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Entre-deux


Depuis longtemps, je suis particulièrement sensible à ce qui se passe dans les espaces où il est habituel de ne rien décrire.

Ces espaces sont multiples, ce sont des espaces temps, des espaces lieux, des espaces palpables ou indicibles. Ils sont omniprésents et n’emportent que rarement notre attention.
Lors d’un voyage, par exemple il est habituel de considérer uniquement ce qui s’est passé « là-bas » et ce qui se passe, se passait ou se passera « ici ».
Dans les aéroports, je me laisse volontiers flotter dans l’entre-deux qui est constitué par l’attente des bagages.
Je me souviens des reproches qui m’accueillaient parfois à la porte de sortie « Ben dis donc, tu as pris tout ton temps! »
Oui, j’avais pris tout mon temps, j’avais eu besoin de sentir, de ressentir, de laisser monter tout ce qui est à enregistrer dans l’espace « qui n’a pas d’importance », dans cet endroit où il ne se passe apparemment rien d’autre que le défilement des valises sur un tapis et pourtant tant et tant.
Qu’elle est difficile à comprendre cette non-hâte. (autre exemple, celui de l’ultime bivouac de 2012)

L’exemple de la mise au monde d’un enfant est tout aussi éclairant. Les projecteurs sont dirigés vers la gestation, puis vers le nouveau-né.
J’ai toujours été touchée par l’entre-deux, c’est à dire ce moment absolument remarquable où une partie du corps de l’enfant est sortie quand l’autre est encore à l’intérieur de la mère. Le petit humain est encore foetus d’un côté et déjà bébé de l’autre. J’ai toujours pensé que c’est un moment liminal entre la naissance et la mort, un moment dont la puissance est formidable. Un moment où s’exprime la Vie toute entière.
Et en routine, c’est à ce moment que se concentrent toutes les paniques, toutes les hâtes, au point d’annihiler au maximum tout ressenti de l’espace fascinant qu’il représente.

Et que se passe t-il dans l’espace entre deux personnes?
Dans ce « rien » qui est tout sauf du vide.
Certaines personnes, même inconnues l’une de l’autre peuvent s’approcher très près l’une de l’autre, face à face sans ressentir le moindre trouble. D’autres ont besoin de conserver une distance pour se sentir à l’aise, comme s’il existait « un truc » impossible à compresser entre elles et l’autre.
Je me suis beaucoup amusée à observer « ça » tout le temps de l’évolution du règne de sir Sars-Cov 2ème : alors que des obligations de distances étaient partout affichées, les « entre-deux » étaient très très variables, sans doute à la mesure du ressenti des personnes, au-delà d’un quelconque raisonnement.

En réfléchissant plus attentivement, le titre de ce site m’a sauté aux yeux : passage!

Oui, entre deux, il y a bien le passage de l’un à l’autre et c’est tout à fait ce qui est important.

Dans un bouquin, en 2008, j’avais écrit ces mots :
« Le plus grand enseignement que j’ai reçu d’un maitre en yoga fut celui qu’il ne donnait pas »
C’est à dire que ce que j’avais appris était tout entier contenu entre nos deux présences et la réalité de ce qui nous avait rassemblé.
Juste une page avant, il y avait « ça » :
« (…)
Et je pense au grand écart du funambule entre les racines et les ailes
Donner la vie ?
Jeter dans l’entre-deux ?

Entre la naissance et la mort
Où les lisières sont invisibles
Où se dansera la mémoire
D’une existence pleine et contenue
Toute entière
Dans une promesse »

J’aime les lire aujourd’hui et constater que le sens reste le même.

Alors me vient l’image si précieuse d’un duvet posé à la surface de l’eau, sur l’immensité d’un lac ou de l’océan.
Combien de fois ai-je stoppé ma course pour m’y arrêter, pour observer, fascinée ?

Car, en s’approchant très près, sous le duvet si léger, la trace de la présence de l’interface est visible, un léger creux, une surface non horizontale à la surface de l’eau supposée la plus horizontale.
Entre l’eau et la plume il « se passe quelque chose » sans que ni l’eau ni la plume n’aient une quelconque intention.
Entre l’eau et la plume il se passe quelque chose qui existe, qui est observable seulement parce que c’est cette eau là, ce jour là et cette plume là à cet instant précis.

Oui, ça me fascine. C’est une émotion, c’est à dire un précieux mouvement de mes pensées qui entre en scène à la vue d’un duvet posé à la surface de l’eau.
Chaque fois, dans les arcanes de mon cerveau se forment instantanément et simultanément plusieurs dessins animés sur le thème de l’interface, de l’entre-deux, chacun reprenant des objets (ou des personnages) de différents gabarits et de masses diverses situés dans des conditions (météorologiques, temporelles) variables ou spécifiques.

Le vent


Hier, après avoir ouvert mon écran sur diverses actualités
Je suis sortie marcher dans le vent.

Le vent violent.

Je suis allée le toucher, aussi haut que je pouvais monter.

En bas le sable volait
Dessinant des ondes
Soulevant des volutes
De poussière.

Au sommet du cratère
J’ai reculé
Sous la bourrasque
Les petits cailloux
Se promenaient.

Alors, j’ai marché à la recherche d’un juste milieu.

Là, un abri existait
Une combe
Ecrasée de soleil
Au sable lissé
Une fenêtre de paix.

Et il fut temps de rentrer, légère dans le vent, imprégnée par le vent.



Plus, tard, face au vent, sans effort apparent, comme tous les autres avions de la journée, celui qui nous ramenait au quotidien a pris la route du ciel.

Et passe le temps et passent les années


La dernière fois que j’avais atterri sur cette île, c’était presque vingt ans en arrière.
J’étais en plein boom professionnel, les deux enfants aînés volaient déjà de leurs propres ailes et les deux plus jeunes étaient du voyage, prêts à découvrir de nouveaux spots de surf.
Aucun vol direct n’était programmé depuis la France et aucun réseau de location n’était en ligne.
Nous étions allés à l’hôtel, deux années de suite dans le même.
L’hôtel de la photo, l’unique du coin à cette époque, luxueux par rapport à la vie des locaux et cependant loin d’accumuler les étoiles comme aujourd’hui.
Et cet hôtel est la seule image que j’ai vraiment reconnue sur toute l’île.

Ce fut très questionnant.
Quels changements avaient pu ainsi troubler mes souvenirs?

Personnellement, je vois bien que passer une semaine de vacances, arracher du temps au temps quotidien d’une mère de famille qui a des activités professionnelles, était déjà un objectif tout à fait suffisant. Voir du paysage, courir d’une plage de surf à l’autre relevait de l’anecdote. Profiter d’un hôtel, du ménage fait, du petit déjeuner servi, d’un bon repas le soir sans avoir à lever le petit doigt, voilà ce qu’étaient ces vacances.

Les photographies se regardaient encore sur papier glacé, nous en faisions seulement quelques unes, principalement des vagues, des surfeurs, des windsurfeurs, pas de quoi raviver des souvenirs paysagesques.

Et puis, si le volcan est resté à sa place, les autoroutes ont poussé.
Elles permettent d’acheminer rapidement les flots de passagers débarquant des vols « économiques » vers les gigantesques réseaux de logements prévus pour eux avec vue lointaine sur l’océan, piscine, bar et sorties organisées. Elles offrent aussi aux « individualistes » (comme nous) qui circulent en voiture de location, la possibilité d’aller au plus vite d’un côté à l’autre de l’Île (compter cependant sur de multiples embouteillages) et de s’engouffrer sur les plus minuscules pistes afin d’aller faire pleins d’images forcément exceptionnelles de sites réellement remarquables.
Terminé les obligatoires interminables routes serpentant entre les vertes bananeraies et les serres* pour se rendre à l’ouest ou au fin fond du nord, le GPS (encore un truc nouveau) fait la trace en ligne quasiment droite d’un côté à l’autre, après, ce n’est que du détail.

Et pour ce genre de détail, il suffit de cliquer sur Go@gle afin de voir apparaitre tout ce que les passants ont déjà photographié et « religieusement » mis en ligne afin de faire un choix de destination. Après, en se fiant aux commentaires, il est presque « normal » d’aller où il y en a beaucoup, beaucoup de positifs… et ainsi certains endroits autrefois quasi sauvages sont aujourd’hui piétinés, dépourvus de végétation et parsemés de papiers toilette (oui, je sais c’est biodégradable – sauf les lingettes soit dit en passant – mais c’est franchement moche et le vent se permet parfois d’envoyer balader « tout ça »…).

Alors, de petits riens en petits rien, j’ai fini par comprendre que le temps était passé.
Super vite.
J’ai, une fois de plus, constaté qu’il est urgent de profiter de ce qui est offert au moment présent où c’est offert, sans chercher à comparer.
Car quoi comparer alors que moi-même change au fil des années qui s’accumulent ?

Je vois bien que je suis entrée dans un espace où le temps est désormais et plus que jamais ouvert sur l’horizon.

Et l’horizon est là, bien présent, toujours plus loin, inconnu, super attirant, enthousiasmant jusque dans ses moindre détails.
La nostalgie est un « truc » qui m’est totalement étranger.

* Les serres : à noter que ces immenses taches blanches et plates désormais incluses dans les paysages sont destinés à produire les fruits « exotiques » (bananes, papaye et autres) et aussi les tomates, tous estampillés biologiques, ceux que nous sommes si « fiers » de consommer responsables!


Changer de disque

Les enfants sont terriblement insistants parfois.

En tout cas, je l’étais dramatiquement,
Et mon frère aussi.
Lorsqu’elle était à bout, ma mère s’écriait :
« Vous pouvez pas changer de disque? »
Et dire que « ça marchait » serait s’avancer, mais il est clair que nous entendions son ras le bol et qu’avec une certaine inertie, nous finissions par appuyer sur pause.

J’aimerai pouvoir crier aussi « Vous pouvez pas changer de disque? » à la radio, y compris à mes animateurs préférés, aux billettistes, à toutes les personnes qui passent et repassent sur le devant de la scène médiatique.
Car, même si la scène médiatique qui entre dans mon salon est de l’ordre du théâtre de poche tant je la restreins, elle me tape un peu sur le système. (encore une expression de ma défunte mère)

Notre monde va mal
Notre monde va si mal
Avec ce monde qui va mal


Pfffff, c’est la méthode Coué ou quoi?

Que nous ayons été des enfants gâtés jamais satisfaits est une chose.
Que nous ayons été des enfants frustrés de « pas pouvoir faire n’importe quoi » est une chose.
Que nous soyons tous passés par la phase adolescente où les parents n’étaient que des emmerdeurs que nous sollicitions cependant sans cesse pour financer pas mal de « trucs » est une chose.

Mais, quoi ?
Ne sommes nous pas des adultes?

Et franchement, le monde n’est-il pas enthousiasmant, rempli de surprises, toujours prêt à nous surprendre?

Le monde va bien.
Le monde est le monde,
Sans états d’âmes,
Le monde a besoin qu’on lui foute la paix.


Et si moi, individuellement, je peux parfois avoir envie de plus de lumière, de plus d’océan, d’une plus grande chaleur, de plus de falaises brutes, de plus de fleurs, de plus de contemplation et que le moment n’est pas le bon, je « prends mon mal en patience » (troisième expression qui vient de loin).

Je sais qu’il n’y a pas de lumière sans ombre,
Je sais aussi que sans mouvement la vie s’éteint.
Je sais que jouer avec moins que rien et s’amuser de presque tout fait monter…

… Des étoiles dans les yeux des enfants!

Et « ça » fait mon bonheur.

Changer de disque.
C’est urgent!

Quête d’absolu

C’est généralement le matin que j’écris, riche de l’inspiration nocturne.

Ce dimanche, j’avais décidé d’envoyer un peu de prose à une personne récemment croisée, pas vraiment une inconnue, pas déjà une connaissance, une personne qui m’avait pourtant adressée une autre personne afin que je lui fasse part d’une parcelle d’un supposé « savoir ».
La transmission est à la mode.
Une certaine forme de transmission qui, à mes yeux ressemble davantage à une forme de commerce.
Sauf, que pour qui est aussi peu douée que moi pour le commerce, donc sans étiquette et sans rien à vendre, c’est open bar.
Open bar?
Pas tout à fait.
Le bénévolat contient en sa définition et dans ses racines tout à fait autre chose que la gratuité, un bénévole est une personne « qui le veut bien » avant tout, qui donne un sens à son action.

Je devais quelques explications à cette personne qui me « recommande », quelques explications puisque, à la suite d’une longue réflexion, j’ai repoussé l’idée d’une rencontre et donc l’idée de « transmettre » comme elle avait pu imaginer que j’allais le faire.

En 2007, j’avais écrit « Aucune escalade, aucune aventure n’est jamais gratuite, ni en terme d’efforts, ni en terme de finance. Un des leurres de notre société se situe là, dans une propension à laisser croire que le rêve est d’accès facile, offert sur un plateau. » et c’est amusant de retrouver aujourd’hui ces lignes avec lesquelles je suis toujours d’accord.

C’est que je reste en quête d’absolu.

Alors, pour expliquer à mon interlocutrice, j’ai usé de métaphores, selon mon habitude.
Et comme je parlais de galet, de ce simple caillou qu’il est commun de trouver beau soit parce qu’il est usé en forme de coeur, soit parce qu’il offre une rondeur quasi parfaite, soit parce que son grain lissé nous émeut , soit parce que…etc, j’ai soudain pensé à ces énormes galets de sable fossile trouvés loin du passage des humains sur « mon » île.

C’était la première fois que je voyais « ça ».
Des galets de sable, couleur de sable, posés sur le sable à la limite des vagues d’automne entre les galets de basaltes encore mal adoucis.

Les caressant, mille pensées me traversaient : ils seraient très vite à nouveau bousculés, réduits en morceaux, de retour à leur état de sable, les grains millénaires se mêlant au grains contemporains pour finir ensemble roulés par les vagues jusqu’à devenir poussière et encore moins, disparaissant aux yeux humain. Et bien sûr il y avait exactement au même moment les images d’un formidable volcan, soulevant la plage des milliers d’années plus tôt, la compactant sous une pluie minérale en fusion, rajoutant des strates et une nouvelle montagne par dessus. Puis venait le vent jouant avec les embruns, sculptant la montagne, patiemment, mettant à jour le sable enfermé, fragilisant les affleurements jusqu’à ce qu’ils se cassent, dévalent la pente, arrivent sur la plage où les vagues s’en emparent pour les rouler, les adoucir, les arrondir… et les offrir ce jour là à mes yeux émerveillés. Il y avait du fracas, du chaos, du feu, du silence, de l’eau et tant et tant, une phénoménale quantité d’évènements ordinaires.
Tout était là, condensé dans le même instant, et circulant en même temps avec une incroyable fluidité au point de me toucher jusqu’au centre de chaque cellule.

Ce jour là j’ai eu le bonheur de toucher une minuscule parcelle d’absolu.
Et j’ai bien conscience que sur la photo, il n’y a rien d’autre à voir que de vulgaires galets.

Tant et si peu

Impossible d’oublier cette si merveilleuse aventure!

Bientôt sept années seront écoulées depuis sa réalisation et pourtant, chaque grain de chaque instant vit encore dans chacune de mes cellules.

Le mois dernier, là-bas sur « mon » île, j’ai rencontré une personne dont j’ignorais tout de l’existence. Avant qu’elle ne me soit présentée, j’avais entendu dire qu’elle me connaissait.
C’est toujours étrange de se trouver dans cette situation, d’entendre dire qu’une personne qui vous est inconnue vous connait.

De quand, de quoi, que connaissait-elle « de moi » cette personne ?

L’unique piste que j’avais était « Escuela Nautica » et j’avais beau creuser mes souvenirs à cet endroit précis, rien ne remontait.
J’étais impatiente d’en savoir plus.
Tellement impatiente que pas plus de deux minutes s’écoulèrent entre le moment où je le vis et le moment où je lui posai la question.
« Oui, je t’ai vu, c’était quand tu partais avec ta planche! » Répondit-il en souriant.

Instantanément, en entendant ces mots, le temps se rembobina et je revoyais ce jour de départ sans tambours ni trompettes et je l’imaginais passant par là, sur le port de ce petit village où tout le monde connais tout le monde. Je l’imaginais en parler à sa soeur, plus tard et j’allais jusqu’à imaginer que sa soeur avait pu lui dire que j’étais la mère d’un de ces potes!
Ainsi il me « connaissait »!
Amusée, j’ai dû balbutier un truc du genre : « Ooooh… oui, oui, je me souviens de cette aventure » et j’ai embrayé sur autre chose. Non, en fait, il m’ a demandé de « faire le GPS » pour aller sur notre lieu de randonnée. Et « ça » c’était un « truc » super important qu’il me confiait. Non seulement il est pilote dans la vraie vie, mais en plus il est accro de la haute technologie. J’ai donc « fait GPS » avec ma plus douce voix et sans même penser à sortir mon téléphone. De toute manière, il ignorait où je l’emmenais, donc il suivait!
En toute confiance!

Pour l’anecdote : De retour en France, jai appris par mon fils, qu’il avait discuté avec lui (par hasard) le veille de cette petite randonnée et qu’ils avaient ensemble parié sur le fait que j’allais sûrement le faire sortir de sa zone de confort. C’est drôle d’avoir une réputation! Heureusement que je ne savais rien. J’ignore ce que j’aurais pu en faire.

Ce jour dont il avait été question, ce jour où je partis, fut plus exceptionnel pour les personnes qui m’y voyaient que pour moi qui prenait le large.
Je me souviens avoir tranquillement arrimé mes bagages sur la planche, sans la moindre inquiétude. J’avais bien étudié les conditions météorologiques, le temps était super calme jusqu’à l’horizon et je partais moins loin que l’horizon puisque j’allais simplement « là-bas », sur l’île d’en face. Le temps était clair, il me suffisait de viser le phare, là-bas, de l’autre côté, il n’y avait que 20 kilomètres d’océan à traverser.

Tant et si peu.

J’ignorais ce que me prévoyait l’imprévisible, j’ignorais ce qu’il y avait en approchant le phare et ce qu’il y avait de l’autre côté. J’avais décidé de commencer le tour de là-bas par la côte ouest, la « plus méchante » celle qui reçoit le vent du large, la houle du large, la puissance de l’immensité dans toute sa puissance. J’ignorais où j’allais dormir.
J’étais tout à fait sereine. j’avais une petite provision d’eau, j’avais des vivres et ma planche était à mes yeux un confortable navire.

Tant et si peu.

De l’avion, je regarde toujours ce passage.
A chaque voyage.
L’autre jour, deux ferries s’y croisaient, deux minuscules points.
Alors, j’ai pensé qu’un jour, j’avais été, dans ces parages, bien moins que ces points blancs, tout a fait invisible, en fait.

Tant et si peu.

Reset (part III)

Il faut bien avouer que les séries en trois actes me plaisent.
Comme les trois points de suspension.
Mais aussi tout autant que les cercles.

Parfois je joue à tracer dans le sable des traits, des points et des ronds, amusée d’observer à la fin une espèce d’écriture qu’il serait audacieux de considérer comme quelque chose de sérieux.

Sérieusement, je sens une fois de plus l’effet de cette île. Jamais je n’ose y croire d’avance et souvent je rechigne à y séjourner à nouveau, ayant l’impression que je n’ai plus grand chose de nouveau à découvrir entre ses vagues et ses volcans.
Et la magie opère à chaque fois.

Il y a évidement l’effet « désert » (comprenant autant l’étymologie du mot que la description environnementale d’ici) et l’effet « île ». Il y a aussi la compagnie qui m’oblige à ralentir parfois, à pauser longuement dans les journées, m’incitant à creuser un peu plus profond chacune de mes réflexions. Il y a surtout l’effet désert, c’est certain.

Hier, je suis allée une fois de plus vers un coin de l’île particulier.
Il est historique car c’est par cet endroit que les conquistadors sont rentrés au centre de l’île au 15ème siècle.
Il présente une configuration géologique unique sur l’île.
Il raconte l’histoire de l’agriculture locale soumise à la pression des besoins en eau.
Là-bas, le vent tourbillonne, chante et danse.
Hier, il était totalement absent.
J’ai pu emmener celui que j’avais invité à découvrir jusqu’aux plus hauts sommets et nous sommes passés par l’arche.

Cette arche je l’avais, pour ma part, découverte dix ans plus tôt, alors que nul sentier n’y conduisait, que nulle photo n’avait été partagée sur la toile. Comme d’habitude, c’était parti d’un jeu dont la règle est simple : « allez, je grimpe là-haut ». Et j’avais grimpé tout droit. Et j’avais gardé pour moi l’image, comme je protège mes spots les plus précieux.
Depuis, tout a changé puisque les conduites ont changé, puisque le monde bouge, avance, se transforme et vit.
L’arche est connue, notée comme un centre d’intérêt difficile d’accès, mais accessible, an particulier aux jeunes, avides d’images spectaculaires.
Du matériel d’escalade y a été fixé… c’est devenu un terrain de jeu.

Et, le vent poursuit son oeuvre.
Il sculpte, façonne, élimine.
Les débris montrent que l’éboulement est proche.
Bientôt l’arche disparaitra.

Une nouvelle sculpture sera là : l’humain et la nature, sans le savoir vraiment, se seront ligués pour la créer.

Reset.

C’est le bouquet! (2)

(Image tirée de la médiathèque et datant de 2019)

Comme je l’avais écrit à la fin de l’article précédant, il régnait un certain tintamarre dans ma tête entre « faut pas pousser », une conférence à préparer pour dans longtemps et les questions d’actualité.
Une zone de vacances étant à l’approche, il devenait nécessaire de faire le ménage afin qu’une musique plus paisible puisse m’offrir la chance d’être plus sereine.
Il F A L L A I T donc urgemment que je rencontre la réalisatrice du film, que je lui parle en direct live, que je sente, que je dise, que je ressente suffisamment pour faire taire une partie des questions débarquées suite à tous les fils déjà tirés et occasionnant le brouhaha consécutif.
En insistant un peu, j’ai obtenu un créneau hier à 17h.
La journée avait été chargée et ce n’est qu’avant de partir que j’ai découvert un @ qui, comme part hasard faisait suite au visionnage du sacré film.
 » Alors, le soir, je loue le documentaire et là… surprise! Te voilà! Je déguste avec plaisir cette scène bien tournée où je reconnais ta façon de poser des mots doux sur des choses simples. »
Il était trop tard et trop nuit pour que je file en vélo au rendez vous, la piste étant trop couvertes de feuilles pour m’y risquer sans risques.
Enfermée dans la voiture, les yeux rivés sur le GPS pour éviter les plus gros embouteillages, j’ai laissé s’élargir ce message et l’ensemble de ce qu’il contenait comme autant d’échos à ce que je pense profondément depuis bien longtemps.

La rencontre fut cordiale.
Comme je m’y attendais un peu, la réalisatrice fut étonnée d’entendre que j’avais été bousculée par son attitude cavalière. A la manière des personnes qu’elle pourrait facilement juger pour leur empressement à agir sans explication, elle me disait « oui, oui je comprends » avec son corps qui disait  » y’a quand même pas mort d’homme, et puis j’ai eu une super idée en utilisant ces images inutilisées, non? »
La rencontre fut néanmoins très cordiale.
Et surtout, elle a tout à fait rempli le rôle que je lui avait attribuée : boucler une boucle, passer d’un bouquet à l’autre et en sortir rassérénée.

Le sommeil paisible de la nuit dernière fut à la hauteur du calme revenu.

Et ce matin s’est ouvert sur les restes éparpillés.
Comme il faut impérativement recycler et surtout ne rien jeter, je me suis mise à l’ouvrage devant le clavier.
Je suis à nouveau partie à l’aventure à travers les incroyables pages souterraines hébergées par le géant FB affichant désormais un sigle infini en face du préfixe « méta », c’est un signe encourageant, cet infini tout puissant, n’est-ce pas? Et hop, voilà que je digresse à nouveau.

Donc, comme il FAUT montrer patte blanche pour entrer dans les espaces de blanches brebis où je n’ai jamais posé les pieds, il a bien fallu que je sorte des étiquettes.
C’est que les jeunes reines qui règnent sur ces essaims contemporains ignorent tout de mes passages lointains, de ces pas alignés à la marge dans la préhistoire de l’internet. A l’époque, nous étions une poignée à converser autour du monde, à écrire de looooooongs messages, remplis de mot complexes qu’il fallait prendre le temps de lire sur le grand écran d’un lourd PC familial. Désormais, tout se « fait » en quelques lignes sur l’écran du smartphone, il faut vivre avec son temps!

Me voyant déjà pareille au vieux loup dans la bergerie, voilà que je ne sais plus trop sur quel pied danser et il va pourtant falloir que je sorte un discours qui à la fois me ressemble et à la fois ne blesse pas, pas trop en tout cas.

Me voilà, à l’orée d’une prise de distance, dansant sur le fil tendu entre mes propres paradoxes.
Bouquet final!

PS : l’image utilisée fut déjà utilisée, elle avait donné lieu à un article au sujet des « fleurs coupées »

Ces changements là (2)

Direction le Nord Cotentin à l’ouest de Cherbourg pour commencer.

En prenant la décision de m’aventurer « dans le nord » j’acceptais la possibilité de fraicheur autant que la probabilité de pluies et de brumes.
La voiture s’étant imposée en temps que simplissime et minimaliste « camping-car », je savais pouvoir dormir au sec, évitant tout pliage de tente mouillée au petit matin.
Le soucis du poids d’un sac a dos de « randonnée autonome au long cours » devenant accessoire, je pouvais même embarquer un petit réchaud afin de me préparer un café chaud le matin et une soupe le soir, deux actions très dopantes et énergisantes en cas de météorologie défavorable.
Pour le reste je suis restée avec mes habitudes : aucun stock notable (sauf les noisettes) en nourriture ni en eau, vêtements de base, couverture de survie, couteau de poche, peigne et brosse à dents.
A noter que tout en acceptant la possibilité de pluie battante sur toute une journée de marche, j’ai quand même investi dans une véritable cape de pluie (la plus légère quand même) en matière top haut de gamme, donc à un prix top élevé : impossible d’avoir rien sans rien. Et sur ce point particulier, ce fut vraiment une bonne idée d’investissement (je me demande quand même dans quelle mesure la « mode post-covidienne de randonnée » n’a pas boosté les « créateurs » de confort pour bobo : je n’avais pas vu ce produit là avec cette technicité là auparavant. Certes, je n’avais pas cherché!)

J’avais un souvenir très précis du Cotentin, des souvenirs délicieux même, remontant à une époque lointaine où nous y avions résidé. En conséquence, je savais précisément où trouver les « à pic », la vie sauvage et aussi les points de ravitaillement faciles d’accès loins des embouteillages.
Les deux premières journées furent parfaites.
Les paysages collaient avec mes souvenirs tant que je regardais du côté de la mer.
La chaleur était là, les grandes marées faisaient leur show, j’ai marché tranquille deux fois trente bornes et…
… Et il n’y avait plus de falaises!

Que faire alors?
Dilemme : rejoindre la Bretagne sans attendre ou trainer encore un peu en Cotentin?

J’ai déplié les cartes.
Faire un choix judicieux en début de balade, alors même que j’étais à peine rentrée dans le rythme, s’avérait délicat. Je tenais à une bonne répartition des trajets motorisés, autrement dit, mon goût pour une certaine rigueur dans l’improvisation me disait que des beaux pointillés se doivent d’être réguliers.
J’ai replié les cartes.
Et déplié, et replié.
Ma décision était prise : aller faire un tour à Chausey que je ne connais pas.
Autre avantage de la voiture, sans soucis de recharge de smartphone, j’ai pu réserver illico en ligne, avant d’avoir le temps de changer d’avis.

Le troisième jour fut donc un jour entre parenthèse, un jour ilien dans un univers entièrement dédié aux touristes, dans un univers d’où l’âme s’est quasiment envolée.
Ce fut une expérience.
Et j’aime les expériences.
J’ai fait deux fois le tour de l’île, j’ai marché d’une île à l’autre grâce à la marée basse de grande marée, j’ai fait des tas de cailloux, écouté les oiseaux voler, marché encore, cherchant jusqu’à l’ultime moment où être pour éviter d’être au milieu « des autres », puis il fut l’heure du dernier bateau, de la voiture et de la route jusqu’à un parking sauvage au bord de l’eau, en Bretagne!

A suivre

Dactylorhiza praetermissa

Décrit par Karoly Rezso Soo en 1962

L’Orchis oublié, la Dactylorhize négligée, ces noms usuels éclairent la toute la complexité d’identification qui règne à l’intérieur du genre Dactylorhiza.
Ce genre fut le principal objet d’étude pour le botaniste hongrois Karoly Rezso Soo, ceci après que le botaniste hollandais Pieter Vermeulen (1899-1981) ait posé (en 1947) les nouvelles bases qui distinguaient définitivement ce genre de celui des orchis.

Les espèces existantes en Loire-Atlantique, département où la présence des orchidées sauvages est suffisamment rare pour faciliter leur reconnaissance, ne m’avaient pas permis d’expérimenter le doute tel qu’il m’est tombé dessus en découvrant les espèces d’autres régions.
Peu à peu, j’ai compris combien l’approche est déroutante sur le terrain. Les espèces présentent une très grande variabilité, s’hybrident super facilement, s’adaptent constamment. J’imagine facilement les interminables conversations entre spécialistes, argumentant en faveur de l’une ou de l’autre à coup d’analyses statistiques, moléculaires et génétiques.

Alors, je fais simple.
Je considère la date de rencontre (certaines espèces sont toujours précoces, d’autres toujours tardives), le lieu (certaines espèces résident uniquement au sud ou seulement au nord, exclusivement en montagnes ou toujours en plaine) l’environnement (certaines espèces adorent pousser les pieds dans l’eau, d’autres apprécient les milieux plutôt acide ou plutôt alcalin) et les traits les plus grossiers de l’aspect (largeur du labelle, découpe particulière, dessins caractéristiques, couleur unique ou non)
Ainsi avec seulement ces trois points, je peux écarter des espèces, me concentrer sur des possibles. Il me reste, en cas de doute, à demander l’avis de personnes plus expérimentées, tout en sachant que les plus savantes ne sont pas toujours celles qui hésitent le moins.

Pour revenir à l’Orchis oublié, je l’ai vu en Bretagne du nord, dans les dépressions dunaires humides, à la toute fin du mois de juin. Il m’en fait voir de toutes les couleurs, j’en ai tout un catalogue d’images que je peux regarder inlassablement sans être et capable d’en préférer une à une autre.