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Little Bird vit sa vie (3)

Hier, le jardin respirait joyeusement sous un ciel plombé.
La pluie est arrivée dans l’après-midi, bienfaitrice attendue,
Elle est tombée du ciel.
Avec Little Bird nous nous sommes confinés devant l’écran que nous avions un peu abandonné ces derniers jours où le soleil nous attirait irrésistiblement à l’extérieur.

Jamais à cours d’imagination, nous avons inventé un jeu « chercher l’erreur ».
Les écrans défilaient et l’oiseau piaillait « encore, encore » comme savent si bien le faire les enfants.
Et puis est arrivé l’écran masqué.
Et Little Bird est resté sans voix.
Que se passait-il dans sa tête de bois?
Car il a la tête dure, le volatile et quand il est certain de quelque chose, c’est pas vraiment facile de l’inciter à s’incliner.
A son image, je restais silencieuse.
Les questions, au dessus de nos têtes, se précipitaient dans une sarabande muette et endiablée.

Au bout d’un interminable instant, Little Bird laissa échapper dans un murmure :
« Facile, c’est le touareg l’erreur : lui, il a besoin de se protéger à la fois du soleil brulant et du sable piquant soulevé par le vent »

Et il s’est tu.
Dehors, la pluie tambourinait sur la véranda.
J’entendais la trotteuse de ma montre égrainer les secondes.
Interminables
Perdues dans mes pensées,
J’étais incapable de trouver la moindre répartie,
Mon pauvre oiseau semblait tellement bousculé.

C’est lui qui reprit la main.
« Il est pas drôle ton jeu, on arrête »
Et m’entrainant vers le réfrigérateur en quête de réconfort,
Il ajouta en haussant les épaules :
« Bon, on va pas se mettre à disserter au sujet de l’Invisible, ni au sujet de ce qu’on voit, de se qu’on a envie de voir, de ce qu’on jette pour oublier et de ce qui nous revient qu’on le veuille ou non, hein? Ca me fatigue d’avance! »

On s’est fait une tartine de fromage sur du bon pain et l’affaire était dans le sac.

Lundi 20 avril 2020 : le régime des « bons de sortie » limitant la liberté persiste, dans le brouillard au loin la liberté conditionnelle est annoncée pour le 11 mai. Dans la rue les gens sortent un peu plus. Aux arrêts de bus, les masques volent au vent, dans les caniveaux, ils flottent comme des bateaux ivres.

Little Bird vit sa vie (1)

Hier il était sous l’orage, trempé et heureux.

Passage imprévu.

Un énorme nuage noir était arrivé sous son propre vent,
Occultant l’azur qui régnait en maitre auparavant.
Dans les rues désertes, les rares passants se pressaient,
Tête baissée.
Le tonnerre grondait, d’énormes gouttes venaient exploser
Sur le macadam en ruisseau transformé.

Et nous étions là, au coeur de cette formidable énergie soudain libérée.

Tranquilles.
Heureux.

Dans l’instant, il me murmura qu’il était délicieux de sentir la vraie vie.

Et puis, il se rapprocha, un peu chagrin.
Il me confia qu’il est déjà fatigué de devoir subir les fenêtres artificielles, le monde qui suit sans savoir où il va, qui applaudit parce que le voisin le fait, qui accuse parce qu’il entend que c’est à la mode, et qui a peur, et qui transgresse pour survivre ou pour exister.
Il ajouta que rien n’est gratuit, rien ; que les gens ne pensent qu’à eux et encouragent ce qui peut leur être utile, que la compassion est un mot vidé de sens, que l’opportunisme est en pleine forme autant que la défiance et qu’il est triste chaque fois qu’il y pense.

Ensemble nous avons regardé le ciel.
Le nuage noir restait bien noir.
Tout autour le ciel était limpide.

Alors, très vite, l’oiseau radieux
Retourna sous la pluie qui chantait.
Et je l’ai suivi, parce que lui, j’aime le suivre.
Et nous avons dansé.

L’énergie était palpable
Véritable
Elle avait un goût d’océan.

12 avril 2020, J+26 après la privation de liberté, on attend la liberté conditionnelle, l’espoir fait vivre.

Mercredi 13 septembre, étape 14

« Parler du corps depuis plusieurs horizons permet d’en mieux approcher le mystère. Ce mot « chemin » a aussi l’avantage de faire apparaitre que le corps est à la fois territoire, traversé par des lignes de forces et véhicule unique de notre passage dans la vie terrestre. »
Ysé Tardan-Masquelier dans l’avant propos de Les chemins du corps, Albin Michel 1996,
ISBN 2-226-085-0

Ciel clair.
Corps lourd.

Ce jour était un carrefour programmé de longue date.

C’est en visualisant cette étape que j’avais marché de si longues étapes.
C’est en pensant à ce carrefour que j’avais libéré beaucoup d’énergie pour « avancer » le plus possible avant d’entrer dans le vif du sujet : le GR10 et ses pentes plus acrobatiques que celles du Piémont.
Depuis deux jours, j’examinais attentivement la carte, je tentais désespérément de dénicher une solution ménageant la chèvre et le chou, c’est à dire tenant compte des prévisions météorologiques déplorables et de mon intense envie d’élévation.
En vain.
Il fallait choisir entre haut et bas.
Choisir entre le très bas et le très haut.

Ma décision était prise depuis que, dans les pâturages, le silence avait envahi la nuit.
Cependant, tant que le chemin n’avait pas atteint la voie de non-retour, il demeurait possible de changer d’avis.

Je prenais conscience du poids que ce choix avait fait peser sur les jours précédents en soupesant celui qui me cisaillait les épaules ce matin là.
Mon sac semblait rempli de plomb.
Et pour ne rien arranger, le chemin se déroulait sur le bitume de minuscules routes communales. L’écho des tensions engrangées me traversait d’autant plus remarquablement que l’absence de contact avec la terre empêchait tout amortissement.

Il faisait grand beau.
Chaud.

Arrivée en vue de Lourdes que je n’avais jamais eu la moindre envie de traverser, j’ai acté la décision : il fallait passer par en bas.
J’ai plongé en pensant à ce livre que j’avais lu dans le train « Le Très-Bas » ; il ne s’était pas posé tout à fait par hasard dans mes mains.
J’ai plongé en pensant au sens que j’avais choisi pour mon escapade : rejoindre l’océan. Le sens demeurait, que je passe par en haut ou par en bas.

Il faisait lourd.
C’était lourd.
J’étais dans Lourdes.

J’avais l’impression de traverser un magasin de marque suédoise tant tout était fait pour perdre le randonneur à travers les rayons.
Une fois passé le château, c’était la descente à travers les marchands du temple.
Puis, ce fut la longue file des voyageurs organisés, suivant leurs guides aveuglément, et le cortège des « religieux » badgés entrainant leurs adeptes sur l’air de « dépêchez vous, il y a encore une cérémonie qui commence dans deux minutes »
J’avais l’impression d’être au boulot, l’effet badge certainement, à moins que ce ne soit le encore ou bien la hâte qui semblait accrochée à chaque personne.

Je n’avais qu’une idée en tête : fuir!

J’ai repris une respiration moins oppressée sur le chemin, le long du gave de Pau, la rivière locale.
Pour autant, je fuyais.
Je fuyais ce que j’avais souhaité si fort éviter : la ville, les marchands du temple, le business, la hâte, tout ce à quoi il est impossible d’échapper en habitant notre siècle.
Ainsi faisant je retrouvais pas à pas l’équilibre entre mes paradoxes.

Arrivée au sanctuaire de Betharram, j’étais (presque) en paix.
Le site m’est apparu splendide et merveilleux.
J’ai enfin pris le temps d’une pause.
C’était un délice paradisiaque.

Partie dans l’Aude, j’avais cheminé sur la frontière des Pyrénées Orientales, j’avais traversé L’Ariège, la Haute-Garonne, les Hautes Pyrénées. Voilà que j’arrivais en Pyrénées Atlantique… L’océan se dessinait sur un horizon que je ne voyais pas encore.

La fin de la journée fut un soupir.
J’étais (en partie) soulagée.

Le parc public d’Asson, ses anciennes maison, son château et la rivière formaient un cadre idéal pour monter un bivouac.

J’ai regardé les enfants jouer, j’ai observé les boulistes s’affronter et j’ai baissé le rideau.

La pluie était annoncée pour la journée à venir.
Le marchand de sable est passé, avec l’arrivée du sommeil, toutes les pensées se sont envolées.

A suivre…