Archives de catégorie : Flâneries

Mes balades ordinaires ou annuelles, des respirations accordées pour avancer plus loin dans le quotidien ordinaire.

A propos des vacances

La vie de maman active est plus que nulle autre une vie où il faut user de super pouvoirs afin de rester dans la danse.
Consciente de ce fait, aspirant souvent à des espaces « rien qu’à moi » longtemps cantonnés dans la compétition sportive, donc loin de tout repos, j’avais posé l’idée d’une pause nécessaire.
Pensant que l’adolescence se termine aux alentours de l’âge de la majorité civile, j’avais dit à qui voulait m’entendre que j’allais lever le pied une fois que notre dernier fils aurait atteint vingt ans.
Soit en 2010.
J’ai fait preuve de patience, le simple fait d’avoir noté cette date m’apaisait et me permettait de cultiver la patience.

Ce n’est qu’en 2012 que le temps a commencé à s’élargir, s’ouvrant sur de nouveaux possibles et de véritables vacances.
Enfin, je pouvais disposer de quelques semaines vidées des habitudes quotidiennes, libérées des personnes connues, enfin je pouvais vivre quelques semaines sans la moindre routine, uniquement riche des incontournables contraintes inhérentes à mes seuls choix.

En 2012, je suis montée à la source, j’ai déboulé une centaine de kilomètres à pieds puis debout sur un frêle esquif, j’ai suivi le fil de l’eau, et j’ai fini sur la plage.
Heureuse.
En solitaire.
Autonome.
Je n’avais qu’une envie : recommencer.
Il fallait attendre les prochaines vacances, celles que je m’accordais enfin : les miennes, rien qu’à moi sans personnes sur qui veiller, sans personne à suivre sinon moi-même!

En 2013, j’ai vérifié que tous les chemins mènent à Rome.


En 2014, je suis partie explorer des îles au large des côtes africaines.


En 2015
, j’ai décidé de porter ma planche à proximité des sommets en explorant les lacs alpins.

En 2016, de rivière en fleuve et en méditerranée, je suis allée jusqu’à Barcelone.

Et alors, je n’ai plus eu la moindre imagination pour donner un sens à une quelconque randonnée « debout sur l’eau ». Les plus belles « choses » doivent se terminer pour que d’autres puissent naître.

La planche elle-même était fatiguée, incapable de repartir. Je l’ai accroché au mur.

Puis, j’ai envisagé la marche, les sentiers et leurs détours, le sac toujours trop lourd aussi léger soit-il, les chemins plein d’empreintes où le monde tintinnabulle à travers une multitude d’itinéraires.

En 2017, mon escapade reliait la méditerranée à l’atlantique.

En 2018, pour le plaisir de suivre un de nos fils dans un de ses exercices, j’ai fait un pas de côté et abandonné la solitude en partant vers Hawaï à la découverte de l’inconnu.

Nous sommes en 2019, la suite est à vivre, plus loin!

Des rives

Sept ans après 2012, à l’occasion du VAN, la place Royale a quitté son déguisement du Mont Gerbier des joncs et s’est laissée envahir par une armée des statues.

Dans le VAN 2019, pour imaginer la Loire, il faut aller dans la petite salle du LU où se tient une exposition de photographies.

Sans hésiter, je suis montée à la rencontre des images.

Comme souvent, habituée que je suis à ressentir les émotions grâce au « direct live » de la vie et donc en cent dimensions, les images superbes et lisses me parurent presque fades.
Une bande son enrichissait le décor avec la « réalité » de l’environnement sonore capté dans l’estuaire.
Etrangement, cette installation contribuait à produire dans mes pensées des situations bizarres lorsque le décalage entre l’image qui passait sous mes yeux et le bruit qui entrait simultanément dans mes oreilles faisait exploser ma propre expérimentation en éclats absurdes.
C’était pourtant une histoire de Loire.
J’y étais allée à la rencontre d’une inspiration, d’une respiration et de l’inconnu aussi.

Je suis ressortie en emportant le livre tout juste publié par les auteurs de l’exposition.
Des rives, Voyage dans l’estuaire de la Loire, Guy-Pierre Chomette et Franck Tombs, Editions 303, 2009, ISBN 979-10-93572-42-0

Et le bouquin m’a entrainée délicieusement.
Je suis partie dans l’histoire, sur les berges, retrouvant ce que je connais déjà et découvrant, sans surprise, toute en reconnaissance, l’immensité de ce que j’ignorais.
Je notais en particulier que mes partances se font régulièrement soit au fil du courant, soit sur la rive sud. De la rive nord je ne connais pas grand chose.

Me voilà donc partie, pour quelques temps, à la découverte de mes propres points de vue sur cette rive là.
Aujourd’hui, sous le soleil dégoulinant comme du plomb fondu, je suis allée jusqu’à Couéron.
La Loire était bruyante, le courant descendant affrontait allègrement le vent montant et une multitudes de petites crêtes d’écumes éclaboussaient le flot couleur de vase claire.
Cette Loire là est celle qui m’inspire le plus.
En chemin, il y avait, en plus, la chaleur torride de l’été.
Des souvenirs sont remontés de fort loin, de l’Atar ou des environs de Dakar, de ces jours où comme aujourd’hui la sueur dégoulinait dans mon dos aussi consciencieusement qu’elle perlait sur mon front. Sur mes lèvres, je pouvais goûter le sel accumulé comme je le fais quand je navigue dans les embruns et j’étais à la fois ici et loin, la source et l’estuaire, le fleuve et l’océan, le monde et la solitude. Quelle aventure!

Avant de rebrousser chemin, je n’ai pas tenté de résister à l’appel : il fallait que je m’approche au plus près de ce flot formidable.
Le soleil avait fait le job : en chauffant à blanc les enrochements, il avait asséché quelques parcelles et telle une funambule débutante, bras écartés afin de garder l’équilibre, je pouvais passer d’un bloc à l’autre, sans grâce et sans salir mes sandales.

Une fois au ras de l’eau, j’étais dans un spectacle son et lumières à nul autre pareil.
Un spectacle incapable de me lasser.
Souvent, je renonce aux feux d’artifices et autres « gourmandises » consommables, trop éphémères à mes yeux.
Au bord de l’eau, chaque instant qui me ravit est un instant qui me rapproche de l’inéluctable fin, c’est pareil.
C’est pareil à une différence près : j’ai l’impression d’avoir le choix et de pouvoir décider sans compter qu’il y a encore un peu de rab à déguster!

Tous les chemins mènent à Rome


En août 2013, il était temps d’informer la communauté française du SUP au sujet de mon idée de balade annuelle.
Pour rappel, le Stand Up Paddle (SUP) était encore balbutiant dans nos contrées et le dictionnaire de la langue française ne l’avait pas déjà catalogué sous l’étrange terme « paddle » qui est de mise aujourd’hui dans l’hexagone et seulement là. C’est un étrange reflet de la méconnaissance de la langue de Shakespeare dans la belle France. Je souris chaque fois que j’entends des gens me raconter comment ils sont tombé de « leur paddle » ou le choix de « paddle gonflable » qu’il viennent d’effectuer! C’est cocasse à mes oreilles.

Le SUP était balbutiant et la toile était moins bien garnie en divers récits qu’aujourd’hui, j’avais l’impression de débroussailler et d’être un peu à l’avant garde en partant à l’aventure debout sur ma planche.
C’est donc en ces termes que j’ai lancé l’annonce sur le forum où j’avais raconté la descente de la Loire l’année précédente :

« Il est temps de dévoiler la balade prévue
Comme l’année dernière, il ne s’agit ni d’un défi, ni d’un record à établir, simplement d’une aventure tranquille comme je les aime.
Ce sera en mer, sans bateau suiveur, sans assistance programmée à terre, sans balise, sans téléphone, sans alerte tonitruante : juste quelques lignes dans le forum, une pagaie, une planche, une bonne femme et quelques bagages… Comme d’habitude », quoi !  

Après avoir parcouru debout le grand fleuve sauvage, ce sont les côtes du berceau de notre civilisation que je vais longer sur l’air de « Tous les chemins mènent à Rome ». Actuellement, la signification retenue par le dictionnaire pour cette expression est la suivante :   » De multiples moyens sont envisageables pour parvenir à une même fin. » 
Il semble que ce soit Alain de Lille qui ait affirmé en premier : « Mille viae ducunt homines per saecula Romam qui Dominum toto quaerere corde voluut. » (« Mille routes conduisent depuis des siècles à Rome les hommes qui désirent rechercher le Maître de tout leur cœur. ») mais finalement peu importe !  

Sans chercher à plagier le titre du dernier livre de JC.Rufin, je dirais que je suis toujours à la recherche d’immortelles randonnées.  

Donc voilà le projet : partir de Marseille et rallier Rome à coups pagaies, un millier de kilomètres, une multitude de marinas, des paysages extraordinaires, des plages privées à gogo, le tumulte de la méditerranée, deux ports gigantesques à passer, des centaines de points d’interrogation et une seule démangeaison : vivement le jour du départ ! »


Le 25 Septembre 2013 – 17:17, je reprenais contact avec le forum.

« Me voila au cyber espace dans une des rues un peu glauques de Roma Termini (gare centrale de Rome), question contrastes, je suis gâtée  
Je ne prends pas le temps de lire en détail tous les messages que vous avez écrit, mais je vous remercie d’avoir suivi l’aventure.
Je me suis vraiment régalée avec des conditions de mer TRES variées et je suis super heureuse d’avoir eu la chance de vivre ça!
Marseille-Rome sur un « engin de plage », non seulement c’est vraiment possible, mais, en plus ce fut bien souvent carrément magique, comme se retrouver invitée à boire un café sur un yacht, hier en plein milieu d’un immense downwind. J’en n’avais même pas rêvé, et hop, hop,hop, c’est arrivé    
J’ai un certain nombres de photos, j’espère qu’elles rendront les instants que je souhaitais partager  
Dès ce soir 23h, le périple va se poursuivre, de rame en rame (de train, en train) avec pas moins de cinq changements pour arriver à mon point de départ, récupérer la voiture et prendre le temps de répondre a vous questions, une fois rentrée à Nantes  
A bientôt. »


Nous sommes en aout 2019 et je recopie ici ce souvenir.
Ce faisant, une foule d’images remontent dans ma mémoire, et autant d’émotions.

Avec la distance posée par le temps, je peux dire que ce cheminement fut un fantastique périple à ma rencontre. La descente de la Loire m’avait beaucoup appris, chercher à atteindre Rome fut cent fois plus riche d’enseignements tant l’imprévisible était au détour du chemin comme sur une voie royale.

Dans les pages qui suivent, je retouche à peine le récit que j’avais fait à l’époque, le laissant rempli avec les anecdotes parfois futiles qui me semblaient importantes à raconter.

Il me semble que « les petits riens » font la force d’une aventure. je vous laisse en juger!


Tous les chemins mènent à Rome (1)

Lundi 2 septembre 2013 : prologue Marseille-Marseille

Le dimanche soir, j’avais débarqué chez un hôte dont je ne connaissais pas grand chose de plus que l’adresse.  
Dans les semaine précédentes, alors que j’avais envisagé plusieurs possibilités pour loger à proximité du point de départ, un inconnu m’avait envoyé un message pour proposer un accueil, j’avais dû répondre ce que je réponds souvent aux propositions : « c’est noté ».
C’est ainsi que se construisent mes aventures, en souplesse, sans contrainte : je note toutes les informations et in fine, je vais « où le vent me conduit ».
D’autres parleraient de hasard, mais il n’en est rien. La liberté première est celle de choisir, elle comprend même la liberté de choisir un mauvais plan. Le second volet de la liberté consiste à envisager les possibilités réellement existantes et à choisir une nouvelle fois. (pour ceux qui aiment la lecture, je conseille les réflexions sur la liberté proposées par le philosophe Robert Misrahi dans ce titre « La jouissance de l’être, Le sujet et son désir », Editions Encre Marine ou dans une autre partie de son oeuvre).

Donc, j’ai débarqué chez un hôte riche de plus d’une aventure au long cours. D’emblée, je me sentais parfaitement à l’aise, j’avais l’assurance d’être « comprise » et l’histoire pouvait commencer à la mesure de ce qu’elle devait être.
Le soleil était au rendez-vous, aucun vent mauvais n’était annoncé, il était l’heure de goûter l’ambiance de la Méditerranée en visitant Marseille côté mer. D’autres années, à plus d’une occasion (congrès et autre visites), j’avais erré dans la ville et ses fascinants quartiers. Ce que j’ai découvert ce lundi matin était pourtant absolument nouveau, rentrer dans Marseille par la mer offre un point de vue absolument différent et magique.

Il restait les sacs à préparer. Il restait à prendre une décision quant à la pagaie qui ferait les kilomètres en ma compagnie.

Mais auparavant, il fallait que je monte sur la colline comme le faisaient certainement ceux qui prenaient la mer à l’époque où il n’y avait ni GPS, ni météo marine officielle, il fallait bien s’en remettre au ciel, n’est-ce pas?  
Donc, j’ai suivi leurs pas et je peux vous assurer que la lecture de quelques uns des milliers de « ex-voto » placardés sur les murs de « La bonne mère » mérite le détours.

Puis vint l’heure du repas, puis vint l’heure d’aller dormir.
Mardi serait le jour du départ : une calanque à Marseille, au lever du soleil, nous ne savions pas encore laquelle  
Demain était à vivre.

Mardi 3 septembre 2013 : Marseilles (calanque Morgiou) – La Seyne-sur-mer (plage du Jonquet)

J’étais prête, archi prête.
Après une bonne nuit, je m’étais réveillée à l’aube sans la moindre sonnerie sinon « c’est aujourd’hui, c’est parti. »
Après un rapide p’tit-déj mon hôte sonna le moment solennel de charger la voiture.
Mais où allais-je prendre la mer?
A cette question, mon hôte malicieux ne savait que répondre dans l’instant. Pour l’heure, il n’était pas encore décidé : « on verra où tourne la voiture »!
Yeap… Ca m’allait carrément bien comme réponse!  
Et… la voiture se dirigea vers les Baumettes ! Le point de mise à l’eau serait donc la Calanque Morgiou, la plus belle, un écrin spécial « point de départ », la porte de l’aventure.

Sur le parking, l’inévitable « pt’ite dame qui promène son chien » vint nous « intimer » l’ordre de nous garer serré à côté de l’unique voiture déjà présente à cette heure matinale : « soyez tranquille, nous ne faisons que passer » lui ai-je rétorqué sans imaginer un instant que j’allai répéter maintes fois presque les mêmes mots en accostant à peu près n’importe où  

Enfin le départ. Au Cormier, j’avais testé l’accrochage des sacs et de la pagaie de secours, mais je sais parfaitement, que seul le voyage en détermine l’emplacement juste, et que les premiers jours servent toujours d’expérience « in situ ».
Allez, hop… le soleil montait tranquillement, il était temps d’y aller. Quelques photos et c’étaient les premiers coups de pagaies sur la « belle bleue ». D’abord prudente entre les barques, retenue pour laisser le photographe photographier, je n’avais qu’une hâte : partir!  

Un signe de la main, quelques coup de pagaie plus appuyés… je regardais le « compagnon de départ – photographe » courir sur le chemin comme un gamin,   et profitant encore de l’abri de la calanque, je me réjouissais de ce moment partagé.
Puis, en entrant dans le soleil, je tournais vers l’est, vers l’inconnu.
Voilà, j’étais vraiment partie!

Le massif des calanques m’impressionna beaucoup moins vu d’en bas que parcouru à la marche. Je n’avais pas la tête à m’y attarder et puis, j’avais le soleil de face : plus j’avançais plus il s’élevait, devenant plus ardent mais moins éblouissant.  

Une fois Cassis dépassé, la couleur des roches tourna au rouge.

En arrivant en vue de La Ciotat, la faim m’a ramenée à la côte pour un arrêt sandwich bienvenu. Il était 11h, je n’était pas du tout fatiguée.
J’avalais la moitié du pain, en me promettant de « déguster » le reste un peu plus loin.
A 13h, dans la crique de Port D’Alon (Saint-Cyr-sur-mer) chauffée à blanc, j’ai trouvé un perchoir à l’ombre, c’était l’heure de la sieste!

Vers 15h, malgré la chaleur, j’étais de nouveau intenable, j’avais envie d’avancer.
Sur ce terrain, je ne pouvais m’empêcher de penser « à ceux d’ici » vantant leurs trajets au vent portant : sur la même trajectoire ce jour là le vent était absent, j’étais chargée… et lente! 

Ayant tourné le cap Sicié j’ai aperçu pirogues, SUP et kayaks.
Visiblement il y avait un « club de pagaie » dans le coin.
Mon « soucis » du moment était entièrement contenu dans ce qui restait de ma réserve d’eau et je cherchais non seulement un endroit pour dormir, mais surtout un endroit où faire le plein du précieux liquide.
C’est un kayakiste qui m’a donné l’information : « il y a une source sur une plage là-bas! ». Il fallait que je retourne un peu en arrière, mais ça valait le coup, l’idée d’une plage loin de la ville et « juste pour moi » était absolument plaisante et réjouissante.

Tous les chemins mènent à Rome (2)

Mercredi 4 septembre 2013 : La Seyne-sur-Mer (plage du jonquet) – Bormes les Mimosas (Ilot de Léoube)

Comme d’habitude lorsque je dors dehors, c’est la caresse de la nuit blanchissante qui me réveilla. Le premier réflexe fut de tester chacun des muscles utilisés la veille, et émerveillée je ne trouvais qu’une machine bien huilée, sans la moindre douleur, déjà impatiente de recommencer!  
Seule, une petite cloque sur la lèvre me rappelait que j’étais dans le sud, que le soleil était encore brûlant et qu’il était indispensable de s’en protéger  

Le rituel du matin pouvait commencer. Le long de la Loire, pour mon premier « SUP trip », je comptais une heure entre le réveil et mon départ sur l’eau, il en fut de même tout au long de ce périple jusqu’à Rome. Un seul matin j’ai souhaité « faire vite » et je n’ai pas « gagné » plus de 10mn sur cette heure d’avant départ.

Première phase du rituel : manger, bien au chaud dans le duvet. Allongée, comme une princesse, je pioche dans le sac à provisions selon mon bon plaisir, au choix et avec ou sans mélange selon le jour : pain, amandes, noisettes, pomme, miel, fromage. En même temps (un peu comme à la maison où je petit-déjeune devant l’ordi  ), je feuillette le programme du jour dans le guide, imaginant les trajectoires possibles et l’objectif envisageable.
(En aparté : sur ce trajet, petite concession à l’autonomie totale, sans possibilité de recharge électrique, je ne souhaitais pas « user » mon téléphone portable. Ajoutons qu’en 2013, il était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui de se connecter à internet, d’ailleurs je n’avais pas encore de smartphone. Il avait été convenu que Michel me ferait chaque jour un point météo afin que je ne parte pas au loin un jour de tempête annoncée. Je consultais donc les cartes en tenant compte du sms reçu dans la nuit)

Puis, viens ensuite le moment « fille » où je prends soin de « moi », tartinage de la peau avec la crème qui va bien, lavage des dents, démêlage des cheveux.

Ensuite et TOUJOURS dans cet ordre (oui, des fois je suis psycho-rigide  ) : ouverture du bouchon de dégonflage du tapis de sol, habillage, bourrage du duvet dans son sac, pliage de l’oreiller dans son sac, roulage du tapis de sol, enfournage des sacs dans les sacs étanches que je balance alors dehors, etc… Quand il ne reste que « moi-je » sous la tente, il y a une petite chanson qui chante « comme on fait son lit on se couche » et alors, je « balaie » consciencieusement l’intérieur de la tente, histoire de la re-trouver impeccable (en tout cas sans miettes et sans sable) le soir prochain  

Bon… Ca c’est dit!  

J’avais plié la tente et j’étais en train de fermer les sacs quand arriva le premier « habitant » de la plage naturiste que j’avais squatté pour la nuit. C’était un trèèèèèèèèèèèèès vieil homme, il avait visiblement ses rites, lui aussi  
Tandis que je finissais de « m’habiller » (camel-back, casquette, leash) il se déshabillait en bavardant aimablement. Quand je suis montée sur la planche, il m’a salué me souhaitant le meilleur tout en me conseillant de ne jamais enlever mes lunettes solaire pour éviter la brulure de la rétine  … Tient, tient, il allait se baigner avec ses lunettes solaires, lui… Etait-ce un ophtalmo retraité? Avait-il subit une brûlure de la rétine lui-même? Il y a des matins comme celui-ci où j’ai pris le départ avec des questions sans réponse!

La visite de Toulon ne me paraissant pas nécessaire, j’avais décidé de tirer « tout droit » en direction de la Pointe des Oursinières, ce que je fis sans me soucier de la distance. Après avoir dépassé Saint-Mandrier, un étrange paysage s’offrit à mes yeux avec d’énormes plots flottants parsemés dans la baie, je n’avais jamais vu pareille installation. Un kayakiste étant à la pêche (donc à l’arrêt), j’en ai profité pour le questionner et découvrir que c’était un balisage pour les bateaux militaires et autres gros navires. Je lui ai aussi demandé si la navigation de nos frêles engins était parfois sanctionnée dans le coin, ce à quoi il répondit que jamais personne ne lui avait fait la moindre réflexion… So… go, go, go et avec bonne conscience, en plus!  

Je me suis arrêtée au Port des Oursinières pour acheter un sandwich. Il était tôt et rien n’était préparé pour un éventuel repas. Alors, dans un bristot, je me suis offert un café etj’ai acheté de l’eau tout en affichant un air tellement dépité de ne rien trouver à manger, que le gars m’a vendu le pain-bagnat qu’il avait acheté pour son propre casse-croute… et « à prix coutant » m’a t-il précisé!  

De la pointe des Oursinières, j’ai tiré « tout droit » en direction de la pointe de la presqu’ile de Giens. C’est beau ce coin là, mais ça circule un max une fois sur la pointe et le ressac est vraiment pénible, et ensuite il faut aller vers la côte, donc vers le nord. Et moi, je n’avais de cesse que d’aller vers l’est, vers l’Italie. Les sentiments se mélangeaient, la fatigue montait quand j’atteignis enfin de l’eau plus calme.

La fatigue n’était que mentale, car après avoir grignoté, après m’être délicieusement baignée, j’étais complètement remise en forme  et hop, je repartais en direction de Miramar et plus loin encore, le Lavandou était à l’horizon.

C’est en arrivant à L’ilôt de Léoube que j’ai trouvé le mini-espace parfait pour un bivouac tranquille et lumineux.

Après cette longue deuxième journée, je ne me lassais ni du calme, ni de la beauté de la nuit qui prenait possession du temps…

Jeudi 5 septembre 2013 : Bormes-les-Mimosas (Ilot de Léoube) – La Croix Valmer (Cap Lardier)

Après une nuit « moyenne », le troisième jour se profilait.
Le « troisième jour », dans mes expériences de trip, c’est comme le cinquième kilomètre en marathon, le dixième kilomètre sur les ultra-longues distances, le 500m sur le 5000m ou la première bouée sur une course technique en SUP, c’est un passage difficile.
C’est « le » moment où je me demande ce que je suis allée faire dans la galère. Je sais qu’il faut passer de l’autre côté pour que tout rentre dans l’ordre  
Il est évident que le changement des habitudes se fait sentir seulement à partir du troisième jour.
La nuit avait donc été moyenne avec des fourmillements dans les mains et des épaules un peu meurtries par le passage dans le ressac de la veille. Il fallait trouver « la » bonne position et avant de sombrer dans un profond sommeil récupérateur, j’ai passé pas mal de temps à me tourner et me re-tourner.

Le matin fut lumineux.

Avant mon départ un pote de SUP, résidant à Sainte Maxime, m’avait fait promettre de lui faire signe lorsque je me pointerai à l’horizon. C’est le genre de promesse contraignante qui ne va pas vraiment avec la liberté que j’ai envie de m’offrir à travers les trips, mais bon, je gardais l’idée sous le coude, d’autant plus que la traversée du golfe de Saint-Tropez me tracassait. Ce matin là, j’avais pour objectif d’arriver « par là-bas » dès le soir.

La matinée était tranquille. De crique en crique, je passais devant certains « hauts-lieux » de l’estivage huppé. Au fur et à mesure que le soleil s’élevait, la brise s’affirmait. Elle s’affirmait d’est, donc de face, levant un clapot qui ne pouvait glisser sur ma planche puisque le sac de devant le stoppait, rendant ma progression un peu plus heurtée à chaque coup de pagaie.
Un véritable « troisième jour », donc, celui-là même qui contribue à perpétuer mon ressenti négatif de ce foutu « troisième jour »  

Sur une des plages du Canadel, j’ai fait la pause déjeuner.

Du coup, j’en profitais pour avertir le pote de mon arrivée dans le coin, et lui demander si on pouvait inventer un « truc » pour sauter le passage du golfe. Par bonheur, il n’y avait pas de solutions, il fallait simplement que je passe de l’autre côté, et toute seule comme une grande!

C’était à la fois enrageant et parfait!  

Tranquillement, en ronchonnant souvent, en suivant comme autant de points de suspension les villages connus accrochés aux collines, je suis arrivée à Cavalaire, je me suis reposée à La Croix-Valmer. Là, j’ai appris que la commune faisait partie des communes « du golfe de Saint-Tropez ».
J’avais donc atteint mon objectif du jour et ce n’était pas si mal  Après un copieux sandwich, après une belle conversation avec un passant, j’ai repris la pagaie à la recherche d’un bivouac.

C’est dans les plis du Cap Lardier que j’ai découvert un abri paisible, loin du sentier de randonnée et du passage des promeneur

J’ai installé la tente sur un épais matelas de posidonies et j’ai posé la planche côté montagne, sur les éboulis…
… M’endormant rapidement et profondément…
… C’est alors qu’un grognement caractéristique me réveilla.
Sans avoir besoin de regarder, je voyais l’image d’une hure s’approchant !
Avant d’avoir pu l’illuminer, j’ai entendu le demi-tour et le frottement (tout aussi caractéristique) de l’animal qui déguerpit à toute hâte dans les broussailles. Comme il ronchonnait, le pauvre! Poussant à fond l’anthropomorphisme, je dessinais rapidement et mentalement un mini-court métrage : tandis qu’il venait comme tout les soirs sur « sa » plage, voilà qu’il y trouvait un touriste : plus moyen d’être tranquille, ma p’tite dame !  Je pense que la planche a dû le surprendre, à moins que mon odeur de fauve douchée à la lingette bio ne l’ait repoussé  
… Et j’ai replongé dans le sommeil.

Tous les chemins mènent à Rome (3)

Vendredi 6 septembre 2013 : La Croix-Valmer (Cap Lardier) – Saint Aygulf (plage de Saint Aygulf)

Cette étape là était par avance particulière : elle me permettait de regarder « côté mer » un espace souvent parcouru « côté sentier ». En effet, c’est dans ce coin que se court la traditionnelle SUP Race cup, c’est dans ce coin qu’il FAUT rester dans les 300m, c’est dans ce coin que j’ai découvert le plaisir de monter sur une planche de SUP, etc, etc…

Pour l’anecdote, voici le souvenir de mon premier essai en SUP. C’était en 2010 lors de la SUP Race Cup où j’étais allée en spectatrice encourager mon rejeton.
Un participant suisse, qui n’avait pas froid aux yeux, m’avait prêté sa planche afin que je puisse me faire une idée au sujet de cette activité tout à fait naissante.
Je suis montée dessus sans problème et à coup de pagaie timide, j’ai décollé de la plage jusqu’à me retrouver « assez loin » avec soudain, l’apparition d’une question existentielle : « mais comment fait-on pour tourner avec ce truc? »  Comme ce n’est pas sorcier, j’ai finalement trouvé une réponse parmi d’autres. J’ai rapporté indemne la planche et, illico, j’ai acheté une première, allround pour commencer… c’était la préhistoire du SUP… Depuis, j’ai ramé par monts et par flots avec beaucoup de plaisir avant de finir par raccrocher : la maison étant un peu loin du bord de l’eau, il devenait de plus en plus pesant de mettre la planche sur le toit de la voiture. Je me contente maintenant de cultiver ma flemme sur différents va’a polynésiens, lesquels résident directement sur les berges, me dispensant au quotidien de laborieux chargements/déchargements.

Ce matin là, suite à la « visite » nocturne, j’ai bien regardé l’aspect des broussailles qui dévalaient la pente et en regardant TRES attentivement, j’ai bien vu qu’un passage se dessinait, de ces passages animaliers presque imperceptibles.
Joyeusement, j’ai pensé que je ne laissais pas de trace derrière moi, une odeur certainement (mais pas un parfum entêtant de molécules chimiques de grande marque, non, une odeur « animale » seulement détectable par les animaux) un matelas de posidonies à peine tassé, aucune empreinte, aucun déchet.

Chaque jour je suis arrivée sur un bivouac, chaque jour j’en repartais, en silence et presque sans traces, ce fut chaque jour une délicieuse expérience.

L’eau était parfaitement lisse dans le coin abrité qui m’avait accueilli, puis elle s’est mise à dansait sous le soleil levant une fois la pointe tournée, à clapoter sous le vent d’est et se désorganiser sous l’effet du ressac à chaque passage de cap, mais sans heurt pour mes petits bras. Une seule question accaparait mon esprit « Comment allais-je traverser ce foutu golfe de Saint-Tropez, cette voie à grande circulation de yacht rapides et énormes ? »

Le long de la plage de Pampelonne, il y avait de jolies vaguelettes. Je cherchais le « Tahiti plage » recommandé et je le trouvais, tout au fond, presque à la fin de la plage. Mettant pied à terre bien avant l’heure du déjeuner, j’étais face à une sandwicherie fermée. Juste un peu de patience plus loin, j’ai fait la connaissance de J. un surfeur et de sa femme, ce fut une rencontre lumineuse. J’ai ensuite croqué dans le plus énorme sandwich le plus énormément protéiné que je n’avais jamais mangé. C’était un moment magique  d’autant plus magique que l’endroit était tout a fait « décalé » par rapport au quotidien dans lequel je me plaisais déjà.

Arrivée « face à la traversée », les conseils du surfeur s’imposèrent en un clin d’oeil « traverse au large »… Yeapppp, allez, hop, c’était parti!  

Rapidement, en suivant des yeux les trajectoires des bateaux, j’ai trouvé l’emplacement du chenal et de leur passage. Je savais qu’il me faudrait être prudente en le traversant mais qu’il n’y avait pas de risque ailleurs, sinon celui de me faire remonter les bretelles à cause des « 300m ».  Mais d’expérience, je savais déjà que les patrouilles patrouillent plus volontiers près de la foule qu’au milieu de nulle part. Force est de constater, qu’il n’y a jamais personne « au milieu ».  
« finger in the nose », je suis arrivée « en face » pile poil en vue du trajet de la longue distance de la dernière SUP race Cup. Intrépide, je n’ai pas cherché à m’approcher du bord et j’ai piqué en direction des Issambres.
Au large de la plage « des cigales », un « marin » en voilier-laser, tirant des bords dans la brisounette, s’approcha de mon équipage pour tailler une bavette. Nous parlions d’écologie, de silence et de glisse lorsqu’une grosse vedette vint faire des vagues à quelques mètres.
 
Pas le moindre salut.
« POLICE! ….VOUS… Vous avez un engin de plage… 300 m! c’est par là » (Note : depuis ce temps lointain, la « division 240 » a pris en compte les planches de SUP, leur accordant dans une certaine mesure le statut de « navire »)
Je n’avais pas du tout l’intention de discuter une telle autorité, cependant, je lui signifiais aimablement que me dirigeant vers les Issambres, je n’avais aucune raison d’aller « par là », c’est à dire sur la plage des cigales, c’est à dire en arrière…
« PAR LA » répéta t-il obstinément.
Je comprenais parfaitement qu’il puisse ne pas avoir l’imagination suffisante pour entrevoir le voyage d’un « engin de plage équipé de sacs marins et d’une pagaie de rechange bien visible ». Je prenais ostensiblement (et mollement cependant) la direction de la côte en lui lançant « Pas de soucis, puisque c’est le règlement, j’y vais, mais de ce coté, puisque je vais « par là » »
Il parut satisfait puisqu’il fit demi-tour dans une gerbe d’écume.
L’homme au petit voilier qui s’était prudemment écarté (il n’avait pas de gilet de flottaison) revint et notre conversation repris… tout comme notre cap vers les Issambres  … A environ… au pif 514,23 m de la ligne du bord de l’eau, autant dire au large!
Mais, soyez rassurés, citoyens : la police veille et suit ses « affaires ». Nous n’étions pas très loin d’arriver à notre destination (lui sur sa plage et moi à la pointe où se trouve un supermarket) quand un vrombrissement survint. Cette fois-ci, la vedette municipale fit un cercle complet autour de nous sans vraiment réduire sa vitesse. Je suppose que c’est un test : ceux qui ne sont pas immédiatement noyés sont censés être sur un engin de plage et DOIVENT en conséquence IMMEDIATEMENT se ranger dans les 300m!  D’ailleurs, c’est à l’orée de cette fameuse limite que se posa la vedette. En rigolant, j’imaginais le capt’aine qui faisait les « gros yeux »… Tranquillement j’ai donc ramé vers « ma » zone d’évolution, sachant que je faisais un heureux qui se coucherait tranquille en ayant accompli son boulot… C’est important de respecter les gens. Sérieusement, je le pense.

Hop, hop, hop, j’ai débarqué, fais les emplettes du jour et appelé le pote qui m’avait arraché une nouvelle promesse : lui dire où je me trouvais à 15h30!  Et bien, j’étais ici.  

Les conditions étant parfaites pour avancer facilement, je n’ai guère attendu « trop » longtemps avant de repartir.

C’est « plus loin » que j’ai été interpellé par le copain, courant sur les rochers, bondissant comme un gamin sur l’air de « Vas y, je te suis ». J’ai adoré! Il prenait des photos sous tous les angles!
Délicieux moment à nouveau, j’en souris encore.
Il m’a « suivie » jusqu’à la plage où j’ai monté mon bivouac, juste à proximité d’un restaurant de plein air, dans la région il n’y avait pas d’autre choix.

La journée était « particulière » dès le départ.
 
Samedi 7 septembre 2013 : Plage de Saint-Aygulf – Antibes (Club Nautique)

Pour pouvoir dormir à proximité d’une piste de danse, il a bien fallu que j’arrive à fermer mes oreilles avant de réussir à fermer l’oeil, et puis, le silence a fini par envahir la plage et c’est parfaitement reposée que j’émergeai de ma « chambre »  après l’aube de ce 5ème jour.

Il faut bien avouer que mon avancée n’était jamais très notable le matin. En fait je ne devenais réellement efficace qu’une fois le soleil au zénith, étant régulièrement en manque de carburant dans les premières heures de la journée.  
Je me suis adaptée : en premier, j’ai mis un tube de lait concentré dans le sac à dos (En passant aux Issambres, j’avais fait un stock!) ce qui permit, à partir de ce moment de combler « les coups de mou ».
Dès que je sentais mon coup de pagaie devenir un « automatisme inutile qui n’avançait à rien » c’est qu’il fallait remettre du « pétrole » ! 
Ensuite, j’ai trouvé un rituel pour marquer le temps d’une pause : coincer la pagaie le long des sacs, m’agenouiller, détacher le sac à dos, sortir le tube de nectar, l’ouvrir, m’en délecter, le refermer, le ranger, remettre le sac à dos, prendre une photo, décoincer la pagaie, me redresser et hop… repartir avec un tonus tout neuf.
A la réflexion, j’ai toujours fonctionné ainsi, avec des rituels qui donnent la cadence et des jeux qui provoquent l’improvisation.

Ce samedi, le jeu consistait à solliciter des gens sur l’eau afin qu’ils me photographient. (je vous fait grâce des subjonctifs imposés par la concor-danse des temps  )

J’ai demandé à Bob. Bob, sanglé dans un impeccable uniforme blanc à galons dorés, il semblait s’ennuyer ferme, appuyé contre la balustrade du rez de chaussée d’un yacht dont je tairais le nom  C’était à Cannes, dans le passage vers l’ïle Marguerite, là ou s’ancrent les plus énormes palaces flottants. Crevette au milieu des mastodontes, je fonçais néanmoins en direction de lui, Bob, dont j’ignorais encore le prénom : mon jeu du jour était-il envisageable avec lui ?
Arrivant à portée de voix, je lui demandais en anglais s’il acceptait de prendre une photo, il me répondit que c’était possible mais qu’il n’avait pas l’appareil photo. Comme je lui montrais le mien, il leva la tête en direction du deuxième étage où un homme gras était accoudé. Un signal d’acquiescement a certainement été envoyé et Bob a bombardé au point où j’ai un instant pensé qu’il allait au choix vider la batterie ou remplir la carte mémoire! Il aurait été vain de lui parler d’économies!  

Dans cette zone remarquable de la Riviera, ce samedi à la fin de l’été, l’ambiance était encore à la parade. Il y avait des bateaux qui allaient et venaient, comme autant de fusées, à proximité de la côte comme pour que personne ne puisse les rater ; le ballet était incessant.
Je n’ai pas compris s’il s’agissait de participer au concours de la plus grosse vague ou à tout autre chose. Un sentiment m’effleura : circuler avec ma planche et son chargement au milieu de cet étalage ne relevait-il point de la gageure?
Je restais néanmoins super tranquille, j’avais ma place au soleil comme tout un chacun.
D’ailleurs, pour le goûter, je n’hésitai pas à me « garer » à l’intérieur d’une piscine naturelle qui me tendait les bras, à l’aplomb d’une majestueuse résidence. (laquelle me semblait fermée et dénuée de caméras de surveillance surplombant la plage… Pas complètement folle, noméo!)

Cependant, quand vint l’heure de chercher une jolie place pour planter ma tente, force était de constater que les places étaient chères et escarpées. Rançon du luxe!
En contournant le Cap D’Antibes, j’ai vu apparaître une dame en SUP gonflable. C’est elle qui se précipita à ma rencontre au point que j’ai un instant imaginé la connaitre, mais non.
Le ressac l’agitait et hop, arrivée à ma hauteur, c’est avec un « plouf » qu’elle me salua d’un grand sourire, tout juste ébrouée, accrochée au travers de son support.
J’avais faim de gourmandise, donc je lui demandais où « trouver ça » et où « trouver la place pour dormir » dans cette zone un peu particulière. Immédiatement, elle me donna les deux réponses : il y avait « là-bas », « à environ une heure pour moi » une pâtisserie exceptionnelle et juste à côté un club de voile « où les gens sont super sympa »…

Direction là-bas!  

Et, comme j’ai beaucoup de chance, il y avait « fête des piroguistes » au Club Nautique et encore mieux, mon nom n’était pas inconnu !
Devant l’abondance du buffet, je trouvais toutes les gourmandises dont j’avais besoin en plus de la chaleur de l’accueil. Au milieu de la nuit, un feu d’artifice éclata…  

Pfiouuuuu… Fin d’été et week-end sur la Riviera, nuit sonore bis repetita… 



Tous les chemins mènent à Rome (4)

Dimanche 8 septembre 2013 : Antibes (Club Nautique) – Roquebrune-Cap Martin (crique juste avant la plage du Golfe bleu)

Le 8 septembre, quand je posais ma planche sur l’eau, Antibes semblait encore profondément endormie. La vie qui s’était poursuivie très activement pendant la nuit paraissait figée et un ciel lourd ajoutait un couvercle plombé à l’ambiance matinale.

La veille, mon hôte avait tendu le bras en direction des lumières de l’aéroport de Nice en me disant que je devais viser là-bas, que le seul truc auquel je devais faire attention était le courant de la rivière qui débouche juste avant, ajoutant que nous n’étions cependant pas en période de fonte des neiges.
Tout était beaucoup moins clair une fois passée l’illumination nocturne.

Il faut dire que depuis Cannes, j’évoluais en terre inconnue, absolument inconnue.
Bien évidemment, l’autoroute nous avait déjà plus d’une fois conduits d’un point à l’autre, mais circuler sur l’autoroute ne permet pas de « connaitre une région », pas plus que traverser Paris en métro ne permet de connaître Paris.
Dans ces circonstances, des noms s’impriment dans ma mémoire sans se relier sur mon GPS interne, je suis incapable de les placer dans un ordre géographique (c’est à dire sur une carte, c’est à dire de les orienter les uns par rapport aux autres).
En fait, Je peux affirmer « connaitre » une région qu’après l’avoir parcourue à pied ou à vitesse réduite (amusant d’écrire « vitesse réduite » pour signifier « vitesse humaine », c’est à dire vitesse physiologiquement humaine/animale ! )

Donc, ici commençait vraiment mon « voyage en terre inconnue », sans guide.
Je devenais « exploratrice » et l’expédition grimpait d’un cran au niveau des sensations, lesquelles se trouvent exacerbées par l’excitation de la découverte, l’absence de repères, l’inconnu au bout du regard.  

Je visais donc ce que je pensais être l’aéroport de Nice.
Et, je levais sans cesse le nez pour regarder monter le grain.
J’avançais en zig et en zag, comme si j’hésitais sur la cap à définir.

D’un coup, le vent a grimpé d’un cran ; indéniablement la venue d’un grain se précisait.
Je m’étonnais alors de la présence d’un voilier sortant du port, au loin : pendant ces quelques jours de navigation en Méditerranée, n’avais-je pas constaté que le meilleur indice météorologique de « mauvais temps » est l’absence de bateaux sur l’eau?
Et voilà que le voilier envoyait son spi !
Et… j’ai rapidement été « rassurée » quant à « ma » prévision : le grain arrivant sous son propre vent, le voilier fut surpris, le spi s’est impeccablement roulé en tire-bouchon, sans faire un pli, pour ainsi dire!  Je voyais bien que « ça » s’agitait à bord, mais sans effet sur la voilure sinon une dérive impressionnante.
Mais je n’avais plus le temps ni de rire, ni de me moquer, le vent balayait la baie des Anges, le clapot se levait fort et au loin des éclairs signalaient un orage.
Il fallait agir rapidement, j’ai visé la plage la plus proche, la plus logique par rapport à la direction du vent et à ma direction prévue, Je n’avais pas du tout l’intention de retourner au Club Nautique.
Je mis pied à terre sur la plage de « Marina baie des anges ».
Sous des gouttes aussi grosses que des flaques, j’ai trimballé planche, pagaies et sacs le plus haut possible, j’ai monté la tente en un clin d’oeil, y balançant les sacs (non sans avoir désespérément tenté de les rendre moins humides) et je me suis coulée à l’abri.  
Il restait à ôter mon linge trempé pour enfiler mon pyjama bien sec et je me suis glissée dans le duvet : grasse matinée obligatoire du dimanche!

Inutile de vous expliquer le bonheur de l’autonomie : dans ces moment précis, je suis la femme la plus heureuse de la terre.
La pluie tambourinait sur la toile, l’orage grondait et j’étais bien à l’abri avec de quoi boire, de quoi manger. J’étais « tout » est simplement « bien ».   

Je me suis endormie.

Au tintamarre de la pluie battante ayant succédé une chanson douce, j’ai émergé et j’ai « ouvert ma fenêtre » sur ce paysage

Il était déjà plus de midi.

Tranquillement je me suis préparée à repartir car je sentais que « c’était fini », ne me demandez pas ni pourquoi ni comment, étrangère à la région je voyais seulement un arc-en ciel au bout de la digue!  

13h30 : Départ n°2, au milieu d’une régate d’habitables, lesquels avançaient de millimètre en millimètre dans la pétole qui suivait le grain.  

J’ai longé l’aéroport de Nice, pensant en filigrane à ce qui m’était promis par celui de Genova (dont je ne connaissais rien d’autre que l’infinie longueur de digue bétonnée annoncée dans les guides maritimes).
J’ai enjambé à la pagaie la baie de Nice, puis celle de Villefranche pour finalement accoster les rochers de Saint-Jean Cap Ferrat, utilisant l’anneau d’une propriété privée pour amarrer mon navire et faire une pause goûter.

Monaco n’était plus très loin, un paquebot en sortait.
Monaco! J’ai bien aimé l’ambiance monégasque, ses grands voiliers et ses canots brillants en bois vernis, une ambiance de cinéma, mais tranquille, presque sans vagues. Je n’ai pas compté les saluts de la main et les sourires lumineux qui ponctuèrent mon passage.
C’était étonnant par rapport à ce que j’avais croisé dans les autres « zones à grande circulation ».
De l’autre côté de la Principauté, ce fut « back » in France…
Une jolie crique sous la ligne de train m’accueillit avec douche et tout le confort dont j’avais besoin (rochers-sèche-linge, etc…)
Demain, L’Italie était promise au bout de la journée .

Lundi 9 septembre 2013 : Roquebrune-Cap Martin (plage du Golfe bleu) – Arma di Taggia (à côté de Piccolo Lido)
Au matin du 9 septembre, ma tente n’était pas exactement où je l’avais plantée le soir du 8 septembre.
C’est que dans la nuit, le clapotis des vagues était devenu un peu plus « agressif » et que la tente en avait été toute éclaboussée. Réveillée par ces bruits suspects, je n’avais pas attendu longtemps avant de la monter (en fait la « tirer/glisser » avec tout son contenant) en haut de la plage, la qualité de mon sommeil en dépendait.  

La première chose que j’ai regardée en « ouvrant les volets » fut donc l’allure du mini shore-break sur lequel j’avais royalement « surfé » la veille. En théorie, je savais que ce que je surmonte facilement dans un sens ne me pose pas de problème dans l’autre : « chez nous » par exemple, si je peux franchir la barre pour partir, c’est que je suis capable de revenir  Evidemment si les conditions changent en cours de route, les ennuis peuvent surgir.
Visuellement, il n’y avait guère de différence.
Pourtant, l’eau montait notablement plus haut.
Comme il y avait un promontoire en béton à gauche de la crique, je n’ai pas manqué d’aller observer afin d’envisager les possibilités de mise à l’eau, mais je n’ai rien trouvé de mieux de que de sortir à l’endroit précis où j’étais entrée.
Essai n°1 : raté
J’ai re-positionné ce qui avait été bousculé par les attaques brutales et successives de l’apparente « mini-vague » 
Essai n°2 version « je garde le sac arrière sur l’épaule pour l’attacher sur la planche une fois de l’autre côté de la vague » : raaaaa….téééééé
Je suis têtue… mais pas entêtée…  
J’ai remonté mon bazar au calme et j’ai re-vu calmement la situation. Il existait obligatoirement une solution pour me « décoincer » et prendre le large, une solution simple.
Bravement et dégoulinante, j’ai filé vers le promontoire pour observer à nouveau.

Ne voyant que les escaliers et la possibilité de portage, donc « remonter sur la route tout là-haut » ; la flemme avait, en premier, barré le chemin de la curiosité. Cette fois, les deux échecs de « départ facile » m’obligeaient à explorer mieux et tatatadammmmmmm, il suffisait de monter trois marches pour accéder à un sentier qui menait directement à la plage calme d’à côté : 300 m de marche (et de portage) plus loin, hop, hop, hop, je pouvais me libérer!  

Pour l’anecdote :
Tandis que, soudain plus légère et plus heureuse, je commençais le transbordement, deux mecs et leur smala (les femmes, les sacs et les fauteuils pliants) arrivaient (visiblement équipés en vue d’une chasse-sous marine).
« vous allez porter « tout ça » interrogent-ils »
« ben… oui »
« Vous inquiétez pas, « on » surveille le reste »
« Ok, Merci beaucoup » m’entendis-je répondre en pensant que d’autres m’auraient proposé une « aide plus active »  
Un kayakiste au long cours rencontré le lendemain me confia une anecdote du même type avec une nette tendance des « hommes forts » à regarder plutôt que de donner un coup de main.
Bon c’est vrai : on est baroudeur/euse ou on ne l’est pas, non?  Et puis, je me demande si l’omniprésence de la télé-réalité dans la vie des gens n’influence pas certains : j’en ai rencontré plus d’un qui cherchait les caméras à ma suite, comme s’il y avait un jeu (donc des règles qui imposent de ne pas aider les concurrents) et comme s’ils avaient une chance de passer à la télé!  
Bon… Au total, ce ne fut qu’une heure de passée de manière originale et imprévue.
Menton… Vintimille, que dis-je? Vintimiglia! J’étais alors officiellement passée du côté italien!

Et c’est dans un port de pêche très artisanal que j’ai fait une revigorante pause déjeuner.

Partout dans ce coin, la montagne plonge dans la mer, les villages s’agrippent aux pentes vertigineuses, les viaducs acrobatiques dessinent l’autoroute, les nombreux trains sont autant de surlignages éphémères, les paysages sont grandioses. Ces paysages me ravissaient.

Le soleil déclinant, en souvenir de mon expérience matinale, j’ai cherché un lieu de bivouac bien abrité, ce qui me poussa à tutoyer la fatigue.
En arrivant dans la baie de Arma di Tagglia, j’ai directement visé la plage la mieux abritée. Et quand j’ai vu des mini-vagues au milieu de mon « chemin d’arrivée », je n’ai pensé qu’à les surfer sans me poser un instant la question de leur existence à cet endroit. Un tantinet fatiguée, je vous dis.
En un éclair j’ai vu arriver le sommet d’un caillou et hop, au bain!
Devant la plage déserte, mon amour propre ne voyait que la foule qui rigolait  pendant que je remettais la planche côté face, récupérais ma casquette avant de reprendre l’attitude d’une « Stand Up Paddleuse » tout à fait digne… et bien trempée!

Morale du jour : journée commencée en pataugeant se termine en pataugeant  

Dans l’histoire, j’avais oublié mes lunettes qui flottaient certainement encore dans la baie.
Objectif du prochain matin : en trouver d’autres!

Tous les chemins mènent à Rome (5)

Mardi 10 septembre 2013 : Arma di Taggia (à côté Piccolo Lido) – Alassio (Club Nautique)

Après un rapide petit déjeuner, j’ai plié, rangé et sécurisé tout mon matos afin de prendre, à pieds, la direction de la citée balnéaire. J’espérais que les boutiques n’ouvrent pas trop tard.
En tenue « marine », nus pieds, un p’tit sac étanche sur l’épaule (en guise de sac à main contenant toute ma fortune) et APN à la main, ce matin là, j’étais une touriste en marche!
Premier arrêt pour un cappuccino, deuxième arrêt pour des pizzas, troisième pour des fruits bio, quatrième pour des fromages de chez le fromager, cinquième chez l’opticien qui ouvrait tout juste…
… En fait, c’était la matinée pour faire chauffer la carte bancaire   

A dix heures, j’étais à nouveau sur l’eau.

Pendant ce trip j’ai vécu plusieurs fois des moments de plénitude absolue et il faut bien reconnaitre qu’ils naissaient souvent des conséquences de cette « autonomie-sans assistance » qui m’est tellement indispensable.

Etre sur ma planche au milieu d’une baie (loin du monde), sans obligations, sans pression de timing, avec  l’impression d’avoir absolument tout ce dont j’ai besoin, c’est à dire : eau, nourriture, vêtements secs, hôtel du soir avec vue sur la mer… et carte bancaire okazou (fondamentale la carte bancaire, c’est elle qui me différencie du « SDF à la rue ») est un « truc » immense dont la prise de conscience, libère dans mon dos de délicieux frissons de bonheur

Une digue apparut devant moi, juste après cette digue, j’allais passer en vue de la ville d’Impéria. A ce moment précis, j’ai décidé que le jeu du jour consistait à « faire une pointe par heure ». Le jeu s’est poursuivi toute la journée avec succès! En trois heures, j’étais donc au pied d’Impéria (pointe de San Stefano – Pointe de San Lorenzo – Imperia)

J’avançais en douceur, le paysage était magnifique. Je m’émerveillais sans compter à chaque découverte et chaque découverte me rendais impatiente d’aller voir derrière la prochaine pointe.

Certaines pointes étaient elles-mêmes des oeuvres d’art dont l’image rend très mal la dimension réelle

Une fois une pointe franchie, je visais déjà la suivante.
Il était environ 17h, c’est approximativement à mi chemin entre deux caps
que j’ai aperçu « un truc qui bougeait au ras de l’eau » dans ma direction. Ce n’était pas un SUP. Petit à petit je distinguais un kayakiste, étonnée d’un voir un à cette heure-ci car si j’avais parfois croisé des kayakistes à la pêche, ils stationnaient rarement en « milieu » de baie et jamais le soir. Petit à petit, je voyais le pagayeur, il avait un chapeau noir à large bord et mon imagination galopante s’est empressée d’y voir un « Zorro » kayakiste. Il se dirigeait droit sur « moi-je »… tatatadammmmmmm…
« Buonasera
– Buonasera… I am Joelle, do you speak english?
– Yes, yes… et je parle français aussi, vous allez où comme ça?
(ben M*rde, il est si mauvais que ça mon anglais???  )
– A Rome!  
– Et bien, moi, je vais à Bruxelles!
–  Non, mais je rigole pas, c’est vrai, je vais à Rome.
– Je ne rigole pas, je vais vraiment à Bruxelles, je vais porter une pétition au Parlement Européen etc, etc… Et toi? Je peux te tutoyer, hein? Tu fais « ça » pourquoi?
– Moi? Pour mes vacances!  
– Non… Mais tu fais quand même « ça » pour quelle que chose, non?
– OUI, je fais ça pour mes vacances. « 

S’ensuivit un dialogue un peu surréaliste en plein milieu de nulle part entre un kayakiste suréquipé, chapeau de zorro surmonté d’une caméra, gps à la main, écouteurs aux oreilles et une joelle droit dans ses bottes (oui, oui, en l’écrivant, je pense à mes très belles bottes comme dans la pub de get-sup-mag, version liberty de chez l’oiseau qui plane !: Bon, bon… Je suis une fille quoi!   )
Très sympa, le gars… et il semblait sincèrement content de rencontrer mon brin de folie… Nous nous sommes salué et nous sommes partis chacun dans notre direction. Il ajouta en partant : « Tu verras, ça se fait bien « Rome », j’ai mis un mois pour arriver là »
Un rapide calcul m’horrifia  J’allais jamais y arriver à temps, j’étais partie depuis une semaine, il n’en restait « que » trois… Mais il ajouta « je fais environ 20 km par jour, aujourd’hui j’ai traîné »

Ouffffffffffffffff!   C’est donc que je vais y arriver pensais-je!  

Etonnante rencontre.

Je regardais ma montre : 15 mn de conversation, hop, hop, hop je remettais le jeu en route, allez 30mn pour atteindre la pointe, chiche ? Chiche… 

Une tortue à l’horizon ?

Juste en face de « la tortue » (Isola Gallinara) j’ai trouvé un parfait endroit bien au calme, pour poser mon bivouac du soir après cette journée tranquille.

Mercredi 11 septembre 2013 : Alassio (Club Nautique) – Vado Ligure

Je n’avais pas encore plié la tente quand Marco arriva en appelant doucement « Joelle, Joelle ».
Marco, il avait terminé son entrainement de natation la veille au soir, peu après mon installation et nous avions bavardé. Marco est un ancien véliplanchiste de l’équipe Italienne, il aime tout ce qui parle de la mer  
Là, il venait m’inviter à visiter la ville et à aller prendre un petit déjeuner « normal ».  
Ni une, ni deux, j’ai plié à toute vitesse, nous avons embarqué sacs et pagaies dans son véhicule et c’était parti pour une virée dans Alassio avec un guide passionné.

Bien nourrie par cette surprise du matin, je ne regrettai pas la « mise à l’eau » un peu retardée jusqu’à l’heure où se leva le vent et l’horrible clapot qui allait de paire.
C’était à hauteur de Pietra Ligure.
Au loin se dessinait une pointe à tourner et ne sachant pas ce qui m’attendait derrière, je décidais de me poser sur une plage et d’attendre que tout s’apaise pour avancer sans me défoncer  
C’est donc à Borgio Verezzi que je tentais (et réussissais) un splendide atterrissage surfé.  
Fière de moi j’étais.
Je sautais allègrement de la planche pour la rattraper au vol et avant même d’avoir pu arriver à en attraper le nose, les deux « sauveteurs » du « banio » m’entouraient et tentaient de tirer en vain la planche sur le sable (chargée, elle pèse un peu lourd et l’un des « sauveteurs » était une fille tandis que l’autre sortait à peine de l’adolescence  )
« Tout va bien, pas de problème » me demanda la fille en anglais (tout au long du parcours italien, je fus souvent prise pour une « américaine »… tant que je n’ouvrais pas la bouche, of course!)
« Pas de problème du tout, je viens juste pour manger un peu et me reposer parce qu’il y a trop de vent… »
« Il FAUT vous pousser, ici c’est une plage privée, vous devez aller là, là, c’est public »

Ahurie, je comprenais enfin ce comité d’accueil. J’avais visé le meilleur endroit pour surfer, mais il s’avérait que j’arrivais 150 cm trop à gauche et que c’était intolérable et qu’il fallait que je déplace tout et illico 150 cm à droite!
  
Je détachais mes bagages et la fille s’en empara pour les poser à 150cm EXACTEMENT tandis que le grand ado essayait de trainer la planche sur le sable par le leash, ce dont je le décourageais instantanément en portant moi-même la planche du genre « tire toi, je m’en occupe »  
L’incident était clôt, chacun était à sa place et tout était parfait.
J’ai déballé ma nourriture, étalé mon pique-nique et mis mon linge à sécher sur LA PLAGE PUBLIQUE, oufffff.
Je tiens à souligner que c’est l’unique fois où ce genre d’accueil m’a été réservé. En fait, après avoir discuté à droite à gauche, il est un fait que certains propriétaires de plages privées exercent sur leurs employés (donc les sauveteurs) une autorité quasi despotique qui entraine parfois les employés à faire du zèle.

J’ajoute et c’est important, que j’ai toujours reçu un accueil très bienveillant de la part des sociétaires de ces plages privées.

Le vent montait et j’étais super contente d’être sur la plage, d’autant plus qu’un orage venait en rajouter.

Une fois l’orage passé, le clapot s’est aplati et le vent est devenu carrément portant pour mon trajet, il ne fallait pas en perdre une miette. Je suis repartie, non sans faire attention à l’endroit où je posais les pieds sur la plage… mais décidément, il fallait que je me mette à l’eau dans la zone « privée ». Comme je partais, tout le monde s’en moquait.

En finissant de passer le cap qui suit Finale Ligure, je me suis félicitée de ne pas avoir pris le risque de le passer sous un grain.

Et finalement c’est en vue des installations portuaires de Vado Ligure que j’ai cherché un endroit où planter ma tente. Mine de rien, j’avais encore parcouru une belle distance ce jour là!

Tous les chemins mènent à Rome (6)

Jeudi 12 septembre 2013 : Vado Ligure – Genova

La tartine relatant cette journée est aussi longue que la digue de l’aéroport, attachez bien vos serviettes !

Avant même de partir, j’avais focalisé mon appréhension sur deux passages, celui du golfe de Saint-Tropez à cause du trafic de YTGV (Yacht à très grande vitesse) et celui du port de Gènes à cause de sa longueur infinie. Rien ne m’inquiétais trop sur le suite du trajet.  

Depuis quelques jours, je voyais Gènes-Genova approcher et j’avais vraiment envie de passer de l’autre côté histoire de m’en « débarrasser » l’esprit.
J’avais l’impression d’être immensément loin de mon but : Rome.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que si je me sens tout à fait capable d’accomplir les projets que je fomente, je n’ai jamais la certitude de parvenir à mes fins.
Disons que je reconnais volontiers la puissance de l’imprévisible.  
Après avoir croisé le kayakiste venant de Rome, la raison autant que l’arithmétique me laissaient confiante, mais le doute ne s’effaçait pas pour autant. Evidemment, comme je ne disposais pas (à ce jour) d’une carte (autre qu’une carte routière bien imprécise au 1/1 000 000 ) j’évaluais très mal les distances parcourues, d’autant plus mal que les croquis fournis par le Guide de navigation que j’avais emporté était dessinés selon différentes échelles. Visuellement, je parcourais sur ces croquis, parfois 10 cm, parfois 2cm  et cet aspect « visuel » était pour le moins troublant.

Après avoir posé mon campement en vue du port de Vado Ligure, pas très loin de Savona, confortablement installée dans mon duvet, j’avais fait le point la veille au soir, éclairée par ma frontale.
Gènes ne paraissait plus trop loin.
Dans cette zone et ces jours-ci, la lueur du jour persistait jusqu’à 20h30 précisément.
En partant à 8h de Vado Ligure, je disposais donc de plus de 12h pour dépasser le port de Gènes, c’était d’autant plus envisageable que le SMS nocturne de Michel me faisait part d’une météo qui pouvait convenir.

Ce jeudi matin 12 septembre, la journée s’annonçait aussi chargée que le ciel nuageux : le jeu du jour consistait à passer le port de Genova avant la nuit.

L’avantage avec les départs matinaux, c’est que je pouvais tranquillement « m’échauffer » sur le flat!  
Néanmoins, le long de la digue du port dont je m’éloignais, le ressac était notable.
Juste avant de passer l’extrémité de la digue, j’ai vu sortir un bateau pilote, je me suis retournée : un porte-containers arrivait, je ne l’avais pas vu venir… Ni entendu… J’ai immédiatement ralenti (c’est drôle de parler de ralentissement, vu ma vitesse habituelle!) pour rassurer le pilote  
Je souligne que les pilotes ont TOUJOURS été très aimables et qu’ils ont TOUJOURS cherché à me sécuriser sans jamais mépriser mon frêle navire  
L’énoooooooooorme navire est rentré dans le port et j’ai filé vers le port suivant : Savona

Nouveau ressac notable le long de la digue que je ne longeais pourtant pas de très près.

A l’embouchure du port, c’est un bateau de la police qui a surgi, m’a contournée à grande vitesse, avec force vagues sans que je comprenne pourquoi.
Je me concentrais déjà sur la pointe suivante quand un SUPeur entra dans mon champ de vision. C’était F., un surfeur, SUP surfeur, jeune papa du joli petit Kay qu’il fut fier de me présenter.

Enfin, il m’a invitée à débarquer sur « sa » plage. Quel ne fut pas mon émerveillement en arrivant au bord : il est venu m’aider à sortir de l’eau, il a saisi comme une plume la planche lestée (oui, oui, avec les bagages dessus) d’un côté et de m’a tendu une main chevaleresque de l’autre!  Grande F. ! 
Puis, il m’a présenté sa jolie femme et son extraordinaire fils. Puis, il a demandé « tu veux quoi? » et comme je n’ai sûrement pas demandé assez, il fit préparer une 1/2 douzaine de sandwiches variés, il ajouta des bananes et des canettes… J’étais comblée, boostée à fond…
Il m’a aussi expliqué qu’il était normal que le bateau de police soit venu me tourner autour « On est en Italie, les ports sont très surveillés »… Je n’ai pas tout compris!  
Et…
Je suis repartie en étant certaine de réussir à poursuivre le jeu lancé le matin même : passer le port de Genova avant la nuit!
 
Je suis incapable de me souvenir de l’endroit où je me suis arrêtée pour me sustenter, c’est dire à quel point mon esprit était accaparé par la participation au challenge que j’avais inventé.  
D’ailleurs, je n’ai pris aucune photo après la rencontre avec Federico, sa femme et leur fils.  

Ce dont je me souviens, c’est qu’en partant de la plage où j’avais rapidement dégusté un des sandwiches offerts, je constatais que le vent était exactement celui que Michel avait indiqué dans le point météo, de vent de travers, il passait vent portant si je tirais au large pour piquer à l’extrémité du port de la ville au loin, très au loin…Genova…

Ni une, ni deux, j’ai visé le large, très au large.

Et quand j’ai senti le vent bien orienté, j’ai visé la terre  
J’ai alors vécu le plus magnifique et le plus formidable parcours au vent portant que je n’avais jamais vécu. Il y avait une belle houle qui me poussait, il y avait un bon vent qui me poussait. C’était juste magique, l’adrénaline dégoulinait, j’étais juste heureuse ; en flashes, je pensais à ce que pouvaient vivre ceux qui se lancent le défi de la M20 qui devait être un endroit dix fois plus infini.   
Impossible de dire combien de kilomètres furent parcourus dans cet état de grâce.

J’ai soudain « trébuché » et je me suis retrouvée projetée vers l’avant, je ne suis pas tombée, j’ai rattrapé mon équilibre d’une main sur le sac accroché devant.
« Toi, ma fille, tu es fatiguée » ai-je pensé… Et j’ai déballé le lait concentré… Et je suis repartie gaillardement.

Pas très loin, bis repetita  

Ce n’était donc ni la fatigue, ni une hypoglycémie.  

 « le ressac de la digue du port (et de l’aéroport) de Gènes se fait parfois sentir à plus d’un mile de la côte » était-il écrit dans le guide de navigation… Arghhhhhh… Je n’avais aucune idée de la distance qui me séparait de cette foutue digue, mais il était évident que le ressac était responsable de ma soudaine « perte » d’équilibre.

A partir de ce moment, ralentie je fus. Et une Joelle qui ne va pas vite en chevauchant sa planche chargée n’avance VRAIMENT pas vite  
Du coup, le vent me poussait vers la digue sans que je n’arrive plus à me diriger vers la sortie du port. Devant autant de « vent contraire », je m’inclinais… A genoux je pagayais  
Plus j’approchais de la digue, plus le ressac devenait spectaculaire.

Je peux affirmer que je me suis fouetté le mental plus d’une fois et avec grande force « ALLEZ cocotte, ALLEZ, ALLEZ, c’est possible, il fait encore jour, tu vas y arriver » etc… etc…  

Je me sentais minuscule et grande en même temps.

Je ne voyais plus du tout le paysage quand j’étais dans le creux de ce gigantesque clapot.
Parfois je voyais une montagne (il en faut peu pour que je vois une montagne  ) arriver d’un côté et la même arriver exactement de l’autre côté  
Parfois à l’instant précis où les deux montagnes se rencontraient, j’étais perchée sur un volcan pointu qui crachait son écume.  

J’essayais de noter mon avancement en prenant des alignements. J’avais parfois l’impression de ne pas avancer du tout et puis soudain, l’apparition d’un bâtiment nouveau me prouvait que j’avais bien changé de place.

J’avais enfin dépassé la digue en béton brute de l’aéroport, sur quelques centaines de mètres, il y avait des enrochements qui amortissaient un peu le ressac… Pfiouuu, presque de quoi souffler : une goulée de lait concentré et hop : béton brut à nouveau. Je restait autant que possible à distance, je ne me suis jamais approchée à plus de 300m du mur.

Et finalement, j’avançai plus facilement.

Comme une délivrance, je voyais enfin la fin du mur.

Soulagée j’étais.
Debout, je reprenais de la hauteur.
Du coup ma pagaie devenait plus forte, mon corps devenait plus tonique et le mental s’emballait et je retrouvais tout mon entrain habituel et j’avançais vraiment à vue d’oeil.
Il faisait encore jour.  

J’ai regardé derrière sans voir le moindre navire.
J’ai regardé devant sans voir le moindre navire.
J’ai regardé DANS l’embouchure du port sans voir le moindre navire.
J’ai traversé.
J’ai visé, en face, les plages.

Le jour faiblissait.
Un voilier se hâtait pour entrer au port, il avait déjà allumé son feu de mât. Ses passagers saluèrent mon passage, amicalement  

20h sonnait aux clochers, je touchais terre. J’avais gagné. Je regardais le ciel.
L’instant était délicieux, infiniment bon, incroyablement fort.
C’est alors seulement que je me retournais pour regarder d’où j’arrivais.

Un bateau de passagers sortait, illuminé, puis un autre, puis un troisième…

Morale du jour : Quand un bateau passe avant toi le matin, des bateaux passent derrière toi le soir venu.

Vendredi 13 septembre 2013 : Genova – Sestri Levante

Après avoir tardé à trouver le sommeil (certainement sous l’effet d’un certain nombre de drogues physiologiquement distillées en très grande quantité la veille ) je me suis hâtée doucement dès le réveil.

D’après les pages du guide, j’étais officiellement entrée dans la « Riviera du Levant » et je n’avais guère plus d’indications touristiques. J’ai découvert à mon retour, en écrivant ce billet, que j’allais entrer sous peu dans le « golfe du Paradis ».
De manière générale, je ne suis pas du genre qui apprend par coeur et à l’avance « les trucs à voir et leur histoire ».
J’aime garder un regard libre, c’est une main tendue pour l’émerveillement, les surprises, les lumineuses découvertes de « petits riens » et de fait j’évite les déceptions.
Dépourvue d’internet et de toute source d’information historique, j’étais donc dans les conditions idéales pour « faire comme d’habitude ».
D’emblée, le paysage était TRES différent de ce qu’il avait pu être avant Gènes. J’avançais tranquillement, je voyais des cartes postales et j’essayais de prendre des photos qui ne leur ressemblent pas, je n’étais pas du tout pressée. Le fait d’avoir dépassé le port qui m’inquiétait avait largement ouvert la porte vers Rome et j’étais certainement encore sous l’effet de drogues euphorisantes auto-produites. Le ciel bleu et le soleil étaient au rendez-vous. La mi-septembre ayant éliminé la masse des estivants, la Riviera n’était que luxe, calme et volupté.

(in « L’invitation au voyage » de Baudelaire
« Là, tout n’est qu’ordre et beauté
Luxe, calme et volupté »)

J’ai fait la pause déjeuner au pied de l’Abbaye de San Frutuoso dans un décor de rêve.

J’ai rempli mon garde-manger dans la belle cité de Chiavari.
J’avais atterri sur la plage sans avoir la moindre idée de l’endroit où j’étais, vous avez sûrement remarqué que jamais aucun panneau n’indique le nom des villes côté mer!  
J’avais visé pile poil au milieu d’une plage privée parce que TOUTES les plages du coin étaient privées et qu’en arrivant au milieu, je tombais inévitablement sur le « sauveteur » de service à qui je pouvais demander l’autorisation de stationner.  
Entendant ma demande le gars me toisa et hésitait quand une dame allongée sur un transat tout proche lui fit signe de la tête qu’elle était d’accord.  
Enhardie, après avoir tout débarqué, j’allais la remercier et je lui expliquais la raison de ma présence incongrue dans ce cadre préservé.
Elle a aussitôt répliqué qu’elle avait bien vu d’emblée que je n’étais pas une de ces va-nu- pieds qui troublent l’ordre… Wahoooooo   
Elle m’indiqua le « mini-market » du coin et sans sandales ni pantalon derechef, j’y allais.
 
Impressionnante cette ville version « luxe, calme et volupté » toutes dimensions… J’ai adoré y passer, comme tombée d’une autre planète, absolument transparente dans le regard des « gens biens »…

De retour sur la plage, la dame qui m’avait accueillie partait, elle me demanda d’aller saluer le tenancier, elle l’avait averti de mon passage et il voulait faire ma connaissance. Le gars aurait certainement souhaité que je m’assoie, que je prenne un café, que je discute, mais mon italien étant ce qu’il est (c’est à dire qu’il n’est pas du tout) et l’heure d’avancer étant pointée dans mon esprit parfois rigide, je me suis excusée et j’ai pris le large.

En vue de la pointe d’après, je n’ai pas eu envie d’aller voir « derrière », il me semblait que cette petite journée touristique était suffisante après l’épopée de la veille et je visais la côte.

Emerveillée, enchantée, je me laissais subjuguer par ce que je voyais : au creux de la baie il y avait un village comme un bijou dans un écrin. La lumière du soir ajoutait sa touche de magie.
Comme j’avançais délicatement, sur la pointe de la pagaie, afin de ne troubler ni le calme, ni la surface de l’eau devenue d’huile, j’ai vu deux filles qui mettaient leur bateau (aviron) à l’eau. C’est vers elles que je me suis dirigée, c’est sur leur plage que j’allais dormir. J’ai été super bien accueillie!  
Après une douche chaude, j’ai organisé mon nid sous les bateaux.

Tous les chemins mènent à Rome (7)

Samedi 14 septembre 2013 : Sestri Levante – Porto Venere (île de Palmaria)

Dès le réveil, une pensée me traversa : il faudra bientôt que je demande à Michel de me préciser où est situé le milieu du parcours.   Il me semblait en être encore loin. Après moins de deux semaines d’aventures, j’avais encore du temps devant moi.

D’après ce que m’avaient dit les « rameuses » de Sestri Levante, la journée à venir me promettait une nouvelle balade touristique.
Après un peu plus de deux heures d’avancée, la faim se fit sentir. Sous le regard d’une mouette j’ai pausée à Punta Rospo (Moneglia) et je me suis royalement offert un cappuccino en dessert.

J’ai contourné des caps, j’ai pagayé au loin de falaises abruptes. Partout, des villages sont sertis. Sur le velours émeraude, ils sont parfois rubis, parfois topazes, toujours colorés.

Partout des zones abritées attirent les bateaux.

Arrivant en vue de Monterosso, il était temps de s’arrêter à nouveau. Je voyais au loin les « bateaux-navettes à touristes » longer la côte, je n’avais pas envie de m’approcher davantage, j’ai donc trouvé un coin « juste pour moi », heureuse une fois de plus de voyager avec ce drôle de navire qui se gare partout !
Loin du monde, tout à loisir, j’ai profité du paysage.

Malgré tout
Quelque chose me disais qu’il ne fallait pas mollir.
Quelque chose me disais qu’il fallait avancer sous le soleil.

De pointe en creux, de creux en pointe, je traçais ma route. Levant le nez souvent, ce sont surtout les falaises que je regardais. Passer par ici ce samedi était une chance, c’était presque tout à fait calme.
Le crépuscule se dessinait, les rochers commençaient à flamboyer.
Je voyais les derniers bateaux me doubler, filer à la hâte vers leur abri.
Ne sachant absolument rien de la configuration de la zone, je n’avais aucune idée de l’heure à laquelle j’allais arriver, je me faisais à l’idée de circuler de nuit.

Quelque chose me disais qu’il ne fallait pas bivouaquer dans une crique.
Quelque chose me disais qu’il fallait aller jusque dans un port.

Et tout d’un coup, j’ai vu le château.
On m’avait dit que c’était beau.
C’était magnifique.
Plus j’approchais et plus il devenait magique.

Un dernier petit canot à moteur me doubla et je vis qu’il « rentrait » dans un « canal », à cet instant j’ai compris, qu’il serait inutile de contourner la pointe, il y avait un passage, juste avant, au pied des remparts.
Le passage fait 150 m de large à l’entrée.
En voyant ce rétrécissement, l’illusion est totale, c’est un canal qu’il va falloir s’enfiler. Et à l’instant où les rochers semblent se resserrer, après deux coups de pagaie, la baie s’ouvre et s’offre et c’est presque incroyable et tout à fait merveilleux à la fois.

J’y suis arrivée au coucher du soleil exactement.
Fascinée, je suis entrée dans Porto Venere.
Les lumières s’éclairaient et illuminaient le plan d’eau.
Au loin, les villes côtières formaient un diadème scintillant autour des berges devenues invisibles.
A gauche, l’île que je n’avais pas eu besoin de contourner (Je comprenais à ce moment que c’était une île)
Il y avait de la musique dans toutes les guinguettes et sur tous les bateaux, samedi soir oblige.
J’ai choisi de m’orienter vers l’île, vers une zone sombre d’où ne sortait aucun bruit.
J’ai débarqué quasiment sous le panneau qui indiquait la zone de réserve naturelle.
La nuit commençait à prendre le pas sur les derniers éclats solaires.

J’ai pensé que le lendemain, je serai enfin orientée « comme chez nous », c’est à dire que le soleil se coucherait sur la mer.

Je me suis endormie après avoir lu le SMS de Michel, faisant le point météo avec les prévisions pour le lendemain.
Le calme avait envahi l’espace, le clapotis de l’eau sur la berge était presque imperceptible. Dans le ciel clair, les étoiles s’allumaient une à une.

Dimanche 15 septembre 2013 : Porto Venere (Isola Palmaria) – Lerici (Club de voile)

Avant l’aube, dans l’instant qui précède le véritable réveil, j’ai perçu très nettement que la chanson des vaguelettes dans les galets n’était plus celle de la veille au soir.
Malgré l’abri de la végétation, de temps en temps la toile de tente s’ébrouait bruyamment, parfois, elle claquait sèchement.
Je pensais me laisser bercer encore un peu.
Mais, je sentais bien que tout « ça » n’augurait rien de bon du côté de la météo. Michel avait écrit dans son sms du soir : « Italie zone côtière 4, vent SW puis WSW 5 Bft localement 7 au sud de la zone, activité orageuse, mer assez agitée, houle de WSW 1,6 m. »
Donc,
Sans attendre davantage, je passais de la somnolence à la vigilance totale.
Attrapant la frontale d’une main, je l’allumais tandis que je tâtonnais de l’autre pour trouver la carte.  Dans le même élan, une évidence s’imposait : il fallait que je sorte de l’île au plus vite, pendant que c’était encore navigable. Je ne voulais pas prendre le risque de rester coincée toute la journée à cette endroit là.

Il y a un « truc » en Méditerranée que nous n’avons pas en Atlantique (en raison des marées), ce sont les digues protectrices. En Italie, il y a des digues pour protéger les plages afin qu’elles ne soient bordées que par des plans d’eau parfaitement lisses.
Je découvrais que le  guide de navigation signalait une digue en travers de la baie de La Spezia ; une digue longue de plus de 2km (bien visible sur la carte google) qui protège parfaitement la baie des vents de Sud et de la houle. Pour « m’échapper » j’avais donc une solution : aller chercher la digue (vent portant), la longer à l’abri de la houle (et probablement bien coupée du vent) et une fois la baie traversée, profiter de l’abri de la côte pour avancer le plus loin possible.

J’ai plié la tente bien humide.
Je suis partie, au jour tout juste levant.
Je ne me suis pas retournée.
Le temps pressait.
Le ciel était menaçant.
Les lumières s’éteignaient une à une.

Comme prévu, en longeant la digue de très près, j’étais parfaitement à l’abri. Parfois, les embruns éclaboussaient par dessus, mais la mer n’était pas encore très forte, le vent était environ 4bft, pas plus.
Au fond, la ville dormait encore.

Comme prévu, l’échancrure de la côte « en face » m’apporta une bonne protection, la navigation était facile. Une heure après mon départ, je passais San Terenzo.

En longeant les plages de Lerici, des plages comme toutes celles qui m’avaient accueillie jusqu’ici, je n’était pas convaincue, je ne m’y voyais pas « coincée » pour toute une journée.
J’ai tenté le port, j’ai essayé entre les travées de bateaux, j’ai regardé partout dans l’espoir de viser un point où atterrir, histoire de passer la journée en ville. A ce moment, j’avais dans l’idée de retourner sur une plage, le soir, pour dormir. Je ne voyais rien de satisfaisant. Je me dirigeais donc vers la capitainerie, il semblait y avoir un recoin accueillant juste à côté.
J’ai amarré la planche à un bout qui pendouillait au ponton et j’ai débarqué.
Un homme s’affairait au milieu des « Optimist » et autres dériveurs rangés, empilés en bon ordre devant un atelier. L’heure était matinale et le quai, déjà balayé par les bourrasques, était quasi désert. Ayant toujours reçu un bon accueil dans les clubs de voile, je m’approchais hardiment.
« Bonjour, parlez-vous anglais ?
– Oui, un peu
– Je viens de Marseille avec la planche là-bas (je lui montrais du doigt). Cette nuit j’ai dormi sur l’île Palmaria, à Porto Venere, j’arrive ici et je pense que la météo n’est pas très favorable pour aller plus loin.
– Vous êtes partie de Marseilles, avec « ça » ?… ?…(un grand sourire) Soyez la bienvenue, je parle français aussi (…) »
Son français était excellent, nous avons bavardé, parlé bateau et navigation.
J’ai su en fin de journée que c’était le président du club de voile. Il se préparait en vue d’une régate d’habitables. Les Sociétaires de ce club très huppé sont de véritables marins, ils ont participé à la régate, dans les conditions bien mauvaises de ce dimanche, entre les averses « comme vache qui pisse » et les rafales qui parfois montaient à 30 noeuds (donc le 7 bft annoncé…)
Et voilà comment, après un capuccino d’accueil au club house, après une douche chaude, habillée en tenue de ville et correctement chaussée, je suis partie à la découverte de la citée avant que le ciel ne nous tombe sur la tête pour de bon.  

Après deux heures de marche, après avoir visité une librairie, une église et un café, n’arrivant pas du tout à me réchauffer, j’ai pris la direction du Club pour ajouter une couche au mille-feuilles qui m’emballait pourtant puis j’ai erré encore, visitant le super-market et essayant de trouver l’appétit en explorant les menus pour touristes.

La luminosité était proche de zéro.

Le vent passait, tourbillonnant, entrainant dans sa course la pluie et l’écume en gifles d’humidité.
J’ai passé l’après-midi au Club House, sirotant du thé, décortiquant les journaux locaux, conversant tant bien que mal avec « la patronne » du lieu.
En fin de journée, le jour reprenait de la vigueur. Nous en avons profité pour faire une photo souvenir, entre deux averses.

Puis, bienveillants, les « marins » et leur président décidèrent qu’il ne fallait pas que je parte, que je pouvais très bien dormir dans le Club-House.
L’idée était plaisante, il fallait seulement trouver une solution pour que je puisse partir le lendemain (je déteste me sentir enfermée et le Club semblait pouvoir se fermer comme un coffre-fort)
Finalement l’affaire fut conclue, il y avait une sortie de secours. Il fallait seulement que je sois prudente pour que la porte ne claqua point avant que tout mon matos ne soit dehors!  
Top là!

Sur la verrière, les toiles claquaient, dans le port le cliquetis des haubans restait constant. Des flaques sur le carrelage témoignaient de la puissance des grains du jour.
Je vidais mes sacs.
J’étalais tout ce qui pouvait l’être
Je vérifiais
N’étais-je pas environ à mi-parcours ? (et oui… J’avais acheté une carte un peu plus lisible… )
La nuit était là.
J’espérais fort ne pas moisir ici.