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L’école d’équitation – 2

Le jour J était enfin arrivé, j’étais à l’école d’équitation.

En pantalon de survêtement et chaussures de tennis, je tenais le brave Mont d’Arbois à côté de ses compagnons. La porte du manège venait de claquer, nous étions une douzaine de cavaliers débutants à attendre.
Moi, j’ignorais ce que j’attendais.
A cet instant précis, j’avais la tête vide.
Mon cheval ressemblait à une montagne, le manège à une planète, le maître de manège à un empereur et moi, je ressemblais à rien de ce que j’avais pu imaginer.

« Et vous appelez ça alignés ? Je veux voir une seule tête mesdemoiselles, messieurs »

Aucune méchanceté ni menace dans la voix qui venait de lancer ces mots, c’était un fait, nous étions tous et chacun plus ou moins en vrac sur cette ligne droite qui s’étire entre A et C. Nos braves montures connaissaient parfaitement leur boulot mais accordaient assez peu d’importance à la lecture et à la géométrie, pour ça il fallait toute la « science » des cavaliers, n’étions nous pas à l’école ?
Nous étions tous novices au même niveau, à quelques semaines près.
Totalement novices et sans aucune culture équestre.
C’est plus tard que j’ai compris que nous étions « la reprise des cartes roses » comme la reprise précédente était celle des étudiants du campus d’à côté. Nous faisions tous partie des nouveaux venus dans ce monde de l’équitation de loisir autrefois réservé à une certaine classe de la société, il fallait que nous apprenions les codes.
Et les codes, les seuls codes connus pour l’enseignement de masse étaient à l’époque ceux de l’armée. C’est l’armée qui s’était chargée des années durant d’éduquer des soldats pour former de solides bataillons montés. Désormais, n’était-ce pas à l’armée que les conscrits passaient en masse le permis de conduire des voitures ?

A proximité de la révolution de 1968, alors que « ça » bouillonnait de toute part, que beaucoup, beaucoup d’habitudes étaient remises en question, nous acceptions paisiblement de rentrer dans le rang.
En aparté et vu d’aujourd’hui, moi la rebelle, la spécialiste des transgressions, l’inventive, la créatrice, je ne peux que rendre un vibrant hommage à ces notions de rangs, de cadres, de codes. C’est en effet grâce à l’apprentissage attentif et rigoureux de ces obligations que j’ai toujours pu trouver les failles et les lumineux interstices par où m’en évader sans le moindre mal.

Mais revenons au jour J.

Chacun avait tenté de s’aligner mieux et c’était pire! Allez donc essayer de faire bouger 500 kg de viande sans trop les bouger et vous verrez le résultat!
Le maître expérimenté ne s’en émouvait point, suite à nos efforts, il enchaina.

« On ressangle »
« On ajuste les étriers »

Et en même temps il entreprit sa supervision des troupes, félicitant ceux qui savaient déjà, aidant ceux qui hésitaient encore. Arrivé à mon niveau, il m’expliqua (en ajoutant qu’il le ferait pas deux fois…) puis il en profita pour me dire comment enfourcher la montagne tout en me facilitant l’escalade. Et d’un coup, je dominais la troupe encore à pieds! Quelle sensation!

« A mon commandement, à cheval »

Et voilà, nous étions à nouveau tous à la même altitude.

« A mon commandement, Oranie vous prenez à main droite, au pas »

Oranie, c’était le nom d’une jument un peu ronde, baie brun. Aussi longtemps que nous restions des élèves non-confirmés, nous étions appelés par le nom de notre monture, voire de temps en temps par notre patronyme, mais jamais par notre prénom.

Et la reprise s’ébranla à la suite d’Oranie.
Mont d’Arbois s’engagea sur la piste à son tour sans que je n’aie rien à faire.
Ca y était, j’étais à cheval !
Je me regardais en passant devant le grand miroir poussiéreux qui trônait au dessus de la lettre E. Et puis je détournais les yeux, définitivement je n’étais ni la princesse Anne, ni Janou Lefèvre!
J’accueillais chacun des mots du maitre de manège comme un message divin, immédiatement gravé dans ma mémoire, de ce côté aucune soucis. Par contre, je me faisais trimballer sur le dos du cheval. Nous n’avions gardé les pieds dans les étriers que le temps d’un seul tour de manège, il avait ensuite fallu les « quitter ». Bon, il faut bien avouer que mes pieds refusaient d’y rester et que le métal de ces foutus étriers que je tentais de rattraper battait désagréablement contre mes mes malléoles.

« On croise les étriers par dessus l’encolure »

Ouf, le martyre de mes malléoles s’achevait, mais en réalisant le croisement j’avais bien failli glisser et tomber.
Et hop commença le frottement des étrivières contre l’intérieur des cuisses.
Mais, comme il fallait regarder haut et loin, avoir le regard fier, et comme je l’avais bien noté, je tentais désespérément de faire du mieux que je pouvais.

« A mon commandement, en C, trottez »

J’ai pas de mots.
A l’instant même où cet ordre fut prononcé, Mont d’Arbois se mit en branle pour suivre ses copains et j’ai essayé de survivre à la torture qui commençait. Je n’étais plus que douleurs, les jambes étirées vers le bas ou dramatiquement cramponnées aux flancs pour essayer de me maintenir en selle, le cul agressé par les rebonds sur la selle, la tête quasiment vidée de ne plus savoir où donner de la tête.
J’ai survécu.
Et mieux j’ai même esquissé un sourire intérieur en regardant les autres, particulièrement une fille un peu ronde dont les énormes seins montaient et descendaient dangereusement. Et oui, moqueuse j’étais déjà! J’ai surtout béni le ciel de m’avoir si peu dotée de ce côté là!

« A mon commandement, diagonale et au pas »

Yeaaaaahhhhhhh, au pas, quel bonheur, que du bonheur.

Ainsi se déroula cette première reprise, de torture en bonheur, de souffle retenu à expiration contenue, de souffrance en bien-être.

Elle prit fin après les ordres ultimes.

« Marchez au pas.
Remettez vos étriers, à mon commandement doublez et arrêtez vous sur la ligne du milieu.
Enlevez vos étriers.
Cavaliers, pied à terre.
Vous dessanglez et vous remontez vos étriers
Je vous remercie »

Avais-je adoré?
Avais-je détesté?
J’avais le corps en vrac.

J’ai ramené Mont D’Arbois dans son boxe, l’homme à la paille dans les cheveux allait s’en occuper.

J’ai rejoins mon père qui attendait dans la voiture comme promis.
« Alors, c’était bien ? « 
« Oui »

A suivre

Instant présent (bis)

Deuxième billet avec ce même titre et comme par hasard, le précédent était illustré bien à propos pour aujourd’hui.

A la fin du mois d’octobre, j’avais pris soin de « ma » pirogue, du « va’a » qui m’a tant offert dans ces dix dernières années. Depuis qu’un certain virus est entrée dans nos vies, ma pirogue est sortie de la ville, elle m’a entrainée sur l’océan. Là, encore davantage que sur l’eau dormante de la rivière, elle m’a montré à quel point elle est telle un cheval qu’il convient d’apprivoiser afin qu’en chaque circonstance il soit possible de garder un cap.

Combien de personnes m’ont ainsi entendu argumenter que je préférais mille fois le va’a traditionnel aux pirogues américaines pour la simple et bonne raison que j’aime son côté « cheval sauvage », ses initiatives qui ne sont pas toujours les miennes et qu’il me faut « gérer » pour avancer plus loin autant que pour rentrer à bon port ?

Depuis que je l’ai remise en état, pour un faisceau de raisons, je n’ai pas eu l’occasion de la chevaucher à nouveau.
Et dans le même temps, plusieurs fois par semaine, je vais chevaucher un petit appaloosa.
Clin d’oeil, je reste en noir et blanc!

Samedi, dans l’air limpide et froid, seule avec le petit cheval, j’ai respiré la nature comme je respire l’océan, immensément, juste posée entre terre et ciel, passionnément, comme dans un poème, exactement située dans l’instant présent.
Hier dimanche, bis repetita.
Comme le veille j’ai pensé au va’a.

Pourtant, hormis l’assemblage du noir et du blanc, pour tout un chacun, rien ne ressemble moins à un va’a qu’un cheval et rien ne ressemble moins à un cheval américain qu’une pirogue polynésienne.
Sauf que pour moi, il est question de relation, de confiance et de moments passés ensemble pour l’une comme pour l’un, pour l’un comme pour l’une, seuls ensemble, seuls entre tout et rien.
C’est très métaphysique, tout à fait impalpable, donc difficile à expliquer, mais c’est pareil.

La pirogue était entrée dans ma vie par hasard, comme ces rêves qui se laissent attraper.
Le cheval y est revenu de même.

L’été dernier, alors même que j’ignorais tout de l’automne à venir, j’ai songé qu’il était temps de vendre ma pirogue.

Je pense que l’heure est venue.
Il y a encore de belles aventures à vivre pour elle.
Et pour moi,
Dans un univers différent,
Mais pareil aussi.

Communiquer


Communiquer!
Ce fut déjà le titre d’un billet paru en janvier 2020.
Un billet que j’ai eu plaisir à relire et comme souvent, je reste d’accord avec ce que j’ai écrit. De l’avantage du soliloque direz-vous! Il est assez simple d’être d’accord avec soi-même, n’est-ce pas ?

Communiquer ?

Depuis que j’ai à nouveau posé mon derrière sur le dos d’un brave cheval qui ne demandait rien d’autre que de rester tranquille dans son pré, je mesure combien ce « retour » était certainement inéluctable.
J’ai questionné le sens.
Question de bon sens, évidemment!

Et chaque fois que je termine la séance avec le petit appaloosa, j’ai l’impression d’avoir effectué à la fois un voyage dans le passé et à la fois un « rangement » du présent. Comme s’il avait été nécessaire de mettre de l’ordre dans la foule de connaissances accumulées depuis des années et posées en vrac à l’image des piles qui s’entassent parfois sur les bureaux, le document du dessus faisant disparaitre ceux du dessous tout en les conservant.
Vous suivez ?

Communiquer.

Oui.
Monter à cheval, c’est apprendre à communiquer.
A l’école d’équitation, pour qui débute, il est d’abord nécessaire de réussir à être bien dans son assiette ! C’est un long cheminement assorti de chutes, de refus et de victoires.
Certes, « on » vous explique qu’il y a des aides ! Mais pour commencer, l’assiette n’en étant pas une alors que c’est la principale, « on » vous parle des autres aides et chacun en fait des pieds et des mains. Car « on » vous explique qu’il « faut » communiquer avec l’animal chevauché. En fait, généralement, l’animal suit ses congénères, et suit la voix de l’enseignant, donc du maître.
Ainsi l’apprenti écuyer cultive son impression de diriger quelque chose tandis qu’il s’installe progressivement dans un certain « confort » du postérieur.

La communication arrive bien plus tard.
Quand elle arrive.

Car, exactement comme les humains, le cheval est un animal grégaire et sensible. Il relationne avec son environnement, avec les autres animaux (humains compris) et en tire des conclusions indispensables à son bien-être instantané.
Comment ne pas repenser aux mots de Dorian Astor posés là avec cette phrase qui résonne fort :
« Les mots ne désignent jamais les choses, mais nos relations aux choses, nos tentatives de saisir des choses insaisissables.« 
Etablir une relation avec un cheval, établir une relation avec tout être sensible, dans le but de réussir à communiquer est une aventure improbable où ni les mots dits ni les gestes faits ne pèsent aussi lourd que l’insaisissable.

La désespérance est à la hauteur de l’espoir programmé et jamais atteint.
L’horizon est tout aussi insaisissable que l’arc en ciel, peut-être faut-il avoir beaucoup voyagé pour en avoir ancré l’expérience au plus profond de notre être.

Il reste l’assise, là maintenant, tranquille, paisible et c’est cette base qui offre la possibilité d’une relation accordée,
Ephémère,
Précieuse,
Rare.

A suivre…

C’est le chemin qui est important

C’est le chemin qui est important.

Je vous dis pas le nombre de fois où ces mots assemblés apparaissent sur les réseaux sociaux, dans des cadres sans âme, signés par des célébrités ou des anonymes, rappelant Lao-Tseu, Goethe ou n’importe qui, souvent dans un but de fourrer un peu plus la locution « développement personnel » laquelle ne signifie souvent rien de plus que « votre argent m’intéresse ».

Oui, la délicatesse et moi, ça fait deux!

Et oui, sur cette image, c’est le chemin qui prend toute la place.
Et c’est le chemin qui prend toute la place particulièrement grâce au long bout de chemin qui est absent à l’image, celui qui est déjà parcouru.

Vous suivez ?

Depuis quelques temps, je fouille sur la toile du côté du microcosme « cheval » et c’est exactement comme fouiller dans un quelconque microcosme, il y a de tout, du pire, du moins pire, beaucoup de copier-collés et… le dressage de mon moteur de recherche ne permettant pas encore l’accès au « mieux », il faut que je cherche encore.

Car depuis quelques temps, précisément depuis que j’avais prévu d’offrir une balade en ma compagnie à une petite fille, je savais qu’inéluctablement j’allais réveiller un virus endormi.

Tout en le sachant, je me questionnais fort.
Pas vraiment au sujet de « vais-je me souvenir?  » car un cheval offrant un devant et un derrière, il suffit de se poser sur son dos dans le bon sens et hop, il se met en marche.
Je me questionnais à propos d’un autre sens.
A propos du sens que je pouvais trouver pour avancer plus loin à proximité des chevaux.
N’avais-je pas décidé un jour que c’est en liberté qu’ils sont les plus beaux et le mieux respectés?
Ce jour là j’avais décidé de vendre Grand Lama, un pur sang bai réformé des courses et acheté dans les couloirs de l’abattoir, un brave cheval en compagnie de qui j’avais pu vivre la quintessence de la complicité jusqu’à ne plus avoir besoin ni de selle ni de bride pour partir sur son dos et le laisser jouer à sa guise.
Alors évidemment, en posant ces décisions, je ne faisais que danser sur le fil tendu entre mes paradoxes. Je vendais un cheval à un cavalier qui allait « l’exploiter » et je gardais pour moi le principe de laisser les chevaux tranquilles. Oups….

Depuis ce jour déjà lointain, les centres équestres se sont multipliés, le nombre des cavaliers aussi et l’élevage des chevaux destinés aux loisirs des citadins, puis à la boucherie s’est lui aussi agrandi.

Oui, la délicatesse et moi, ça fait deux!
Bis repetita placent.

Car si les chevaux sont réputés « travaillant », en France il existe très peu de travaux utilisant les chevaux pour une quelconque utilité laborieuse.
Les chevaux sont en ultra majorité des animaux produits pour le loisir des loisirants.
Les loisirants cavaliers sont des personnes qui soumettent des animaux qu’ils « vénèrent » à leurs bon vouloir pour… rien.
C’est une sacré aventure contemporaine quand même, non?

Car, oui, remonter à cheval, c’est comme remonter à vélo, il faut sa plier aux obligations de sécurité en cours, il faut mettre un casque.
Car, non, remonter à cheval, c’est pas comme remonter à vélo : un cheval est un animal sensible qui ne demande qu’à brouter jusqu’à la fin de ses jours.

Alors, quel sens donner à cette histoire ?
Pour quelle raison « avoir à nouveau le désir » de monter à cheval ?
Pour me balader avec A. ?
Ok, ça peut rester très ponctuel.
Et puis, d’ici un an ou deux ans elle n’aura vraiment plus aucun goût pour caracoler auprès d’une vieille grand-mère qui préfère le pas au galop débridé.

Comme d’habitude, j’ai donné du mou et laissé les questions se débrouiller entre elles. J’ai changé de sujet tout en tapotant sur la toile pour voir s’il y avait des chevaux qui cherchaient une cavalière aussi bizarre que moi.

Et voilà que j’ai finalement vu apparaitre un cheval d’indien, à moins que ce ne soit un cheval de cirque, un cheval blanc à taches noires, tout à fait assorti à la couleur de ma chevelure, un appaloosa selon le nom de sa race. (noter que pour les animaux, la notion de race demeure…)
Il habite en rase campagne nantaise, chez des particuliers. il vit au pré sans rien demander mais sa propriétaire-cavalière aimerait qu’il se bouge un peu plus que deux fois par semaine, rien d’autre.

Banco !
Donner un coup de main, en voilà un truc sensé !

Et hop, l’affaire fut vite conclue entre les deux parties, le cheval n’avait rien à dire, un peu comme un vélo… donc !

Ce qui est magique, à l’image de ma vie, c’est que dès que je suis sortie seule avec ce cheval, j’ai vu tout ce que m’offre l’horizon.
Et surtout j’ai vu que le potentiel qui s’offre est envisageable seulement parce que le temps est passé, patiemment, parce que j’ai plein d’expériences tellement différentes, parce que je suis tout à fait à la marge, parce que je suis … moi.

Bref, je remonte à cheval.
Le cheval d’une personne qui « aime » son cheval.
Et aussi, je marche à côté de ce cheval et je cours aussi lorsque je lui impose de trotter…
Et je monte,
Et je parle,
Et il écoute, et elle entend.
Le chemin est devant.
Vers plus loin.

Entre-deux


Depuis longtemps, je suis particulièrement sensible à ce qui se passe dans les espaces où il est habituel de ne rien décrire.

Ces espaces sont multiples, ce sont des espaces temps, des espaces lieux, des espaces palpables ou indicibles. Ils sont omniprésents et n’emportent que rarement notre attention.
Lors d’un voyage, par exemple il est habituel de considérer uniquement ce qui s’est passé « là-bas » et ce qui se passe, se passait ou se passera « ici ».
Dans les aéroports, je me laisse volontiers flotter dans l’entre-deux qui est constitué par l’attente des bagages.
Je me souviens des reproches qui m’accueillaient parfois à la porte de sortie « Ben dis donc, tu as pris tout ton temps! »
Oui, j’avais pris tout mon temps, j’avais eu besoin de sentir, de ressentir, de laisser monter tout ce qui est à enregistrer dans l’espace « qui n’a pas d’importance », dans cet endroit où il ne se passe apparemment rien d’autre que le défilement des valises sur un tapis et pourtant tant et tant.
Qu’elle est difficile à comprendre cette non-hâte. (autre exemple, celui de l’ultime bivouac de 2012)

L’exemple de la mise au monde d’un enfant est tout aussi éclairant. Les projecteurs sont dirigés vers la gestation, puis vers le nouveau-né.
J’ai toujours été touchée par l’entre-deux, c’est à dire ce moment absolument remarquable où une partie du corps de l’enfant est sortie quand l’autre est encore à l’intérieur de la mère. Le petit humain est encore foetus d’un côté et déjà bébé de l’autre. J’ai toujours pensé que c’est un moment liminal entre la naissance et la mort, un moment dont la puissance est formidable. Un moment où s’exprime la Vie toute entière.
Et en routine, c’est à ce moment que se concentrent toutes les paniques, toutes les hâtes, au point d’annihiler au maximum tout ressenti de l’espace fascinant qu’il représente.

Et que se passe t-il dans l’espace entre deux personnes?
Dans ce « rien » qui est tout sauf du vide.
Certaines personnes, même inconnues l’une de l’autre peuvent s’approcher très près l’une de l’autre, face à face sans ressentir le moindre trouble. D’autres ont besoin de conserver une distance pour se sentir à l’aise, comme s’il existait « un truc » impossible à compresser entre elles et l’autre.
Je me suis beaucoup amusée à observer « ça » tout le temps de l’évolution du règne de sir Sars-Cov 2ème : alors que des obligations de distances étaient partout affichées, les « entre-deux » étaient très très variables, sans doute à la mesure du ressenti des personnes, au-delà d’un quelconque raisonnement.

En réfléchissant plus attentivement, le titre de ce site m’a sauté aux yeux : passage!

Oui, entre deux, il y a bien le passage de l’un à l’autre et c’est tout à fait ce qui est important.

Dans un bouquin, en 2008, j’avais écrit ces mots :
« Le plus grand enseignement que j’ai reçu d’un maitre en yoga fut celui qu’il ne donnait pas »
C’est à dire que ce que j’avais appris était tout entier contenu entre nos deux présences et la réalité de ce qui nous avait rassemblé.
Juste une page avant, il y avait « ça » :
« (…)
Et je pense au grand écart du funambule entre les racines et les ailes
Donner la vie ?
Jeter dans l’entre-deux ?

Entre la naissance et la mort
Où les lisières sont invisibles
Où se dansera la mémoire
D’une existence pleine et contenue
Toute entière
Dans une promesse »

J’aime les lire aujourd’hui et constater que le sens reste le même.

Alors me vient l’image si précieuse d’un duvet posé à la surface de l’eau, sur l’immensité d’un lac ou de l’océan.
Combien de fois ai-je stoppé ma course pour m’y arrêter, pour observer, fascinée ?

Car, en s’approchant très près, sous le duvet si léger, la trace de la présence de l’interface est visible, un léger creux, une surface non horizontale à la surface de l’eau supposée la plus horizontale.
Entre l’eau et la plume il « se passe quelque chose » sans que ni l’eau ni la plume n’aient une quelconque intention.
Entre l’eau et la plume il se passe quelque chose qui existe, qui est observable seulement parce que c’est cette eau là, ce jour là et cette plume là à cet instant précis.

Oui, ça me fascine. C’est une émotion, c’est à dire un précieux mouvement de mes pensées qui entre en scène à la vue d’un duvet posé à la surface de l’eau.
Chaque fois, dans les arcanes de mon cerveau se forment instantanément et simultanément plusieurs dessins animés sur le thème de l’interface, de l’entre-deux, chacun reprenant des objets (ou des personnages) de différents gabarits et de masses diverses situés dans des conditions (météorologiques, temporelles) variables ou spécifiques.

Quête d’absolu

C’est généralement le matin que j’écris, riche de l’inspiration nocturne.

Ce dimanche, j’avais décidé d’envoyer un peu de prose à une personne récemment croisée, pas vraiment une inconnue, pas déjà une connaissance, une personne qui m’avait pourtant adressée une autre personne afin que je lui fasse part d’une parcelle d’un supposé « savoir ».
La transmission est à la mode.
Une certaine forme de transmission qui, à mes yeux ressemble davantage à une forme de commerce.
Sauf, que pour qui est aussi peu douée que moi pour le commerce, donc sans étiquette et sans rien à vendre, c’est open bar.
Open bar?
Pas tout à fait.
Le bénévolat contient en sa définition et dans ses racines tout à fait autre chose que la gratuité, un bénévole est une personne « qui le veut bien » avant tout, qui donne un sens à son action.

Je devais quelques explications à cette personne qui me « recommande », quelques explications puisque, à la suite d’une longue réflexion, j’ai repoussé l’idée d’une rencontre et donc l’idée de « transmettre » comme elle avait pu imaginer que j’allais le faire.

En 2007, j’avais écrit « Aucune escalade, aucune aventure n’est jamais gratuite, ni en terme d’efforts, ni en terme de finance. Un des leurres de notre société se situe là, dans une propension à laisser croire que le rêve est d’accès facile, offert sur un plateau. » et c’est amusant de retrouver aujourd’hui ces lignes avec lesquelles je suis toujours d’accord.

C’est que je reste en quête d’absolu.

Alors, pour expliquer à mon interlocutrice, j’ai usé de métaphores, selon mon habitude.
Et comme je parlais de galet, de ce simple caillou qu’il est commun de trouver beau soit parce qu’il est usé en forme de coeur, soit parce qu’il offre une rondeur quasi parfaite, soit parce que son grain lissé nous émeut , soit parce que…etc, j’ai soudain pensé à ces énormes galets de sable fossile trouvés loin du passage des humains sur « mon » île.

C’était la première fois que je voyais « ça ».
Des galets de sable, couleur de sable, posés sur le sable à la limite des vagues d’automne entre les galets de basaltes encore mal adoucis.

Les caressant, mille pensées me traversaient : ils seraient très vite à nouveau bousculés, réduits en morceaux, de retour à leur état de sable, les grains millénaires se mêlant au grains contemporains pour finir ensemble roulés par les vagues jusqu’à devenir poussière et encore moins, disparaissant aux yeux humain. Et bien sûr il y avait exactement au même moment les images d’un formidable volcan, soulevant la plage des milliers d’années plus tôt, la compactant sous une pluie minérale en fusion, rajoutant des strates et une nouvelle montagne par dessus. Puis venait le vent jouant avec les embruns, sculptant la montagne, patiemment, mettant à jour le sable enfermé, fragilisant les affleurements jusqu’à ce qu’ils se cassent, dévalent la pente, arrivent sur la plage où les vagues s’en emparent pour les rouler, les adoucir, les arrondir… et les offrir ce jour là à mes yeux émerveillés. Il y avait du fracas, du chaos, du feu, du silence, de l’eau et tant et tant, une phénoménale quantité d’évènements ordinaires.
Tout était là, condensé dans le même instant, et circulant en même temps avec une incroyable fluidité au point de me toucher jusqu’au centre de chaque cellule.

Ce jour là j’ai eu le bonheur de toucher une minuscule parcelle d’absolu.
Et j’ai bien conscience que sur la photo, il n’y a rien d’autre à voir que de vulgaires galets.

Reset (part one)

Hier soir, j’avais encore pas mal d’énergie à libérer et j’ai eu envie d’aller grimper au sommet d’un de ces petits sommets où les premiers habitants de l’île avaient l’habitude de venir graver les rochers.

Illuminés par le soleil déclinant, l’endroit est superbe.

Un couple de buse dessinait des cercles juste au dessus.
Les chèvres qui viennent s’abriter tout contre la roche chaude pour passer la nuit étaient en vadrouille sur une autre montagne.
En l’absence de vent, la montée fut facile et l’escalade à moindre risque.
Les blocs de basalte étaient là.

Immobiles.

J’allais directement à la recherche des traces ancestrales.
Je les avais déjà caressées du regard, environ cinq ans auparavant.
J’aime sentir la vibration des passages très lointains, elle met en exergue la réalité de l’imperceptible empreinte laissée par notre passage à chacun, sa futilité, l’impossible interprétation, la puissance des éléments qui font leur job a eux, annihilant sans coup férir et au long cours les programmes humains les plus élaborés.
Et tant.
Et plus.
J’aime? J’ai besoin, c’est certain.

Reset.

Reset! C’est le mot qui m’est venu en premier une fois passée ma surprise, une fois calmées les ondes émotionnelles produites par le choc visuel que je venais de subir.
Reset : après des siècles de subsistance, les gravures ont disparues, recouvertes par des centaines de graffitis contemporains, de ceux là-même que gravent les gens sans vergogne, qui sur les murs en tuffeau des remparts du château de Nantes, qui sur le sable fossile des vallées « enchantées » de cette île, de ceux là-même qui grimpent le plus haut possible et si possible à moindre effort le plus loin possible, dans le seul but de faire un selfie, de l’envoyer illico et de très vite l’oublier en passant au suivant. Au suivant, au suivant…

Il faut vivre avec son temps, vivre dans le monde que nous habitons, avec ce qu’il est ce « monde », donc aussi en compagnie des personnes qui sont autant que nous « m’aime » partie de la société qui nous abrite.
Aucun autre choix n’est proposé, à personne, quoi que nous puissions imaginer, la réalité est là, implacable.

J’ai levé les yeux vers les deux buses qui tournaient.
J’ai regardé l’océan au loin.
J’ai respiré les rayons rougissants qui envahissaient peu à peu l’horizon.
Et je suis partie.

Joindre

Bien plus au sud que je ne le suis dans mon quotidien nantais, loin de l’agitation citadine qui résonne sans bruit jusqu’au fond de mon antre, je suis en ce moment sur « mon » île.
Là, le soleil darde, le vent balaie, le bleu règne entre les moutons blancs qui s’égrainent dans le ciel et la houle qui écume en s’écrasant sur le rivage.
Là, en quelques pas, j’accède au désert.

Avec le temps qui passe et l’âge qui gagne, je suis plus gourmande que jamais, comme s’il était essentiel de prendre ce qui est offert, consciencieusement, de m’en nourrir, de tresser, de tisser sans fin avec attention chaque brin d’une toile complexe afin d’en toucher toujours mieux la simple simplicité.

Partir marcher, dormir dans un pli de montagne ou dans dans le recoin d’une plage puis marcher encore, voilà un luxe qui me ravit.

Depuis plusieurs années, j’avais envie de partir explorer un massif situé à l’est de l’île, une zone dépourvue de sentiers, certes traversée par quelques pistes, mais globalement déserte. Car, le tourisme se développant à grande vitesse, il y a de moins en moins de coins qui échappent aux explorateurs intrusifs, ceux-là qui aiment laisser des traces et qui se précipitent ensuite pour mettre leurs images sur les plans go.ogle. Si cette zone montagneuse reste réservée, je sens bien qu’elle est en sursis.

Difficile de marcher plus de deux jours en autonomie car ici l’eau douce potable est une création humaine, sortie tout droit de l’usine de désalinisation. Il faut donc emporter la quantité nécessaire à la survie confortable et la porter et en supporter le poids à chaque instant.
Je suis minimaliste, parce que c’est ainsi que je garde la liberté de gambader : moins de trois litres d’eau pour deux jours, de quoi manger (du pain et du fromage), une mini-tente et un duvet, un pull pour le soir, une brosse à dent, mon APN et ça roule.

Une fois de plus ce fut magique.

J’ai suivi des sentiers de chèvres en sachant qu’ils débouchent seulement sur des sentiers de chèvres, parfois en extrême bordure de falaise, là où le passage se réduit souvent à une dizaines de centimètres contenant difficilement ma trace et risquant de s’ébouler sans prévenir. Suivre ce genre de sentier, c’est toujours se questionner en paix, s’apprêter à faire demi-tour, évaluer une possible sortie escaladée par « le haut » et néanmoins considérer le choix possible d’avancer plus loin avec sagesse, sans adrénaline dangereuse, juste calme et déterminée, sur le fil comme un funambule.
Jamais je n’encouragerais personne à faire de même, pas plus que je me risquerais sur les traces de certaines jeunes téméraires dont je n’ai plus du tout l’âge.

Et si d’aventure une personne souhaitait « me suivre » et découvrir ces lieux que j’Aime, je choisirais avec tout mon coeur un chemin accessible pour la plus grande sécurité du « couple » ainsi formé.

Car, en toute circonstance, danser sur un fil est un exercice solitaire, unique, exécuté dans l’instant d’un jour donné.

Maintes fois, j’ai pensé à ce que je lis en ce moment sur ces « pages secrètes » d’un réseau sociale tentaculaire, ce que je lis au sujet du passage de vie qui consiste à mettre un enfant au monde.
Je me sens tellement à côté, tout en étant dans ce monde, à cette époque là.
Je cherche l’entre-deux.
Je cherche à joindre ce qui semble injoignable.
La terre et le ciel tellement différents et pourtant absolument en continuité.
L’avant et l’aujourd’hui sans commune mesure et pourtant indissociables.
Le moins pire pour le plus grand nombre et le meilleur auquel chacun aspire.

Ce fut magique une fois de plus.
Indescriptible car ce qui se vit est de l’ordre de l’intime.
L’essentiel ne se partage pas.

Que dire donc?
Peut-être décrire l’instant super fugace?
Cet instant où je mastiquais mon pain sec, assise sous la pleine lune, les jambes étendues devant moi sur le sable du « barranco » sec. J’ai à peine senti un effleurement, j’ai baissé mon regard pour voir une minuscule gerboise aller son chemin. Elle venait de passer sur ma jambe sans me voir, sans me prendre en compte, elle allait son chemin de gerboise et moi, j’étais là.


PS : L’image où je figure fut prise à un autre moment.
A mon retour, en effet, j’ai partagé mes découvertes. Et puisque que ce site, bien qu’invisible pour les passants, était approchable, pas trop loin d’une piste accessible en voiture, nous avons décidé d’y aller ensemble.

Ces changements là (1)

En 2019, au retour de ma balade annuelle, je m’étais posé la question de la prochaine, remplie d’envies mais vide d’inspirations quant aux régions de France dont la découverte à petits pas pourrait se révéler tentante.

C’était avant d’être mise devant le fait accompli d’une « pandémie » jouant sur les nerfs entre obligations et interdictions de tous ordres : l’imprévisible qui pimente habituellement ma vie de manière aimablement espiègle est brutalement tombé sur l’ensemble de la population sans distinction. Sans en être touchée en temps qu’individu, je fus néanmoins atteinte en temps que partie de la population ; de fait j’ai choisi de laisser passer l’année 2020 sans rien prévoir.

Dès l’aube de cette année 2021, j’ai eu un colossal besoin de verticalité minérale. Privée de mes balades en zone désertique fuerteventurienne, j’ai touché le manque.
Car, la région nantaise, pour inspirante qu’elle soit, n’offre guère de hauteurs, d’autant moins que les conditions météorologiques fraiches et pluvieuses laissait la végétation s’étaler à profusion, me plongeant dans un univers entre verts clairs et gris foncés que la seule présence des fleurs ne suffisait pas à illuminer.
Certes, l’océan n’a pas cessé de m’offrir la possibilité de larges respirations, repoussant l’horizon et agrandissant le ciel au lointain de mes pensées, mais j’ai vraiment eu besoin de bouger vers plus loin, plus haut.

En juillet, une fenêtre de ciel bleu m’a poussée vers le massif pyrénéen, histoire de découvrir des hauteurs que j’avais renoncé à traverser en 2017, décidant en ce temps là, que si la pluie cachait tout sous son rideau brumeux, il était inutile de lutter. Ce fut aussi l’occasion pour tester la capacité de ma nouvelle voiture (la même mais en version « cinq portes ») à devenir un hébergement à la fois souple, mobile et… sec.

Juillet est passé.
J’ai envisagé des pistes de balades.
Le temps a galopé.

Libérée des « obligations familiales » mais contrainte par d’autres, j’ai vu septembre se rapprocher, les jours décliner, le soleil se refroidir sans avoir pris de décision. Il fallait pourtant plonger entre le 5 et le 16, choisir une trajectoire, un point de chute et surtout arrêter d’hésiter.

J’ai décidé.
La voiture serait mon alliée contre le temps trop restreint, en faveur de mes besoins de hauteur et de minéral.
D’une traite, j’allais « monter » tout au nord du Cotentin.
En pointillé, j’allais marcher au moins 25km par jour le long des côtes normandes puis bretonnes.
En obligation, j’allais chercher chaque soir un parking sauvage avec vue sur le large.

Ce changement là, ce changement en faveur du pointillé est apparemment un changement de style, apparemment seulement et chacun sait qu’il faut éviter de se fier aux apparences!

A suivre.

Ces Changements là (fin)

Dès mon arrivée à l’ouest, le soir à l’heure de trouver « une bonne place » j’ai senti la respiration océanique.
Alors, j’ai pu palper la différence, comprendre ce que j’avais ressenti tout le long de ma balade manchoise.
Les métaphores et les comparaisons s’amoncelaient dans mes pensées.
Si je devais citer deux fleurs qui me plaisent, je pouvais affirmer que la Bretagne nord me faisait penser à une pivoine et celle de l’ouest à une rose : mêmes couleurs, parfums assez semblables, mais graphismes différents et des épines pour la rose.
Si je devais citer des peintres qui me plaisent, je pensais à Dali pour la côte nord, à Dali pour se peintures lisses et surréelles, arrivée à l’ouest, ce sont les années torturées de Van Gogh qui rentraient dans la danse.
Je pensais à la vie des gens autrefois, des vies tellement différentes selon leur lieu d’habitation et leurs activités qu’elle devait forcément dessiner leur physique de manière différente, rondeurs et courbes douces pour les nordistes, traits secs et creusés pour les Finistériens.

Car, oui, j’entrais au bout du monde, là où se finissait la terre, là où commençait l’inconnu redoutable. Plus question de contrebande, d’échanges avec les îles d’en face par ici, il s’agit de navigations au long cours, de naufrages, de trépassés, de courage et d’aventures mille fois renouvelées.
Le nombre de chapelles et de calvaires est là pour souligner cette évidence : dans cette région, les humains devaient avoir la foi bien accrochée pour avancer dans la vie.

Il me restait trois jours.
Trois jours à vivre intensément.
Trois jours à marcher sur les crêtes, à me couler dans les ombres des criques improbables, à m’incliner, à respirer de tout mon être.

Le dernier jour s’est achevé à la crêperie, celle tenue par la femme d’un jardinier au grand coeur.
Le lendemain, j’ai roulé vers Nantes avec une idée fixe en tête : il faut que je retourne là-bas, au bout du monde, il faut que j’aille explorer l’immensité de ce qui est resté invisible.