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Mardi 5 septembre, étape 6

« La poésie se fait chaque jour : la poésie fait chaque jour, laissant chaque jour faire la poésie. »
Marc Cholodenko, La poésie la vie, P.O.L éditeur, 1994, ISBN 2-86744-404-7

Pour la première fois depuis le départ, j’ai sorti le nez du duvet et je l’ai instantanément rentré.
C’est qu’il faisait un peu frais…
Et quand il fait un peu frais, il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour oser sortir du duvet !
Dans toutes les circonstances, cette hésitation à sortir du cocon chaud de la nuit me rappelle mon enfance à Lyon, dans le milieu du siècle dernier. La notion de maison chauffée n’était pas celle d’aujourd’hui.
Quand l’hiver était là, avec son givre collé sur les vitres. Il était habituel de laisser éteindre le poêle du séjour pendant la nuit et les chambres, au bout du couloir ne disposaient pas de radiateurs. C’était très normal à l’époque.
Dès que le réveil sonnait, je réchauffais mes vêtements à côté de moi. Me raidissant à leur contact d’abord glacé, il était temps de les enfiler lorsque l’équilibre thermique était réalisé. Alors, c’était le « bon » moment pour s’habiller sous les couvertures, avec moult contorsions qui immanquablement faisaient entrer le froid, me poussant hors du lit, inexorablement.
Quand il fait frais dehors et que je campe, je fais pareil, c’est très efficace !

L’air était vif parce que le ciel était clair.
Il ne faisait pas froid, il suffisait de s’agiter un peu… Je suis donc partie sans trainer.

Au programme, il y avait les gorges que j’avais surplombé la veille et le célèbre château de Montségur. Il fallait aussi que je refasse le plein de vivres.

Le chemin s’insinuait entre des versants de plus en plus abrupts. Le soleil ne parvenait plus à pénétrer la fraicheur matinale. La végétation spécifique du canyon était déjà bien présente.
J’étais hyper attentive, me gorgeant de l’ambiance des lieux, d’ombres et de lumières, de rocs et de mousses, de silence et de bruissements.
Et voilà que là, dans l’herbe, là sur ma droite, mon regard est tombé sur un bâton de marche. Semblant indemne, il gisait, tout replié sur lui-même, dans l’herbe humide.
Un bâton de marche abandonné !

En m’approchant, sous les gouttelettes qui le recouvraient, je distinguais la trace d’une marque sans prestige.
Jamais je n’aurais choisi ce bâton si j’avais dû en choisir un.

Il était 7h30 exactement.
J’étais seule, tout à fait seule.

J’ai décidé de l’adopter !
J’ai décidé d’en prendre soin, et je savais d’avance que l’ayant trouvé dans de telles circonstances, il était peu probable que je lui inflige un second abandon.
Après l’avoir mis debout, déplié, examiné, je l’ai ajusté afin de l’accrocher à mon sac.

Le passage dans le profond des gorges fut un fabuleux moment, suivi un peu plus loin par la joie de trouver une belle treille de raisins dorés au front d’une maison abandonnée.
Sous le regard étonné de trois randonneurs aux lourdes chaussures couvertes de boue, se rinçant au lavoir, se demandant si l’eau était potable ou non, j’ai ouvert le portail rouillé de la maison abandonnée, je suis entrée et j’ai fait mon marché tout en lançant joyeusement « Cette eau là, moi je la bois sans soucis ».
En réponse à cette incartade, j’entendis l’écho d’un raisonnement logiquement citadin « Oui, elle a raison, si elle n’était pas potable, ce serait écrit dessus! »
J’étais déjà loin, croquant le chemin sous la semelle fine de mes sandales, me délectant des grains dorés, j’envisageais un probable passage à travers la boue comme un jeu que j’allais remporter à tous les coups.

Lorsque je fus arrivée à pied d’oeuvre, j’ai sorti « mon » bâton et ensemble nous nous sommes bien amusés. C’est certainement un passage où le nombre de kilomètres parcourus dans l’heure fut ridiculement faible, mais ce fut un enthousiasmant passage où je réalisais que la providence est parfois une évidence.

Arrivée à Montségur, même farce que le dimanche, tout était fermé : vacances de rentrée !
Tout ?
Pas tout à fait.
Sous un parasol publicitaire rouge et blanc, une petite dame feuilletant des journaux froissés leva la tête à mon passage et lança « Vous, vous êtes le sentier cathare ! »
Surprise j’ai répondu : « Moi, c’est Joelle, effectivement j’étais sur le sentier et je cherche à manger »
La petite dame tendit le doigt en direction d’une ardoise accrochée au coin de la porte : « j’peux vous faire quelque chose si vous voulez !»
J’étais arrivée chez « Aimée », une brave grand-mère de 86 ans qui s’est appelée « mémé » depuis son plus jeune âge.
J’ai mesuré sa notoriété une heure plus tard. Savourant mon café dans l’atmosphère surannée de la maison autrefois bourgeoise où Aimée été née et où elle invitait aujourd’hui des passants, j’entendis un couple débarquer. Ils arrivaient de Comus (d’où j’étais partie le matin) et chemin cathare faisant, s’offraient les meilleures tables et les meilleures gites répertoriés ! L’étape d’aujourd’hui était terminée pour eux. Ils vinrent me rejoindre dans la salle à manger s’excusant de leur odeur de randonneur frais lavés du matin, l’instant était cocasse.

Moi, j’avais besoin de trouver de quoi manger le soir.

« Mémé » me recommanda la boutique d’Odile, sa copine de Montferrier.
C’était sur le chemin.
Malgré son aspect de bourgade, Montferrier était plus mort que vif à l’heure où j’y suis arrivée.
Après avoir profité de la fontaine pour une toilette bienvenue et rafraichissante, assise face au monument aux morts, j’ai eu tout le temps d’écrire un roman en guettant un signe de vie de l’autre côté de la rue.
La patience est un long cheminement incontournable.
Il en fallait pour trouver mon bonheur dans la petite boutique, et ça valait vraiment la peine : il y avait même un tube de lait concentré qui m’attendait !

Clairement, cette journée m’offrait tous les éléments pour que je ne marche pas autant que la veille !

Le bâton accroché au sac, j’ai fait mon entrée à Roquefixade à l’heure du coucher du soleil.
Un « balcon » herbeux surplombait un point de vue obstrué par de lourds nuages noirs, le terrain était plat, propice à la rêverie.
Entre le crucifix monumental et le minuscule mémorial de la dernière guerre, sentant les gouttes arriver, j’ai réussi à monter la tente à la hâte.

L’idée de pouvoir m’endormir au sec, le ventre plein et en compagnie du chant de la pluie qui crépite était simplement délicieuse.

A suivre…