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Samedi 2 septembre, étape 3

« Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper ; quand le vin est tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge sale, il s’agit de le laver, et de le bien laver. »
Alphonse Daudet, Le curé de Cucugnan in Les Lettres de mon Moulin, Première édition chez Charpentier (et Fasquelle), 1887. Accessible en ligne sur wiki-source.

Troisième jour de marche.
Si j’étais « novice en GR », je peux affirmer sans forfanterie que j’ai un peu d’expérience en cheminement au long cours. Ainsi, je sais combien le troisième jour est généralement compliqué.
C’est une histoire d’acceptation de l’effort.
Le premier jour passe facilement, poussé par le ressort enfin relâché d’une attente longtemps comprimée.
Le deuxième jour passe encore. L’inertie est une propriété du corps.
Le troisième jour c’est une autre histoire : Quelque chose crie à l’intérieur, quelque chose qui dit « Mais c’est quoi ce délire ? Faut repartir aujourd’hui ? Non, mais ! Oh ! J’en ai pas assez fait comme ça ? »

Force est de constater que je connais si bien ce troisième jour qu’il n’ose même plus rouspéter en ma présence. Mais néanmoins, je le surveille avec attention.

Je me suis réveillée en pleine forme.
Le massif des Corbières montait en puissance, offrant ses pics, ses dentelles, ses failles et une multitude de fontaines cristallines.
Des histoires de croisades anti-albigeois et d’abbayes cisterciennes flottaient dans ma mémoire, la vue de chaque ruine me dictait un roman médiéval.
Pour la journée, il y avait en ligne de mire, Queribus et Peyrepertuse, et aussi le siècle du curé de Cucugnan. C’était un programme vraiment alléchant pour une exploratrice.
Go !

A Cucugnan, le curé était parti, mais la petite épicière m’a indiqué le moulin pour acheter du pain. « Du pain qui sèche pas ? Faut aller au moulin. Bon c’est un peu cher, les gens d’ici n’achètent pas tous les jours leur pain au moulin, vous imaginez ! »
Entrant sans hésiter, et avec tout mon barda, dans la boutique qui sentait bon le bobo et la colonie de retraités intellos, j’ai fait couper une tranche pas trop lourde de pain de seigle bio et je me suis offert une tasse de café aussi couteuse que dans le train.
Assise sur le banc de bois de la devanture, sous le regard indifférent des acheteurs de macarons, soumise au courant d’air matinal, j’ai mis du sucre dans le café afin de le déguster comme une douceur.

Puis ayant fait le plein du nécessaire, j’ai mis le cap sur Duilhac.

Le village est perché et dominé par une falaise semblant enfanter son château.
Négligeant les marques, je suis entrée à ma guise par la porte opposée au parking des autobus.
Je suis tombée sous le charme d’une source abondante.
Le lavoir contigu était le meilleur endroit pour un bain de pieds revigorant et une remise au propre du « microfibre » qui me servait de « serviette de bain ».

Négligeant les marques, je ne me doutais pas, à ce moment précis que le match « GR contre expérimentation » était déjà lancé.
Car si le château de Peyrepertuse est à mon sens le plus extra-ordinaire de la série proposée, je l’avais déjà visité.
Passionnément.
Tel un navire accroché à la montagne, il avait fait chavirer mon imagination.

C’est par la route que je suis re-partie, par la route qui ne conduisait pas au château !

O joie, après quelques kilomètres, j’ai retrouvé les fameuses marques rouges et blanches.
Sans la moindre réflexion, je m’engageai aveuglement.
A peine plus loin, je m’étonnais de la direction du chemin, mais faisant confiance à la fantaisie du GR, je poursuivais gaillardement et je cliquais sur « nouveau film » dans mes pensées jusqu’au moment où, soudain, un constat s’imposa : « J’avais encore perdu les marques ».
C’est en sortant (enfin) la carte routière qui me servait de repère, que je faisais un remarquable constat : en imaginant avoir retrouvé le GR367, j’avais suivi les marques du GR 36 !
Le quiproquo était facile !
L’expérience restait marquante, donc enregistrée.
Sans possibilité de m’orienter efficacement, le chemin étant large à cet endroit, je l’ai suivi. A juste raison, je supposais qu’il devait déboucher sur une route.
Ce qui fut fait.
Alors se posait la question du sens à choisir.
Alors, un gros 4X4 noir aux vitres teintées s’engouffra dans un chemin, en face sur ma gauche.
Alors, abandonnant toute fierté et toute timidité affiliée, j’ai tenté d’aller à sa rencontre.

Le gros 4X4 était habité par un couple de chasseurs de sangliers. La chasse terminée, ils venaient enfermer leur meute dans le chenil.
Je leur montrai la carte pour essayer de comprendre où nous étions.
Résultat des courses, une sorte de conscience inconsciente m’avait fait tourner en rond, certainement pour m’économiser de l’énergie !
Ils se proposèrent pour me déposer sur la bonne route, c’était la leur.
En deux minutes chrono, c’était chose faite.
Deux minutes pendant lesquelles j’ai appris que les sangliers infestaient les Corbières et les Pyrénées ariégeoises, qu’eux venaient de Toulouse pour chasser, que les chiens étaient comme leurs enfants et que d’ailleurs ils les habillaient en orange fluo pendant la chasse. Comme leurs « parents », les chiens étaient habillés en orange fluo mais avec des gilets spéciaux renforcés en kevlar, des gilets faisant office de bouclier anti-défense de sanglier.

Et hop, j’étais à nouveau sur la route et le bitume.
Peu passante, la route était marquée « pittoresque » sur la carte…
Pour un piéton, randonner sur la route est un exercice de grande solitude.
N’était-ce pas ce que j’avais recherché ?
Rien ne démontre davantage que la marche sur le bord d’une route un peu passante, le monde parallèle dans lequel évolue la marcheur.
Qui ne s’est jamais posé la question, bien installé au volant de sa voiture, en doublant un tel individu, qui ne s’est jamais questionné pour se demander ce qui pousse le marcheur en bord de route, dans un univers pas toujours bucolique? Je me suis souvent interrogée dans de telles circonstances.
Je ne le ferai plus. Je sais maintenant que parfois les marques l’exigent. Je sais maintenant que parfois le marcheur est perdu, que parfois le marcheur a choisi, et qu’en toute liberté, tranquille et serein, il est en train de vivre une expérience.

A l’entrée de Cubières, j’ai croqué des pommes et ce fut un délice. J’étais sortie de la zone raisins/figues mais la cure de fruits se poursuivait !
Et les pommes fraichement cueillies ont cette particularité, qu’elles sont juteuses à souhait, qu’il est impossible de les déguster sans avoir les doigts irrémédiablement touchés. D’abord dégoulinants, puis avec cette subsistance de sucre qui les poisse, les doigts restent les innocents témoins de la gourmandise achevée, aussi longtemps qu’il est impossible de les rincer.
Croquer dans une pomme au bord d’un chemin, c’est toujours tout un poème.
Un succulent poème.

Et j’ai retrouvé les fameuses marques rouges et blanches du GR 78 !

A terme de cette troisième journée de marche, je me disais qu’il n’était pas exclu de dormir au camping. Mais en arrivant à Camps sur l’Agly, j’ai trouvé une commune plus morte que vive.
Le « camping » était un terrain vague au bord d’un « gite » où les commodités étaient proposées.
Et… tout semblait indiquer que ce « gite » était le seul endroit doté d’âmes qui vivent.
Des âmes tout à fait au fait du business touristique : payer 10 euros en échange d’une pause de quelques heures sur un terrain vague c’était quand même super fort !
Tant qu’à laisser une trace de mon passage à ces téméraires promoteurs, j’ai acheté un bout de fromage local dans leur dépôt-vente et une bière aussi. Et puis, toute à la hâte de déguster ma bière « ailleurs », j’ai oublié une bouteille pleine d’eau de Duilhac sur leur perron .

Et je suis allée d’où j’étais arrivée. J’avais noté, en passant, un endroit idéal pour bivouaquer en liberté.

Là, sortie des ruines du village, proche de son ancestral château, avec une vue à 360° sur le ciel, les collines et les montagnes, protégée sous le couvert d’un buisson d’aubépines, à deux pas du porche de l’église grande ouverte à tous les fantômes, là, j’étais la reine du monde !

A suivre…

 

Vendredi 1er septembre, étape 2

« – La voie combien?
– 9 3/4
– Ne dis pas de bêtises, La voie 9 3/4 n’existe pas.
– C’est écrit sur mon billet.
(…)
– Et voilà, mon garçon, dit-il. La voie 9 est ici, la voie 10 juste à côté. J’imagine que la tienne doit se trouver quelque part entre les deux, mais j’ai bien peur qu’elle ne soit pas encore construite. »
J.K.Rowling, traduit de l’anglais par J.F. Ménard, Harry Potter à l’école des sorciers, Editions Gallimard 1998, ISBN 9782070541270

Tout à fait novice en terme de GR (acronyme pour Sentier/Chemin de Grande Randonnée), non-étudiante des « topo-guides » et autres, j’ai pris ce qui venait à l’heure où c’était l’heure.
Aujourd’hui encore, je ne peux que me féliciter de ce travers qui m’appartient : penser que l’imprévisible est au détour du chemin sans jamais m’attacher à prévoir quoi que ce soit de précis.
Au fil du cheminement, j’ai vu des gens le nez collé au smartphone, le guide à portée de main, des gens qui avaient besoin de savoir ce qui était « à voir » dans le virage suivant, ce qui était « à visiter » dans le village suivant, ce qui était « à éviter » dans les gorges à venir, etc… A chaque fois, j’étais heureuse de vivre simplement et de « plein fouet » ce qui advenait, une réalité qu’il était impossible d’anticiper, une réalité qui ne cesse de m’émerveiller.

Tout à fait novice en terme de GR, disais-je, cette deuxième étape m’a permis d’entamer une longue liste de questions, laquelle en ouvrit d’autres au fur et à mesure de l’avancée du voyage, au fur à mesure de la révélation de possibles réponses.
Je découvrais par exemple que pour aller d’un point à l’autre, la voie retenue pour recevoir le fameux signe rouge et blanc, était toujours une voie beaucoup longue que la route, passant systématiquement, et autant que possible, par le fond des gorges les plus profondes et le sommet des cols les plus exigeants. « Randonner » n’était donc pas seulement aller d’un village à l’autre à travers la nature, c’était aussi « aller le plus haut possible » pour descendre « très bas » et ignorer toute notion de « juste milieu ».
Je découvrais aussi qu’il faut impérativement rester hyper-vigilant quant au marquage. Et « ça » c’est assez antinomique avec l’évasion de l’esprit.
J’en fis les frais assez rapidement.

Sur un large et confortable chemin, « j’atterris » soudainement en remarquant qu’il n’y avait plus aucune marque. En faisant un bref retour dans l’enregistrement automatique de ma mémoire visuelle, je notais instantanément que je marchais « en liberté » depuis un long moment.
Il était plus que nécessaire de faire le point.
J’ai sorti carte et boussole pour m’apercevoir que je filais plein sud alors qu’il eu fallu que j’aille plein ouest.
Peu encline à rebrousser chemin, je m’engageais résolument dans la garrigue typique du massif des Corbières pour vivre un extra-ordinaire moment « pleine nature » qu’aucun guide ne conseillera jamais.
Boussole en main, je suivais autant que ma taille humaine/debout le permettait les passages des animaux.
Je m’inclinais, je me servais de la place libérée par les arbres, j’enjambais le chaos végétal, je me faufilais au milieu d’inextricables fourrés piquants.
Logiquement, j’ai débouché près de ruisseaux, j’ai escaladé des coteaux abruptes, un peu égratigné mes mollets, un peu accroché mon sac et in fine, je suis arrivée sur une route, précisément devant le panneau d’un col. Il me restait à partir du « bon » côté pour retrouver le droit chemin.
Quelle merveilleuse expérience !
J’étais ravie.
Ravie, heureuse, reconnaissante !

Malgré cet interlude, je suis arrivée « trop tôt » dans le village où il était possible de me recharger en vivres : l’épicerie affichait porte close.
Sous le soleil du sud, il était donc l’heure de faire la sieste.
Allongée sur un banc public de la place publique, en alternant « tête posée sur le sac » avec « pieds posés sur le sac » j’ai regardé la brise danser dans le ramage des platanes, j’ai observé le soleil jouer à cache-cache entre les cumulus et les larges feuilles palmées, j’ai écouté le vie du village.
A l’heure sonnante, j’ai traversé la rue, j’ai fait le plein du nécessaire et je suis partie, comme libérée.

Après avoir traversé des gorges magnifiquement grandioses qui ne pouvaient qu’enivrer mes sens exacerbés par la fatigue, il ne restait plus qu’à chercher une place de bivouac à la hauteur de la journée.
Comme la veille, le soleil sombrait quand je plantais ma tente, sur un endroit bien plat, bien tranquille et bien élevé, à proximité des ruines du château de Padern.

A suivre…