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Plans, objectifs, etc… (3)


Et, bien, moi, je suis allée lire l’histoire de la chevrette.

Je suis allée cueillir à la source, parmi l’ensemble des textes publiés par monsieur Daudet.
Des textes produits en guise de feuilleton estival pour le journal « L’évènement ».  A l’époque, le titre du feuilleton fut « Chroniques provençales » et  les épisodes prenaient vie à Clamart, en banlieue parisienne.
L’histoire de la chèvre était adressée à Pierre Gringoire, artiste lyrique à Paris.
Le texte fait partie d’un ensemble aujourd’hui publié sous un titre classique de la « littérature enfantine » :  « Les lettres de mon moulins ».

En filigrane des lignes ci-dessus, je vois des plans, des objectifs et une réalisation finale.

Dans l’histoire de la chèvre, je vois bien le plan initial de la chèvre, un plan qu’elle expose clairement à Mr Seguin, je vois bien son objectif et nous constatons ensemble la fin, c’est à dire la réalisation, c’est à dire « un truc » que la chèvre n’avait pas prévu dans son plan, un « truc » qui ne faisait absolument pas parti de son objectif déclaré.

Il est indispensable de « faire des plans ».
Il est indispensable d’avoir des objectifs.
Sans ni plans, ni objectifs, comment donner un sens à la vie?

Ou le bât blesse, c’est quand petit à petit s’instaure un sentiment de toute puissance qui souffle à l’oreille une injonction de réalisation fixée, obligatoire et sans discussion.
Nous en sommes, sociétalement parlant, à ce point.
Dans le boulot, chacun se voit imposer des objectifs, des plans pour y arriver et une obligation de réussite à la clé.
C’est un dérivé des jeux sur écran : si on appuie tout bien au bon moment sur le bon bouton, la récompense tombe inexorablement.

Sauf, que la vraie vie n’est pas un jeu vidéo.

Du coup, l’échec fait vraiment mal. Il est d’autant plus douloureusement ressenti que bien souvent, d’une manière ou d’une autre, il est indissociable de « punition » comme si l’expérience de l’échec n’était pas en elle-même une expérience suffisamment désagréable.
La souffrance est latente.

Je me pose mille questions.

Il y a l’enfant-roi à qui tout est dû.
Il y a l’éternel adolescent, ex-enfant-roi et si bien acculturé aux jeux virtuels qu’il croit à la suffisance des « clic » pour arriver à son objectif et s’énerve quand « ça ne marche pas ».
Il y a tant et tant de personnes et autant d’individus…

Ce qui me semble important c’est d’apprendre par l’expérience que le fruit tombe quand il est mur, qu’une immense patience permet de laisser filer les saisons avant que ne revienne l’époque de la cueillette, que s’incliner sous les grains et le vent permet d’avancer plus loin, que rien n’est jamais acquis et que tout reste possible, surtout l’imprévisible.

Il me semble que l’imprévisible échappe à toutes les prévisions contemporaines.

Chi va piano, va sano e va lontano

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Et non, je ne me suis pas mise à l’italien.
Tant qu’à citer un proverbe, autant le citer parce que le « qui va piano va sano », franchement je ne vois pas ce que ça peut signifier en français de France! 😀

Tout va si vite aujourd’hui que tout se gâte, se gaspille, passe et lasse à très grande vitesse.

Bien que n’échappant nullement à ce formidable tourbillon, je reste fondamentalement une personne lente.
J’ai BESOIN de prendre le temps nécessaire.

Lire par exemple.

Lire délicieusement des articles où les mots ne sont pas comptés, où le vocabulaire n’est pas réduit, où les arguments sont déployés et tranquillement avancés de la première à la dernière ligne.

Lire, simplement.

Chaque jour en ouvrant mon ordinateur sur la page d’un réseau social, je découvre un florilège d’aphorismes et de vidéos et de non-informations : deux, trois… dix mots…
Un flash, un « digest » dont chacun fait ce dont il a besoin, « partagé » avec bonne intention (toujours avec une bonne intention, j’en suis certaine) et sans le moindre commentaire personnel, genre : « allez y, prenez, c’est gratuit, faites en ce que vous voulez, j’ai « aimé », voilà, c’est fait. »

OK

Alors, j’ouvre mon journal (un véritable journal en véritable papier qui se froisse) et je prend le temps nécessaire en faveur d’une lecture lente, le temps favorable pour aller de découvertes merveilleuses en découvertes merveilleuses, le temps du plaisir, tout simplement.

Alors, quand alléchée par quelques mots de la Une  « La leçon de bonheur d’Alain Badiou » je file directement vers les pages 16 et 17 (quitte à revenir ensuite à la Une pour reprendre  la lecture page à page), quand je trouve « C’est en étant heureux qu’on peut changer le monde »  je joue à fond la carte de la gourmandise.

Je déguste chaque passage.
Je déguste signifie que je lis, que je relie, que je dépose dans ma mémoire, que je laisse infuser, que je quitte les mots des yeux afin d’en apprécier l’intensité et… que je fonce vers la passage suivant, persuadée qu’il aura une nouvelle saveur, un goût différent mais semblable qui me plaira à coup sur!
🙂

Arrivée à la fin du texte, j’ai conclu que la cerise sur le gâteau, c’est à dire le passage que j’avais envie de partager, était celui-ci :
« C’est exactement ce qu’explique Platon dans Le Banquet, où il expose que la philosophie elle-même dépend toujours de la rencontre de quelqu’un. Tel est le sens du merveilleux récit que faisait Alcibiade de sa rencontre avec Socrate. A travers cette rencontre de quelqu’un sont posées les questions du vouloir, de la décision, de l’exposition et du rapport à l’autre. Tout cela vous met dans une situation vitale magnifique et périlleuse. »

Voici le lien vers l’article