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Effet miroir (bis)


J’ai oublié la date à laquelle j’ai commencé ma collection de « petits chevaux » même si je sais que le premier cheval « pour de vrai » qui m’a été confié s’appelait Furibard, était gris, avait 4 ans et avait donné lieu à un contrat exceptionnel (acceptable pour mon argent de poche). C’était précisément en 1974!
Je l’ai rapidement abandonné pour aller courir plus loin, d’autant plus que je n’avais pas encore les compétences nécessaires pour l’éduquer. En écrivant ces mots, je me demande dans quelle mesure, ce ne fut pas une leçon que le maitre avait souhaité me donner en me proposant ce quasi poulain ?

J’ai oublié la date, mais je vois bien que je possède une belle collection.
Ils sont de toutes les tailles, immenses ou minuscules ; ce sont des juments, des mâles ou des questions.
Ils sont en plastique, en carton-pâte, en bronze, en verre, en cristal, en céramique, en porcelaine, et même en or (c’est pas le plus gros…) ou sculptés dans la malachite, le bois ou l’ivoire.

Ils sont là.

Et l’effet miroir est là aussi.
Dans cette diversité.
Dans cette multitude.

Avant hier, j’ai décidé de prendre soin d’un cheval en biscuit de porcelaine anglaise.
Il me suit depuis au moins trente ans et de déménagement en déménagement d’année en année, il a beaucoup souffert : fractures multiples, rafistolages à l’arrache, habitats poussiéreux, voire abandon relatif.
Je me suis attelée à l’ouvrage, cassant les fractures déplacées, re-collant finement, réparant dans les règles de l’art, puis ponçant, lissant avec attention et passion et patience.

Puis, hier, d’un coup la plaque dorée affichant le nom de ce cheval là est entrée dans mon champ de vision « Spirit of the wild ».

Spirit of the wild !

Pour certaines personnes, qu’un cheval blanc, cabré et doté de ses attributs mâles s’appelle ainsi toucherait certainement une certaine émotion.

Pour moi, à l’instant où ces mots sont entrés dans mon champ de vision une immensité s’est présentée à mon imagination ; par effet miroir m’est apparu tout ce dont je n’avais pas eu le temps de prendre soin et tout le temps ouvert dont je dispose désormais pour le faire.
Et puis j’ai élargi le champ des possibles, j’ai vu tout mes « petits chevaux », chacun avec ses particularités, tous ces petits chevaux trouvés dans le monde, offerts parfois, collectionnés, amassés au fil du temps qui passe, fragiles parfois ou incassables ou inclassables et tellement plus nombreux que lorsque j’étais jeune.

Effet miroir…


A propos du bien-être, un cas.


23 février 2024

Nous devrions rendre grâce aux animaux pour leur innocence fabuleuse et leur savoir gré de poser sur nous la douceur de leurs yeux inquiets sans jamais nous condamner.
Christian Bobin, Ressusciter, Gallimard, 2001, page 87.

Le bien-être…
Un truc à la mode !
C’est quoi ?
Comme tous les trucs à la mode, « ça » se vend à toutes les sauces.
Mais c’est quoi alors ?
Ben… Après avoir cherché une définition, j’en ai trouvé à la pelle.
Mais j’ai été incapable d’en trouver une seule bien précise.
Et comme s’il fallait compliquer « la chose » le bien-être humain étant à l’origine de bien des guerres, des révolutions, des grèves, des revendications mettant souvent à mal … le bien-être d’autres humains, voilà que les histoires de bien-être animal sont entrées dans la danse, bousculant des millénaires d’histoire de la domestication et du sens même de cette histoire.

Inévitablement la question du bien-être des chevaux est posée sur la table, d’autant plus vivement que de nos jours si les chevaux sont des outils de travail pour un petit nombre de professions, c’est parce qu’ils sont destinés quasiment exclusivement aux loisirs d’un très grand nombre de personnes.
Souvent, je lis qu’il faut éviter toute forme d’anthropomorphisme, que les chevaux sont des chevaux et qu’ils doivent être vus en temps que tels. Sauf qu’il suffit de se promener dans n’importe quelle grande surface dédiée au « bien-être » du cavalier et de sa monture pour constater (si besoin en était) que le détenteur de la carte bancaire étant humain, c’est à ses besoins à lui qu’il faut plaire. Pour vendre une couverture, par exemple, c’est bien à « la sensation de bien-être » du propriétaire d’un cheval qu’il faut parler, c’est bien l’humain qu’il faut convaincre et c’est en vérité le bien-être de l’humain qui va diriger la notion de « bien-être animal ».

Hier, j’ai vécu un moment que je n’avais jamais eu l’occasion de vivre dans toute ma (longue) vie de côtoyeuse de chevaux.
Les conditions météorologiques étaient tempétueuses.
Je suis arrivée aux écuries entre deux fortes averses, le vent violent agitant seulement quelques gouttes résiduelles, mais après avoir salué les personnes présentes, le ciel recommençait à nous tomber sur la tête.
Ayant d’autres activités prévues dans l’après-midi, mon temps sur place étant compté, j’ai décidé d’aller chercher le petit pur-sang sans plus attendre et malgré la pluie battante.
En arrivant, longeant son paddock en voiture, j’avais remarqué qu’il avait le nez dans son foin, face au vent. Les chevaux ayant naturellement le réflexe de se mettre dos au vent pour s’en protéger, je m’étais dit que l’animal restait placide, préférant la gourmandise à l’abri.
J’étais donc sur le chemin pour aller à sa rencontre, mes bottes de pluie se moquant des flaques, mon bonnet enfoncé jusqu’aux yeux et le ciré fermé jusqu’au menton lorsqu’à travers les rafales j’entendis le son vibrant du hennissement qui me salue habituellement. Vibrant… plus que d’habitude en vérité, mais étant encore loin je n’attachais que peu d’importance à ce fait.
A l’approche, je constatais que le petit pur-sang restait figé sans venir à ma rencontre.
La pluie redoublait.
Il était à quelques mètres de son abri, dos au vent, queue plaquée, pattes arrières sous lui, comme pour mieux résister à la poussée de l’air mauvais, tête basse.
Figé.
J’avançais à sa rencontre, il était tremblant.
Tremblant de tout ses membres.
Tremblant de tout son corps.
Jamais je n’avais vu un cheval tremblant ainsi, à l’image d’un gamin qui sort de l’océan après y avoir un peu trop trempé.
Il fit un pas vers moi.
C’était émouvant car ce faisant, il prenait le vent de travers.
Visiblement, il avait envie de me suivre mais il était impossible de le toucher, donc de lui mettre son licol. C’était comme si sa peau trempée était devenue hyper-hyper sensible, refusant le moindre contact.
J’ai songé un instant à aller dans son abri… afin qu’il s’abrite… mais il avançait à pas piteux vers l’entrée du paddock, donc vers la sortie. Là il accepta le licol.
Il me suivit sur le chemin, d’un pas que je n’avais jamais vu aussi actif.
Je restais super attentive, je le sentais si tendu que tout pouvais arriver.
Son compagnon du paddock d’à côté souffla à notre passage, comme effrayé par je ne sais quoi.
Les rafales redoublèrent d’un coup, ronflant autour des bâtiments.
Il fallait avancer quelques pas encore pour être à l’abri.
Ce fut fait sans hésitation.
Là, sous le hangar, le petit pur-sang dégoulinant et archi-trempé s’arrêta, refusant de faire un pas de plus. Il tremblait encore. Jamais je n’avais vu un si grand animal trembler ainsi.
Impossible de le toucher, donc de le sécher.
Je lui ai approché un peu de foin qu’il accepta de manger et j’ai attendu.
Je l’observais, il n’y avais rien d’autre à faire que ne rien faire.

Il cessa de trembler.
Les rafales perdirent de leur intensité.
la pluie tambourina moins fort.

Après un coup de brosse pour la forme, j’ai conduit le petit pur-sang jusqu’au manège, tout nu, sans autre intention que d’aller passer un bout de temps à l’observer.
Dès le seuil, je l’ai libéré de l’attache qui nous liait.
Il s’est éloigné immédiatement, en trottinant, la queue en panache, le nez en l’air.
A l’autre bout du manège, il s’est couché pour se rouler. Dans la sciure du manège, il a frotté son dos avec délectation d’un côté, de l’autre, puis il s’est relevé, a lancé une gracieuse cabriole, s’est secoué et est venu vers moi, au pas, décontracté.
Je ne lui ai rien demandé de plus.

Nous sommes repassés par l’abri du hangar, pour la forme, et parce que je considère que « le cadre » est super important pour la sécurité affective du cheval.
Tant qu’il n’est pas tout à fait serein, chaque séance rentre dans un cadre strict, toujours le même, un cadre dessiné à minima entre pansage d’avant la séance et pansage d’après la séance.
La sciure est donc restée agglutinée dans épais pelage, formant une espèce de carapace qui le rendait tout à fait non-présentable.
Il était temps de le « rentrer » au pré.

Là-bas, il s’est tranquillement dirigé vers son foin.
Il a plongé son nez dedans.
… comme si rien ne s’était passé!

Comme si rien ne s’était passé,
Comme si je ne l’avais jamais vu tremblant de toutes ses cellules,
Comme si aucune tempête n’avait traversé les écuries,
La vie a continué dans les jours suivants,
Paisiblement,
Sans le moindre accro de santé,
Ni pour lui, ni pour moi.

Le bien-être c’est ça!


Tourner rond



En préambule, ce petit billet de 2008 où il était question de macaron tout rond.

Car passer d’une potentielle routine (le billet précédent) à tourner rond sans tourner en rond reste une histoire orbitale, histoire de cercles, de bulles, de tourbillons… de roue qui tourne.

Un jour, j’ai tourné en rond pour de vrai.
Et l’aventure aurait pu mal tourner.
C’était dans le désert de Mauritanie, quelque part, pas loin de Ouadane, à quelques kilomètres du Guelb er Richât qui a tant fait marcher Théodore Monot.
J’étais seule.
Comme j’Aime.
Quelle folie m’avait donc invitée à sortir de la piste à peine tracée ?
Le fait est que j’en étais sortie, certaine d’avoir les ressources nécessaires pour m’orienter dans cet univers où pas un caillou ne ressemble à un autre caillou.
Je marchais depuis le matin et le soleil avait commencé son déclin.
Je savais pas trop où j’étais mais j’avais pas jugé nécessaire de faire le point, donc de sortir la boussole.
Et voilà que je vis une trace de pas.
Génial me suis-je dis, si quelqu’un est passé par là, c’est que j’approche des humains.
Et un regain d’énergie s’empara de moi.
Et voilà que la trace unique se multiplia, clairement pas moins de deux personnes étaient passées par là.
J’allongeais encore le pas.
Un peu plus loin, il y avait davantage de traces.
J’étais pas loin d’arriver, c’était certain.
Le soleil devenait de plus en plus rasant, mais l’espoir d’arriver quelque part était plus fort que jamais, les traces dans le sable n’étaient-elles pas de plus en plus nombreuses?

Soudain, le vrombissement d’un camion me fit lever l’oreille. Il arrivait droit sur moi, me confortait une dernière fois sur la « justesse » de la direction que je suivais.

Dans un nuage de poussière, il arriva à mon niveau et le chauffeur me demanda ce que je faisais là.
Quand je lui expliquais mon cheminement et ma certitude d’arriver bientôt pour me recharger en eau, il partit d’un grand rire en me répondant que j’étais bien loin de toutes pistes, au milieu de nulle part, que j’avais une sacrée chance puisqu’il m’avait vue et que son camion avait pu tracer jusqu’à moi. Il me fit monter dans la benne (c’est là que montent les passagers) pour me ramener sur la piste.

Bien calée contre la tôle mais néanmoins secouée dans tous les sens, j’ai fini par comprendre que j’avais suivi consciencieusement mes propres traces, que j’avais tourné en rond avec insistance, encouragée par mon imagination, déraisonnée par mon manque d’expérience et désormais riche Ô combien de cette nouvelle expérience.
J’étais en pleine quarantaine rugissante, mère de quatre fils, épouse tranquille, universitaire sachante, prudente transgressive… bref j’avais déjà passé l’adolescence et l’âge des bêtises… mais voilà, la vie est remarquablement enseignante!

J’ai plus de vingt ans de plus.
Et d’autres aventures se sont ajoutées les unes aux autres, toujours pleines de nouveaux enseignements. Vive les vacances!

Avec l’âge qui avance, je modère mes élans.
Par exemple, il y a deux ans, marchant à flanc de falaise sur un sentier créé par les chèvres (la largeur de mes deux pieds joints), j’observais le jacuzzi menaçant vingt mètres plus bas, puis je levais le nez sur les amas rocheux et force fut de constater que j’étais devenue trop incapable d’escalader avec le poids d’un sac à dos pour imaginer une sortie « par le haut ». Sagement j’ai décidé à ce moment précis que si je survivais à ce passage très risqué, ce serait le dernière fois que je m’engageais dans ce genre de « folie »! J’ai serré les dents pour rester concentrée aussi longtemps que nécessaire, pour écarter la peur et avancer en équilibre aussi loin que ce fut nécessaire.

Et j’ai tenu promesse !

Voilà des récits d’expériences vécues à travers mon corps.
Et je tiens à souligner une réalité : l’esprit est une partie de chaque individu.
Aucune frontière ne sépare le corps de l’esprit quoiqu’en disent ceux qui ont besoin de tout scinder pour tenter d’appréhender et surtout de « gérer » la complexité du vivant.
Pour ma part, j’ai toujours besoin de comprendre physiquement, c’est à dire de prendre à bras le corps chaque parcelle de vie pour en tirer un enseignement. Les explications seulement « intellectuelles » ou livresques m’enchantent ou m’indisposent, me guident parfois, sans jamais s’avérer suffisantes.

Quand j’ai découvert Matthew B. Crawford, il y a dix ans déjà, ses publications m’ont confortée dans ma non-solitude au sujet de ce morcellement corps/esprit qui nuit à notre épanouissement ; cette dissociation portée haut par une certaine mode et qui participe largement à nos prises de tête, à nous empêcher de tourner rond, aussi bien individuellement que collectivement.
Je me re-plonge souvent dans ses bouquins (un peu ardus) afin de chasser les contre-sens interprétatifs : j’ai terriblement besoin de bon sens et balayer chaque jour les croyances qui pourraient s’installer sur mon paillasson est un sacré boulot!
Bon… Je reste d’accord avec moi-même.
Et puis… le temps désormais passé en vie active me permet de regarder en arrière au point de pouvoir valider la réalité d’un cap qui me ressemble, un cap dont je ne me suis guère écartée quel que soit le sens des vents et des courants.

Quelle conclusion puis-je écrire à l’issu de cette prose ?

Aujourd’hui, en toutes choses, les sollicitations publicitaires permanentes, les algorithmes propres à l’exploitation commerciale des réseaux sociaux, que nous fréquentons tous, nous forcent constamment à tourner en rond (virtuellement) en mettant à l’honneur nos biais cognitifs les plus ancrés afin de pervertir nos raisonnements, exactement à l’image de ma vision de mes propres traces dans le désert qui m’avait convaincue d’avancer sur une faute piste.
Parfois un camion bruyant, d’un autre âge, puant le diesel sale arrive à temps pour nous sortir de la boucle infernale, encore est-il sage de lui accorder de l’attention.

Sinon, tourner en rond peut très mal tourner et au moins pire nous empêcher de tourner rond.



Une certaine routine

Je parlais de point fixe aujourd’hui même, ici.
Et j’avais aussi conjugué les points fixes avec les points de suspension par ici.

Depuis que je monte à cheval, beaucoup de mes réflexions tournent autour des chevaux et de l’équitation parce que j’y vois plusieurs sociétés en taille réduite, donc autant d’interrogations qui me situent moi-même sur un certain chemin, sur certaines recherches, certaines attentes tranquilles ou plaisirs immédiats.

La « routine » de ces dernières semaines avec cinq jours passés auprès des chevaux chaque semaine représente un point fixe placé sur les turbulences des passages.

Trois chevaux, toujours les mêmes B. , I. et S.
Je les observe, je les monte chacun leur tour, je les observe.
Attentive à ma relation à eux, donc attentive à mon attitude en leur présence, à ce que change le moindre geste dans leur regard de cheval si différent de notre regard humain, à ce que change la moindre contraction « parasite » de mon corps posé à leurs sens de chevaux tellement à fleur de peau.
Car les chevaux ne pensent pas.
En tout cas, ils ne regardent pas les chaines d’information en continue, pas plus que les réseaux sociaux qui parfois déblatèrent en leur nom.
Les chevaux sont dans l’instant présent.

C’est certainement cet instant présent super présent qui constitue le point fixe qui m’est utile en ce moment. (A noter pour les personnes qui suivent et s’y perdent que j’ai remplacé C. par S. preuve s’il en était que chaque cheval est tout sauf un point fixe! )

Parce que la vie des humains est remplie par l’actualité galopante, par ce que nous oblige la société de consommation, mes pensées sont alternativement hyper denses et absolument creuses.
Lorsque je descends de vélo pour m’asseoir dans la voiture et me diriger en direction de l’une ou l’autre écurie, je laisse s’égrener ce que raconte la radio sans avoir besoin de mettre la moindre pause musicale. Ma petite musique interne fait le job. Je suis dans un entre-deux et j’ai toujours apprécié ces moments.

Et 20 à 30 minutes plus tard, je mets pied à terre et je suis dans l’univers des chevaux.
Et là, je suis là.
Encore plus intensément dès le moment où j’arrive à côté du cheval du jour.
Et davantage encore au moment où je l’enfourche.
Je suis en sa compagnie, je lui propose d’établir une relation, toujours la même, paisible, sans état d’âme, dénuée de la notion binaire bien/mal.
Ce qu’il me fait sentir m’oblige à essayer de ressentir ce qu’il a ressenti pour en arriver à réagir. La moindre tension de son côté interroge la tension que je lui impose.
C’est une partition absolument passionnante, toujours renouvelée, impossible à rejouer exactement pareil, tout comme en mer il est impossible de retourner sur sa trace, bien qu’il soit possible de reprendre un cap.

J’ai tellement conscience de la qualité de ces moments.

Je suis pleinement reconnaissante à tout le chemin déjà parcouru depuis ma venue au monde car c’est ce chemin à nul autre pareil qui nourrit aujourd’hui ma routine.

Dans cet espace, si je suis parfois conseillère, si je suis parfois scrutée, si je suis parfois radoteuse, jugée « réac » même, je sais que c’est uniquement avec et par les humains qui passent. Les animaux ignorent les jugements et c’est pour nous, humains, une grâce qui nous permet de regarder ce que nous souhaitons dans le miroir de leurs yeux.

A mes yeux, la grâce, c’est le bonheur et le confort d’un point fixe, d’une routine, de nombreux « entre-deux » toujours différents bien que renouvelés cinq fois par semaine.

Instant présent (bis)

Deuxième billet avec ce même titre et comme par hasard, le précédent était illustré bien à propos pour aujourd’hui.

A la fin du mois d’octobre, j’avais pris soin de « ma » pirogue, du « va’a » qui m’a tant offert dans ces dix dernières années. Depuis qu’un certain virus est entrée dans nos vies, ma pirogue est sortie de la ville, elle m’a entrainée sur l’océan. Là, encore davantage que sur l’eau dormante de la rivière, elle m’a montré à quel point elle est telle un cheval qu’il convient d’apprivoiser afin qu’en chaque circonstance il soit possible de garder un cap.

Combien de personnes m’ont ainsi entendu argumenter que je préférais mille fois le va’a traditionnel aux pirogues américaines pour la simple et bonne raison que j’aime son côté « cheval sauvage », ses initiatives qui ne sont pas toujours les miennes et qu’il me faut « gérer » pour avancer plus loin autant que pour rentrer à bon port ?

Depuis que je l’ai remise en état, pour un faisceau de raisons, je n’ai pas eu l’occasion de la chevaucher à nouveau.
Et dans le même temps, plusieurs fois par semaine, je vais chevaucher un petit appaloosa.
Clin d’oeil, je reste en noir et blanc!

Samedi, dans l’air limpide et froid, seule avec le petit cheval, j’ai respiré la nature comme je respire l’océan, immensément, juste posée entre terre et ciel, passionnément, comme dans un poème, exactement située dans l’instant présent.
Hier dimanche, bis repetita.
Comme le veille j’ai pensé au va’a.

Pourtant, hormis l’assemblage du noir et du blanc, pour tout un chacun, rien ne ressemble moins à un va’a qu’un cheval et rien ne ressemble moins à un cheval américain qu’une pirogue polynésienne.
Sauf que pour moi, il est question de relation, de confiance et de moments passés ensemble pour l’une comme pour l’un, pour l’un comme pour l’une, seuls ensemble, seuls entre tout et rien.
C’est très métaphysique, tout à fait impalpable, donc difficile à expliquer, mais c’est pareil.

La pirogue était entrée dans ma vie par hasard, comme ces rêves qui se laissent attraper.
Le cheval y est revenu de même.

L’été dernier, alors même que j’ignorais tout de l’automne à venir, j’ai songé qu’il était temps de vendre ma pirogue.

Je pense que l’heure est venue.
Il y a encore de belles aventures à vivre pour elle.
Et pour moi,
Dans un univers différent,
Mais pareil aussi.

Le temps passé

Passer du temps à trier le temps passé.

Voilà… s’il fallait définir ou résumer le boulot qui consiste à vider une maison, ce sont ces mots précis que j’utiliserais : passer du temps à trier le temps passé!

Soulever la poussière amassée sans que personne ne s’en préoccupe,
Découvrir l’improbable dans les coins les plus obscurs,
Déplier des kilos de papiers jaunis venant « d’avant avant » et précieusement stockés,
… pour servir… à rien!
Constater le bazar amoncelé et mesurer ce besoin auquel personne ne déroge,
Trouver d’étonnants objets*,
Caresser des dentelles non-mécaniques en fil 100% bio non labellisé,
Ecouter à nouveau des histoires raconter le temps passé,
Ecouter les histoires,
Et passer le temps,
A traverser les vies,
Banales,
Tout en triant,
Pour jeter… beaucoup et encore plus… mais surtout dans le bon container!

Et imaginer demain.
Imaginer les jeunes d’aujourd’hui devant ce même labeur,
Demain.

Demain cet inconnu.

Quelle traces de « mon » temps passé laisseront une empreinte et combien de temps sera passé à les abandonner aux vents d’après?

C’est l’inconnu!
Et c’est « tout » ce qui fait que j’aime intensément l’aventure offerte par la vie,
Joyeusement imprévisible, joueuse avec ses propres règles,
Chaque instant surprenante,
Et merveilleuse,
Parce que surprenante!




* La cuillère à absinthe, par exemple. J’ai adoré découvrir son usage et ressentir une certaine ivresse en « voyant » les mouvements de l’opalescente boisson en train de se préparer.

A la recherche des Sabots de Vénus

Parmi les orchidées sauvages de France métropolitaine, il en est une fort spectaculaire qui toujours figurait sur les rares pages couleurs des dictionnaires de mon enfance.

Dans le « Larousse Universel » en deux volumes (daté de 1922) qui trônait chez mes grands-parents l’espèce est nommée « cypripède » et ainsi décrite : « Genre d’orchidées comprenant une vingtaine d’espèces dans les régions chaudes et tempérées. (Les cypripèdes doivent leur nom scientifique comme leur nom vulgaire (sabot de Vénus) à la forme de leur fleur.) »

Des « sabots de Vénus », il est facile d’en trouver dans les jardineries au rayon des plantes exotiques, leur forme est suffisamment originale pour attirer les regards et se vendre plus cher que la plupart des vulgaires orchidées de supermarché.
Dans la nature, c’est une autre histoire.
En France, le Cypripedium calceolus, victime de la cueillette intensive et des nombreux essais de transplantation, ne subsiste que dans de rares zones. Il est strictement protégé.

En 2022, j’avais décidé qu’il était temps de faire sa connaissance en live.

Et finalement, je suis partie dans les Pyrénées… espagnoles, simplement parce que la distance kilométrique à parcourir en voiture pour m’y rendre était moindre que celle qui était à parcourir pour aller dans le » far-east ».
Il restait à les trouver.
J’avais des pistes. Et surtout, à la date précise où j’avais prévu d’y aller, j’avais bien noté le message suivant : « Mis compañeros me dicen que C. calceolus en Huesca está en plena floración, vas a tener éxito, de buen seguro. No dejes de buscar otras especies, por todo el valle hay muchas, pero muchas. »  J’étais donc certaine de faire des rencontres en allant « là-bas ».
Je me suis offert un détour, une pause-pique-nique sur un site à orchidées dans le département de la Dordogne et c’est tout tranquillement que je suis arrivée en fin d’après-midi au premier endroit conseillé pour « voir » les « zapatilla de Venus ».
A cet endroit précis, un garde est stationné pendant le mois de floraison, c’est dire à quel point la fleur est précieuse.
Quelle ne fut pas ma déception !
Alors que j’arrivais guillerette à l’idée de toucher au but, je suivais le gardien en m’attendant à devoir grimper un peu et… ce fut inutile, les fleurs étaient là, juste au bord de la route, offertes à tous les regards, si faciles d’accès qu’il était même questionnant d’avoir besoin d’un « guide » pour les approcher!
J’ai eu l’impression d’être au musée ou un truc comme ça. Il y a eu une déception, comme si quelque chose ne collait pas avec mon aventure « à la recherche d’orchidées sauvages ». Celles-ci étaient sauvages, certainement, mais étant à la fois gardées et en bord de route nationale, dans l’instant de la rencontre quelque chose clochait trop pour que je sois vraiment ravie.
Que signifie protéger?
J’ai déjà posé la question et clairement il y a dans cette histoire de protection un truc qui me touche et m’interroge à la fois.

Heureusement, j’avais un bon paquet d’autres fleurs à découvrir et surtout surtout j’avais un endroit « secret » dans ma liste, un endroit où trouver, avec un peu de chance, les fameux sabots de Venus.

Deux jours plus tard, un peu après l’aube et à l’issu d’une minuscule route de montagne infiniment tortueuse, je me suis garée sur le parking bondé d’un parc naturel. Riche de l’expérience de l’avant veille, j’ai eu des sueurs froides en voyant des flots de visiteurs se lancer sur les différents sentiers à cette heure très matinale. Qu’allais-je donc trouver?

Passés les premiers hectomètres, chacun ayant choisit sa voie du jour, parfois en coupant à travers bois pour changer de route, passé ces premiers hectomètres, attirés par leurs objectifs, les marcheurs restaient sur les sentiers fléchés.
Pour ma part, attirée par « mon » objectif, je suis sortie du droit chemin, j’ai plongé dans les bois. Sans égard pour les branches trop basses qui frôlaient mon visage ou accrochaient mon sac à dos, j’avançais. Le chant du torrent guidait mes pas, il fallait que je trouve une éclaircie « par là-bas ».

Sans humain à l’horizon, plongée dans la symphonie de la forêt, j’ai enfin atteint une zone moins dense où j’ai pu marcher tête haute.
Et puis au pied d’un arbre, j’en ai vu une , une fleur caractéristique du sabot de Venus.
Encore dégoulinante de la pluie nocturne, elle se présentait à mon regard.
Et, enfin nous nous faisions face, seule à seule, entre le torrent tonitruant et la forêt caressée par la brise.

Ce fut l’instant auquel j’avais rêvé.

Enfin.

Tranquille, apaisée, j’ai pu poursuivre la journée en randonnant sur un sentier fléché.
Les jours qui suivirent m’ont offert un bon nombre de rencontres avec des orchidées sauvages parfois déjà connues et parfois nouvelles à mes yeux.

L’été et la fin de la saison des orchidées sauvages pouvait arriver.



Entre-deux


Depuis longtemps, je suis particulièrement sensible à ce qui se passe dans les espaces où il est habituel de ne rien décrire.

Ces espaces sont multiples, ce sont des espaces temps, des espaces lieux, des espaces palpables ou indicibles. Ils sont omniprésents et n’emportent que rarement notre attention.
Lors d’un voyage, par exemple il est habituel de considérer uniquement ce qui s’est passé « là-bas » et ce qui se passe, se passait ou se passera « ici ».
Dans les aéroports, je me laisse volontiers flotter dans l’entre-deux qui est constitué par l’attente des bagages.
Je me souviens des reproches qui m’accueillaient parfois à la porte de sortie « Ben dis donc, tu as pris tout ton temps! »
Oui, j’avais pris tout mon temps, j’avais eu besoin de sentir, de ressentir, de laisser monter tout ce qui est à enregistrer dans l’espace « qui n’a pas d’importance », dans cet endroit où il ne se passe apparemment rien d’autre que le défilement des valises sur un tapis et pourtant tant et tant.
Qu’elle est difficile à comprendre cette non-hâte. (autre exemple, celui de l’ultime bivouac de 2012)

L’exemple de la mise au monde d’un enfant est tout aussi éclairant. Les projecteurs sont dirigés vers la gestation, puis vers le nouveau-né.
J’ai toujours été touchée par l’entre-deux, c’est à dire ce moment absolument remarquable où une partie du corps de l’enfant est sortie quand l’autre est encore à l’intérieur de la mère. Le petit humain est encore foetus d’un côté et déjà bébé de l’autre. J’ai toujours pensé que c’est un moment liminal entre la naissance et la mort, un moment dont la puissance est formidable. Un moment où s’exprime la Vie toute entière.
Et en routine, c’est à ce moment que se concentrent toutes les paniques, toutes les hâtes, au point d’annihiler au maximum tout ressenti de l’espace fascinant qu’il représente.

Et que se passe t-il dans l’espace entre deux personnes?
Dans ce « rien » qui est tout sauf du vide.
Certaines personnes, même inconnues l’une de l’autre peuvent s’approcher très près l’une de l’autre, face à face sans ressentir le moindre trouble. D’autres ont besoin de conserver une distance pour se sentir à l’aise, comme s’il existait « un truc » impossible à compresser entre elles et l’autre.
Je me suis beaucoup amusée à observer « ça » tout le temps de l’évolution du règne de sir Sars-Cov 2ème : alors que des obligations de distances étaient partout affichées, les « entre-deux » étaient très très variables, sans doute à la mesure du ressenti des personnes, au-delà d’un quelconque raisonnement.

En réfléchissant plus attentivement, le titre de ce site m’a sauté aux yeux : passage!

Oui, entre deux, il y a bien le passage de l’un à l’autre et c’est tout à fait ce qui est important.

Dans un bouquin, en 2008, j’avais écrit ces mots :
« Le plus grand enseignement que j’ai reçu d’un maitre en yoga fut celui qu’il ne donnait pas »
C’est à dire que ce que j’avais appris était tout entier contenu entre nos deux présences et la réalité de ce qui nous avait rassemblé.
Juste une page avant, il y avait « ça » :
« (…)
Et je pense au grand écart du funambule entre les racines et les ailes
Donner la vie ?
Jeter dans l’entre-deux ?

Entre la naissance et la mort
Où les lisières sont invisibles
Où se dansera la mémoire
D’une existence pleine et contenue
Toute entière
Dans une promesse »

J’aime les lire aujourd’hui et constater que le sens reste le même.

Alors me vient l’image si précieuse d’un duvet posé à la surface de l’eau, sur l’immensité d’un lac ou de l’océan.
Combien de fois ai-je stoppé ma course pour m’y arrêter, pour observer, fascinée ?

Car, en s’approchant très près, sous le duvet si léger, la trace de la présence de l’interface est visible, un léger creux, une surface non horizontale à la surface de l’eau supposée la plus horizontale.
Entre l’eau et la plume il « se passe quelque chose » sans que ni l’eau ni la plume n’aient une quelconque intention.
Entre l’eau et la plume il se passe quelque chose qui existe, qui est observable seulement parce que c’est cette eau là, ce jour là et cette plume là à cet instant précis.

Oui, ça me fascine. C’est une émotion, c’est à dire un précieux mouvement de mes pensées qui entre en scène à la vue d’un duvet posé à la surface de l’eau.
Chaque fois, dans les arcanes de mon cerveau se forment instantanément et simultanément plusieurs dessins animés sur le thème de l’interface, de l’entre-deux, chacun reprenant des objets (ou des personnages) de différents gabarits et de masses diverses situés dans des conditions (météorologiques, temporelles) variables ou spécifiques.

Changer de disque

Les enfants sont terriblement insistants parfois.

En tout cas, je l’étais dramatiquement,
Et mon frère aussi.
Lorsqu’elle était à bout, ma mère s’écriait :
« Vous pouvez pas changer de disque? »
Et dire que « ça marchait » serait s’avancer, mais il est clair que nous entendions son ras le bol et qu’avec une certaine inertie, nous finissions par appuyer sur pause.

J’aimerai pouvoir crier aussi « Vous pouvez pas changer de disque? » à la radio, y compris à mes animateurs préférés, aux billettistes, à toutes les personnes qui passent et repassent sur le devant de la scène médiatique.
Car, même si la scène médiatique qui entre dans mon salon est de l’ordre du théâtre de poche tant je la restreins, elle me tape un peu sur le système. (encore une expression de ma défunte mère)

Notre monde va mal
Notre monde va si mal
Avec ce monde qui va mal


Pfffff, c’est la méthode Coué ou quoi?

Que nous ayons été des enfants gâtés jamais satisfaits est une chose.
Que nous ayons été des enfants frustrés de « pas pouvoir faire n’importe quoi » est une chose.
Que nous soyons tous passés par la phase adolescente où les parents n’étaient que des emmerdeurs que nous sollicitions cependant sans cesse pour financer pas mal de « trucs » est une chose.

Mais, quoi ?
Ne sommes nous pas des adultes?

Et franchement, le monde n’est-il pas enthousiasmant, rempli de surprises, toujours prêt à nous surprendre?

Le monde va bien.
Le monde est le monde,
Sans états d’âmes,
Le monde a besoin qu’on lui foute la paix.


Et si moi, individuellement, je peux parfois avoir envie de plus de lumière, de plus d’océan, d’une plus grande chaleur, de plus de falaises brutes, de plus de fleurs, de plus de contemplation et que le moment n’est pas le bon, je « prends mon mal en patience » (troisième expression qui vient de loin).

Je sais qu’il n’y a pas de lumière sans ombre,
Je sais aussi que sans mouvement la vie s’éteint.
Je sais que jouer avec moins que rien et s’amuser de presque tout fait monter…

… Des étoiles dans les yeux des enfants!

Et « ça » fait mon bonheur.

Changer de disque.
C’est urgent!

Ces changements là (1)

En 2019, au retour de ma balade annuelle, je m’étais posé la question de la prochaine, remplie d’envies mais vide d’inspirations quant aux régions de France dont la découverte à petits pas pourrait se révéler tentante.

C’était avant d’être mise devant le fait accompli d’une « pandémie » jouant sur les nerfs entre obligations et interdictions de tous ordres : l’imprévisible qui pimente habituellement ma vie de manière aimablement espiègle est brutalement tombé sur l’ensemble de la population sans distinction. Sans en être touchée en temps qu’individu, je fus néanmoins atteinte en temps que partie de la population ; de fait j’ai choisi de laisser passer l’année 2020 sans rien prévoir.

Dès l’aube de cette année 2021, j’ai eu un colossal besoin de verticalité minérale. Privée de mes balades en zone désertique fuerteventurienne, j’ai touché le manque.
Car, la région nantaise, pour inspirante qu’elle soit, n’offre guère de hauteurs, d’autant moins que les conditions météorologiques fraiches et pluvieuses laissait la végétation s’étaler à profusion, me plongeant dans un univers entre verts clairs et gris foncés que la seule présence des fleurs ne suffisait pas à illuminer.
Certes, l’océan n’a pas cessé de m’offrir la possibilité de larges respirations, repoussant l’horizon et agrandissant le ciel au lointain de mes pensées, mais j’ai vraiment eu besoin de bouger vers plus loin, plus haut.

En juillet, une fenêtre de ciel bleu m’a poussée vers le massif pyrénéen, histoire de découvrir des hauteurs que j’avais renoncé à traverser en 2017, décidant en ce temps là, que si la pluie cachait tout sous son rideau brumeux, il était inutile de lutter. Ce fut aussi l’occasion pour tester la capacité de ma nouvelle voiture (la même mais en version « cinq portes ») à devenir un hébergement à la fois souple, mobile et… sec.

Juillet est passé.
J’ai envisagé des pistes de balades.
Le temps a galopé.

Libérée des « obligations familiales » mais contrainte par d’autres, j’ai vu septembre se rapprocher, les jours décliner, le soleil se refroidir sans avoir pris de décision. Il fallait pourtant plonger entre le 5 et le 16, choisir une trajectoire, un point de chute et surtout arrêter d’hésiter.

J’ai décidé.
La voiture serait mon alliée contre le temps trop restreint, en faveur de mes besoins de hauteur et de minéral.
D’une traite, j’allais « monter » tout au nord du Cotentin.
En pointillé, j’allais marcher au moins 25km par jour le long des côtes normandes puis bretonnes.
En obligation, j’allais chercher chaque soir un parking sauvage avec vue sur le large.

Ce changement là, ce changement en faveur du pointillé est apparemment un changement de style, apparemment seulement et chacun sait qu’il faut éviter de se fier aux apparences!

A suivre.