Samedi 9 septembre, étape 10

« Aujourd’hui est pour hier,
Et hier pour demain.
Ainsi va le temps, s’échappant des mains de l’homme
Comme un sable trop fin »
Faouzi Skali, Traces de lumière, Albin Michel, 1996, ISBN 2-226-07610-7

Quelle que chose me chuchotait qu’il fallait que je me lève tôt.
J’ai écouté.
J’avais à peine parcouru cent mètres que la pluie s’invitait.
Toute joyeuse à l’idée de savoir tout mon bazar bien plié au sec, je marchais gaillardement à l’assaut du col.
Je n’ai aucune idée de ce que représente le passage de ce col en vélo. Ce que je sais c’est qu’en arrivant à proximité les rafales se renforçaient, que la pluie tombait dru, que certaines bourrasques me stoppaient net.
Dire que j’ai foncé m’abriter dès que j’ai vu un abri, est faible.
Ce qui est certain, c’est que j’ai été très reconnaissante à cet abri, prévu juste au bon endroit, au bon moment.
J’ai regretté de n’avoir aucun briquet, j’aurais bien fait un petit feu, pour le plaisir de voir la lumière… sans doute.
J’ai passé du temps avant de me décider à repartir.
Je pense que si une voiture avait montré le bout de son nez, j’aurais demandé un embarquement immédiat.
Aucune voiture ne passa.
Sans feu, même abrité du vent, l’endroit était glacial.
Il fallait impérativement bouger, partir, marcher.
Je me suis jetée sous la pluie entre deux bourrasques.
Un peu plus loin, je cheminai sur un versant un peu abrité.
Puis, la pluie s’est calmée.
J’ai marché.

C’est étrange, cette étape me laisse sans souvenirs, sans autre souvenir que les bourrasques au col du Portet-D’Aspet.
Il y a bien eu ce moment où j’ai taillé la bavette avec un signaleur de course cycliste. Il y a bien eu ce moment de fin d’après-midi où j’ai cherché une place plane pour bivouaquer, ce hameau, ce chasseur qui m’a « royalement » autorisée à dormir à côté de « son » mur, du côté du dehors, sans me demander si j’avais besoin de quoi que ce soit, ce lavoir où l’eau coulait limpide…
Oui.
Rien d’autre.

Quand aujourd’hui, je regarde ce que raconte la toile, je lis que c’est une belle étape de montagne.
Je le lis.
Je n’ai rien vu.

J’ai dormi, à l’abri du mur, pas loin du Col des Ares vers lequel j’avais renoncé de monter, le souvenir du matin était trop présent, je me disais qu’il fallait éviter de s’approcher d’un col pour dormir.

A suivre…

Vendredi 8 septembre, étape 9

« Des pèlerinages, véritables aventures humaines, il existe mille légendes et tout autant de récits, colportés, renouvelés, remodelés au fil des siècles et au goût des cultures auxquels je me suis abreuvé. »
Philippe Lemonnier, Le chemin oublié de Compostelle, Editions Arthaud, 2004, ISBN 2-7003-9601-4

A défaut d’avoir eu l’occasion de trouver le passage du GR 78 la veille, il fallait s’y coller le matin.
Ce qui est amusant, c’est de poser la question suivante : « Savez-vous où je peux trouver le GR78 ? C’est une chemin de randonnée. Je sais qu’il passe dans votre ville »
Dans ce coin comme à d’autres endroits, on se retrouve devant le regard vide de la plupart des gens qui ignorent visiblement qu’il est possible de penser à randonner.
Exceptionnellement, certaines personnes se souviennent avoir croisé, en se baladant, des marques de peinture sur les arbres. Et parmi celles-ci quelques plus rares ajoutent : « Ah oui, le GR 10… je sais plus où je les ai vu ».
La bienveillance fait que je n’ai jamais tenté d’expliquer à ces aimables personnes que le GR 78 qui traverse le piémont pyrénéen est différent du GR10 qui traverse le massif plus en altitude.
D’ailleurs, enrichie par la répétition des expériences, je me suis rapidement contentée de demander : «  Avez-vous déjà vu panneau indiquant un chemin de randonnée ? Un panneau avec un trait rouge et un trait blanc ? »

Ce vendredi matin, comme tant d’autres jours, personne ne savait rien.
Et comme tant d’autres jours, j’avais cependant un indice à exploiter : « Vous êtes allée à Saint Lizier ? »
Non seulement je n’y étais ni allée, ni passée, mais je ne savais même pas ce que cette ville avait de particulier (quand j’affirme, que je ne prépare rien à l’avance!!!!)
« – Saint Lizier ? Non. Et… y’a quoi à Saint Lizier ?
– J’sais pas trop. Un monastère ou un truc comme ça »
Tout proche de l’endroit où se déroulait ce dialogue, un panneau de circulation affichait « Saint Lizier ». Le fait qu’un monastère puisse s’y trouver pouvait contribuer à me mettre sur la piste GR78. Aucun autre choix ne s’offrait. J’ai suivi les indications destinées aux automobilistes.
Après moins de 4 km, magie, magie, j’étais sur orbite.
Intérieurement, je souriais en pensant que j’avais rencontré, dans la ville voisine, une personne qui ne savait pas trop ce qu’il y avait dans celle-ci !

A l’occasion d’un rond-point, j’ai aperçu derrière moi deux personnes portant d’énormes sacs à dos.
J’ai freiné pour les laisser me rattraper. C’était un couple de japonais, nous avons échangé quelques mots en anglais :
« Moi : Vous allez où comme ça ?
Elle : A Saint-jean. Et se tournant vers lui : Saint-Jean ? C’est ça ?
Lui : Santiago.
Moi : Ah… Oui. Et d’où êtes vous partis?
Elle : De Saint Lizier, ce matin. Et de Carcassonne où nous sommes arrivés par avion.
Moi : Okay… et bien… passez une bonne journée
Eux en choeur : Merci, « buen camino » ! »

Je les ai laissé partir, freinant encore histoire de leur donner beaucoup d’avance en peu de temps.
J’imaginais les revoir plus loin à l’occasion d’une pause repas ou autre, mais non.

C’était les premiers « pèlerins » que je voyais et je ne savais pas qu’il faudrait attendre plusieurs jours avant d’en voir d’autres et d’en apprendre davantage, autant au sujet de ce mystérieux « chemin de Compostelle » qu’au sujet des personnes qui s’y promènent.

Tout en ralentissant, je sentais qu’il ne fallait pas forcer, l’étape sur la voie verte avait été un peu éprouvante. Le proverbe dit « Qui veut voyager loin, ménage sa monture » et donc, je ménageais, je ménageais !
Pas d’autre solution pour ce faire que d’aller de pause en pause, qui pour explorer une carrière de marbre, qui pour grappiller et déguster des fruits, profiter d’un sous-bois ou admirer l’architecture d’un monument.

Autre solution : trouver un bon endroit pour bivouaquer et commencer à le chercher assez tôt pour s’arrêter pas trop tard.

Depuis un moment, le célèbre col de Portet-d’Aspet était partout annoncé, porté à l’attention de la population cycliste dans chaque village traversé. C’est finalement dans le charmant village d’Augirein que je me suis décidée.
Je me suis arrêtée au bord du ruisseau.

La soirée puis la nuit, j’ai écouté la chanson de l’eau qui coule, et saute et danse.

A suivre…

 

Jeudi 7 septembre, étape 8

« Si tu savais ce qu’il y a
Au bout de la patience
Il n’y a pas de bout à
La patience
Au bout de la patience
Il y a la patience. »
Jean Yves Leloup, Déserts, Editions Le Fennec, 1994, ISBN 2-910297-00-4

Après sept jours de marche, le doute persistait.
Rien ne pouvait me prouver que l’Atlantique serait en vue trois semaines plus tard.
Rien.

Avoir couvert plus que les douze étapes du sentier cathare en une semaine ne me semblait pas un gage de réussite, il restait tant à parcourir !

A Foix, lorsque l’hôtesse de l’Office du tourisme m’avait parlé d’une voie verte qui filait droit vers l’ouest sur plus de 40 km, j’avais immédiatement vu tout l’intérêt de m’y aventurer.
40 km!
C’est un marathon, une distance que les meilleurs coureurs avalent en un peu plus de trois heures… A mon niveau, c’était abordable en une journée sans même être héroïque.
Il suffisait de la trouver cette voie verte !

Le début du chemin qui devait la rejoindre à son commencement fut facile à trouver.
Mais, je me suis rapidement égarée en suivant un marquage fantaisiste.
La balade était tout à fait magnifique avec un passage à flanc des crêtes rocheuses comme j’aime tant,  et par chance le cap était globalement correct.
Effectivement, je suis « tombée » sur la fameuse voie recherchée au bout d’un certains nombre de kilomètres et de questions.

Après, il suffisait de marcher.
Marcher et marcher encore.
J’ai vidé ma gourde.
J’ai entamé ma réserve d’eau.
Et j’ai marché.
A la fin, j’étais vraiment fatiguée de tant de platitude.
Et il fallait trouver où dormir !
Marcher encore un peu…

Entrer à pieds dans une ville sans avoir suivi les marques prévues pour les marcheurs, c’est prendre le risque de s’y perdre, de traverser la vraies vie avec les véritables habitants, d’occulter « les beaux endroits » réservés à l’oeil averti des touristes.
C’est ce que je fis.
Après avoir remis l’eau à niveau sous l’unique robinet encore en service de l’aire réservée aux « gens du voyage », je suis entrée dans un quartier pavillonnaire populaire.
Aucune chance de trouver où crécher dans ce coin.
J’ai marché.
J’ai demandé à droite, à gauche, sans succès.
Les gens ont vraiment d’autres chats à fouetter et répondent comme pour se débarrasser au plus vite.

Le GR 78 est aussi appelé « Voie du Piémont », son trajet étant souvent superposé avec un ancien trajet jacquaire. Qui dit trajet jacquaire, dit églises, monastères, couvents, chapelles.
Avec l’heure qui tournait inexorablement vers la nuit, je ne voyais pas d’autre solution que de rentrer résolument au coeur de la ville dans l’espoir de trouver le sempiternel marquage rouge blanc à proximité d’un édifice religieux.

C’est précisément à cet instant que j’ai aperçu, sur le trottoir d’en face un homme qui marchait d’une grand pas alerte. Chaussé de sandales, il portait joyeusement une belle bedaine sous une longue robe noire.
Posant là ma dignité et mon orgueil, je me suis propulsée devant lui, histoire de le stopper dans son élan.
« Bonsoir, monsieur, je cherche un endroit pour planter ma tente, auriez vous une idée à me proposer? »
Dans idée, il y avait pour moi : terrain de jeu, terrain vague, terrain de foot, etc…
« Mais… Il y a toujours une chambre pour les pèlerins chez moi. Là, j’ai un truc urgent à régler, allez au n°x de la rue machin et je vous retrouve dans vingt minutes »
Et hop, il me donna la direction à suivre et hop il fila.
J’avais parcouru quelques centaines de mètres lorsqu’une voiture me klaxonna, le brave homme criait par la fenêtre ouverte : « N° x! Vous vous souvenez? »
J’acquiesçais en souriant.
Une fois sur place, j’ai attendu en griffonnant un résumé de la journée.
Puis j’ai attendu.

Un crissement de pneus me sortit de la torpeur qui commençait à gagner du terrain : la journée de marche faisant son effet.
Une porte claqua et j’entendis : « Ah, excusez-moi, pour l’attente! Venez »
Le temps de prendre mon sac et il avait déjà disparu au coin de la rue.
Par chance, il y avait un portail ouvert et une plaque qui disait que c’était le bon portail, je rentrais résolument.
La maison était sur la droite, un joli perron cintré lui donnait un charme certain.
L’homme était planté dans l’encadrure de la porte, bras dénudés et en board-short, m’accueillant jovialement « Oui, vous comprenez, chez moi, je me mets à l’aise! »

J’ai négocié le droit de planter ma tente sur le beau carré de gazon qui était au centre de la cours. Après avoir essayé de me convaincre du confort de la maison en me faisant visiter cuisines, sanitaires, chambres et débarras, il accepta mon idée.

La soirée fut mémorable, tant par les passionnantes conversations que par la variété des mets que je n’eus pas d’autres choix que de goûter.

Il faisait nuit noire lorsque j’ai enfin monté « mon hôtel » au centre du « patio ».

Passant, à proximité, mon hôte s’exclama : « Une tente cercueil! Elle est super, j’ai la même! Elle est super! »

Le sourire aux lèvres, je me demandais comment sa grande carcasse pouvait se loger dans un si petit espace!

Quelle extra-ordinaire journée!

A suivre…

 

Mercredi 6 septembre, étape 7

« Sois impatient et sois patient, dans le silence
Ne fais plus rien, fais plus que tout, avec constance »
Le cantique des oiseaux, Farid od-din Attar, traduction du persan Leili Anvar, Editions Diane de Selliers, 2014, ISBN 978-2-36437-033-3

La veille, le marchand de sable était passé au moment même où l’idée de dormir au sec une fois à Foix me chatouillait les pensées.
Cette idée flottait encore à l’heure du réveil.
Elle s’épanouit totalement et de manière fulgurante à l’instant même où je tentais de regarder le ciel, ouvrant à peine la tente.
Je savais, à l’oreille, que la pluie n’avait pas cessé, mais en voyant le coton brumeux qui enveloppait absolument tout, j’abandonnai tout espoir de transporter du matos sec.
L’urgence était donc la suivante : rien ne presse.

Méthodiquement, j’ai accompli le rituel quotidien de rangement, rempli le sac, sorti le sac bien fermé, sorti la bonne femme, enfilé le poncho de pluie et j’ai dépiqué la tente. Puis, avec « tout ça » sur le dos ou dans les bras, je suis tranquillement allée m’installer sous le porche de l’église toute proche.
Là, j’ai laissé la tente dégouliner et j’ai préparé mon p’tit déj.
Rien ne pressait.
Rien.

Quand il n’y eut vraiment plus rien d’autre à faire que de partir, je suis partie dans le brouillard, sous la pluie.

C’était le brouillard dans ma tête aussi. Le chemin cathare se terminait officiellement à Foix et je n’avais aucune idée au sujet de la direction à prendre pour ensuite rattraper le GR78, lequel allait me permettre de rattraper le GR10 dans quelques jours.

La visibilité était quasi nulle.
Le chemin montait, descendait, montait, descendait, parfois de manière abrupte, parfois en douceur, mais il n’y avait rien à voir que la brume.
Au loin, très loin, il y avait les sons de la civilisation.
Parfois, il y avait les abois d’une meute, le mercredi est un jour de chasse.
J’étais absolument incapable de penser de manière organisée.
Je savais que j’avais un jour été capable de le faire, mais même en faisant un effort, c’était chose impossible.
J’étais seulement capable de regarder la goutte accrochée à la mèche de mes cheveux qui dépassait du capuchon. Je la regardais jusqu’à ce qu’elle se détache et tombe. Parfois, elle devenait si grosse qu’elle se divisait et que deux gouttes tombaient. Parfois c’était une seule.
Je me suis contenté de regarder la goutte accrochée à la mèche.
Je me suis contentée de sentir où je posais les pieds.
J’ai marché longtemps dans ce brouillard.
Je me suis réveillée en approchant de Foix, le chemin était passé en dessous des nuages et la forêt jouait son rôle de filtre.
A l’approche, le GR a rejoint un chemin d’où sortait Claire, nous avons fini ensemble, devant une bière. Claire est une toute jeune femme, à la recherche d’elle même, elle s’était donné des objectifs d’aventure très extrêmistes dont nous avons beaucoup parlé. Puis elle est partie squatter chez un inconnu tandis que je me dirigeais vers un hôtel avec une seule idée en tête : me jeter sous une douche chaude!

Il restait tout l’après-midi à vivre, les mains dans les poches, le dos libéré.
La portion visitable de la ville est une portion congrue, j’ai donc tourné, tourné et tourné.

Néanmoins, en passant à l’office de tourisme, j’avais réussi à regarder les cartes locales et à faire la lumière sur mon itinéraire à venir.
Après un ultime tour histoire de savoir par où partir le lendemain, je suis rentrée à l’hôtel et j’ai pique niqué comme d’habitude, dans mon duvet.
Puis je me suis endormie, bien au sec, certaine de partir toute a fait sèche après avoir tout proprement plié.

Avec cet intermède citadin, s’ouvrait le deuxième tome de l’aventure. Son nom de code ? GR78 !

A suivre…

 

 

Mardi 5 septembre, étape 6

« La poésie se fait chaque jour : la poésie fait chaque jour, laissant chaque jour faire la poésie. »
Marc Cholodenko, La poésie la vie, P.O.L éditeur, 1994, ISBN 2-86744-404-7

Pour la première fois depuis le départ, j’ai sorti le nez du duvet et je l’ai instantanément rentré.
C’est qu’il faisait un peu frais…
Et quand il fait un peu frais, il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour oser sortir du duvet !
Dans toutes les circonstances, cette hésitation à sortir du cocon chaud de la nuit me rappelle mon enfance à Lyon, dans le milieu du siècle dernier. La notion de maison chauffée n’était pas celle d’aujourd’hui.
Quand l’hiver était là, avec son givre collé sur les vitres. Il était habituel de laisser éteindre le poêle du séjour pendant la nuit et les chambres, au bout du couloir ne disposaient pas de radiateurs. C’était très normal à l’époque.
Dès que le réveil sonnait, je réchauffais mes vêtements à côté de moi. Me raidissant à leur contact d’abord glacé, il était temps de les enfiler lorsque l’équilibre thermique était réalisé. Alors, c’était le « bon » moment pour s’habiller sous les couvertures, avec moult contorsions qui immanquablement faisaient entrer le froid, me poussant hors du lit, inexorablement.
Quand il fait frais dehors et que je campe, je fais pareil, c’est très efficace !

L’air était vif parce que le ciel était clair.
Il ne faisait pas froid, il suffisait de s’agiter un peu… Je suis donc partie sans trainer.

Au programme, il y avait les gorges que j’avais surplombé la veille et le célèbre château de Montségur. Il fallait aussi que je refasse le plein de vivres.

Le chemin s’insinuait entre des versants de plus en plus abrupts. Le soleil ne parvenait plus à pénétrer la fraicheur matinale. La végétation spécifique du canyon était déjà bien présente.
J’étais hyper attentive, me gorgeant de l’ambiance des lieux, d’ombres et de lumières, de rocs et de mousses, de silence et de bruissements.
Et voilà que là, dans l’herbe, là sur ma droite, mon regard est tombé sur un bâton de marche. Semblant indemne, il gisait, tout replié sur lui-même, dans l’herbe humide.
Un bâton de marche abandonné !

En m’approchant, sous les gouttelettes qui le recouvraient, je distinguais la trace d’une marque sans prestige.
Jamais je n’aurais choisi ce bâton si j’avais dû en choisir un.

Il était 7h30 exactement.
J’étais seule, tout à fait seule.

J’ai décidé de l’adopter !
J’ai décidé d’en prendre soin, et je savais d’avance que l’ayant trouvé dans de telles circonstances, il était peu probable que je lui inflige un second abandon.
Après l’avoir mis debout, déplié, examiné, je l’ai ajusté afin de l’accrocher à mon sac.

Le passage dans le profond des gorges fut un fabuleux moment, suivi un peu plus loin par la joie de trouver une belle treille de raisins dorés au front d’une maison abandonnée.
Sous le regard étonné de trois randonneurs aux lourdes chaussures couvertes de boue, se rinçant au lavoir, se demandant si l’eau était potable ou non, j’ai ouvert le portail rouillé de la maison abandonnée, je suis entrée et j’ai fait mon marché tout en lançant joyeusement « Cette eau là, moi je la bois sans soucis ».
En réponse à cette incartade, j’entendis l’écho d’un raisonnement logiquement citadin « Oui, elle a raison, si elle n’était pas potable, ce serait écrit dessus! »
J’étais déjà loin, croquant le chemin sous la semelle fine de mes sandales, me délectant des grains dorés, j’envisageais un probable passage à travers la boue comme un jeu que j’allais remporter à tous les coups.

Lorsque je fus arrivée à pied d’oeuvre, j’ai sorti « mon » bâton et ensemble nous nous sommes bien amusés. C’est certainement un passage où le nombre de kilomètres parcourus dans l’heure fut ridiculement faible, mais ce fut un enthousiasmant passage où je réalisais que la providence est parfois une évidence.

Arrivée à Montségur, même farce que le dimanche, tout était fermé : vacances de rentrée !
Tout ?
Pas tout à fait.
Sous un parasol publicitaire rouge et blanc, une petite dame feuilletant des journaux froissés leva la tête à mon passage et lança « Vous, vous êtes le sentier cathare ! »
Surprise j’ai répondu : « Moi, c’est Joelle, effectivement j’étais sur le sentier et je cherche à manger »
La petite dame tendit le doigt en direction d’une ardoise accrochée au coin de la porte : « j’peux vous faire quelque chose si vous voulez !»
J’étais arrivée chez « Aimée », une brave grand-mère de 86 ans qui s’est appelée « mémé » depuis son plus jeune âge.
J’ai mesuré sa notoriété une heure plus tard. Savourant mon café dans l’atmosphère surannée de la maison autrefois bourgeoise où Aimée été née et où elle invitait aujourd’hui des passants, j’entendis un couple débarquer. Ils arrivaient de Comus (d’où j’étais partie le matin) et chemin cathare faisant, s’offraient les meilleures tables et les meilleures gites répertoriés ! L’étape d’aujourd’hui était terminée pour eux. Ils vinrent me rejoindre dans la salle à manger s’excusant de leur odeur de randonneur frais lavés du matin, l’instant était cocasse.

Moi, j’avais besoin de trouver de quoi manger le soir.

« Mémé » me recommanda la boutique d’Odile, sa copine de Montferrier.
C’était sur le chemin.
Malgré son aspect de bourgade, Montferrier était plus mort que vif à l’heure où j’y suis arrivée.
Après avoir profité de la fontaine pour une toilette bienvenue et rafraichissante, assise face au monument aux morts, j’ai eu tout le temps d’écrire un roman en guettant un signe de vie de l’autre côté de la rue.
La patience est un long cheminement incontournable.
Il en fallait pour trouver mon bonheur dans la petite boutique, et ça valait vraiment la peine : il y avait même un tube de lait concentré qui m’attendait !

Clairement, cette journée m’offrait tous les éléments pour que je ne marche pas autant que la veille !

Le bâton accroché au sac, j’ai fait mon entrée à Roquefixade à l’heure du coucher du soleil.
Un « balcon » herbeux surplombait un point de vue obstrué par de lourds nuages noirs, le terrain était plat, propice à la rêverie.
Entre le crucifix monumental et le minuscule mémorial de la dernière guerre, sentant les gouttes arriver, j’ai réussi à monter la tente à la hâte.

L’idée de pouvoir m’endormir au sec, le ventre plein et en compagnie du chant de la pluie qui crépite était simplement délicieuse.

A suivre…

 

 

Lundi 4 septembre, étape 5

« Qualités et valeurs sont créées par l’homme et son Désir. C’est l’homme lui-même qui crée, par son désir, les lignes de force de son univers et de son action »
Robert Misrahi, Les voies de l’accomplissement, Editions Les Belles Lettres, collection « encre marine », 2016, ISBN 978-2-35088-103-4

Avant que l’aube ne vienne éclairer la nuit, c’est le tambourinement de la pluie sur la tente qui me tira du sommeil.
C’était une grosse averse arrivée dans un cortège de rafales.
Elle s’est tue en quelques minutes, laissant l’ombre reprendre son calme.
Une autre survint, puis une autre.
Je les observais du coin de l’oreille comme certains observent les séries de vagues déferlant sur la plage.

De plus en plus attentivement.

C’est que le jour essayait de s’afficher et qu’il fallait que je me décide à lever le camp !
Pas facile de partir entre deux séries de vagues quand on est chargé !
J’en avait fait l’expérience lorsque je voyageais avec ma planche de SUP.

J’étais dans une situation assez semblable : mon sac était rangé, tout était au sec, j’étais sortie de la tente, le poncho de pluie me protégeait efficacement, il fallait juste trouver un moyen pour plier la tente et la ranger sans tout inonder.
Les averses se succédaient à une telle vitesse et avec une telle impétuosité qu’elles ne laissaient aucun répit, aucun espoir à court terme.

La solution était pourtant toute proche.

Il a fallu quelques longues minutes pour que j’en prenne conscience.
Je voyais la muraille du château sans voir le porche que je savais pourtant à deux pas.
D’un coup, j’ai « vu » le porche et tout est devenu fort simple.

Je suis allée poser mon sac à l’abri.
Je suis revenue « dépiquer » la tente, puis en faisant attention à bien la laisser dégouliner « dans le bon sens », je l’ai transportée telle quel à l’abri de la voute ancestrale.
La suite coulait de source : essuyer, plier, ranger et j’étais prête pour une nouvelle journée de marche, l’esprit léger quant à mon confort assuré pour la nuit suivante.

J’avais pris soin de bien regarder la carte et ce faisant, j’avais pris la décision de commencer par un bout de route, jugeant inutile d’aller tenter des dérapages sur un sentier rendu glissant par les averses.
Passant de la route à des chemins propres et assez rectilignes, j’ai parcouru dès le matin une énorme quantité de kilomètres, et ce d’autant plus tranquillement que j’avais assez de pain, de fromage et d’amandes pour aller jusqu’au lendemain. Aucun stress au sujet du ravitaillement n’occupait mes pensées.

C’est avec amusement que je relis dans les notes laissées dans le carnet bleu :

Un peu fatiguée, c’est l’altitude !

Je constate aujourd’hui, que (toujours) sans le savoir, j’avais parcouru en une journée ce que le « topo » recommande de faire en trois étapes ! C’était donc assez logique de ressentir un peu de fatigue en fin de journée…

Malgré le ciel souvent chargé, cette journée fut tout à fait magnifique.
Vraiment magnifique.

Lors d’une pause, j’avais profité du soleil pour faire disparaître toute trace d’humidité, jusque dans les moindres plis de mes bagages.
Seules les personnes qui se baladent avec leur campement sur le dos peuvent imaginer ce que ça peut représenter en terme de sérénité.

Avec le relief qui s’accentuait pour de bon, pendant quelques heures, mes pensées furent accaparées par un sujet d’actualité : le bâton de marche.
Avant de partir, j’avais retourné ce sujet dans tous les sens. J’avais exploré le web ; dans les boutiques spécialisées, j’avais attentivement touché ce qui se fait en la matière et ensuite j’avais méticuleusement pesé tous les avantages et inconvénients que je voyais apparaître.
Chassant le moindre gramme superflu, me connaissant étourdie (et donc capable d’oublier sur le chemin un objet inutilisé), souhaitant garder les mains à ma disposition, j’avais pris la décision de me passer de cet outil moderne, télescopique, armé d’une pointe, pourvu d’une dragonne et à la mode, cet outil qui s’appelle « bâton de marche ».

Avec le relief qui s’accentuait pour de bon hisser le poids des années, en plus du poids du sac, sur les marches inégales des sentiers, demandait un effort que j’ai vite soulagé en prenant pour compagnon le meilleur bâton de bois trouvé dans le sous-bois.
Joyeusement, je l’ai renvoyé à ses congénères un peu plus loin quand la pente fut plus tendre.
Il est probable qu’un observateur aurait pu décrire un sourire espiègle accroché à mes lèvres, lorsque quelques kilomètres plus loin, j’étais dotée d’un nouveau compagnon.
Sans la moindre fidélité.
C’était un jeu et c’était délicieux de penser que la nature m’offrait tout ce dont j’avais besoin à l’instant même où j’en avais besoin.

Sur les sommets, j’ai traversé les premières « estives ». Sur les pentes parfois abruptes, des troupeaux, principalement des troupeaux de vaches et de chevaux destinés à la boucherie, s’égrainaient, tintinnabulant dans l’air limpide.
En faisant abstraction de la notion de boucherie et de tout se qui est contenu dans la complexité de notre vie d’occidentaux « haut de gamme », il faut reconnaître que l’environnement était merveilleux.

Fait exceptionnel, alors que je posais mon sac après une difficile montée, émerveillée par ce que je découvrais en récompense, j’ai vu apparaître un randonneur solitaire. Il arborait un tee-shirt jaune fluo marqué « Santiago de Compostela ».
Il était seul, autonome, lui aussi.
Nous avons parlé un instant, posés là, à flanc de crête, comme incrustés dans un paysage de carte postale. Il « avait fait Compostelle » l’année dernière et là, il était en train de « faire » le sentier Cathare dans le sens « Foix-Port la Nouvelle ».
Il confirma que le sentier était dépourvu de trafic depuis son départ… Sur le sentier aussi la « pause après les vacances » était palpable !
Et nous sommes repartis chacun vers notre « plus loin ». Je ne connais pas plus son prénom qu’il ne connait le mien.

Plus loin, c’est un panorama époustouflant qui s’ouvrit au « Pas de L’ours ».
Subjuguée, je suis restée un long moment plantée au bord du vide.
Cette vue formidable tombait à cette heure précise où la fatigue exacerbe les sens, elle s’offrait comme un point d’orgue après une merveilleuse journée.
L’instant aurait pu durer, durer, durer…
J’en perçois encore les vibrations.

Il était temps d’entreprendre la descente, de passer sur le domaine skiable de l’unique station des Pyrénées ariégeoises et d’arriver à Comus, en « bas », à plus de 1200m.

La nuit était toute proche, des quelques maisons occupées montait l’odeur douillette du feu de cheminée
Je me serais laissée tentée par une chambre et/ou une douche chaude si le gite/camping avait été ouvert.
Je me suis allégrement contentée du sol presque nivelé sur le petit terrain de foot local. Riche de l’expérience du matin, j’ai posé ma tente juste à côté de l’abri-buvette, certaine de pouvoir plier au sec le lendemain.

A suivre…

 

Dimanche 3 septembre, étape 4

« Celui qui sait ne parle pas,
Il chante
Parce qu’on ne peut pas parler de Ça,
Mais Ça parle.
Et quand Ça parle,
Ça chante,
Ça poétise,
Ça danse,
Ça réveille,
Ça remue,
Ça balance… »
Yvan Amar, Nourritures silencieuses, Editions du Relié, 2000, ISBN 2909698-51-3

Une fois le troisième jour traversé, une certaine routine prend le pas.
Chaque chose a trouvé sa place dans le sac, nul besoin de chercher.
Monter et plier la tente procède d’un rituel extrêmement rigoureux.
L’alternance marche/pause est réglée, presque aussi précisément qu’une horloge digitale.
Comme dans la vie quotidienne « normale », mon confort est indissociable de la présence d’un certain balisage. Il est facile de naviguer sur l’océan des possibles ainsi « sécurisé ».
Pour qui souhaiterait mettre en question le principe de liberté qui m’est cher, sans imposer d’interminables dissertations sur le thème, je peux ajouter ceci : pour rester tout à fait libre de choisir, il me faut impérativement choisir et me tenir à ces choix. Tout attitude contraire, en ce qu’elle fait le lit de l’incertitude, du désordre et de l’absence de sens ne fait qu’annihiler l’indispensable confiance.

Sur mon carnet de note, les trois pages griffonnées en résumé de ce dimanche commencent ainsi :

Just perfect

C’est que la randonnée avait encore pris de l’altitude.
Le pic de Bugarach rayonne majestueusement du haut de ses 1231 mètres et, remplie d’une belle énergie matinale, c’était grisant de s’y frotter.
En débarquant dans le village niché à ses pieds à l’heure du déjeuner, j’avais complètement oublié un simple détail : le dimanche, tout est fermé ! Déjà qu’il n’y a pas grand chose dans ces villages miniatures, y passer un dimanche revient à se heurter à des portes closes.
J’ai fait deux fois le tour des lieux, ouvrant mes yeux et mes sens. Qui connait le désert, sait combien il est habité!

J’ai vu un vieil homme vêtu de ce « bleu de travail » autrefois si « normal », tout à fait inusable et tellement bien assorti aux chemises à carreaux tout aussi résistantes à l’ouvrage. Il était plié sur sa canne et traversait la rue avec attention, sans regarder.
J’ai vu de jeunes adultes noircis par des tattoos effrayants, percés de toute part. En groupe devant une bicoque sans allure, ils étaient dans leur univers.
J’ai vu quatre commères à l’obésité androgyne plantées au milieu d’un carrefour, chacune tenant un ou deux chiens stoïquement assis, laissant filer un temps qu’ils ne comptaient point.
J’ai vu un ou deux passants de passage, descendre et remonter à la hâte dans une voiture étrangère.

Plutôt que d’entreprendre un troisième tour, sur un coup d’héroïsme, j’ai osé interrompre la conversation passionnante des quatre commères :
«  Excusez-moi de vous déranger. Je cherche de quoi manger, auriez vous une idée ?
– Il faut vous renseigner avant de partir, répondit la plus forte en me dévisageant avec ostentation. En ce moment tout est fermé, c’est la pause après les vacances !
– Il me semble que j’ai vu que c’est ouvert chez Renaud, répondit une autre, mais c’est un restaurant ! Ajouta-t-elle, me jaugeant de pied en cap »
Un restaurant pour marquer un dimanche, j’étais partante.
« – Et c’est « où » Renaud ?
– La rue là-bas, c’est une maison normale mais des fois, il sort une table devant…
– OK, merci beaucoup. »
Bon, vu que le village était minuscule, je me faisais forte de trouver la porte derrière laquelle il y avait de la lumière.
Ce fut vite fait.
Il ne restait plus qu’à négocier mon menu car si la fricassée de pommes de terre me tentait, ni le ragoût de sanglier, ni la tartine de foie gras n’étaient à mon goût. Et ce, d’autant moins que d’un coup, me venait une faim de loup et que j’avais envie d’abondance.
Renaud fut d’abord surpris par ma demande, puis compréhensif. Je me suis retrouvée attablée dans le bar devant un pantagruélique plateau salade/pomme de terres/omelette.
Catherine sa femme rinçait les verres et servait les apéritifs aux gastronomes de la salle attenante. Entre deux, nous conversions aimablement : elle dansait le tango chaque vendredi, elle était bretonne. En compagnie de Renaud, ils avaient une fille et l’adolescente était à l’image des mules les plus têtues un parfait mélange de toutes les qualités ariégeoises et bretonnes !
Embarquant le pain qui restait dans la corbeille, j’ai décollé une heure plus tard, m’apprêtant à faire une sieste digestive tout en marchant.

Sans le savoir j’ai fait ce jour là deux « étapes » en une.

Mon pas était léger, l’environnement était sauvage et vibrant.
J’explorai sans hâte les villages microscopiques qui étaient posés là.
Je poussais la porte du cimetière de Saint-Just-et-le-Bézu pour essayer d’imaginer la vie passée de la contrée. La portail grinça de joie.
L’évidence sautait aux yeux, quand plus personne n’habite un village, même le cimetière semble mort.
A Saint-Julia-de-Bec, c’est un grand-père assis à l’ombre de sa treille qui engagea la conversation sur l’air de « Ah ! ça fait plaisir de voir passer quelqu’un ». Il parla d’une époque perdue et ne s’interrompit qu’à l’apparition de sa femme qui le gronda de s’adresser ainsi à « n’importe qui ».

Sur la crête qui surplombe Quillan, j’ai hésité à poser mon bivouac. C’était vraiment tentant de chevaucher l’immensité le temps d’une nuit et le jour déclinait. C’est en pensant à l’inquiétude de mon homme découvrant le point GPS insolite que je me suis résolue à descendre jusqu’aux portes de la bourgade.

Il y avait un espace presque plat à proximité des murailles du château.
J’ai eu le temps de m’installer avant que l’obscurité ne gagne.

A suivre…

 

 

Samedi 2 septembre, étape 3

« Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper ; quand le vin est tiré, il faut le boire. Voilà assez de linge sale, il s’agit de le laver, et de le bien laver. »
Alphonse Daudet, Le curé de Cucugnan in Les Lettres de mon Moulin, Première édition chez Charpentier (et Fasquelle), 1887. Accessible en ligne sur wiki-source.

Troisième jour de marche.
Si j’étais « novice en GR », je peux affirmer sans forfanterie que j’ai un peu d’expérience en cheminement au long cours. Ainsi, je sais combien le troisième jour est généralement compliqué.
C’est une histoire d’acceptation de l’effort.
Le premier jour passe facilement, poussé par le ressort enfin relâché d’une attente longtemps comprimée.
Le deuxième jour passe encore. L’inertie est une propriété du corps.
Le troisième jour c’est une autre histoire : Quelque chose crie à l’intérieur, quelque chose qui dit « Mais c’est quoi ce délire ? Faut repartir aujourd’hui ? Non, mais ! Oh ! J’en ai pas assez fait comme ça ? »

Force est de constater que je connais si bien ce troisième jour qu’il n’ose même plus rouspéter en ma présence. Mais néanmoins, je le surveille avec attention.

Je me suis réveillée en pleine forme.
Le massif des Corbières montait en puissance, offrant ses pics, ses dentelles, ses failles et une multitude de fontaines cristallines.
Des histoires de croisades anti-albigeois et d’abbayes cisterciennes flottaient dans ma mémoire, la vue de chaque ruine me dictait un roman médiéval.
Pour la journée, il y avait en ligne de mire, Queribus et Peyrepertuse, et aussi le siècle du curé de Cucugnan. C’était un programme vraiment alléchant pour une exploratrice.
Go !

A Cucugnan, le curé était parti, mais la petite épicière m’a indiqué le moulin pour acheter du pain. « Du pain qui sèche pas ? Faut aller au moulin. Bon c’est un peu cher, les gens d’ici n’achètent pas tous les jours leur pain au moulin, vous imaginez ! »
Entrant sans hésiter, et avec tout mon barda, dans la boutique qui sentait bon le bobo et la colonie de retraités intellos, j’ai fait couper une tranche pas trop lourde de pain de seigle bio et je me suis offert une tasse de café aussi couteuse que dans le train.
Assise sur le banc de bois de la devanture, sous le regard indifférent des acheteurs de macarons, soumise au courant d’air matinal, j’ai mis du sucre dans le café afin de le déguster comme une douceur.

Puis ayant fait le plein du nécessaire, j’ai mis le cap sur Duilhac.

Le village est perché et dominé par une falaise semblant enfanter son château.
Négligeant les marques, je suis entrée à ma guise par la porte opposée au parking des autobus.
Je suis tombée sous le charme d’une source abondante.
Le lavoir contigu était le meilleur endroit pour un bain de pieds revigorant et une remise au propre du « microfibre » qui me servait de « serviette de bain ».

Négligeant les marques, je ne me doutais pas, à ce moment précis que le match « GR contre expérimentation » était déjà lancé.
Car si le château de Peyrepertuse est à mon sens le plus extra-ordinaire de la série proposée, je l’avais déjà visité.
Passionnément.
Tel un navire accroché à la montagne, il avait fait chavirer mon imagination.

C’est par la route que je suis re-partie, par la route qui ne conduisait pas au château !

O joie, après quelques kilomètres, j’ai retrouvé les fameuses marques rouges et blanches.
Sans la moindre réflexion, je m’engageai aveuglement.
A peine plus loin, je m’étonnais de la direction du chemin, mais faisant confiance à la fantaisie du GR, je poursuivais gaillardement et je cliquais sur « nouveau film » dans mes pensées jusqu’au moment où, soudain, un constat s’imposa : « J’avais encore perdu les marques ».
C’est en sortant (enfin) la carte routière qui me servait de repère, que je faisais un remarquable constat : en imaginant avoir retrouvé le GR367, j’avais suivi les marques du GR 36 !
Le quiproquo était facile !
L’expérience restait marquante, donc enregistrée.
Sans possibilité de m’orienter efficacement, le chemin étant large à cet endroit, je l’ai suivi. A juste raison, je supposais qu’il devait déboucher sur une route.
Ce qui fut fait.
Alors se posait la question du sens à choisir.
Alors, un gros 4X4 noir aux vitres teintées s’engouffra dans un chemin, en face sur ma gauche.
Alors, abandonnant toute fierté et toute timidité affiliée, j’ai tenté d’aller à sa rencontre.

Le gros 4X4 était habité par un couple de chasseurs de sangliers. La chasse terminée, ils venaient enfermer leur meute dans le chenil.
Je leur montrai la carte pour essayer de comprendre où nous étions.
Résultat des courses, une sorte de conscience inconsciente m’avait fait tourner en rond, certainement pour m’économiser de l’énergie !
Ils se proposèrent pour me déposer sur la bonne route, c’était la leur.
En deux minutes chrono, c’était chose faite.
Deux minutes pendant lesquelles j’ai appris que les sangliers infestaient les Corbières et les Pyrénées ariégeoises, qu’eux venaient de Toulouse pour chasser, que les chiens étaient comme leurs enfants et que d’ailleurs ils les habillaient en orange fluo pendant la chasse. Comme leurs « parents », les chiens étaient habillés en orange fluo mais avec des gilets spéciaux renforcés en kevlar, des gilets faisant office de bouclier anti-défense de sanglier.

Et hop, j’étais à nouveau sur la route et le bitume.
Peu passante, la route était marquée « pittoresque » sur la carte…
Pour un piéton, randonner sur la route est un exercice de grande solitude.
N’était-ce pas ce que j’avais recherché ?
Rien ne démontre davantage que la marche sur le bord d’une route un peu passante, le monde parallèle dans lequel évolue la marcheur.
Qui ne s’est jamais posé la question, bien installé au volant de sa voiture, en doublant un tel individu, qui ne s’est jamais questionné pour se demander ce qui pousse le marcheur en bord de route, dans un univers pas toujours bucolique? Je me suis souvent interrogée dans de telles circonstances.
Je ne le ferai plus. Je sais maintenant que parfois les marques l’exigent. Je sais maintenant que parfois le marcheur est perdu, que parfois le marcheur a choisi, et qu’en toute liberté, tranquille et serein, il est en train de vivre une expérience.

A l’entrée de Cubières, j’ai croqué des pommes et ce fut un délice. J’étais sortie de la zone raisins/figues mais la cure de fruits se poursuivait !
Et les pommes fraichement cueillies ont cette particularité, qu’elles sont juteuses à souhait, qu’il est impossible de les déguster sans avoir les doigts irrémédiablement touchés. D’abord dégoulinants, puis avec cette subsistance de sucre qui les poisse, les doigts restent les innocents témoins de la gourmandise achevée, aussi longtemps qu’il est impossible de les rincer.
Croquer dans une pomme au bord d’un chemin, c’est toujours tout un poème.
Un succulent poème.

Et j’ai retrouvé les fameuses marques rouges et blanches du GR 78 !

A terme de cette troisième journée de marche, je me disais qu’il n’était pas exclu de dormir au camping. Mais en arrivant à Camps sur l’Agly, j’ai trouvé une commune plus morte que vive.
Le « camping » était un terrain vague au bord d’un « gite » où les commodités étaient proposées.
Et… tout semblait indiquer que ce « gite » était le seul endroit doté d’âmes qui vivent.
Des âmes tout à fait au fait du business touristique : payer 10 euros en échange d’une pause de quelques heures sur un terrain vague c’était quand même super fort !
Tant qu’à laisser une trace de mon passage à ces téméraires promoteurs, j’ai acheté un bout de fromage local dans leur dépôt-vente et une bière aussi. Et puis, toute à la hâte de déguster ma bière « ailleurs », j’ai oublié une bouteille pleine d’eau de Duilhac sur leur perron .

Et je suis allée d’où j’étais arrivée. J’avais noté, en passant, un endroit idéal pour bivouaquer en liberté.

Là, sortie des ruines du village, proche de son ancestral château, avec une vue à 360° sur le ciel, les collines et les montagnes, protégée sous le couvert d’un buisson d’aubépines, à deux pas du porche de l’église grande ouverte à tous les fantômes, là, j’étais la reine du monde !

A suivre…

 

Vendredi 1er septembre, étape 2

« – La voie combien?
– 9 3/4
– Ne dis pas de bêtises, La voie 9 3/4 n’existe pas.
– C’est écrit sur mon billet.
(…)
– Et voilà, mon garçon, dit-il. La voie 9 est ici, la voie 10 juste à côté. J’imagine que la tienne doit se trouver quelque part entre les deux, mais j’ai bien peur qu’elle ne soit pas encore construite. »
J.K.Rowling, traduit de l’anglais par J.F. Ménard, Harry Potter à l’école des sorciers, Editions Gallimard 1998, ISBN 9782070541270

Tout à fait novice en terme de GR (acronyme pour Sentier/Chemin de Grande Randonnée), non-étudiante des « topo-guides » et autres, j’ai pris ce qui venait à l’heure où c’était l’heure.
Aujourd’hui encore, je ne peux que me féliciter de ce travers qui m’appartient : penser que l’imprévisible est au détour du chemin sans jamais m’attacher à prévoir quoi que ce soit de précis.
Au fil du cheminement, j’ai vu des gens le nez collé au smartphone, le guide à portée de main, des gens qui avaient besoin de savoir ce qui était « à voir » dans le virage suivant, ce qui était « à visiter » dans le village suivant, ce qui était « à éviter » dans les gorges à venir, etc… A chaque fois, j’étais heureuse de vivre simplement et de « plein fouet » ce qui advenait, une réalité qu’il était impossible d’anticiper, une réalité qui ne cesse de m’émerveiller.

Tout à fait novice en terme de GR, disais-je, cette deuxième étape m’a permis d’entamer une longue liste de questions, laquelle en ouvrit d’autres au fur et à mesure de l’avancée du voyage, au fur à mesure de la révélation de possibles réponses.
Je découvrais par exemple que pour aller d’un point à l’autre, la voie retenue pour recevoir le fameux signe rouge et blanc, était toujours une voie beaucoup longue que la route, passant systématiquement, et autant que possible, par le fond des gorges les plus profondes et le sommet des cols les plus exigeants. « Randonner » n’était donc pas seulement aller d’un village à l’autre à travers la nature, c’était aussi « aller le plus haut possible » pour descendre « très bas » et ignorer toute notion de « juste milieu ».
Je découvrais aussi qu’il faut impérativement rester hyper-vigilant quant au marquage. Et « ça » c’est assez antinomique avec l’évasion de l’esprit.
J’en fis les frais assez rapidement.

Sur un large et confortable chemin, « j’atterris » soudainement en remarquant qu’il n’y avait plus aucune marque. En faisant un bref retour dans l’enregistrement automatique de ma mémoire visuelle, je notais instantanément que je marchais « en liberté » depuis un long moment.
Il était plus que nécessaire de faire le point.
J’ai sorti carte et boussole pour m’apercevoir que je filais plein sud alors qu’il eu fallu que j’aille plein ouest.
Peu encline à rebrousser chemin, je m’engageais résolument dans la garrigue typique du massif des Corbières pour vivre un extra-ordinaire moment « pleine nature » qu’aucun guide ne conseillera jamais.
Boussole en main, je suivais autant que ma taille humaine/debout le permettait les passages des animaux.
Je m’inclinais, je me servais de la place libérée par les arbres, j’enjambais le chaos végétal, je me faufilais au milieu d’inextricables fourrés piquants.
Logiquement, j’ai débouché près de ruisseaux, j’ai escaladé des coteaux abruptes, un peu égratigné mes mollets, un peu accroché mon sac et in fine, je suis arrivée sur une route, précisément devant le panneau d’un col. Il me restait à partir du « bon » côté pour retrouver le droit chemin.
Quelle merveilleuse expérience !
J’étais ravie.
Ravie, heureuse, reconnaissante !

Malgré cet interlude, je suis arrivée « trop tôt » dans le village où il était possible de me recharger en vivres : l’épicerie affichait porte close.
Sous le soleil du sud, il était donc l’heure de faire la sieste.
Allongée sur un banc public de la place publique, en alternant « tête posée sur le sac » avec « pieds posés sur le sac » j’ai regardé la brise danser dans le ramage des platanes, j’ai observé le soleil jouer à cache-cache entre les cumulus et les larges feuilles palmées, j’ai écouté le vie du village.
A l’heure sonnante, j’ai traversé la rue, j’ai fait le plein du nécessaire et je suis partie, comme libérée.

Après avoir traversé des gorges magnifiquement grandioses qui ne pouvaient qu’enivrer mes sens exacerbés par la fatigue, il ne restait plus qu’à chercher une place de bivouac à la hauteur de la journée.
Comme la veille, le soleil sombrait quand je plantais ma tente, sur un endroit bien plat, bien tranquille et bien élevé, à proximité des ruines du château de Padern.

A suivre…

 

Jeudi 30 septembre, Etape 1

« Quand on voit le monde on voit l’autre en transparence, comme le filigrane pris dans la trame du papier »
Christian Bobin, Ressusciter, Edition Gallimard, 2001, Collection Folio ISBN 2-07-042710-2

Si je devais me contenter de transcrire les notes contenues dans mon carnet, l’affaire serait pliée en quelques secondes et deux lignes.
Départ Gruissan
Bivouac dans les vignes

Entre ces deux lignes, il y a des heures de marche, des kilomètres abattus et l’horizon marin disparu.

A l’instant même où je saluais mon hôtesse qui avait eu la gentillesse de me transporter à la marge du village, j’entrais de plain-pied dans la solitude qui me sied.
Avec « presque rien » sur le dos, « presque rien » en guise de « chaussures de marche », ma gourde à la main, mon chapeau sur le sac, faisant fi de la distance affichée pour ignorer le temps qui allait devenir relatif, j’alignais consciencieusement les premiers pas chargés sur les gravillons du « vélo-route » au terme duquel j’avais à découvrir le départ du sentier Cathare.

A cet instant précis, j’étais face à moi-même à mes démons, à mes pensées, mes errances, mes suffisances, mes tolérances, mes impatiences, mes doutes, une dose de mysticisme et tant et plus.

A cet instant précis, je devenais le chemin.

Envolée l’éphémère et grisante euphorie du réveil.
Alourdie par dix kilogrammes « d’autonomie programmée » (le poids que porte une femme mince en fin de grossesse) je posais en conscience un pied devant l’autre.
L’expérience ancienne de lointaines longues marches me forçait à cette conscience.
Mon objectif du matin était clair : éviter toute douleur, éviter de forcer, garder de la souplesse, protéger mon confort.
Vivre le premier jour sans impatience me semblait une clé indispensable pour entrevoir plus loin.
Sans impatience.
Le défi était de taille.
Il est si difficile au sortir de la vie « normale », de la routine tellement comblée par toutes sortes de courses.

Une fois sur le GR, à Port-la-Nouvelle, une attention neuve surmonta la tension latente.
La mer.
Je la voyais miroiter au loin.
Je la voyais disparaître entre les collines.
Je la voyais encore.
Je la regardais sans cesse.
Puis, vint le moment de m’arracher, de tourner obstinément le regard vers l’ouest, de valider par l’action mon choix de voyage. C’est par monts et par vaux que se dessinait désormais le chemin.
L’horizon n’existait plus que virtuellement.

Je m’enivrais alors des parfums de la flore, du bonheur d’aller dans les sentiers sans platitude.
Mon corps était réjoui de jouer enfin avec une multitude d’ajustements, délivré de la mécanique implacable qui avait cours sur la route lisse.

Le soleil entamait sa chute flamboyante lorsque je plantais ma tente dans le vignoble, à proximité de Durban-Corbières. J’avais mon petit déjeuné à portée de main.

A suivre…