Dimanche 24 septembre, étape 24

 

« Es mi destino,
Piedra y camino
De un sueño lejano y bello, viday
Soy peregrino. »
In Piedra y camino, Chanson de Atualpa Yupanqui (Hector Roberto Chavero Aramburo)

8h
Tout était plié.
J’attendais « mon » café chaud.
J’étais certaine que la personne croisée le soir était une personne de parole.
Pourtant, elle n’était pas là.
8h30, je me décidais lentement à partir, oubliant le café chaud quand un chien tout heureux est arrivé, suivi par son maitre.
Non seulement j’ai eu ma dose de boisson matinale, mais en plus j’ai eu le plaisir d’entendre l’accent de la région de mon enfance et la chanson des noms de villages que je connaissais parfaitement. Heureux hasard!

J’étais attendue à Hendaye et j’avais dès la veille annoncé une heure probable où il serait possible de me cueillir sur la plage. Même en prévoyant large, il ne fallait pas trop trainer et je démarrais finalement avec une heure de retard.

Dès la montée sur les crêtes, je voyais tous les endroits de bivouac sympa que j’avais raté et cependant j’étais super contente d’avoir eu l’occasion de profiter de la chaleur d’un bon café.

Devant, il y avait l’océan dans toute sa splendeur, bleu sous le ciel bleu.
Derrière, il y avait « la » montagne, somptueuse sous l’éclairage matinal, il y avait le lac des nuages et l’enchantement de la merveilleuse cascade blanche qui s’en échappait.

En partant, de là-bas, loin à l’est, j’avais longtemps regardé en arrière.
En arrière jusqu’à perdre le bleu maritime des yeux.
Il avait fallu que je m’arrache pour résolument regarder la montagne et aller de l’avant.

Et voilà, que je ne cessais de m’arrêter pour accrocher encore mon regard sur les montagnes, et encore et à nouveau.
Pleinement consciente de ce qui se passait, de ce qui se jouait précisément, j’ai porté mon regard au loin, vers cet horizon que j’avais si longtemps attendu et enfin, j’ai marché résolument, sans plus regarder en arrière.

J’étais sur le chemin qui va « au bout du monde », sur la plage, là ou allait commencer la suite, l’inconnu et plus loin.
Et Merleau-Ponty faisait écho avec une petite phrase que j’avais souligné dans le train, pendant le voyage vers Narbonne :
« (…) la route proche n’est pas « plus vraie » : le proche, le lointain, l’horizon dans leur indescriptible contraste forment système, et c’est leur rapport dans le champ total qui est la vérité perceptive. »

Je voyais l’horizon, l’océan, et j’étais dans l’instant, dans un paysage de carte postale, magnifique, sous un soleil radieux. Je vivais dans un simple bonheur tout à fait réel et véritable.

Passé l’ermitage de Biriatou, traverser l’autoroute revenait à franchir une frontière, à marquer l’entrée vers la fin de la randonnée, la fin de la belle escapade.
Puis, il y eut le port d’Hendaye, puis la plage et les surfeurs, et aussi un tas de cailloux au pied des rochers.
En ce beau dimanche, la foule était présente sous le soleil, j’étais pourtant seule au monde, débarquant d’un ailleurs invisible sans que personne alentours puisse l’imaginer.


Mon frère est arrivé à l’heure convenue.
Non… Avec quelques minutes de retard car il était parti me chercher sur le port et la route du littorale était fort encombrée. Il avait suffit d’allumer le téléphone et de clavarder un peu pour « tout arranger »… Mais comment aurions-nous fait « dans le temps »? Dans un temps où nous avons pourtant vécu, dans une époque où les rendez-vous existaient. C’est incroyable de constater à quel point nous sommes capables d’adaptation, au point d’oublier de quoi nous étions capables « avant »…

Un fois mon sac posé dans le coffre, complices comme nous l’étions lorsqu’il s’agissait de dévaler hors piste les champs de neige, nous sommes partis à l’assaut des rochers, jusqu’à la plage interdite que j’avais en tête, sous le domaine Abbadia, dans la baie de Loia, là où les roches multicolores sont sculptées par les vagues.
La marée commençait à monter fort.

Il était alors temps de rejoindre Biarritz en voiture et de rentrer dans cette vieille maison basque et bourgeoise dont j’avais si souvent entendu parler sans jamais la voir. Une maison que mon frère, une fois marié, avait apprivoisé en temps que « maison de famille ».

Oter mes sandales, faire grincer le parquet ciré, sentir la douceur des tapis d’orient, puis grimper l’escalier monumental pour découvrir « ma » chambre à la décoration surannée, tellement charmante dans la lumière filtrant à travers les persiennes.
Un peignoir blanc était plié sur le lit, la salle de bain ouvrait grand sa porte.
J’ai déposé mon barda, étalé ce que je pouvais sur les fauteuils tapissés de satin fleuri.
J’ai ouvert le paquet postal posé sur la table, sous la plus grande fenêtre. Il avait bien été expédia, il était bien arrivé à la bonne adresse.
Mes vêtements « de ville », mes bouquins, mes papiers étaient là.

Après une longue douche, je pouvais descendre, dans la peau d’un personnage collant au décor (enfin presque…) pour répondre à la curiosité de celle qui m’accordait l’hospitalité : une dame très âgée, d’allure aristocratique, blanche et fragile comme les porcelaines de collection qui décoraient le salon.

A suivre : le jour suivant …

4 réflexions sur « Dimanche 24 septembre, étape 24 »

  1. Frédérique

    J’aime cette citation de Merleau-Ponty que tu livres ici (d’ailleurs… comment fais-tu pour retrouver autant de citations ? Les notes-tu dans un carnet, en fonction de la thématique ? 😀 Parfois quand j’aime un passage dans un livre, je le marque d’un Post-it car il me répugne d’écrire dans un livre, mais pour retrouver ensuite ce passage… c’est une mission délicate :-D… bref !). Je trouve qu’on pourrait l’étendre au monde qui nous entoure et qui forme un tout cohérent, avec le bien et le moins bien.

    Je note que l’arrivée se fait sous le soleil 🙂

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    1. Joelle Auteur de l’article

      Comment fais-je pour les citations? Et bien je me demande! 😀
      Sérieusement : certaines sont notés, mais comme tu as pu le lire, je suis du genre « écureuil stockeur » donc pas capable de retrouver les noisettes autrement que par hasard (d’où l’intérêt de stocker beaucoup plus que nécessaire… D’ailleurs… Tu peux noter! 😉 )
      Sérieusement : parmi mes défauts, il y a une mémoire d’éléphant, un truc de ouf… Donc non seulement je connais les bouquins qui sont dans ma bibliothèque, mais je sais ce qu’il y a dedans et c’est du genre « au deux tiers du livre, la page de gauche en haut mais pas tout à fait » Il reste à feuilleter rapidement et hop!
      Et toute prétention effacée, il y a aussi ce délicieux hasard qui fait que ce jour là la main se tend vers un bouquin, que le bouquin s’ouvre sur une page et que je me dis « c’est ça que je cherche »… C’est ce qui s’est passé pour la citation d’aujourd’hui alors que j’avais l’intention de griffonner…
      La vie est un cadeau et c’est aussi un jeu!
      🙂

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      1. Frédérique

        LOL ! J’apprécierais bien ta mémoire d’éléphant parfois, la mienne peut l’être aussi mais elle est trop sélective. Donc je m’en remets beaucoup plus au hasard pour retrouver mes noisettes (alors quand c’est une noisette très précise que je recherche et que je ne trouve pas… cela se transforme en une énième occasion d’expérimenter la frustration 😀 ).

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        1. Joelle Auteur de l’article

          😀 Hé,hé,hé merveilleuse frustration qui excite le désir, met au monde le besoin, stimule l’imagination et incite au changement… Pour rester dans le thème, au cours du mois de feuilleton, j’ai plusieurs fois été « frustrée » en constatant que le bouquin recherché était sorti du rang, prêté, pas là… Il n’y avait pas d’autre solution, il fallait chercher et trouver un autre bouquin! 🙂 Et il y a toujours un possible à trouver 😉

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