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Mercredi 20 septembre, étape 20

« I tought about his voice again, the last chapter. Are we seagulls looking at the end of freedom in our world?
Part Four, printed at last where it belongs, says maybe not. It was written when nobody knew the future. Now we do. »
Richard Bach, spring 2013 in Jonathan Livingston Seagull, The Complete Edition, Editions Scribner, New York 2014, ISBN 978-1-4767-99331-3

A l’aube du jour où j’allais enfin marcher sur le GR10, toutes les expérimentations pèlerinesques auxquelles j’avais pu aspirer était closes.
J’avais fouillé un bon paquet de livres, dans les années déjà lointaines où je rêvais de m’échapper sans encore en avoir l’occasion. J’avais « creusé » le sujet sans jamais trouver un sens qui me ressemble dans « Le Chemin de Compostelle » : historiquement tout était artistiquement flou, aussi loin que puissent remonter les chercheurs, il n’y avait rien de réellement consistant qui puisse me pousser à partir « comme les autres » en dehors du « comme les autres »!

Ces derniers jours n’avaient pas changé la donne.

Il faut le dire, j’ai plein de défauts et parmi ceux-ci, le plus redoutable : mon incapacité à croire.
Désespérément, béatement, sereinement, non seulement je ne crois jamais rien, mais en plus, je balaye activement toute croyance qui passe.
Je suis intensément capable d’imaginer, de chercher, de tâtonner, de me tromper, de parfois « faire marche arrière », mais croire… C’est pas mon truc.

C’est que sur certains plans, je ne doute pas.

Par exemple, sur l’escapade 2017, je savais, ce qui était ancré, ce qui portait toute la puissance de ma foi, ce qui était tellement palpable suite aux expériences récentes :  j’allais à la plage.
Je marchais donc en direction du « bout du monde des terriens », là où l’océan s’installe, là où commence l’horizon.
C’était si fort, tellement enthousiasmant!
Le sens de « ma » randonnée était d’une présence de plus en plus magnifique.
J’étais et je suis encore reconnaissante à tous ces petits riens qui dessinent un chemin, quel qu’il soit dès l’instant où ils se dessinent au jour le jour.
Mais je sens bien que quelques lignes n’expliquent rien et je me doute fort qu’un étalage de questions est inutile dans un cadre « touristique ».

Revenons aux faits!

Il est impossible de trainer dans un dortoir. Il faut se lever en même temps que le gros de la troupe et se préparer dans le même tempo.
Le réfectoire était plus que plein pour le petit déjeuner, je n’osais même pas imaginer la foule qui allait arpenter « le chemin » ce matin là.

Avec la joie en bandoulière, je suis sortie dans la rue à l’heure où sortent les pèlerins, par toutes les portes de tous les gites.
Je suis sortie et j’ai immédiatement tourné à droite.
Je partais vers l’ouest.
J’étais seule.
Je me sentais riche d’une indicible liberté.

Dès la sortie de la ville, le sentier prenait de la hauteur.
Rapidement, les nuages formaient un océan blanc et mouvant à mes pieds, des îlots émergeaient ça et là.
Rapidement, je n’avais d’yeux que pour les sommets environnants.
Après plus d’une heure de marche, m’arrêtant un instant pour jeter sans risque un regard à 360°, une présence s’afficha dans les lacets inférieurs.
Et oui… Le GR10 est une voie fréquentée, me suis-je dit.
Je ne savais pas encore à quoi ressemblait la personne que j’apercevais, mais elle allait vite, très vite.
Trois lacets après, elle m’avait presque rattrapée. Je guettais, il semblait que ce soit une fille.
J’ai ostensiblement ralenti, désireuse de la laisser passer, désireuse de rester « seule au monde ».
Quelques instants plus tard, son souffle était sur moi.
Quelques secondes et j’entendis sa voix :
« Bonjour; ça va?
-Carrément bien, avec ce temps merveilleux. Oui, ça va bien et vous?
– …. Mais les autres pèlerins, ils sont où les autres pèlerins?
J’ai laissé plané une seconde de surprise en silence
– Heuuuummmm… Vous allez à Roncevaux?
– Oui, je viens de partir de Saint-Jean-Pied-de-Port…
– Mais… ici, on est sur le GR10
-… C’est pas « Le chemin »? »
Elle m’a fait répéter une fois, trois fois, dix fois. Chaque fois elle jurait en allemand, en français, en français allemand.
Elle jurait, dépitée.
J’ai dit ce qui me passait par la tête, que c’était « le bon jour » pour se perdre, un jour de soleil, sans pluie annoncée, sans brouillard programmé…
J’ai dit que c’était une chance de s’en apercevoir maintenant après « seulement » une heure de marche.
J’ai dit qu’elle avait encore une longue journée pour rejoindre son but, son objectif : Roncevaux.
Elle était partie de Constance, elle avait fait un si long chemin, depuis si longtemps…
Elle devait finir ce soir, elle était attendue.
Elle s’effondra dans mes bras, sanglota un bon coup.
Puis, elle repris ses esprit et son bon sens.
Elle avait plein d’énergie, ses mollets de montagnarde en disaient long, elle pouvait avoir confiance, elle serait à Roncevaux avant même que tous les pèlerins partis à la même heure qu’elle ne soient arrivés.
Et elle est s’en est allée, dans le sens de la descente, en courant presque.

Quelle histoire!
J’en sentais les vibrations jusqu’au fond de mes tripes.

Arrivée au premier sommet, les dernières ondes étaient estompées. J’ai posé sac et bâton, j’ai grimpé encore plus haut, rien que pour le plaisir, seule dans le ciel.
J’ai posté une photo sur instagram et j’ai reçu le message d’une amie « Je viens de voir passer sur fb la photo d’une file interminable de pèlerins à st jean pied de port. Pensées » et j’ai illico répondu : « Là, je suis seule sur un sommet, sur le GR10… si bon »
Merveille de la technologie, que ces pensées qui passent et sont rendues visibles!

Mais invisibles, elles existent cependant.
Il est absolument inutile et vain de rester accroché à la seule technologie.
Je marche toujours avec le téléphone éteint et hors de portée.
J’ai appuyé sur off.
La connexion avec l’environnement n’en fut que plus intense.

Simples bonheurs de la moyenne montagne, des landes de bruyères brûlées par le soleil, des rochers, des versants abruptes, du soleil et de l’air limpide… simples bonheurs… Je me régalais!

En arrivant à Saint Etienne de Baigorry, la premier panneau qui m’a sauté aux yeux fut celui qui indiquait la présence d’un gite d’étape. Il était encore très tôt. Il faisait très beau.
J’ai choisi de m’arrêter dans ce village.
Le gite n’ouvrait pas avant 16h30, j’avais plus d’une heure devant moi.
J’ai fait le lézard.
La couleuvre paresseuse.
Je me suis enivrée de la douce chaleur du soleil.

A 16h15, deux randonneurs sont arrivés, eux avaient réservé.
A distance, nous avons attendu l’ouverture ensemble et chacun d’un côté de la route.

A 16h30 nous sommes entrés dans le gite. Un espace aménagé avec goût, respirant autant la convivialité que l’intimité.

Avant de sortir marcher, découvrir, explorer, j’ai acquitté le prix de la nuitée. Une fois encore la question fut étonnante pour la novice que j’étais : « Est-ce que vous avez besoin d’un tampon pour votre pass’port gr’diste ? »
Non évidemment… Je constatais avec un sourire au fond de la tête que décidément, il est tentant d’accumuler des « preuves » et je digressais immédiatement en pensant à toutes les croyances qui s’accumulent « grâce » à l’accumulation de preuves totalement artificielles.

A l’heure du diner, un vieil anglais solitaire est arrivé, parti d’Hendaye il ne savait pas encore vraiment où il allait finir. Il marchait pour éviter de s’ennuyer dans sa maison anglaise.

Nous nous sommes retrouvés à quatre dans la cuisine. Les deux copains randonneurs s’activaient aux fourneaux : jambon basque et champignons fraichement cueillis (par eux-mêmes) formaient la base d’une belle fricassée.
Une bouteille de bon vin était ouverte.
Nous avons fait connaissance, joyeusement, en gardant nos distances et tout en partageant.
L’anglais a bien bu… puis il s’est fait cuire des pâtes qu’il a mélangé avec une boite de sardine.
Je suis restée fidèle à mes habitudes et pour honorer celui qui me l’offrait, j’ai gouté avec plaisir un brin de fricassée.
Ce fut une agréable soirée.

A suivre…