Archives par étiquette : désert

Empreinte (1)

Pour beaucoup de « bonnes raisons » ce mot là, empreinte, est à mon coeur joyeusement léger et chargé de sens à la fois.
En cherchant dans les articles publiés ce que j’ai déjà raconté à ce sujet, je n’ai pas trouvé grand chose, c’est donc ce billet là que je mets en lien, ce billet là précisément parce qu’il commence à dater, il vient d’un peu loin, empreinte d’un temps déjà dépassé.

Plus récemment, pour une série d’articles commandés un ami avait souhaité poser quelques lignes à mon sujet, et j’avais parlé de cette émotion subtile qui flotte, lorsqu’au passage, une empreinte se découvre
« Marcher dans les immensités minérales, naviguer au milieu des ergs puis reprendre pied sur les espèces de croûtes que le vent dégage à son gré, y apercevoir des fragments de poteries ou de pierres taillées, entendre le murmure des humains qui y sont passés autrefois , toucher leurs empreintes subtiles et penser qu’en un instant, en un souffle, tout cela disparaîtra à nouveau, englouti par le sable…c’est cela qui me donne de l’émotion… l’idée que nous ne sommes que de passage… un passage dans lequel je m’applique à régulièrement faire le tri, n’accumulant ni photos ni papiers…. Je préfère les étoiles, elles sont des parts de mon âme, légères, impalpables, non consumables. »

Ce jour là, je ne me doutais pas que j’allais une fois de plus découvrir des fragments de poteries, dans une autre « immensité minérale », sur une île parcourue passionnément depuis 10 ans.

Une fois encore j’ai noté que nous ne voyons que ce que nous cherchons à voir.

Dans le désert d’erg, marcher seule consistait à naviguer comme dans le brouillard, la moindre aspérité devenant « point fixe » sur lequel je pouvais m’appuyer pour avancer sans perdre la boussole. Regarder au loin, c’était le vertige assuré. Alors, je regardais mes pieds… enfin juste devant mes pieds et quand apparaissaient les empreintes des humains passés, la rencontre était intense, la rencontre provoquait une cascade de reconnaissances qui m’emportait plus loin encore.

Dans le désert de reg, marcher consiste à regarder alternativement au près et au loin afin de choisir les passages les plus praticables. Le « point fixe » est dans ce cas, celui qui donne de l’assurance au pas, le regard vagabonde, va et vient, oubliant les détails qui ne sont pas utiles à la progression.

Il faut alors ralentir et chercher les détails.
Un coquillage à plusieurs kilomètres de la plage devient un indice.
Une collection de coquillages pose question.
Le regard se fait plus aigu.
L’énigme impose son temps.
Alors, si la chance s’invite, des empreintes se révèlent.
Et danse les sens, et vient l’émotion,
Joyeuse, légère
Chargée de sens
Tourbillonnante,
Envoutante.

Et tandis qu’émerveillée, je deviens soudain danseuse sur un fil s’étirant entre le présent et l’infini, entre palpable et impalpable , chante l’interprétation du poème persan de Djalàl Al-Din Rùmi :
« Il a caché le vent et montré la poussière
Comment la poussière pourrait-elle s’élever d’elle-même?
Tu vois pourtant la poussière et pas le vent !.. »

Ainsi est ce que je nomme « empreinte ».
Les mots laissent aussi leur marque,
C’est ce qui les rends tellement importants
Aussi.

Dimanche 3 septembre, étape 4

« Celui qui sait ne parle pas,
Il chante
Parce qu’on ne peut pas parler de Ça,
Mais Ça parle.
Et quand Ça parle,
Ça chante,
Ça poétise,
Ça danse,
Ça réveille,
Ça remue,
Ça balance… »
Yvan Amar, Nourritures silencieuses, Editions du Relié, 2000, ISBN 2909698-51-3

Une fois le troisième jour traversé, une certaine routine prend le pas.
Chaque chose a trouvé sa place dans le sac, nul besoin de chercher.
Monter et plier la tente procède d’un rituel extrêmement rigoureux.
L’alternance marche/pause est réglée, presque aussi précisément qu’une horloge digitale.
Comme dans la vie quotidienne « normale », mon confort est indissociable de la présence d’un certain balisage. Il est facile de naviguer sur l’océan des possibles ainsi « sécurisé ».
Pour qui souhaiterait mettre en question le principe de liberté qui m’est cher, sans imposer d’interminables dissertations sur le thème, je peux ajouter ceci : pour rester tout à fait libre de choisir, il me faut impérativement choisir et me tenir à ces choix. Tout attitude contraire, en ce qu’elle fait le lit de l’incertitude, du désordre et de l’absence de sens ne fait qu’annihiler l’indispensable confiance.

Sur mon carnet de note, les trois pages griffonnées en résumé de ce dimanche commencent ainsi :

Just perfect

C’est que la randonnée avait encore pris de l’altitude.
Le pic de Bugarach rayonne majestueusement du haut de ses 1231 mètres et, remplie d’une belle énergie matinale, c’était grisant de s’y frotter.
En débarquant dans le village niché à ses pieds à l’heure du déjeuner, j’avais complètement oublié un simple détail : le dimanche, tout est fermé ! Déjà qu’il n’y a pas grand chose dans ces villages miniatures, y passer un dimanche revient à se heurter à des portes closes.
J’ai fait deux fois le tour des lieux, ouvrant mes yeux et mes sens. Qui connait le désert, sait combien il est habité!

J’ai vu un vieil homme vêtu de ce « bleu de travail » autrefois si « normal », tout à fait inusable et tellement bien assorti aux chemises à carreaux tout aussi résistantes à l’ouvrage. Il était plié sur sa canne et traversait la rue avec attention, sans regarder.
J’ai vu de jeunes adultes noircis par des tattoos effrayants, percés de toute part. En groupe devant une bicoque sans allure, ils étaient dans leur univers.
J’ai vu quatre commères à l’obésité androgyne plantées au milieu d’un carrefour, chacune tenant un ou deux chiens stoïquement assis, laissant filer un temps qu’ils ne comptaient point.
J’ai vu un ou deux passants de passage, descendre et remonter à la hâte dans une voiture étrangère.

Plutôt que d’entreprendre un troisième tour, sur un coup d’héroïsme, j’ai osé interrompre la conversation passionnante des quatre commères :
«  Excusez-moi de vous déranger. Je cherche de quoi manger, auriez vous une idée ?
– Il faut vous renseigner avant de partir, répondit la plus forte en me dévisageant avec ostentation. En ce moment tout est fermé, c’est la pause après les vacances !
– Il me semble que j’ai vu que c’est ouvert chez Renaud, répondit une autre, mais c’est un restaurant ! Ajouta-t-elle, me jaugeant de pied en cap »
Un restaurant pour marquer un dimanche, j’étais partante.
« – Et c’est « où » Renaud ?
– La rue là-bas, c’est une maison normale mais des fois, il sort une table devant…
– OK, merci beaucoup. »
Bon, vu que le village était minuscule, je me faisais forte de trouver la porte derrière laquelle il y avait de la lumière.
Ce fut vite fait.
Il ne restait plus qu’à négocier mon menu car si la fricassée de pommes de terre me tentait, ni le ragoût de sanglier, ni la tartine de foie gras n’étaient à mon goût. Et ce, d’autant moins que d’un coup, me venait une faim de loup et que j’avais envie d’abondance.
Renaud fut d’abord surpris par ma demande, puis compréhensif. Je me suis retrouvée attablée dans le bar devant un pantagruélique plateau salade/pomme de terres/omelette.
Catherine sa femme rinçait les verres et servait les apéritifs aux gastronomes de la salle attenante. Entre deux, nous conversions aimablement : elle dansait le tango chaque vendredi, elle était bretonne. En compagnie de Renaud, ils avaient une fille et l’adolescente était à l’image des mules les plus têtues un parfait mélange de toutes les qualités ariégeoises et bretonnes !
Embarquant le pain qui restait dans la corbeille, j’ai décollé une heure plus tard, m’apprêtant à faire une sieste digestive tout en marchant.

Sans le savoir j’ai fait ce jour là deux « étapes » en une.

Mon pas était léger, l’environnement était sauvage et vibrant.
J’explorai sans hâte les villages microscopiques qui étaient posés là.
Je poussais la porte du cimetière de Saint-Just-et-le-Bézu pour essayer d’imaginer la vie passée de la contrée. La portail grinça de joie.
L’évidence sautait aux yeux, quand plus personne n’habite un village, même le cimetière semble mort.
A Saint-Julia-de-Bec, c’est un grand-père assis à l’ombre de sa treille qui engagea la conversation sur l’air de « Ah ! ça fait plaisir de voir passer quelqu’un ». Il parla d’une époque perdue et ne s’interrompit qu’à l’apparition de sa femme qui le gronda de s’adresser ainsi à « n’importe qui ».

Sur la crête qui surplombe Quillan, j’ai hésité à poser mon bivouac. C’était vraiment tentant de chevaucher l’immensité le temps d’une nuit et le jour déclinait. C’est en pensant à l’inquiétude de mon homme découvrant le point GPS insolite que je me suis résolue à descendre jusqu’aux portes de la bourgade.

Il y avait un espace presque plat à proximité des murailles du château.
J’ai eu le temps de m’installer avant que l’obscurité ne gagne.

A suivre…