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Dimanche 3 septembre, étape 4

« Celui qui sait ne parle pas,
Il chante
Parce qu’on ne peut pas parler de Ça,
Mais Ça parle.
Et quand Ça parle,
Ça chante,
Ça poétise,
Ça danse,
Ça réveille,
Ça remue,
Ça balance… »
Yvan Amar, Nourritures silencieuses, Editions du Relié, 2000, ISBN 2909698-51-3

Une fois le troisième jour traversé, une certaine routine prend le pas.
Chaque chose a trouvé sa place dans le sac, nul besoin de chercher.
Monter et plier la tente procède d’un rituel extrêmement rigoureux.
L’alternance marche/pause est réglée, presque aussi précisément qu’une horloge digitale.
Comme dans la vie quotidienne « normale », mon confort est indissociable de la présence d’un certain balisage. Il est facile de naviguer sur l’océan des possibles ainsi « sécurisé ».
Pour qui souhaiterait mettre en question le principe de liberté qui m’est cher, sans imposer d’interminables dissertations sur le thème, je peux ajouter ceci : pour rester tout à fait libre de choisir, il me faut impérativement choisir et me tenir à ces choix. Tout attitude contraire, en ce qu’elle fait le lit de l’incertitude, du désordre et de l’absence de sens ne fait qu’annihiler l’indispensable confiance.

Sur mon carnet de note, les trois pages griffonnées en résumé de ce dimanche commencent ainsi :

Just perfect

C’est que la randonnée avait encore pris de l’altitude.
Le pic de Bugarach rayonne majestueusement du haut de ses 1231 mètres et, remplie d’une belle énergie matinale, c’était grisant de s’y frotter.
En débarquant dans le village niché à ses pieds à l’heure du déjeuner, j’avais complètement oublié un simple détail : le dimanche, tout est fermé ! Déjà qu’il n’y a pas grand chose dans ces villages miniatures, y passer un dimanche revient à se heurter à des portes closes.
J’ai fait deux fois le tour des lieux, ouvrant mes yeux et mes sens. Qui connait le désert, sait combien il est habité!

J’ai vu un vieil homme vêtu de ce « bleu de travail » autrefois si « normal », tout à fait inusable et tellement bien assorti aux chemises à carreaux tout aussi résistantes à l’ouvrage. Il était plié sur sa canne et traversait la rue avec attention, sans regarder.
J’ai vu de jeunes adultes noircis par des tattoos effrayants, percés de toute part. En groupe devant une bicoque sans allure, ils étaient dans leur univers.
J’ai vu quatre commères à l’obésité androgyne plantées au milieu d’un carrefour, chacune tenant un ou deux chiens stoïquement assis, laissant filer un temps qu’ils ne comptaient point.
J’ai vu un ou deux passants de passage, descendre et remonter à la hâte dans une voiture étrangère.

Plutôt que d’entreprendre un troisième tour, sur un coup d’héroïsme, j’ai osé interrompre la conversation passionnante des quatre commères :
«  Excusez-moi de vous déranger. Je cherche de quoi manger, auriez vous une idée ?
– Il faut vous renseigner avant de partir, répondit la plus forte en me dévisageant avec ostentation. En ce moment tout est fermé, c’est la pause après les vacances !
– Il me semble que j’ai vu que c’est ouvert chez Renaud, répondit une autre, mais c’est un restaurant ! Ajouta-t-elle, me jaugeant de pied en cap »
Un restaurant pour marquer un dimanche, j’étais partante.
« – Et c’est « où » Renaud ?
– La rue là-bas, c’est une maison normale mais des fois, il sort une table devant…
– OK, merci beaucoup. »
Bon, vu que le village était minuscule, je me faisais forte de trouver la porte derrière laquelle il y avait de la lumière.
Ce fut vite fait.
Il ne restait plus qu’à négocier mon menu car si la fricassée de pommes de terre me tentait, ni le ragoût de sanglier, ni la tartine de foie gras n’étaient à mon goût. Et ce, d’autant moins que d’un coup, me venait une faim de loup et que j’avais envie d’abondance.
Renaud fut d’abord surpris par ma demande, puis compréhensif. Je me suis retrouvée attablée dans le bar devant un pantagruélique plateau salade/pomme de terres/omelette.
Catherine sa femme rinçait les verres et servait les apéritifs aux gastronomes de la salle attenante. Entre deux, nous conversions aimablement : elle dansait le tango chaque vendredi, elle était bretonne. En compagnie de Renaud, ils avaient une fille et l’adolescente était à l’image des mules les plus têtues un parfait mélange de toutes les qualités ariégeoises et bretonnes !
Embarquant le pain qui restait dans la corbeille, j’ai décollé une heure plus tard, m’apprêtant à faire une sieste digestive tout en marchant.

Sans le savoir j’ai fait ce jour là deux « étapes » en une.

Mon pas était léger, l’environnement était sauvage et vibrant.
J’explorai sans hâte les villages microscopiques qui étaient posés là.
Je poussais la porte du cimetière de Saint-Just-et-le-Bézu pour essayer d’imaginer la vie passée de la contrée. La portail grinça de joie.
L’évidence sautait aux yeux, quand plus personne n’habite un village, même le cimetière semble mort.
A Saint-Julia-de-Bec, c’est un grand-père assis à l’ombre de sa treille qui engagea la conversation sur l’air de « Ah ! ça fait plaisir de voir passer quelqu’un ». Il parla d’une époque perdue et ne s’interrompit qu’à l’apparition de sa femme qui le gronda de s’adresser ainsi à « n’importe qui ».

Sur la crête qui surplombe Quillan, j’ai hésité à poser mon bivouac. C’était vraiment tentant de chevaucher l’immensité le temps d’une nuit et le jour déclinait. C’est en pensant à l’inquiétude de mon homme découvrant le point GPS insolite que je me suis résolue à descendre jusqu’aux portes de la bourgade.

Il y avait un espace presque plat à proximité des murailles du château.
J’ai eu le temps de m’installer avant que l’obscurité ne gagne.

A suivre…