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Lundi 4 septembre, étape 5

« Qualités et valeurs sont créées par l’homme et son Désir. C’est l’homme lui-même qui crée, par son désir, les lignes de force de son univers et de son action »
Robert Misrahi, Les voies de l’accomplissement, Editions Les Belles Lettres, collection « encre marine », 2016, ISBN 978-2-35088-103-4

Avant que l’aube ne vienne éclairer la nuit, c’est le tambourinement de la pluie sur la tente qui me tira du sommeil.
C’était une grosse averse arrivée dans un cortège de rafales.
Elle s’est tue en quelques minutes, laissant l’ombre reprendre son calme.
Une autre survint, puis une autre.
Je les observais du coin de l’oreille comme certains observent les séries de vagues déferlant sur la plage.

De plus en plus attentivement.

C’est que le jour essayait de s’afficher et qu’il fallait que je me décide à lever le camp !
Pas facile de partir entre deux séries de vagues quand on est chargé !
J’en avait fait l’expérience lorsque je voyageais avec ma planche de SUP.

J’étais dans une situation assez semblable : mon sac était rangé, tout était au sec, j’étais sortie de la tente, le poncho de pluie me protégeait efficacement, il fallait juste trouver un moyen pour plier la tente et la ranger sans tout inonder.
Les averses se succédaient à une telle vitesse et avec une telle impétuosité qu’elles ne laissaient aucun répit, aucun espoir à court terme.

La solution était pourtant toute proche.

Il a fallu quelques longues minutes pour que j’en prenne conscience.
Je voyais la muraille du château sans voir le porche que je savais pourtant à deux pas.
D’un coup, j’ai « vu » le porche et tout est devenu fort simple.

Je suis allée poser mon sac à l’abri.
Je suis revenue « dépiquer » la tente, puis en faisant attention à bien la laisser dégouliner « dans le bon sens », je l’ai transportée telle quel à l’abri de la voute ancestrale.
La suite coulait de source : essuyer, plier, ranger et j’étais prête pour une nouvelle journée de marche, l’esprit léger quant à mon confort assuré pour la nuit suivante.

J’avais pris soin de bien regarder la carte et ce faisant, j’avais pris la décision de commencer par un bout de route, jugeant inutile d’aller tenter des dérapages sur un sentier rendu glissant par les averses.
Passant de la route à des chemins propres et assez rectilignes, j’ai parcouru dès le matin une énorme quantité de kilomètres, et ce d’autant plus tranquillement que j’avais assez de pain, de fromage et d’amandes pour aller jusqu’au lendemain. Aucun stress au sujet du ravitaillement n’occupait mes pensées.

C’est avec amusement que je relis dans les notes laissées dans le carnet bleu :

Un peu fatiguée, c’est l’altitude !

Je constate aujourd’hui, que (toujours) sans le savoir, j’avais parcouru en une journée ce que le « topo » recommande de faire en trois étapes ! C’était donc assez logique de ressentir un peu de fatigue en fin de journée…

Malgré le ciel souvent chargé, cette journée fut tout à fait magnifique.
Vraiment magnifique.

Lors d’une pause, j’avais profité du soleil pour faire disparaître toute trace d’humidité, jusque dans les moindres plis de mes bagages.
Seules les personnes qui se baladent avec leur campement sur le dos peuvent imaginer ce que ça peut représenter en terme de sérénité.

Avec le relief qui s’accentuait pour de bon, pendant quelques heures, mes pensées furent accaparées par un sujet d’actualité : le bâton de marche.
Avant de partir, j’avais retourné ce sujet dans tous les sens. J’avais exploré le web ; dans les boutiques spécialisées, j’avais attentivement touché ce qui se fait en la matière et ensuite j’avais méticuleusement pesé tous les avantages et inconvénients que je voyais apparaître.
Chassant le moindre gramme superflu, me connaissant étourdie (et donc capable d’oublier sur le chemin un objet inutilisé), souhaitant garder les mains à ma disposition, j’avais pris la décision de me passer de cet outil moderne, télescopique, armé d’une pointe, pourvu d’une dragonne et à la mode, cet outil qui s’appelle « bâton de marche ».

Avec le relief qui s’accentuait pour de bon hisser le poids des années, en plus du poids du sac, sur les marches inégales des sentiers, demandait un effort que j’ai vite soulagé en prenant pour compagnon le meilleur bâton de bois trouvé dans le sous-bois.
Joyeusement, je l’ai renvoyé à ses congénères un peu plus loin quand la pente fut plus tendre.
Il est probable qu’un observateur aurait pu décrire un sourire espiègle accroché à mes lèvres, lorsque quelques kilomètres plus loin, j’étais dotée d’un nouveau compagnon.
Sans la moindre fidélité.
C’était un jeu et c’était délicieux de penser que la nature m’offrait tout ce dont j’avais besoin à l’instant même où j’en avais besoin.

Sur les sommets, j’ai traversé les premières « estives ». Sur les pentes parfois abruptes, des troupeaux, principalement des troupeaux de vaches et de chevaux destinés à la boucherie, s’égrainaient, tintinnabulant dans l’air limpide.
En faisant abstraction de la notion de boucherie et de tout se qui est contenu dans la complexité de notre vie d’occidentaux « haut de gamme », il faut reconnaître que l’environnement était merveilleux.

Fait exceptionnel, alors que je posais mon sac après une difficile montée, émerveillée par ce que je découvrais en récompense, j’ai vu apparaître un randonneur solitaire. Il arborait un tee-shirt jaune fluo marqué « Santiago de Compostela ».
Il était seul, autonome, lui aussi.
Nous avons parlé un instant, posés là, à flanc de crête, comme incrustés dans un paysage de carte postale. Il « avait fait Compostelle » l’année dernière et là, il était en train de « faire » le sentier Cathare dans le sens « Foix-Port la Nouvelle ».
Il confirma que le sentier était dépourvu de trafic depuis son départ… Sur le sentier aussi la « pause après les vacances » était palpable !
Et nous sommes repartis chacun vers notre « plus loin ». Je ne connais pas plus son prénom qu’il ne connait le mien.

Plus loin, c’est un panorama époustouflant qui s’ouvrit au « Pas de L’ours ».
Subjuguée, je suis restée un long moment plantée au bord du vide.
Cette vue formidable tombait à cette heure précise où la fatigue exacerbe les sens, elle s’offrait comme un point d’orgue après une merveilleuse journée.
L’instant aurait pu durer, durer, durer…
J’en perçois encore les vibrations.

Il était temps d’entreprendre la descente, de passer sur le domaine skiable de l’unique station des Pyrénées ariégeoises et d’arriver à Comus, en « bas », à plus de 1200m.

La nuit était toute proche, des quelques maisons occupées montait l’odeur douillette du feu de cheminée
Je me serais laissée tentée par une chambre et/ou une douche chaude si le gite/camping avait été ouvert.
Je me suis allégrement contentée du sol presque nivelé sur le petit terrain de foot local. Riche de l’expérience du matin, j’ai posé ma tente juste à côté de l’abri-buvette, certaine de pouvoir plier au sec le lendemain.

A suivre…