Archives par étiquette : chemin

Mardi 19 septembre, étape bonus

Préambule

En tapotant ce matin sur mon clavier, j’ai trouvé une quantité inimaginable de récits qui relatent le « passage mythique des Pyrénées » entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Roncesvalles.

(La mythologie de la « route Napoléon » est toute récente, intrinsèquement liée à la mode de l’exploit. Il suffit de réfléchir quelques instants pour imaginer qu’aucun pèlerin médiéval n’allait s’aventurer et passer des cols de presque haute montagne quand il était si simple de passer par la vallée. La voie passant par Vacarlos est dédaignée et peu médiatisée bien qu’elle ait probablement été la voie la plus fréquentée « dans le temps ». Elle est certainement préférable, plus courte et beaucoup plus tranquille.)

L’étape « mythique » s’affiche donc de partout. Elle est annoncée exigeante, réalisable en 7 à 11 heures de marche, nécessitant un bon équipement et une bonne condition physique.
Tout est dit à son sujet sur les blogues, à travers des regards multiples, complaisants, illuminés, pragmatiques ou autre.
Que pourrais-je raconter au sujet de cette « étape bonus »?
Quoi dire au sujet de ce « voyage en terre pèlerinesque inconnue » que j’avais inventé sur le vif, en dernière minute, simplement parce que je ne souhaitais pas finir trop tôt mes vacances?

Comme je l’ai fait à chaque étape je vais me laisser porter, pas à pas, un mot dénichant une pensée, un autre invitant un souvenir et un suivant en portant un nouveau.

 

« Mais, lorsque je veux me tourner vers toi,
Mon ombre me devance, une voix douce s’introduit et susurre :
Tout ce que tu verras dans ce miroir de lumière
N’est autre que toi-même. »
Faouzi Skali, Traces de lumière, Albin Michel, 1996, ISBN 2-226-07610-7

Le voyage avait commencé le soir précédent, dès l’entrée dans le dortoir.
Il allait se terminer le lendemain matin avec ma sortie du dortoir.
J’étais vierge de tout parti-pris.
j’étais là parce que je l’avais choisi, comme on choisit un chemin qui s’offre par hasard, sans rien en connaitre, sans rien en attendre, entièrement disponible pour partir à la découverte avec cette petite phrase si souvent écrite en musique intérieure « c’est important parce que ça ne sert absolument à rien »
Tout mes sens étaient ouverts, j’étais dans la carte postale, j’étais dans le cadre et pourtant j’étais en même temps observatrice, en dehors de tout cadre.
Aucun jugement n’apparaissait dans les arcanes de mes pensées, je prenais tout en pleine face, la moindre vibration, la plus subtile onde émise alentours me touchait de plein fouet.

J’étais entrée dans un petit dortoir sans fenêtres en même temps que trois couples qui cheminaient « entre amis » depuis Saint-Palais. Ils avaient l’ambition d’aller jusqu’à Saint-Jacques après avoir « fait » « Le Puys-Saint-Palais » l’année dernière. Ils avaient environ mon âge.
Quelques instants après un couple de japonais a débarqué. Ils étaient jeunes.
La place restante est restée vacante.
Aucune raison, aucune, ne pouvait initier une conversation au delà du simple salut de présentation.
Chacun dans son coin était dans son coin.
A l’heure du diner, les amis sont partis au restaurant recommandé par le gérant du gite.
Les japonais se sont évaporés sans rien dire.
Je suis descendue dans le réfectoire, armée de mon gobelet, d’un couteau, de pain, de fromage et d’un sachet de céréales « prêtes à réchauffer » achetées au coin de la rue.
Trois hommes mangeaient chacun dans leur coin de table.
J’en ai fait de même.
Je suis remontée, je me suis rincée sous la douche encore bien chaude et j’ai trouvé refuge dans mon duvet. Sans bouchons d’oreilles, j’ai poursuivi l’observation nocturne toutes ouïes ouvertes.
J’ai noté qu’il était cinq heures du matin quand les premiers signaux d’agitation signèrent l’heure du réveil général.
Les trois couples s’agitèrent. Les femmes étaient préoccupées par le portage de leur bagages. Elles avaient acquitté les 8 euros exigés pour le service et doutaient un peu de l’endroit où il fallait déposer les sacs pour être certaines de les récupérer en fin d’étape.
Puis leur conversation s’étala en chuchotements bruyants sur les mêmes sujets que la veille. Remarquablement, ce groupe constitué racontait sa vie sans se soucier de ce que « les autres » pouvaient en capter.
La vie en collectivité est à l’image de la vie dans le monde : il est « normal » de parler entre soi et il est « normal » qu’aucune personne « étrangère » n’entende rien.
Sans la présence d’un besoin précis, aucune tentative de communication avec « les autres » ne voit le jour.

A 7h30, je sortais du gite.
La nuit flottait dans la brume.
De toutes part des ombres sortaient.
Un lent cheminement s’organisait.
Dès la sortie de l’enceinte de la vieille ville, une file ininterrompue était visible malgré l’obscurité persistante.
La procession avançait vers la montagne.

J’avais laissé au gite la plus grosse partie de mes bagages, le tout emballé dans ma cape de pluie. Dans mon sac, il n’y avait que mon duvet, quelques vivres et un peu d’eau.
Ainsi allégée, je marchais.
Inexorablement je « doublais ».
Au début, saluant avec politesse, je m’excusais de gambader ainsi en expliquant que mon sac était très léger.
Au fil du chemin, j’ai appris que rares étaient les pèlerins à porter un sac lourd, la plupart avaient délégué la charge du sac de bagage au service de portage. C’est que l’étape était redoutée, autant par sa longueur que pas son profil.
Et puis, j’ai appris qu’il fallait dire « buen camino ».
En conséquence, j’ai arrêté de m’excuser de marcher « plus vite » et j’ai distribué les « buen camino » de rigueur.

La file s’était considérablement clairsemée lorsque je suis passée devant la terrasse ensoleillée du « refuge d’Orisson ». Des pèlerins tout neufs en sortaient bien plus nombreux que la capacité affichée sur le site. De nombreux taxis étaient garés… D’ici à imaginer qu’un certains nombre de marcheurs étaient arrivés en voiture pour prendre le petit déj. au refuge…

A l’approche d’un col, j’ai entrevu, dans les nuages, la silhouette d’un stand de ravitaillement comme il y en a dans les marathons.
Je ne rêvais pas, il y avait bien une caravane offrant boissons chaudes et fruits et nourriture chaude. Les tarifs étaient placardés en plusieurs langues, et bien sûr en japonais. Le stand avait du succès. A sa suite le chemin était jonché de peaux de bananes et de gobelets…

Du côté espagnol, il y avait une installation semblable à l’approche d’un autre « point haut ». Là, c’était de la pastèque qui était proposée à la place des bananes.

Pour rejoindre Roncesvalles, c’est un petit bout du GR11 qui est indiqué. Ce fut un plaisir d’y être sur ce GR11, il avait été évoqué, comme une possibilité, lorsque j’avais envisagé devant le clavier du laptop, « ma » traversée de la méditerranée à l’atlantique.

La descente à travers une forêt fut délicieuse, la pente était raide, le terrain assez sec et il était possible de « courir » sans risque. Je me suis régalée, d’autant plus qu’il n’y avait plus personne à portée de vue.
Au débouché de la forêt, le clocher de la collégiale s’impose plein cadre.
Puis l’immense « refuge » se découvre.
Puis, Roland git et dans ma mémoire chanta sa chanson et revinrent les souvenirs d’enfance « Roland souffle dans son cor… » avec mes propres dessins animés sur le sujet.
J’avais couvert le parcours en à peine 5h30 (pauses comprises)
Il me restait beaucoup, beaucoup de temps à laisser filer avant l’arrivée du bus pour le retour à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Joueuse, puisque je « jouais » à la pèlerine, je suis allée voir où se distribuaient les coups de tampons pour crédentiale.
C’est super bien fléché et d’ailleurs les véritables pèlerins s’y précipitent avec une hâte d’autant plus grande que c’est l’endroit où il faut pointer pour obtenir une place en dortoir et il est bien connu que les premiers arrivés sont les premiers servis!
Dans les langues du monde, il est écrit en énorme qu’on est prié de laisser sacs, vélos, bâtons, ânes et ménagerie à l’entrée.
C’est en humain de base qu’on se présente devant la vitre derrière laquelle le préposé est assis. Je lui ai demandé de tamponner mon carnet de notes.
Sans le moindre aspect surpris, sans la moindre question, il s’est exécuté.
Troisième essai réussi.
Ce sera le dernier.
Dans un coin de ma tête j’en ai tiré la conclusion suivante : qui souhaite remplir sa crédentiale de tampons peut le faire à moindre pas. C’est vraiment une histoire entre soi et soi et une preuve de tout comme de rien.

Les conditions météorologiques restaient fraiches et variables. Impossible de séjourner trop longtemps dehors sans être rapidement saisie.
J’ai donc bu un « cortado », croqué un « bocadillo » avant d’aller me réfugier dans l’endroit le plus chaleureux du coin : l’église.
Des chants grégoriens tournaient en boucle.
Il y avait si peu de passage à cette heure précise que la lumière s’est éteinte.
Un grincement de porte m’a sortie de la sieste, une femme est entrée, s’est agenouillée, est restée.
Elle était encore à genoux lorsque je suis sortie.
C’était la douceur du jour.

Le bus régulier à destination de Saint-Jean-Pied-de-Port annoncé à 15h30 n’arriva qu’à 15h45.
Avant 17h nous étions arrivés à destination, à la porte de la vieille ville.

Au « gite », il y avait déjà foule, des gens qui avaient réservé et qui attendaient leur tour pour « avoir le droit » de monter dans un des dortoirs. Le gérant des lieux se veut accueillant et fait un long discours à chaque arrivant, d’autant plus théâtralisé qu’il y a du monde. Il peut le faire en français, en anglais ou en espagnol, le discours ne change pas d’un mot. Le fait d’arriver pour le deuxième fois validait ce que j’avais déjà noté, ce gite est « malgré tout » tenu par un véritable vendeur de sommeil.
J’avais l’avantage de « connaitre », je suis montée, j’ai récupéré mon baluchon sous le lit abandonné le matin même, désinfecté à neuf comme tous les autres, et j’ai marqué ma place sur un nouveau lit, dans le dortoir d’à côté pourvu de deux belles fenêtres.
Et je suis partie, le nez au vent, le coeur léger à la découverte de la ville.


Le mur d’enceinte, le ruisseau, le château, le « Tout pour le pèlerin », La ville où habitent les vrais gens, le « Lidl », le départ du GR10, rien ne m’a échappé, j’ai « tout fait » en détail et avec attention.
Quand « tout fut fait », il ne restait plus qu’à rentrer consommer en public le « mini-espace de sommeil » que j’avais acheté depuis la veille.
C’était cool, j’avais mes marques!
Le dortoir s’était rempli, il s’était rempli exclusivement de filles.
Personne ne pouvait savoir que c’était ma deuxième nuit.
Moi, le sachant, je notais à quel point je me sentais plus à l’aise que les autres.
Il y avait plusieurs explications à ce fait, il y avait surtout trois points qui me faisaient défaut alors qu’ils accaparaient visiblement les femmes qui étaient là.
1° Je n’avais aucun stress à l’idée d’affronter une « étape mythique de 8 heures de marche »
2° Je n’avais aucune question au sujet de ma capacité à marcher au long cours
3° Je n’avais aucune angoisse de solitude, d’éloignement, de séparation, pas de burn-out pré-existant, pas de pathologie sous-jacente

Je m’étais installée dans un coin, sur le lit d’en bas, afin d’observer.
Timidement une allemande d’environ 40 ans est venue s’installer sur le lit du dessus. Elle était dans un état de stress juste terrible, elle pensait faire l’étape vers Roncevaux en bus et commencer à marcher seulement après, ou peut-être encore après et même peut-être plus loin. Visiblement elle appréciait mon écoute, elle est revenue plusieurs fois au contact. Je lui ai laissé une adresse @ afin qu’elle puisse me raconter « son chemin ». Je n’ai aucune nouvelle à ce jour.

Sur le lit le plus proche, c’est une fille de l’est, probablement russe, la quarantaine bien frappée. Elle ne parlait pas, cherchait à s’isoler, elle essayait de dormir, se relevait, refaisait son sac, se recouchait, avalait des comprimés, se relevait, refaisait son sac, etc… Elle, le lendemain matin quand je l’ai saluée, après l’avoir entendu parler au téléphone, j’ai ajouté  « Tu es inquiète, tu as peur, c’est ça? »
Elle m’est tombée en pleur dans les bras…

Et puis, il y avait un paquet de japonaises, deux par deux. Elles étaient arrivées habillées comme dans les mangas, elles avaient dévalisé « Tout pour le pèlerin » et elles s’amusaient à faire leur sac comme le font les gamines, en minaudant, en riant. Une fois fait, elles se sont connectées à la toile. Jusque tard dans la nuit, la lumière bleuté des écrans s’agitait au dessus de leur corps silencieux.

Il restait deux places dans le dortoir prévu pour 15 personnes. Parmi toutes les occupantes, ce soir là, aucune n’avait marché plus loin que de l’arrêt de bus au gite !

Lorsque je suis descendue dans le réfectoire pour faire réchauffer une soupe, malgré le changement des acteurs, c’était la même installation que la veille : chacun dans son coin et les brebis sont bien gardées.
Le nez dans le saucisson, dans le fromage ou le nez en l’air, le temps de la restauration n’était visiblement pas un temps prévu pour échanger.
Ah, si!
Il y en avait un qui avait envie de raconter ses exploits sur le GR10, mais visiblement l’auditoire n’était pas le bon, il a fini le nez dans ses cornichons.
Vu l’ambiance pas folichonne, j’ai pas traîné.
Je suis remontée me réfugier dans mon duvet.

En passant devant l’accueil, il y avait encore foule!
Incroyable.
De fait, un couple d’allemands, environ chacun la cinquantaine, a complété notre dortoir de filles.
L’homme se sentait peut-être un peu seul dans cet environnement plein d’oestrogène, mais il était avec sa femme.
Elle toute sèche, lui, jovial, ventre à bière bien entretenu.
Il se présenta à la ronde, serrant les mains qui lui répondaient. il expliqua haut et fort qu’ils étaient partis le matin de Munich, qu’ils avaient atterri à Bilbao et qu’ils arrivaient à l’instant en bus. Ensuite, ils ont passé la soirée a s’embrouiller en mini-disputes atténuées par la présence de tout le public. Vraisemblablement madame avait préparé les deux sacs et monsieur n’y comprenait rien, ne s’y retrouvait pas dans le sien et s’énervait le plus paisiblement possible. C’était drôle et prometteur!

J’ai finalement posé la capuche du duvet sur ma tête, histoire de rentrer autant que possible dans mon petit monde.

Je n’étais déjà plus vraiment une pèlerine!

A suivre…

Lundi 18 septembre, étape 19

« Je n’ai compris le sens de ses propos ou de ses paraboles qu’après qu’il ne fut plus parmi nous. Je ne les ai pas compris, jusqu’à ce que ses mots aient pris forme devant mes yeux et l’apparence de corps qui marchent dans le cortège de mon propre jour »
Khalil Gibran, Jésus fils de l’homme (Jesus the Son of Man, première édition 1928), traduit de l’anglais par Thierry Gillyboeuf, Editions  Mille et une nuits, 2008, ISBN 978-2-75550-050-9

L’humidité était partout.
Elle s’élevait du sol et tombait du ciel.

A la différence de notre climat breton si souvent moqué, la pluie basque s’accroche aux montagnes, le vent n’a pas l’énergie suffisante pour aller la dénicher dans les moindre recoins, c’est ainsi que l’herbe est grasse et que, lorsque le soleil, apparait les couleurs rayonnent, resplendissantes à nulles autres pareilles!

Dans la cuisine coquette, les plaques à induction voisinent avec le four à bois.
Le petit déjeuné était prêt : pain, beurre, confiture, café.
Le maitre de maison était déjà au boulot, la dernière des filles se préparait pour aller au lycée, à Saint-Jean.
Sa mère m’avait prévenue :  « le « ptit déj » c’est avant 8h30 ou après 9h30, j’emmène ma fille au lycée, ça lui évite le car scolaire! »
J’étais descendue assez tôt, décidée à préparer mon sac seulement après, espérant que la pluie cesse d’ici là.
Nous avons à nouveau bavardé de tout et de rien. Comme d’habitude, j’essayais d’en connaitre davantage au sujet de la vie dans les vallées, au sujet du quotidien des familles, des habitudes et des traditions persistantes.
Quand, rassasiée je me suis levée de table, une question a débarqué sans que je m’y attende :
« Est-ce qu’il vous faut un tampon? »
Sous l’effet de la surprise j’ai répondu :
« Un tampon???? Pour quoi faire?
– Les pèlerins me demandent de tamponner leur « crédentiale », ils ne partiraient pas sans tampon.
J’avais, en effet déjà entendu ce mot là ‘crédentiale », je l’avais aussi croisé lors de lectures.
– Ah, oui… C’est donc vous qui tamponnez?
– Oui
– Et, il y a quoi sur votre tampon?
– Il y a le dessin d’un mouton comme la brebis que vous avez vu hier!
Elle souriait.
– Ok, d’accord… Ben… oui, je suis pas pèlerin, donc… j’en ai pas besoin, merci d’y avoir pensé. »

Et je suis sortie.

J’avais mes affaires à ranger et mon sac à faire.
J’ai traîné autant que je pouvais, à un point tel que la maîtresse des lieux était de retour lorsque j’étais prête à partir.
Passant une fois de plus devant la belle porte d’entrée rouge vif, j’ai frappé. L’inspiration était inattendue, elle était née dans l’instant.
Amusée par l’histoire de tampon, sensible à l’idée de garder un souvenir de la brebis qui m’avait attirée à l’abri, j’avais changé d’avis.

« Excusez-moi de vous déranger encore, j’ai réfléchi. J’ai pas de crédentiale, mais j’aimerai bien un coup de tampon sur le carnet où j’écris les souvenirs.
Est-ce que c’est possible? »
J’avais soudain l’impression de demander la lune. Un tampon destiné à décorer un carnet de la valeur d’une crédentiale était-il compatible avec un simple carnet de notes?
« Oui, oui, aucun problème »
Et toujours souriante, elle s’échappa un instant pour revenir avec le tampon et l’encreur rouge pétant.
Et hop, mon carnet fut décoré en un tour de main.
J’étais ravie.
C’est alors que j’ai remarqué l’étonnant bâton accroché au dessus du buffet.
« C’est beau, dis-je en le montrant du doigt, qu’est-ce que c’est?
– un makhila, un bâton basque, il y a un fabriquant pas loin, vous allez passer juste devant.
N’hésitez pas à visiter, ils vous expliqueront tout. Il y avait leur carte dans le gite, vous n’avez pas vu? »
J’avais vu la carte, mais ignorant tout du « makhila » j’avais davantage pensé à un « truc » de l’artisanat fantaisie sans imaginer un seul instant un artisanat traditionnel et exceptionnel.

J’ai finalement décollé, sans me retourner et me promettant d’aller visiter cet atelier.

Pas très loin, trois filles ont débouché devant mes pas.
LES trois filles!
Et j’ai appris qu’elles « faisaient le chemin » jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, une chemin de trois jours « pour voir » en attendant mieux. L’autre jour, toutes fringantes pour leur premier jour, elles étaient parties du « mauvais » côté!
Le temps d’élucider ces rencontres successives, l’atelier de makhila était là. Les filles ont poursuivi pendant que j’allais m’instruire.

Ce fut un grand et magnifique moment.
Une heure plus tard, je ressortais. un sourire flottait certainement sur mes lèvres.
J’avais aimé l’histoire de ce bâton basque, j’avais apprécié la manière qu’avaient ces artisans d’en parler. Déjà une quantité de métaphores voyageaient dans mon esprit prompt à fabriquer des films. Je pensais à l’ami basque… Savait-il « tout ça »? Avait-il « son » makhila? Je voyais dans ce bâton autant d’enseignements que dans une bibliothèque spécialisée en philosophie…
J’aurais vraiment été heureuse de partager tout ce qui apparaissait et prenait sens après cette heure passée dans l’atelier.
Au fil des kilomètres, la dilution a opéré, d’autres pensées ont émergées.
La passion est pareille à l’océan, des vagues vont et viennent, grandissent, déferlent et disparaissent.

Et puis, LES filles sont à nouveau entrées dans mon champ de vision.
C’était dans une belle côte.
La plus jeune semblait en perdition.
La plus vieille la soutenait tandis que la plus vaillante caracolait une centaine de mètres à l’avant.
Ayant trouvé la boulangerie fermée, elles n’avaient pas grand chose dans le ventre depuis la veille.
Je les ai « secouru » avec quelques amandes et de la vitamine C. La pause fut bénéfique, elles ont finalement sorti leur petit réchaud et préparé ce qui leur restait en stock : des assiettes-portion. Les voyant déballer leur sac, je fus estomaquée en constatant la présence de pots en verre et d’une multitude de « trucs » super lourds que jamais je n’aurai eu la moindre intention d’emporter dans mon sac à dos. Je les ai laissé à leur pique-nique.

A nouveau seule, j’ai continué en direction de la vallée.
Je n’avais pas faim.

Sans guide ni « topo » spécifique, ni aucune « app » sous le nez, je me régale toujours des découvertes qui arrivent « à la bonne heure » sans me faire cogiter à l’avance.
Là, ce qui arrivait, c’est le GR 65!
Et entre la présence du GR 65 et la proximité de Saint-Jean, il y avait d’un coup un paquet de « pélerins » en goguette.
D’où étaient-ils partis?
Où avaient-il l’intention d’aller?
Quelle était leur réelle envie de marcher à pieds?
Tout ça je l’ignorais.
Ce que je voyais, c’était des gens de tout âge allant tous dans le même sens.
Je n’en avais jamais vu autant.
C’était vraiment surprenant.
Quand j’ai décidé de m’asseoir au bistrot de Saint-Jean-Le-Vieux pour boire un thé chaud et manger un sandwich, je les ai observé passer.
Ils avaient tous un bâton, ils portaient tous une cape de pluie noire.
Ils passaient tels des fantômes sous la pluie.

D’un coup, j’ai eu envie d’avoir une cape de pluie couleur arc en ciel, j’ai eu envie de ne pas avoir ni bâton de marche, ni sac à dos, de n’être pas du tout semblable à « eux ». Il y avait quelque chose de pathétique qui m’atteignait à leur passage. Je sais pas quoi. je ne savais pas encore.

Remarquablement, lorsque j’ai repris mon chemin après m’être restaurée, je me suis égarée, j’ai quitté « le » chemin sur plusieurs kilomètres, fonçant vers la montagne, attirée peut-être vers ce qui n’appartient qu’à moi.
Je suis finalement arrivée à Saint-Jean-Pied-de-Port par une voie de traverse. Devant la porte Saint-Jacques, les trois filles étaient là, surprises de me voir arriver au même instant qu’elles qui étaient si loin derrière!
C’était drôle.
A leur demande, je les ai photographiées toutes les trois sous l’arche qui marquait la fin de leur périple de trois jours.

Il me restait à trouver où crécher.
L’hôtel était trop chic et hors de prix.
Le camping était proche mais trop excentré, je voulais rester dans cette ambiance pélerinesque  étrange, j’avais envie de sentir, de comprendre, d’expérimenter.
Il restait les « gites/refuges pour pèlerins ».
Tous ceux qui me semblaient accueillants était déjà remplis, sans avoir réservé d’avance, la partie était perdue d’avance.
Il ne restait qu’une chance : « Allez voir au n°21, ils ont toujours de la place »

Et c’est ainsi que je suis entrée dans le monde formidable du « pèlerinage ».

En premier, histoire certainement de prouver que je n’étais pas là pour squatter, il fallait montrer patte blanche :
« Alooooors… Donne-moi ta crédentiale.
– Heuuuu… Vous savez, je suis un peu rebelle, j’en ai pas!
– Oui, je vois, je suis aussi un peu transgressif, mais… tu comprends…
– Oui, oui, mais en fait, j’ai mon carnet de notes! »
Agacée par le tutoiement appuyé, je lui mettais sous le nez le beau tampon rouge glané le matin même, trônant sur la page encore presque vierge du petit carnet bleu.
Pas folle, je tenais fort le carnet afin qu’il ne se paie pas le luxe de le feuilletter.
Il fut rassuré, satisfait et planta son tampon sur la page d’en face!
Ouf.
Il ne restait plus qu’à payer comptant.

J’avais tout à apprendre, tout à comprendre, tout à découvrir.
En quelques instants, j’allais rentrer dans un monde parallèle.
Histoire de vraiment expérimenter, je décidai alors de « faire », dès le lendemain matin, le chemin vers Roncevaux. De le « faire » à côté de ceux qui étaient là pour le faire vraiment.
J’étais une gamine joueuse qui se lançait dans un « voyage en terre inconnue ».

Et le voyage commença dès mon entrée dans le dortoir.

A suivre…

Dimanche 17 septembre, étape 18

« Mais enfin le plaisir spécifique du voyage n’est pas de pouvoir descendre en route et s’arrêter quand on est fatigué, c’est de rendre la différence entre le départ et l’arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu’on peut, de la ressentir dans sa totalité intacte, telle qu’elle était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu où nous vivions jusqu’au coeur d’un lieu désiré, en un bond qui nous semblait moins miraculeux parce qu’il franchissait une distance que parce qu’il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu’il nous menait d’un nom à un autre nom (…) »
Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Editions Gallimard 1988, Bibliothèque de la Pléiade n°101, ISBN 2-07-011136-9

Le murmure perçu la journée passée s’était amplifié, il était devenu plus perceptible, il avait envahi ma conscience et résonné de multiples échos : il fallait que je ralentisse, il fallait que je marche beaucoup moins, l’arrivée était trop proche, je n’avais pas du tout envie de raccourcir mes vacances.
Raccourcir les vacances?
Oui, risquer d’arriver trop vite au but, c’était risquer une rentrée prématurée dans la routine au long cours.
Je sais trop bien qu’un objectif atteint me laisse dépourvue de sens pendant un temps certain.
Il était donc urgent de trouver une solution pour ralentir.
Comment?
Mon plaisir est entièrement contenu dans « je me lève le matin et je marche. Je marche jusqu’au soir, puis je dors, puis je me lève et je marche… etc… »
Comment, alors me contenter en marchant de plus courtes heures?

J’avais toute la journée pour inventer un nouveau plaisir, pour trouver le moyen d’avancer « à moitié » et prolonger les vacances au moins une semaine encore.
Gourmandise.

Il faisait frais, le ciel était à la fois clair et menaçant, la tente était à peine humide d’une légère rosée, les chasseurs étaient déjà chassant et pour commencer je pliais avec attention, allant venant, admirant les fleurs, contemplant le vol des oiseaux, dispersant les minutes à qui mieux mieux afin de gagner du temps de vacances!
J’ai réussi à partir tard.

En descendant sur Ordiarp, l’animation montait, c’était jour de fête au village.
Il y avait foule autour du fronton et personne à l’église.
Comme en pays étranger, j’ai eu l’impression d’être scrutée par tout le monde sans que personne ne me voit.
Etrange impression, certainement renforcée par le caractère montagnard du village.

La pluie restant confinée à l’intérieur des nuages, les chemins étaient presque « essuyés », de moins en moins glissants.
Très souvent la vue était dégagée, beaucoup plus que les jours d’avant.
Dans un paysage où le relief prenait à nouveau de la hauteur, les animaux pâturaient en liberté. Plus d’une fois alors que je pensais m’octroyer une pause au passage d’un col, je devais me rendre à l’évidence : la place au soleil était occupée, parfois par les vaches, parfois par les brebis et d’autre fois par un cheval ou un âne. J’essayais alors de me faire transparente et impalpable pour passer à leur côté sans les déranger et je cherchais plus loin une place propice à la contemplation.

Une fois franchi le col de Napale, alors qu’il était encore tôt, tout s’est obscurci progressivement. Je n’avais pas encore vu le panneau indiquant un nom de village qu’un grain s’abattait et qu’un autre menaçait déjà.
Sur ma droite une ferme à l’architecture basque traditionnelle indiquait sa vocation de « gite ».
Je la dépassais royalement avant de revenir sur mes pas pour l’admirer.
Dans la prairie d’en face, une splendide brebis face noire m’incita à sortir l’APN tant la courbure de ses cornes me rappelait l’image brodée sur les « couvertures mérinos » de mon enfance.
C’est à ce moment précis que j’ai senti une présence humaine dans mon dos : dans la cours de la ferme, un homme était là.
Et d’une je l’ai salué, et de deux, je l’ai interrogé au sujet de la race de la brebis.
Et de trois…
Pourquoi ce trois?
Je sais pas.
Une inspiration soudaine!
Et de trois, je lui ai demandé s’il y avait de la place pour dormir.
Ce fut oui.
C’est ainsi que pour le prix d’une place au camping, je me suis retrouvée sous un véritable toit avec la promesse d’un souper chaud et d’un petit déjeuner en famille.

La solution était donc là : s’arrêter tôt, poser le sac à l’abri, partir marcher encore et revenir pour souper et dormir.

L’hôtesse était aimable, nous avons un peu bavardé de tout et de rien. Elle me confirma qu’il y avait très peu de passage en ce moment, son dernier « client » datait de la quinzaine précédente.
C’est en déposant le plateau-repas du souper, qu’elle me fit part du scoop de la journée : « Mon mari vient de me dire qu’il a vu passer trois filles… Avec vous, ça fait drôlement du monde en une journée! »
Trois filles?
J’ai immédiatement pensé aux trois filles croisées l’autre jour, sans doute avaient-elle prévu de randonner en boucle?

Mon repas avalé, j’ai fait la vaisselle et cherché de quoi bouquiner, même n’importe quoi. Il n’y avait rien d’autre que la vie du Saint Michel local… C’était toujours un truc de plus d’appris.

Dehors la pluie tombait dru.
J’étais super contente d’être bien à l’abri.
Je savais déjà que le lendemain j’allais marquer la fin du GR78 en n’allant pas plus loin que Saint-Jean-Pied-de-Port.

Le temps s’étire aussi facilement que le sucre se file… s’en apercevoir et l’observer est un simple délice!

A suivre…

Samedi 16 septembre, étape 17

« Cette deuxième transformation ne ressemble en rien à la première. Son procès pourrait se comparer à l’ébullition de l’eau. longtemps après qu’on a posé la bouilloire sur l’âtre, rien ne se passe. et pourtant la chaleur du feu agit continuellement et sans relâche. Soudain sans qu’apparemment rien de nouveau ne se soit produit, le premier frisson crêpe la surface de l’eau. »
Christiane Singer, Une passion, Albin Michel 1992, ISBN 2-226-05963-6

Aren est un très charmant village où les vieilles pierres sont mises en valeur.
Il était en pleine effervescence lorsque je l’ai traversé de bon matin pour reprendre le chemin. Une randonnée caritative était organisée, regroupant les habitants de toutes la vallée. Par chance, les groupes s’en allaient plein est!

Comme chaque jour, j’étais absolument seule sur ma route.

En fait pas tout à fait, trois vététistes me dépassèrent.

Pas si loin, les sommets saupoudrés de neige me confortaient ; j’avais vraiment fait le bon choix en restant dans le Piémont.
Le Piémont pyrénéen et sa voie jacquaire…
Je n’avais pas prévu de rester aussi longtemps sur cette voie.
Et pourtant j’y étais.
Depuis Lourdes, elle se faisait plus insistante, posant coquilles et autres signes sur les panneaux directionnels.
Le chemin restait cependant désert.
Hormis le couple de japonnais entrevu à Saint Lizier et ensuite évaporé, j’avais aussi vu un jeune couple espagnol, croulant sous des sacs plus gros qu’eux, s’adonnant joyeusement à enregistrer des selfies devant le sanctuaire de Betharram. Ils avaient eux aussi disparu.

Le mystère des pèlerins contemporains demeurait tout à fait entier à mes yeux.

Néanmoins, les vieilles pierres racontaient fort la circulation des personnes pieuses ou non. J’imaginais le moyen-âge, la route des commerçants, le passage des petits vendeurs de colifichets, la présence des aubergistes honnêtes ou cupides, les montreurs d’ours, les mendiants et les bourgeois à tel point que dans la nuit passée, au milieu de mes songes, j’avais été « pèlerine médiévale » en quête d’un graal indéterminé.

J’en était là dans mes pensées lorsque les trois vététistes arrivèrent sur ma droite. Par où étaient-ils passés? Je l’ignore encore.
A cet instant, nous sommes salués, nous avons comparé nos chemins pour constater que nos objectifs du jour était en correspondance.
Une partie de la matinée fut donc une joyeuse partie genre « Les lièvres et la tortue » : tandis qu’ils « fonçaient » sur les portions plates, les larrons peinaient dans les descentes acrobatiques, boueuses ou glissantes autant que dans les montées du même type.
Je les dépassais alors et nous échangions des plaisanteries plaisantes.
Le jeu a perduré aussi longtemps que le relief le permettait. Plus loin, ils se sont échappés pour de bon.
J’étais à nouveau seule avec mes innombrables pensées vagabondes.

Pile poil à l’heure  du déjeuner, je suis arrivée dans le minuscule village de L’Hôpital Saint Blaise.
Plus aucune trace de l’hôpital (aujourd’hui on parlerait d’hôtel ou de gite) bien que visiblement comme au moyen-âge, l’activité locale reste résolument tournée vers le tourisme et l’accueil des passants.
Le ciel étant très très menaçant, après quelques instant sous le porche ancestral de l’église envahie par les touristes, j’ai foncé dans l’auberge d’en face.
Il était temps, une averse s’abattait avec force.
Dire que je me sentais un tantinet « déplacée » dans la grande salle impeccable, devant la table nappée de blanc, en train de commander une omelette quand les rares convives installés bavaient déjà, en tenue distinguée, devant le menu gastronomique, dire cela relève de l’euphémisme.
La serveuse demeurait charmante à mon égard, je me suis décontractée et régalée sans plus d’arrières pensées.

C’est en acquittant le prix du repas que j’ai constaté l’affichage d’un menu en langue étrangère.
J’ai donc posé la question : « Où commence le pays basque? »
Tout sourire, la serveuse (qui était en fait la patronne) répondit : « Ici même. Vous voyez la colline? De l’autre côté c’est le Béarn, ici vous êtes au pays basque. JE SUIS BASQUE, je parle basque!  »

Et donc… J’étais arrivée en Pyrénées Atlantique et mieux encore, je venais d’entrer au pays basque!
Le plus beau pays du monde affirme un ami…
Le point d’orgue de la ballade !
Combien de jours avant d’arriver à l’océan?
Rien n’était encore certain.
Quelque chose murmurait qu’il était urgent de prendre mon temps.
Ce n’était encore qu’un lointain murmure.

Plus loin, le sentier serpentait d’une « montagnette » à l’autre.
C’était juste parfait pour faciliter la digestion.
La pèlerine de la nuit pensait que jamais aucun pèlerin n’aurait eu l’idée saugrenue d’aller par là quand il était si logique de passer par la vallée.
La randonneuse pensait que les GR ont décidément un certain talent pour promener les randonneurs de point de vue en point de vue.

Au détour d’un virage, alors que le sentier était fort étroit, j’ai vu trois filles arriver en face de moi. Trois jeunes filles portant chacune un énorme sac. Trois filles assorties, chaussures de marche, collant de marche noir et tee-shirt technique bleu turquoise.
Remarquables.
Elle allaient à l’opposé de ma direction.
Nous étions samedi, c’était plaisant de les croiser, souriantes, assurément pleines d’une bonne énergie.
Nous sommes souhaité « bonne route » à l’instant où nous nous sommes croisées et chacun est parti de son côté, elles vers l’Est, moi vers l’Ouest.

La journée s’étirait, paisible.
A proximité de Garindein, le chemin traverse une ferme, fleurie avec beaucoup de goût.
J’étais lasse d’avancer.
Un petit carré de gazon confortable attira mon attention en limite de propriété.
J’ai demandé et obtenu la permission d’y planter ma tente.
Pour ma première nuit au pays basque, j’avais trouvé le plus agréable « camping » qu’il soit.
De surcroit, tout sourire, l’homme à qui j’avais parlé m’avait invité à profiter de l’abri de la grange au cas où la pluie serait dérangeante.

A suivre…

Samedi 2 septembre, étape 3

« Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper ; quand le vin est tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge sale, il s’agit de le laver, et de le bien laver. »
Alphonse Daudet, Le curé de Cucugnan in Les Lettres de mon Moulin, Première édition chez Charpentier (et Fasquelle), 1887. Accessible en ligne sur wiki-source.

Troisième jour de marche.
Si j’étais « novice en GR », je peux affirmer sans forfanterie que j’ai un peu d’expérience en cheminement au long cours. Ainsi, je sais combien le troisième jour est généralement compliqué.
C’est une histoire d’acceptation de l’effort.
Le premier jour passe facilement, poussé par le ressort enfin relâché d’une attente longtemps comprimée.
Le deuxième jour passe encore. L’inertie est une propriété du corps.
Le troisième jour c’est une autre histoire : Quelque chose crie à l’intérieur, quelque chose qui dit « Mais c’est quoi ce délire ? Faut repartir aujourd’hui ? Non, mais ! Oh ! J’en ai pas assez fait comme ça ? »

Force est de constater que je connais si bien ce troisième jour qu’il n’ose même plus rouspéter en ma présence. Mais néanmoins, je le surveille avec attention.

Je me suis réveillée en pleine forme.
Le massif des Corbières montait en puissance, offrant ses pics, ses dentelles, ses failles et une multitude de fontaines cristallines.
Des histoires de croisades anti-albigeois et d’abbayes cisterciennes flottaient dans ma mémoire, la vue de chaque ruine me dictait un roman médiéval.
Pour la journée, il y avait en ligne de mire, Queribus et Peyrepertuse, et aussi le siècle du curé de Cucugnan. C’était un programme vraiment alléchant pour une exploratrice.
Go !

A Cucugnan, le curé était parti, mais la petite épicière m’a indiqué le moulin pour acheter du pain. « Du pain qui sèche pas ? Faut aller au moulin. Bon c’est un peu cher, les gens d’ici n’achètent pas tous les jours leur pain au moulin, vous imaginez ! »
Entrant sans hésiter, et avec tout mon barda, dans la boutique qui sentait bon le bobo et la colonie de retraités intellos, j’ai fait couper une tranche pas trop lourde de pain de seigle bio et je me suis offert une tasse de café aussi couteuse que dans le train.
Assise sur le banc de bois de la devanture, sous le regard indifférent des acheteurs de macarons, soumise au courant d’air matinal, j’ai mis du sucre dans le café afin de le déguster comme une douceur.

Puis ayant fait le plein du nécessaire, j’ai mis le cap sur Duilhac.

Le village est perché et dominé par une falaise semblant enfanter son château.
Négligeant les marques, je suis entrée à ma guise par la porte opposée au parking des autobus.
Je suis tombée sous le charme d’une source abondante.
Le lavoir contigu était le meilleur endroit pour un bain de pieds revigorant et une remise au propre du « microfibre » qui me servait de « serviette de bain ».

Négligeant les marques, je ne me doutais pas, à ce moment précis que le match « GR contre expérimentation » était déjà lancé.
Car si le château de Peyrepertuse est à mon sens le plus extra-ordinaire de la série proposée, je l’avais déjà visité.
Passionnément.
Tel un navire accroché à la montagne, il avait fait chavirer mon imagination.

C’est par la route que je suis re-partie, par la route qui ne conduisait pas au château !

O joie, après quelques kilomètres, j’ai retrouvé les fameuses marques rouges et blanches.
Sans la moindre réflexion, je m’engageai aveuglement.
A peine plus loin, je m’étonnais de la direction du chemin, mais faisant confiance à la fantaisie du GR, je poursuivais gaillardement et je cliquais sur « nouveau film » dans mes pensées jusqu’au moment où, soudain, un constat s’imposa : « J’avais encore perdu les marques ».
C’est en sortant (enfin) la carte routière qui me servait de repère, que je faisais un remarquable constat : en imaginant avoir retrouvé le GR367, j’avais suivi les marques du GR 36 !
Le quiproquo était facile !
L’expérience restait marquante, donc enregistrée.
Sans possibilité de m’orienter efficacement, le chemin étant large à cet endroit, je l’ai suivi. A juste raison, je supposais qu’il devait déboucher sur une route.
Ce qui fut fait.
Alors se posait la question du sens à choisir.
Alors, un gros 4X4 noir aux vitres teintées s’engouffra dans un chemin, en face sur ma gauche.
Alors, abandonnant toute fierté et toute timidité affiliée, j’ai tenté d’aller à sa rencontre.

Le gros 4X4 était habité par un couple de chasseurs de sangliers. La chasse terminée, ils venaient enfermer leur meute dans le chenil.
Je leur montrai la carte pour essayer de comprendre où nous étions.
Résultat des courses, une sorte de conscience inconsciente m’avait fait tourner en rond, certainement pour m’économiser de l’énergie !
Ils se proposèrent pour me déposer sur la bonne route, c’était la leur.
En deux minutes chrono, c’était chose faite.
Deux minutes pendant lesquelles j’ai appris que les sangliers infestaient les Corbières et les Pyrénées ariégeoises, qu’eux venaient de Toulouse pour chasser, que les chiens étaient comme leurs enfants et que d’ailleurs ils les habillaient en orange fluo pendant la chasse. Comme leurs « parents », les chiens étaient habillés en orange fluo mais avec des gilets spéciaux renforcés en kevlar, des gilets faisant office de bouclier anti-défense de sanglier.

Et hop, j’étais à nouveau sur la route et le bitume.
Peu passante, la route était marquée « pittoresque » sur la carte…
Pour un piéton, randonner sur la route est un exercice de grande solitude.
N’était-ce pas ce que j’avais recherché ?
Rien ne démontre davantage que la marche sur le bord d’une route un peu passante, le monde parallèle dans lequel évolue la marcheur.
Qui ne s’est jamais posé la question, bien installé au volant de sa voiture, en doublant un tel individu, qui ne s’est jamais questionné pour se demander ce qui pousse le marcheur en bord de route, dans un univers pas toujours bucolique? Je me suis souvent interrogée dans de telles circonstances.
Je ne le ferai plus. Je sais maintenant que parfois les marques l’exigent. Je sais maintenant que parfois le marcheur est perdu, que parfois le marcheur a choisi, et qu’en toute liberté, tranquille et serein, il est en train de vivre une expérience.

A l’entrée de Cubières, j’ai croqué des pommes et ce fut un délice. J’étais sortie de la zone raisins/figues mais la cure de fruits se poursuivait !
Et les pommes fraichement cueillies ont cette particularité, qu’elles sont juteuses à souhait, qu’il est impossible de les déguster sans avoir les doigts irrémédiablement touchés. D’abord dégoulinants, puis avec cette subsistance de sucre qui les poisse, les doigts restent les innocents témoins de la gourmandise achevée, aussi longtemps qu’il est impossible de les rincer.
Croquer dans une pomme au bord d’un chemin, c’est toujours tout un poème.
Un succulent poème.

Et j’ai retrouvé les fameuses marques rouges et blanches du GR 78 !

A terme de cette troisième journée de marche, je me disais qu’il n’était pas exclu de dormir au camping. Mais en arrivant à Camps sur l’Agly, j’ai trouvé une commune plus morte que vive.
Le « camping » était un terrain vague au bord d’un « gite » où les commodités étaient proposées.
Et… tout semblait indiquer que ce « gite » était le seul endroit doté d’âmes qui vivent.
Des âmes tout à fait au fait du business touristique : payer 10 euros en échange d’une pause de quelques heures sur un terrain vague c’était quand même super fort !
Tant qu’à laisser une trace de mon passage à ces téméraires promoteurs, j’ai acheté un bout de fromage local dans leur dépôt-vente et une bière aussi. Et puis, toute à la hâte de déguster ma bière « ailleurs », j’ai oublié une bouteille pleine d’eau de Duilhac sur leur perron .

Et je suis allée d’où j’étais arrivée. J’avais noté, en passant, un endroit idéal pour bivouaquer en liberté.

Là, sortie des ruines du village, proche de son ancestral château, avec une vue à 360° sur le ciel, les collines et les montagnes, protégée sous le couvert d’un buisson d’aubépines, à deux pas du porche de l’église grande ouverte à tous les fantômes, là, j’étais la reine du monde !

A suivre…

 

Jeudi 30 septembre, Etape 1

« Quand on voit le monde on voit l’autre en transparence, comme le filigrane pris dans la trame du papier »
Christian Bobin, Ressusciter, Edition Gallimard, 2001, Collection Folio ISBN 2-07-042710-2

Si je devais me contenter de transcrire les notes contenues dans mon carnet, l’affaire serait pliée en quelques secondes et deux lignes.
Départ Gruissan
Bivouac dans les vignes

Entre ces deux lignes, il y a des heures de marche, des kilomètres abattus et l’horizon marin disparu.

A l’instant même où je saluais mon hôtesse qui avait eu la gentillesse de me transporter à la marge du village, j’entrais de plain-pied dans la solitude qui me sied.
Avec « presque rien » sur le dos, « presque rien » en guise de « chaussures de marche », ma gourde à la main, mon chapeau sur le sac, faisant fi de la distance affichée pour ignorer le temps qui allait devenir relatif, j’alignais consciencieusement les premiers pas chargés sur les gravillons du « vélo-route » au terme duquel j’avais à découvrir le départ du sentier Cathare.

A cet instant précis, j’étais face à moi-même à mes démons, à mes pensées, mes errances, mes suffisances, mes tolérances, mes impatiences, mes doutes, une dose de mysticisme et tant et plus.

A cet instant précis, je devenais le chemin.

Envolée l’éphémère et grisante euphorie du réveil.
Alourdie par dix kilogrammes « d’autonomie programmée » (le poids que porte une femme mince en fin de grossesse) je posais en conscience un pied devant l’autre.
L’expérience ancienne de lointaines longues marches me forçait à cette conscience.
Mon objectif du matin était clair : éviter toute douleur, éviter de forcer, garder de la souplesse, protéger mon confort.
Vivre le premier jour sans impatience me semblait une clé indispensable pour entrevoir plus loin.
Sans impatience.
Le défi était de taille.
Il est si difficile au sortir de la vie « normale », de la routine tellement comblée par toutes sortes de courses.

Une fois sur le GR, à Port-la-Nouvelle, une attention neuve surmonta la tension latente.
La mer.
Je la voyais miroiter au loin.
Je la voyais disparaître entre les collines.
Je la voyais encore.
Je la regardais sans cesse.
Puis, vint le moment de m’arracher, de tourner obstinément le regard vers l’ouest, de valider par l’action mon choix de voyage. C’est par monts et par vaux que se dessinait désormais le chemin.
L’horizon n’existait plus que virtuellement.

Je m’enivrais alors des parfums de la flore, du bonheur d’aller dans les sentiers sans platitude.
Mon corps était réjoui de jouer enfin avec une multitude d’ajustements, délivré de la mécanique implacable qui avait cours sur la route lisse.

Le soleil entamait sa chute flamboyante lorsque je plantais ma tente dans le vignoble, à proximité de Durban-Corbières. J’avais mon petit déjeuné à portée de main.

A suivre…

 

 

C’est le départ qui est important

Habituellement, on entend dire : « C’est le chemin qui est important ».
Et il va sans dire que j’ai moi-même benoîtement répété la sentence, comme il est commun de répéter les aphorismes, sans vraiment penser, juste pour avoir l’air important de la personne qui fait une assertion consensuelle histoire de ne rien dire!

Parler pour ne rien dire meuble le silence.

Ecrire en silence est une tout autre aventure dans laquelle je ne cesse de m’obstiner!

Habituellement, on entend dire : « C’est le chemin qui est important » et j’ai envie d’écrire « C’est le départ qui est important »

Comment, sans aucun départ, un quelconque chemin pourrait-il se vivre?

Nous sommes tous partis un jour.
Le premier départ, celui qui nous pose un pied dans la vie est hors de toute conscience, il est naturel, c’est un passage de vie, la naissance.

Puis après la naissance, tout un tas de véritables départs se succèdent, ils sont tellement « normaux » que personne n’ y porte grande attention sinon pour le scoop qui s’y attache « premier mot », « premier pas », « première classe », etc… Le fait est que ces départs là ne sont pas choisis, ils débarquent et ensuite chacun s’empresse pour donner de l’importance au chemin, c’est assez logique.

Quand vient l’heure du choix, le choix est-il vraiment un choix?
Je ne sais pas.
Il est commun de parler de choix.

Nul doute, il existe cependant des choix qui permettent de vivre intensément la crainte d’une certaine liberté.

Et alors, le départ, un point invisible que chacun nomme « départ » selon ses propres références, ce départ là est essentiel.

Car viennent ensuite les préparatifs et la nécessité de s’alléger au fur à mesure que s’amoncellent les questions.
Se préparer, histoire de voir arriver le départ.

Et partir.
A l’aventure.
Oublier la routine qui refuse les imprévus.
Cueillir les surprises
Absolument imprévisibles
Et avancer
Vers plus loin.

Et quand le but est atteint,
Constater que le but
Est plus loin
Et qu’un nouveau départ
Devient indispensable.