
Voilà, je viens de l’écrire.

Donc, cette nuit, j’étais réveillée très tôt comme d’habitude.

Dans la nuit noire, plusieurs possibilités adviennent : lire, écrire ou écouter.
Quand j’en ai marre d’écouter mes pensées (et c’est fréquent), quand il n’est pas l’heure d’écrire, quand il n’est plus l’heure de lire, j’écoute la radio. J’écoute toujours la même fréquence, chez moi, c’est 94.2.
C’est une radio où les gens parlent tranquillement, parfois avec beaucoup d’érudition, souvent de manière touchante.
Et cette nuit, j’ai entendu parler de vie.
J’ai tendu l’oreille, j’ai ouvert tout grand mon attention somnolente, il était bel et bien question de mises au monde… comme par hasard… de diverses mises au monde!
Après avoir consciencieusement noté le nom de l’intervenant sur un espace vif de ma mémoire assoupie, je me suis laissée embarquer pour jouer les prolongations dans les bras de Morphée. C’est jamais bien long la période des prolongations, mais c’est une occasion de centrer dont je profite avec délectation.

Dès que j’eus mis pied à terre, au lever du jour, j’ai bu un café.
Oui, c’est banalement quotidien!
Oui, aussi banal que l’arrivée de petits terriens sur terre!
Et, avec l’odeur du café dans la bouche,
Toutes les idées en vadrouille se sont assemblées de manière fort logique.

Les pensées soulevées par les émotions vécues la veille faisaient bloc : Il y avait le chiffre trois, il y avait « quatrième », il y avait des naissances, un enfant qui voit le jour, une merveilleuse session dans les vagues en compagnie de « mes gars », une conversation au coin du feu, un retour philosophique… pour lier ce « tout » il y avait mes souvenirs de maïeutique, Les « bonnes » raisons de chaque passage, « ob-stare », etc, etc…
Dans ce bloc hétéroclite, je voyais se dessiner très précisément une histoire d’homme qui n’aurait pas d’existence sans la présence des mères, une longue histoire de maternité qui ne pourrait jamais voir le jour sans la présence des mâles.
Car , j’ai toujours tissé ensemble les deux genres, les deux sexes, sans jamais les opposer, les séparer, prêter attention à un fil plus qu’à un autre.
Moi qui fut tellement ce qu’on appelait « garçon manqué » ;  je suis née mère en traversant mon corps, emportée par la vitalité de mes fils.
Depuis toujours, je cherche, j’explore et je passe au service d’une complexité qui est absolument neutre, sans camp déterminé, définitivement multicolore.
Je peux affirmer « OUI, la naissance n’est pas une histoire de femmes ».
Et je me moque bien de ce qu’en racontent les microcosmes militaires.
D’ailleurs à leur tête, avez vous bien regardé qui tire les ficelles?

En résumé : Adèle est née, d’un mâle et d’une femelle.
C’est tellement banal!

Et après?


Quand j’ai posté cette image sur ma page FB, je n’avais pas  imaginé les tourbillons de pensées qui allaient suivre.

Un très bon ami écrivit : « Avancer, et voir sa « marque » qui part en ondes avant de disparaître. C’est pas si mal »
Et illico, je postais : « (…) C’est juste fou, tu n’imagines pas! La trace, l’empreinte et tout ce qu’on laisse traîner, c’est pour moi le centre de tellement de questions qui tournent sans réponses (…) »

A peine avais-je écrit ces quelques mots que tout se bousculait en bon ordre dans ma tête.

La réalité, les métaphores, les histoires de passage, les navigations dans le désert ou sur l’océan, les métaphores encore… et mes cogitations de l’été (particulièrement celle-ci et celles qui suivent, juste avant le départ en randonnée)

C’est une histoire de fou, c’est un entrelacs de paradoxes qui me faisaient alors face, en toute bienveillance et sans le moindre esprit guerrier.
Et très rapidement,  j’assistais à leur dilution dans l’image de ce vortex immobilisé dont j’avais suivi le plus loin possible la disparition.

Pour une fois, j’avais trouvé une réponse!

 

Les étrennes


Pavé de fin d’année

Il est bien probable que toutes les personnes de ma génération ont gardé en mémoire un poème proposé en deux strophes qui commençait ainsi :

« – Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,
Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s’éveillait matin, on se levait joyeux,
(…) »

Peut-être que parmi ces personnes, certaines ont, comme je l’ai fait, assidument fréquenté les poètes.
Ainsi au gré d’une navigation auprès du bateau ivre, ces personnes ont sûrement découvert que la gaîté des étrennes vendue par l’éducation nationale était factice.
Car, le très long récit en vers proposé par Arthur Rimbaud était en fait nommé « Les étrennes des orphelins », une histoire triste.
Une triste histoire avec laquelle les médias d’aujourd’hui seraient ravis d’ouvrir le JT, juste avant d’embrayer et d’accélérer sur les histoires de gueule de bois, d’indigestion et de régime minceur.

Un peu d’histoire historique raconte qu’avant le débarquement de Santa Klaus fin décembre (Entre Saint Nicolas (début décembre) et le passage des rois (début janvier))  qui a progressivement transformé la distribution de friandises enfantines en avalanche de paquets cadeaux pour tous, c’était à l’occasion du changement d’année calendaire que s’échangeaient « joujoux, bonbons habillés d’or, étincelants bijoux ».
A la fin du 19ème siècle, le « truc » à la mode c’était le livre d’étrennes, les éditeurs ne manquaient pas d’idées pour profiter de l’aubaine.
Les « beaux livres » ont doucement supplanté les « livres d’étrenne », ils furent largement distribués sous les sapins naissants du 20ème siècle.
A l’aube du 21ème siècle, la mondialisation galopante autant que l’évolution des techniques d’impression ont banalisé les livres au point qu’ils ne constituent  plus un cadeau de prix, mais parfois un cadeau par défaut de « mieux ».

Je reviens à ce jour des étrennes, ce jour de l’an neuf, et plus précisément à la nuit qui précède.
Dans notre actuelle vie d’occidentaux dans le vent, il est « normal » de prévoir et préparer un réveillon.
« Normal » étant une donnée statistique plantée au sommet d’une courbe de Gauss, de chaque côté du sommet tout est possible, bien que ce soit considéré comme un écart à la norme.
Bien entendu plus l’écart est visible sur la courbe, plus le risque de tomber dans « l’anormalité » grandit.
Pourtant je considère que se situer à la marge n’engage en rien l’appartenance de quiconque à la vie de la société.

Tout est tellement relatif.

Je m’aperçois en écrivant ce billet dans le contexte écologique que j’habite, que le fait d’être cette année en France, loin du soleil et des grandes randonnées en terre sauvage exacerbe mon sentiment « d’anormalité » relative.

Me voici donc en train de chercher « un truc » pour meubler ce passage qui semble incontournable.
Pour l’instant tout ce que je vois alentours ressemble à des sorties de secours ouvertes sur des microcosmes fermés.
Il faut avouer que ma vision de la débâcle obligée de fin d’année est dénuée d’objectivité.
J’ai été marquée par ma déambulation dans les rues parisiennes fin 1975. J’assurai alors une partie équestre du spectacle « Ben-Hur » .  Tandis que les gens venaient au spectacle pour ouvrir leur réveillon, nous finissions « le boulot »  (c’est à dire les soins aux chevaux et notre démaquillage) sur les coups de minuit. De fait,  je me suis retrouvée dans la rue « après » et c’était pour voir à travers les vitres des restaurants des dizaines de personnes  comateuses au milieu des serpentins et cotillons qui jonchaient le sol.
Pas de quoi rêver… Pas pour moi, en tout cas.

Et là, maintenant, tandis que mon hyper-connexion fait miroiter de tous les côtés des passages rêvés entre amis, me reviennent ces souvenirs qui disent que je suis, en quelque sorte, étrangère à ces festivités.

Pas pour moi les soirées gastronomiques à exploser la panse
Pas pour moi les soirées soufis à psalmodier le Mathnawi
Pas pour moi les soirées shootées sous les tables
Pas pour moi les soirées Bollywood à chanter Hare krschna
Pas pour moi les soirées Djeun’s entre retraités
Pas pour moi les soirées « paix sur terre » à réciter les Psaumes
Pas pour moi
Pas pour moi…

Il est un fait que je suis à la marge sur bien des points!
Et pourtant, je garde espoir de voir le changement d’année calendaire se faire même si je ne « fais rien » de notable.

Ce qui se dit, ce qui se joue

 

 

Pavé du jour!

Afin de tenter de me faire « comprendre », je viens de fouiller un ouvrage de Robert Misrahi.
Un peu comme si j’avais tenté de me raccrocher à une bouée.
Je viens d’en feuilleter les pages à la recherche d’un passage, d’une phrase qui a elle seule aurait pu contenir tout ce que j’ai à raconter, comme si j’espérais découvrir chez un philosophe, un contemporain plus ancien, un mille fois plus érudit, une baguette magique. Une baguette qui permettrait de faire entrer dans « mon » monde les personnes qui croisent ma prose.
En vain.
Il fallait cependant que je passe par là avant de me lancer.

Hier, comme chaque mardi, j’étais « en ville ».
« En ville », c’est à dire loin de mon impasse paisiblement ouverte, loin du jardin.
Hier, le planning était potentiellement chargé.
J’en avais décidé ainsi, j’aime remplir certaines journées un peu plus que possible, c’est une invitation à la souplesse.
Pour donner une suite au mardi précédent qui faisait suite au lundi précédent, un rendez-vous était sagement noté dans mon agenda, à l’heure où j’aurais pu rentrer à la maison.
Je savais confusément que c’était du vent, que la personne ne viendrait pas.
Confusément.
Donc, je savais aussi que j’allais y aller un peu à l’avance, que j’allais attendre l’heure dite et même largement davantage.
Je sais que la communication est difficile, d’autant plus difficile que les langues maternelles sont différentes, d’autant plus  improbable que les « mondes »  sont éloignés.

J’ai adoré rester assise au soleil.
J’ai souri en constatant l’absence du moindre signe par écran interposé.
J’ai joué avec mon téléphone, tentant même un redémarrage pour le cas où la réception aurait été bloquée.
J’ai attendu.
Le soleil était doux, le silence était absence.
C’était une expérimentation.
Si j’avais posé une hypothèse confuse, j’acceptais sereinement l’arrivée d’une contradiction.
J’étais disposée à écrire n’importe quelle argumentation.
Toutes les conclusions sont valables et précieuses, et les plus imprévisibles sont les plus fascinantes.

Hier, l’hypothèse de départ s’est révélée être celle d’arrivée.
Personne n’est arrivé.
Alors, j’ai décollé.

En digression, j’ai envie de parler de vendredi soir.
Vendredi, j’étais allée jouer la grand-mère auprès de mes petits enfants à l’heure du coucher où leurs parents avaient à faire.
L’aînée tirait au maximum sur ma patience, refusant obstinément l’idée de repos, impatiente qu’elle était d’attendre le retour de son père pour aller au lit. Elle avait entendu dire qu’il serait là « pour l’histoire du soir » et peu lui importait l’heure qui tournait, elle tenait à son rendez-vous et je l’entendais parfaitement.
Son imagination débordait de trouvailles innovantes que je saisissais ou non, jouant au roseau qui danse dans le vent comme j’aime le faire.
Soudain, elle déclara :
« Le soir j’ai le droit de manger un bonbon. »
Et ce « droit » aussi soudain que surprenant me paru néanmoins plausible. C’est un « droit » que j’aurais pu accorder dans le temps à mes propres enfants, « un droit » soumis bien entendu à un sérieux brossage des dents.
« Ok. Ils sont où les bonbons?
– Ils sont là. (en ouvrant le placard, je découvris le stock de bonbons d’anniversaire. Je savais qu’ils étaient distribués avec parcimonie et pourquoi pas, justement, un chaque soir?)
– Ok, donc je te laisse en choisir un.
– Un rose…
– Ok, parfait, maintenant, je range. »
Et le temps poursuivit sa course lente jusqu’à l’arrivée du papa tant attendu.
J’avais réussi à faire enfiler son pyjama à la princesse. Elle attendait « son » histoire et c’est tout ce que j’avais à faire comme « compte-rendu », la soirée s’étant finalement passée « normalement », sans anecdote particulière.
J’ajoutais cependant « Ah, oui, et puis on a déjà lavé les dents. Un super lavage des dents parce qu’elle m’a demandé le « bonbon du soir »! »
Au sourire de mon fils, j’ai bien compris que je m’étais laissée tendrement emberlificoter avec cette histoire de « bonbon du soir ».

Hier, j’avais rendez-vous avec un grand adolescent majeur.
Je l’avais rencontré une première fois le mardi précédent.
Je l’avais rencontré suite à une conversation amicale. Le lundi précédent le mardi précédent, une amie avait pensé qu’il serait « content » de me rencontrer.
Elle m’avait parlé de lui en deux mots que j’avais soigneusement enregistrés.
Selon mon habitude, j’avais pris soin de préciser que dans le genre « maman-poule » je suis très « mauvaise », préférant de loin répondre aux sollicitations que proposer une « réponse à une non-demande ». Riche de cette réalité, la douce amie avait conclu « Pour la première fois, quand même, il vaut mieux que ce soit toi qui prenne contact, je t’envoie ses coordonnées et je le préviens de mon côté. »
Ok, j’étais tout à fait d’accord.

Dès le lendemain, un mardi matin, j’ai mis le pain sur la planche, il faut battre le fer quand il est chaud à ce qu’affirme le proverbe.
J’ai donc préparé le terrain auprès du protégé de mon amie en prévenant par sms que j’allais appeler en début d’après-midi.
Un sms indiqua illico que le « contact » était établi.
En début d’après-midi j’ai appelée comme promis et nous avons fixé un point de rencontre et une heure de rencontre à sa guise, le jour même.
Après 15mn d’attente à l’heure et à l’endroit proposé par lui, après quelques sms échangés pour valider l’approche, j’ai vu le petit gars apparaitre.
Je l’ai invité au chaud et nous avons bu un café.
A mes yeux, il ne portait aucune étiquette, il n’était ni noir ni blanc ni jaune, c’était un petit gars que je regardais droit dans les yeux comme n’importe quelle autre personne.
Je constatais d’emblée son français à peine accentué, un « bon » niveau de français en apparence.
Je constatais très vite la pauvreté de son vocabulaire.
Je lui proposais de parler en anglais, l’anglais étant la langue officielle de son pays d’origine conjointement avec l’arabe littéral (l’arabe dialectal étant la langue parlée au quotidien… mais c’est une autre histoire…) et il déclina.
Il me restait l’immensité des autres langages à interpréter.
Car, il n’existe jamais d’autre issue que l’interprétation.
Et rien n’est plus subjectif que l’interprétation.
Habitué qu’il est aux interrogatoires, il était clair qu’il avait enregistré ce qui est vital pour lui.
Je captais rapidement son intelligence, sa capacité à évaluer la situation et à se positionner en fonction.
S’il m’était possible de lui « apporter quelque chose », je devais trouver quoi.
Avec la délicatesse d’une exploratrice en milieu fragile, je naviguais entre les réponses préfabriquées et les scintillements de vérité qui explosaient au détour de la conversation.

Rapidement, il ne fit aucun doute qu’il s’ennuyait ferme et qu’il n’avait qu’une hâte : me fausser compagnie.
Une fois libéré, après avoir poliment acquiescé à la proposition d’un prochain rendez-vous, il s’est enfui, vérifiant ma présence derrière lui et hâtant le pas afin que je ne le rattrape pas. J’ai fait demi-tour afin qu’il ne se sente pas « suivi ».

Dans ma tête, restaient les questions face à mes expériences passées, restaient les questions au sujet de l’à venir absolument inconnu. Je notais consciencieusement ce qui pouvait être noté avant que ma mémoire ne déforme les souvenirs.
Pragmatiquement.

Le semaine s’est écoulée sans le moindre sms de la part du jeune homme.
Embarquée par le quotidien, je l’ai oublié.
C’est en regardant mon agenda que la mémoire m’est revenue, j’ai soigneusement noté que ma journée de mardi était bien remplie.
Dans le même instant, j’ai pensé que, vu le silence radio,il était fort probable qu’elle serait plus ouverte en réalité que sur le papier.

Il faisait super beau hier.
Le soleil rayonnait de toutes ses forces hivernales.
La brise caressait la Loire avec une infinie tendresse, imperceptiblement.

J’ai attendu, sagement.
Point blanc sur un point stratégique, visible 330° à la ronde, je pouvais guetter en balayant cet angle immense.
L’ombre a balayé les pavés.
Et j’ai décollé.

Quand, dans la soirée l’amie du lundi m’a fait remarquer (avec un smiley « clin d’oeil ») que j’étais absente au rendez-vous, j’ai souri comme je souris devant une surprise que j’attendais.
Par curiosité quasi « scientifique » je lui posé une question précise. Une seconde question fit suite à sa réponse, sans autre réponse que celle-ci : « Je ne sais plus exactement… ».
Il ne me restait plus qu’à tenter ma version dans le cadre tellement étroit de « messenger ».

Je sais si fort qu’il n’y a rien à dire, rien à faire pour raconter la force de l’expérience.
Comprendre est un mot qui en français signifie étymologiquement « prendre avec soi ».
Comprendre est différent d’entendre.
Entendre est différent d’écouter.
En français.
Et dansent les questions en ronde folle.

 

Oui. Et…


« Oui. Et que t’inspire cette vidéo? » fut le premier commentaire posé sous une vidéo partagée sur les réseaux sociaux.
Une vidéo qui laissait penser que nous construisons à chaque instant un avenir dont nous ignorons tout.

En ce moment, je raconte des contes aux enfants.
La grande dame Education Nationale a mis les contes au programme pour les petites sections d’école primaire. De fait, les fonctionnaires suivent le programme indiqué. C’est la loi de notre société.

Des contes.
Par exemple « Le petit Chaperon rouge »
Charles Perrault (1628-1703), publia en 1697 un recueil « Histoire et contes du temps passé », figeant noir sur blanc des contes qui ne circulaient jusqu’alors qu’oralement. « Le petit Chaperon rouge » faisait partie du lot.
Perrault était un moraliste, et ses contes, comme les fables de Jean de la Fontaine (1621-1695) étaient suivis d’une morale.

Dans le livre de mon enfance, l’histoire du chaperon rouge, se termine avec cette phrase :

« Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge, et le mangea. »

La morale n’apparait plus. Le conte est tout sec, la moralité a été supprimée par la postérité.

En 1976, Bruno Bettelheim (1903-1990)  publiait : « Psychanalyse des contes de fées« .
Psychologue et pédagogue américain d’origine autrichienne, son étude attentive des contes populaires l’avait amené a tenter de démontrer à quel point chacun d’eux reflète des conflits ou des angoisses, lesquelles apparaissent à chacun des stades spécifiques du développement. Il alla jusqu’à suggérer que les contes aident les enfants à découvrir le sens profond de la vie tout en les divertissant et en éveillant leur curiosité!

OK.
D’où probablement l’idée de mettre les contes au programme de l’Education Nationale.
Mais lesquels?
Quels contes? Avec quelle chute?

« Le petit Chaperon rouge », par exemple, rien que lui, a fait l’objet de multiples interprétations, particulièrement en ce qui concerne la fin. N’est-il pas trop cruel de « faire croire » aux enfants que les loups peuvent les manger? Ne vaudrait-il pas mieux que l’histoire puisse s’achever sur une note optimiste?
Ce sont les frères Grimm qui modifient (au 19ème siècle) la version de Perrault en faisant intervenir le chasseur.
Depuis, il existe maintes autres versions de plus en plus « gentillettes ».
Que devient alors la théorie de Bettelheim avec nos contes revus à la manière « bisounours »?

Je ne sais pas.

Trouver, l’autre jour, le long de la Loire, à Nantes, une minuscule petite pancarte rappelant les exactions commises pendant la Terreur m’interrogea une fois de plus sur le monde dans lequel nous vivons.
Une pancarte quasi invisible pour raconter « nous », notre pays, notre passé.
Une pancarte quasi invisible contre les grands écrans, contre les grands maux d’ailleurs et de plus loin balancés à nos faces à longueur de journée.

De nouvelles théories s’écrivent.
Peut-être seront-elles « à la mode » dans quelques temps.
Je ne sais pas.
Je sais que le temps sera déjà passé!
Ainsi va la vie, concoctée aujourd’hui sur un passé devenu flou vers un avenir inconnu.

Adolescence majeure


Le titre du jour est sorti du chapeau ce matin même tandis que je me réjouissais une fois de plus au contact de tout ce que m’apporte la présence des « adolescents majeurs » à la maison.

Dans mes pensées trottaient plein de pistes.
Celle de la majorité civique, cet âge marqué dans le marbre que les personnes de ma génération ont vu passer de 21 à 18 ans.
Celle des « teenagers », débarquée d’Amérique il y a un bon bout de temps pour désigner le groupe de population en « teen » donc entre 13 ans et 19 ans.
Celle, contemporaine, de la notion de « pré-ado » qui réduit l’enfance à une portion congrue entre la sortie de l’âge bébé et l’entrée en âge pré-bébête.
Celle, etc, etc…

J’ai de l’imagination, c’est bien connu.

Avant de commencer à écrire, il était indispensable de partir à l’aventure pour définir de quoi j’allais bien pouvoir parler.
Que signifie en fait ce mot « adolescence », quelle est son histoire, sa source, son évolution médiatique, ce que le monde en fait?

Rien n’est plus passionnant à mes yeux que le mouvement de la vie.
Si j’apprécie au plus haut point de le voir un instant figé sur une image, dans une phrase ou à travers une longue dissertation, c’est pour mieux l’observer à vitesse réelle, à la vitesse de la vie qui va.

Je viens de découvrir que longtemps l’adolescence fut seulement masculine.
Les filles passaient certainement de l’enfance à l’âge adulte dès qu’elles devenaient potentiellement reproductrices. Pour les filles, l’entre-deux n’existait pas, peut-être aussi parce qu’elles n’existaient pas en temps que citoyennes décideuses officielles. La vie des filles restait cantonnée dans l’ombre des maisons, quelle qu’ait été leur grande influence sur les décisions des mâles dominants.
Aujourd’hui, je vois des fillettes vêtus comme des femmes et j’entends souvent dire « les filles sont plus mûres que les garçons ».
Je ne sais pas trop ce qui est en filigrane.
En fait, je me demande s’il ne serait pas question d’une certaine maturité pour la soumission?
Malicieuse, je pose la question.

Il est impossible à l’heure qu’il est de faire un billet de synthèse au sujet de ma réflexion du jour. Il faudrait comme d’habitude une rangée de bouquins, il n’y a pas la place ici!

Je reviens cependant sur la notion de « majeur ».
Quand les enfants deviennent plus raisonnables, quand ils ont des velléités d’indépendance, quand ils ont besoin de s’opposer pour devenir qui ils sont, je distingue la période où ils sont encore sous la responsabilité parentale et celle où ils deviennent légalement et civiquement indépendants. Le point de passage est si mince! A l’heure précise d’une date anniversaire, à 18 ans top chrono, tout basculerait.

Dans notre monde occidental si bien cadré, c’est hyper simple, c’est chiffré et les chiffres ne mentent pas à ce qui se dit.

Et de cette réalité chiffrée, coule une quantité d’informations, une quantité d’injonctions, une quantité de non-réalités qui obscurcissent considérablement le bon sens et « pose des problèmes » où il n’y a rien d’autre que la vie qui va son cours, simplement.

C’est mon point de vue.

Visible et Non-visible


« Toucher, c’est se toucher »
Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 308.

Il y a un peu moins qu’une année, j’avais partagé cette citation tirée des notes de Merleau-Ponty compilées dans un recueil dont le titre est à lui seul toute une aventure : Le Visible et l’invisible.

Ce matin, dans un commentaire au sujet de cet empilage (celui de la photo) je soulignais la précarité de l’équilibre réalisé. J’effleurais le temps que j’avais mis pour y parvenir.

Les plus perspicaces ont certainement imaginé les chutes, le fracas associé, la balle qui rebondit, les roues qui roulent, etc…
Peut-être pas!

Car l’invisible ne se voit pas.

Et, selon Merleau-Ponty, (page 295 du recueil Le visible et l’invisible), le visible doit être décrit comme invisible. Imaginez!

Dans chaque image, l’invisible est contenu, il se dérobe à la vue des passants pressés qui regardent le regard vide, mais il est là.

Ce qui est est passionnant, de mon point de vue, c’est la possibilité offerte d’un passage à la limite entre visible et invisible.

Ce fil tendu dont je parle et reparle, ce fil si présent et pourtant impalpable, ce « plus loin » si souvent écrit ne constituent rien d’autre que le passage possible, de l’un à l’autre, de l’un vers l’autre, sans que rien ne soit jamais acquis, alors que tout demeure possible.