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Mercredi 29 août, départ de Nantes

« Le désespoir, il faut prendre le mot à la lettre : le désespoir, au sens où je le prends, c’est moins la tristesse que l’absence totale d’espérance, (…). Qui a tout, qu’irait-il espérer ? Et pourquoi, puisque rien ne lui manque ? « 
André Comte-Sponville, De l’autre côté du désespoir, Editions Accarias/L’Originel, Paris 1997
ISBN 2-86316-065-6

Entre maintes possibilités, j’avais décidé que la plage de Gruissan, la plage sur laquelle j’avais dormi un an plus tôt lors de mon périple vers Barcelone, serait celle du départ de la randonnée.

Il fallait y aller pour que l’aventure puisse commencer.

J’aurai pu choisir l’avion, le covoiturage, et même le car mais j’avais choisi de voyager en train. J’avais choisi le train en sachant que sans même jouer à l’omnibus, le train Nantes-Bordeaux est lent.
Train inter-cités.
J’ai découvert que sur certaines portions, ce TIC roule bien moins vite en ligne droite qu’une voiture hoqueteuse sur une route départementale tortueuse.
Pourquoi ?
Qui sait ?
Le train Nantes-Bordeaux est à nul autre pareil.
L’utiliser une seule fois sur ce trajet précis incite toute personne qui le peut à trouver une autre solution pour la prochaine fois.

Il part à toute vitesse, il arrive à toute vitesse, mais entre les deux il attend que passe le temps, c’est comme ça, apparemment sans raison. Il semble que ce train soit nostalgique d’une époque ancienne où les trains se tortillaient d’une gare à l’autre en soupirant ; de cette espèce de nostalgie à la mode, que les gens aiment cultiver en utilisant la haute technologie. Il est flambant neuf, il ne pousse aucun soupir, il file droit, presque sans s’arrêter, et il avance comme un vieux train.

Eloge de la lenteur !
Pour qui envisageait de traverser un bout de France à pieds, c’était juste une mise en bouche.

A bord, je me suis plongée dans une énième lecture de Merleau-Ponty. Pour l’occasion j’avais acheté un livre neuf car l’édition de 1964 du « Le visible et l’invisible » commence à sérieusement tomber en miettes.

Ce qui est bien avec ce genre de livre, c’est qu’il est impossible de l’avaler tout rond.
Je le goûtais à nouveau.
De mes yeux, je savourais les idées, les dégustant tranquillement, tête dans le vague.

Ce qui est bien avec ce train là, c’est que sur quelques kilomètres, il frôle l’océan.
Je dévorai alors l’océan.
Par la vue je m’en imprégnais intensément, terriblement consciente de tous les jours qui étaient à traverser avant que je ne le retrouve.

Puis, j’ai croqué d’une traite un « petit » bouquin de Christian Bobin, Le Très-Bas.
Lui aussi, je l’avais déjà lu, il y a longtemps, puis il fut abandonné comme on abandonne un livre sur un rayon de bibliothèque.
Il était venu se glisser sous ma main avant de partir et je me suis laissée toucher.
Et en le relisant ainsi, je mesurais les années venues changer le sens qui danse en toute chose.
Seule l’impermanence est constante dirait le sage.
Et je m’envolais… Si loin.

Changement de train à Bordeaux.
Changement de rythme.
Changement.

Mes pensées vagabondèrent pendant que le train coupait en trois heures ce petit côté de l’hexagone qui va de l’Atlantique à la Méditerranée, ce petit côté de France que pas après pas j’avais l’ambition de traverser.

Terminus de mon voyage en train à Narbonne.
Le car était à deux minutes de marche, il parti dès que je fus assise.
A Gruissan, il ne restait plus qu’à trouver les amis qui séjournaient, comme l’année dernière, au même endroit, près de la même plage.

« Téléphone, on viendra te chercher » avais-je lu dans un message.
Evidemment, je gardais consciencieusement le téléphone éteint.
Il fut nécessaire de tâtonner, de faire un détour, et même de  prendre un autre bus.

Quelques pas plus loin, j’arrivais en silence devant un logement de vacances.
J’étais attendue, mais pour demain !

Et j’étais là et c’était bon de se revoir.

Je me suis précipitée sur la plage.
Ces amis, précisément ceux-ci, pouvaient comprendre.

Ce soir là, il y avait du vent, il y avait des vagues, le ciel était couvert.
La méditerranée avait un petit air océanique.

J’ai monté la tente de nuit, après un bon repas de vacances.

L’aventure pouvait commencer.