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Vacances

Demain mercredi, départ de la maison vers 7h30 pour attraper le train de 8h25 sans courir.

A portée de main quatre livres, deux archi connus, lus et relus, un à relire, un à découvrir, c’est le cocktail idéal pour passer à ma mesure la journée de voyage qui va précéder le véritable départ.

Dans un sac, le carton qui voyagera par la poste pour porter vers l’arrivée ce dont je n’aurai pas besoin en chemin : mes livres, mes vêtements de ville, les clés de la maison et autres résidus de la « vie normale ».

Dans un sac, un petit cadeau pour mes hôtes et le plan des premiers kilomètres, entre ciel et eau.
Ces premiers kilomètres à accomplir seront avant longtemps, les derniers kilomètres capables de m’offrir un horizon lisse.

Je sais que dès ce passage franchi, il faudra avancer d’un vallon à un mont, d’une vallée à un pic, d’un pas à l’autre pas, d’une pensée à l’autre, inexorablement, inlassablement.

Cette nuit, comme avant tout départ, tout examen, toute chose importante, j’ai rêvé que je ratais mon train. Comme chaque fois, je me suis réveillée juste pour constater que je partais seulement le lendemain et que rien n’était perdu. Et comme toujours j’ai à nouveau sombré dans un sommeil agité.

Il reste mille petites choses à faire avant demain.
Mille petites choses que je repousse et que je ferai certainement dans la nuit, tard, juste à temps.

Pour l’instant, je profite de la jolie brise qui pousse à grande vitesse les nuages de beau temps de mes pensées en partance.

Pour l’instant, amusée, la question qui passe est celle-ci : un foetus, à la veille de devenir petit humain, un foetus rêve t-il qu’il va rater le train? Se réveille t-il à temps pour constater que c’est seulement le lendemain qu’il verra le jour?
Hop, déjà passée!
Et pendant que j’écris, se construit un dessin animé et caracolent mes pensées vers plus loin, vers la vraie vie, vers ces questions sans réponses, toujours ouvertes à de nouvelles expériences. Qu’est-ce qui pousse chaque personne sur le fil qui est le sien? Qu’est-ce qui la nourrit, qui l’élève et l’entraine d’un passage vers un autre passage?

Après demain, il y aura plein de joies pour fêter le premier pas, il y aura aussi plein de doutes, une forêt de questions et aucun autre choix que d’avancer, parce que c’est ce que j’ai choisi : être en mouvement, « moi-je » toute entière, un mouvement parfois fluide, parfois chaotique, un mouvement comme une respiration, soumis à l’environnement, aux autres et libre cependant.

Amusée à nouveau, je note (une fois de plus) l’origine lointaine du mot latin philosophia, emprunté au grec ancien φιλοσοφία, composé de φιλεῖν, philein et de σοφία, sophia.
L’interprétation en français moderne fait apparaitre le verbe « aimer » pour « philein » et les mots « savoir » ou « sagesse » pour sophia… Des mots qui ont la signification que chaque personne leur accorde en fonction de l’endroit où elle est au moment où elle l’entend.

Les mots sont parfois tellement insignifiants!

Bref! Il est grand temps que je parte en vacances!

Visible et Non-visible


« Toucher, c’est se toucher »
Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 308.

Il y a un peu moins qu’une année, j’avais partagé cette citation tirée des notes de Merleau-Ponty compilées dans un recueil dont le titre est à lui seul toute une aventure : Le Visible et l’invisible.

Ce matin, dans un commentaire au sujet de cet empilage (celui de la photo) je soulignais la précarité de l’équilibre réalisé. J’effleurais le temps que j’avais mis pour y parvenir.

Les plus perspicaces ont certainement imaginé les chutes, le fracas associé, la balle qui rebondit, les roues qui roulent, etc…
Peut-être pas!

Car l’invisible ne se voit pas.

Et, selon Merleau-Ponty, (page 295 du recueil Le visible et l’invisible), le visible doit être décrit comme invisible. Imaginez!

Dans chaque image, l’invisible est contenu, il se dérobe à la vue des passants pressés qui regardent le regard vide, mais il est là.

Ce qui est est passionnant, de mon point de vue, c’est la possibilité offerte d’un passage à la limite entre visible et invisible.

Ce fil tendu dont je parle et reparle, ce fil si présent et pourtant impalpable, ce « plus loin » si souvent écrit ne constituent rien d’autre que le passage possible, de l’un à l’autre, de l’un vers l’autre, sans que rien ne soit jamais acquis, alors que tout demeure possible.

 

La quête


Mes pensées sont comme la forêt, elles laissent émerger de grands arbres et donnent naissance à d’inextricables fourrés remplis de questions.
Les questions qui s’égrainent mettent en germination les questions à venir.

Parfois, comme ce matin, il y a un arbre qui cache la forêt.
Ou deux.

Par quel mystère? je ne sais pas.

Ce matin, après une courte nuit particulièrement lumineuse, deux grands hommes se sont invités dans mes pensées.
Ces deux là restent tellement liés dans mes souvenirs que je suis absolument incapable de remémorer le nom des « autres », ceux qui m’écrasaient de toute leur hauteur lorsque je fus invitée dans leurs discussions.

Aujourd’hui encore, je me demande par quelle grâce je me suis retrouvée à leurs côtés.

Ces deux là sont reconnus en temps que « grands hommes ».
Ils sont partis l’un après l’autre en novembre et en décembre 2000.

Nous sommes en 2017… Le temps a coulé si vite.

Ces deux là avaient en commun une douloureuse quête d’absolu. Douloureuse, ainsi la ressentais-je dans l’âge où je les ai connus.
L’un était protestant, l’autre catholique.

Quelle aventure!

J’ai hâte de prendre le chemin des vacances et de cheminer toujours plus loin.

En marchant, en pensant


Ranger, alléger, préparer sont les mots à l’ordre du jour.

Alors, recevoir un message qui fait autant écho au présent qu’à un passé dépassé fut un clin d’oeil que j’ai cueilli comme une étoile de plus à poser dans ma poche.

C’est que, parmi la multitude d’arbres qui se dessinent sans cesse au fil du chemin que tracent mes pensées, l’un venait de naitre et comptait déjà un majestueux ramage.

Il était question du corps des femmes.
Il était question de philosophie.
Il était question de philosophie féminine calquée sur la philosophie masculine.
Il était donc question de philosophie patriarcale à la sauce femelle.

Parce que me disais-je, parce que si je suis absolument incapable d’imaginer ce que sentent les mâles lorsque leur corps exulte, si je suis absolument incapable d’imaginer ce que ressentent les personnes privées d’un sens (que ce soit privées de la vue, privées de l’audition, de l’odorat, du goût ou du toucher), si je suis absolument incapable de m’imaginer en train de bouger avec 20, 30 ou 40 kg surnuméraires, etc, je sais que des personnes l’expérimentent pour de vrai et le vivent et le ressentent pour de vrai.
Je sais aussi à quel point j’ai pu ressentir chacune des fibres de mon corps s’étirer pendant mes gestations et ce que j’ai pu ressentir d’écartèlement lors de la mise au monde.
Je sais ce que je ressens et je sais que personne ne ressent exactement la même chose, nous sommes tou(te)s tellement semblables et différent(e)s à la fois…

A ce stade, un bosquet de métaphores émergea au milieu de la forêt de la réalité, grandissant sous les ramages des grands arbres aux branches déjà bien lourdes.

Et de chaque bosquet sortent encore (en ce moment même où j’écris) de nouvelles idées et parmi elles, l’hypothèse selon laquelle les femelles auraient plus que les mâles une certaine capacité physiologique permettant de supporter les formidables tensions imposées par leur vivance.
Il m’est même venu à l’esprit que parmi les « révolutions » actuelles, les femelles aspirant à devenir des hommes comme les autres pourraient perdre cette capacité.

Infinis questionnements, infinies hypothèses pouvant ouvrir tant et tant de chapitres qu’il me parait vain de songer à produire quoique ce soit tant il est vain de tenter d’empiler plus haut sans risquer la chute.

Je suis  quand même allée très vite tapoter sur mon clavier pour vérifier ce qui se raconte et je suis tombée sur le silence radio à ce sujet.

C’est un sujet dont les mâles ne peuvent pas parler, ou alors il faudrait qu’ils puissent imaginer mais il est impossible d’imaginer l’inimaginable.
Alors si les mâles ne peuvent pas en parler, ils n’en ont jamais parlé et comme toute philosophie moderne est basée sur les traces laissées par les philosophes antiques et passés, le sujet ne sera pas sur la table de sitôt.

Bref… je vais aller marcher!

🙂

Expérimenter encore et encore


Emotion intense aujourd’hui en visitant une exposition à L’Atelier.

C’est que la semaine fut difficile, tendue.
Davantage encore que les précédentes.

Il en va ainsi des passages de vie, des saisons, des vagues et des paysages, il y a des hauts, des moins haut, des bas, des très bas.
Le juste milieu est sur le papier, pas dans la vie en vrai.
Par le jeu des équations, il est possible d’amortir une sinusoïde mais en actant au long cours sur un grand nombre d’échelles, c’est peine perdue.

A certains moments, j’ai eu l’impression d’être coincée dans un bocal, me cognant de tous les côtés, incapable de trouver la sortie.

Et ce matin, la météo a changé.
Il y avait du bricolage prévu, nous avons commencé par manger des croissants en buvant du café, nous avons réparé les bateaux et nous avons beaucoup parlé, de tout, de rien et même de philosophie.
Le ciel était chargé, le vent soufflait et je suis partie sur l’eau, seule.

Rien n’est plus énergisant que le vent!

Le décollage était imminent.

Je suis allée marcher, tranquille.
J’ai vu l’affiche.
Jamais elle ne m’avait effleuré le regard les jours précédents.
C’était sur mon chemin, je suis entrée.

« Mon nom est personne » Ce fut un western dans la catégorie « spaghetti » spécialité chère aux années 70. J’adorais!

Et ce n’est pourtant pas ce qui m’appelait dans le titre de cette exposition.
En lisant ce titre « mon nom est personne » m’est apparu la folie de la double contrainte au coeur de laquelle je me débatais douloureusement.
La folie est le piment de la vie.
J’en sentais soudain le piquant intense et délicieux de cette double contrainte.
Elle pris sens, formidablement.

Dès l’entré dans le coeur de L’Atelier, happée par la musique et les oeuvres envahissant les murs , embarquée sur le flot de l’émotion par la grâce d’un instant magique où tout soudain s’éclaire, j’ai retrouvé mon cap.

Le cap.

Le cap qui passe par l’expérience, l’expérimentation enthousiaste, fascinante, merveilleuse.
Le cap qui entraine vers plus loin et plus haut.

Une page est tournée.
Une autre s’ouvre.

Mon nom est personne et j’existe encore davantage.

Produire, écrire, donner un sens

Hier, dans la soirée la question de l’art fut abordée.
L’amie d’une amie se défendait avec véhémence de ne rien comprendre aux oeuvres contemporaines.
A cette femme qui concluait sa diatribe avec « Je suis peut-être pas moderne » ; j’ai tenté d’expliquer ce qu’on pouvait comprendre sous le mot « art ».
J’ai tenté de parler d’émotion.

L’émotion est émotion, peu importe dans quel sens.

Ce matin, je secouais dans tous les sens une citation copiée par une autre amie sur son mur d’un célèbre « réseau social »:

« Peut-être à l’écriture ne sert-elle qu’à se trouver un interlocuteur pour soi-même.
Quand on est petit, on cherche une richesse de la vie et on convoque beaucoup sa propre imagination, ce qui rend la vie plus intéressante, plus supportable, plus compréhensible. Mais moi, en tant qu’adulte, si j’écris ce n’est pas tant pour chercher à être publié que pour me trouver un interlocuteur;
je dois confier ce que j’ai senti à quelqu’un.
Dans la vie tellement rare de trouver quelqu’un avec qui parler, avec qui partager ses convictions. Alors j’ai besoin de me forger un interlocuteur à travers l’écriture et à force j’en ai pris l’habitude. » (Gao Xingjan, au plus près du réel)

La route se déroulait tranquillement, quasi en pilote automatique tant j’avais l’esprit accaparé par mes préoccupations vis à vis du sens que je donne à tous les mots qui s’envolent sur la toile.

Etant arrivée à un passage de vie où je me sens moins sachante que jamais, n’ayant aucune obligation financière à donner le change et à produire pour produire, étant incapable de rentrer dans un quelconque cadre, je me demande souvent ce qui me pousse à écrire « en public » alors que « ça ne sert absolument à rien ».
En pensant à la citation de Gao Xingian, force était de reconnaitre que l’idée d’un interlocuteur imaginaire était présente. Et je pouvais même ajouter que c’est en pensant à l’interlocuteur potentiel que je tourne les mots, que j’ajuste les phrases, que même, je choisis les illustrations.

La réalité me dit pourtant qu’il n’existe pas d’interlocuteur.
Je pose mes mots.
Ils sont si peu lus.
C’est qu’il y a tant de production,
C’est que le monde est si vaste,
C’est que la toile est tellement ouverte.
Qui a le temps?
Si peu.

Je le comprends tellement.

Quand il ne s’agit plus de produire les articles microcosmiques obligés, quand publier est une expérience dont je suis revenue, quand écrire est cependant un impératif viscéral, comment ne pas peiner à trouver un sens raisonnable et raisonné au façonnage des mots ?
J’en arrive systématiquement à la conclusion que nous « devons » écrire « pour rien », parce qu’il faut poser « noir sur blanc » des assemblages parfois simples, parfois alambiqués, mais toujours assez inutiles, sauf à encombrer les archives.

Car, les « artistes » peuvent nous raconter ce qu’ils veulent, il y a toujours un point de départ, un moment après lequel il se mettent à produire pour produire, parce qu’ils ont été reconnus pour une oeuvre qui « rapporte ».

De mon point de vue la notion d’artiste est toujours associée à la notion de monnaie sonnante et trébuchante à la clef, quoiqu’ils nous racontent.

Tout ce que nous pouvons « faire », nous le vulgum pecus, n’est jamais que loisir infini.

Et dans ce monde où la notion de « travail » est portée au pinacle, je cherche un sens à mes errances, je me cherche, je me cherche encore.
J’ai besoin d’un sens pour aller plus loin.
Et le sens nait des autres.

La route se déroulait tranquillement, quasi en pilote automatique tant j’avais l’esprit accaparé par mes préoccupations vis à vis du sens que je donne à tous les mots qui s’envolent sur la toile.

Et d’un coup mon oreille se connecta à la radio qui susurrait depuis le départ. Et d’un coup, j’entendais ça : https://www.franceculture.fr/emissions/les-masterclasses/christian-boltanski-etre-artiste-cest-aussi-une-maniere-de-guerir

Et que disait cet artiste là?
Il disait que la puissance de l’artiste consiste à produire une oeuvre dans laquelle tout le monde peu se reconnaitre, il disait que l’artiste est un miroir.

Je dois avouer qu’il n’usurpe pas sa stature d’artiste. Je me suis reconnue dans maintes de ses affirmations… Sauf que je suis beaucoup trop pragmatique pour oublier que je suis moi, inconnue et non artiste, donc sans spectateurs, sans interlocuteurs.

Et c’est parce que…

Sans doute…

J’ai toujours besoin d’être libre, parce que je reste insoumise et hors cadre, « loisirante » inclassable.

Ceci est une non-conclusion, un point de continuation, en somme!

Quelle aventure!

Ce qui advient


Par définition, l’aventure, c’est ce qui advient.
Par définition, vivre est une aventure.

Mais, dans les imaginations, partir à l’aventure contient quelque chose de formidable et toujours extra-ordinaire.
C’est que dans ce mot « aventure », vient systématiquement se poser une part d’imprévisible.
C’est que l’imprévisible programmé, même s’il reste impossible à prévoir comme tout imprévisible qui se respecte, fait partie de ce que nous oublions de penser au quotidien.
Dans la routine au long cours, l’imprévisible surgit pourtant, qui nous atteint inexorablement en pleine face comme une surprise désagréable.

A travers une aventure, la disposition est tout autre. Certain(e)s s’accordent même pour affirmer que l’imprévisible peut faire partie des « bonnes » surprises!

Un aventurier ou une aventurière est reconnu(e) en temps que tel, quand tout le monde s’accorde à le/la distinguer du commun pour sa capacité à survivre à l’imprévisible, pour sa capacité à vivre ce qui est communément désigné comme « impossible », « difficile », « effrayant ».

Tout « ça » parce que dans les imaginations, tout est prévu dans le quotidien, tout est précisément programmé, en tout cas, tout devrait l’être.

Les imaginations sont fascinantes.
Parfois elles jouent à « faire peur », c’est pour mieux jouer leur rôle principal : assurer une sécurité… imaginaire!

Dans deux mois, je pars en vacance…  et ce sera l’aventure, comme d’habitude!

De la gratuité… De l’impression à la réalité

C’est bien moins joli qu’une photo de ma photothèque.
Oui, peut-être.
Il y a des jours comme ça.
Des jours où en me penchant sur l’écran de la toile, je vois de mes yeux des mots noirs sur fond blanc,
Des mots qui ne sont pas les miens et qui pourtant racontent tous, à leur manière, une évidence que je ne cesse de répéter.

Et oui, je répète à tour de bras.
Et oui, je suis inlassable.
Têtue jugeraient certain(e)s et pourquoi pas?
Refuser de se jeter dans l’abîme des idées simples mais fausses nécessite certainement un certain atavisme de bourrique!

Donc, la gratuité n’existe pas?
Et oui… tout se paie affirme le proverbe.

Cette question là, cette question de la gratuité, m’est tombée dessus il y a fort longtemps. Tellement longtemps que je me souviens avoir soulevé un tollé après avoir exprimé mon raisonnement en classe. J’avais à peine 10 ans, j’étais au collège et affirmer ce que je pensais fut si drastiquement réprimé que le mutisme est devenu un art de vivre à la hauteur des « mauvaises notes » accumulées.
Je me suis contentée de poser « par écrit » ce qu’il était de bon ton de noter afin de récolter les « bonnes appréciations » qui m’évitaient un rangement immédiat dans la case « imbécile ».
De fait j’ai « perdu » de l’avance et j’ai gagné un temps précieux.
De fait je suis reconnaissante au système scolaire. Grâce a ce qu’il était, j’ai rapidement appris à vivre en société.

J’ai repris en pleine face cette « gratuité qui n’existe pas » des années plus tard, le jour où j’ai décidé de faire payer ce que tout un chacun considère comme un « droit » gratuit : l’accès à un praticien de médecine conventionnelle.
Je pèse chacun des mots en écrivant « accès à un praticien de médecine conventionnelle ».
Et je le souligne parce que chacun sait qu’il est tout à fait normal de payer de sa poche un praticien de médecine alternative : magnétiseur, coach, chaman, charmant bidouilleur, guérisseur assermenté, gentil psychothérapeute, etc.
En sortant de tout contrat conventionnel, je gardais mes diplômes d’Etat, mes connaissances acquises à l’Université d’Etat (donc « gratuite »), je devenais « payante », donc non-conventionnelle et surtout, il fallait que je prenne le temps de l’expliquer.

Car, en France, la « gratuité » est institutionnelle et il faut passer beaucoup de temps pour faire entendre à qui ne souhaite pas l’entendre que rien n’est vraiment gratuit, jamais.
Et quand j’entends dire que « le temps c’est de l’argent », ça me fait rire d’avoir perdu autant d’argent en expliquant aussi longtemps qu’il était nécessaire ce qu’il m’importait d’expliquer!

Je souris aussi à l’idée d’assurer parfois la garde « gratuite » de mes petits enfants, parce que c’est normal, n’est-ce pas? De la même manière qu’il est tout à fait normal de rétribuer une nourrice ou un baby-sitter pour assurer le même service.

Suivez mon regard, je viens de mettre sur le même plan deux circonstances qui relèvent de deux plans différents.  Il y a le plan familial et proximal, voire amical et il y a le plan sociétal, éloigné du plan familial. Il y a un véritable lien familial, un lien amical avec quelque rares personnes et une infinité de « non-lien »  qui nous met en contact avec l’étranger.

Dans notre monde si vaste, dans notre société pléthorique, il est probable qu’il soit plus que jamais nécessaire de « mettre en valeur » la réalité du non-lien et les contraintes qui vont avec.
En y mettant « un prix », en multipliant les situations où ce qui familialement « ne coûte rien » se paie, nous nous offrons l’occasion de réfléchir à ce qui relie l’individu à la société, à la société qui rend l’individu plus fort jusqu’au moment où elle s’y perd. Et quand il ne reste plus qu’un peuple d’individu individualistes, quand « faire société » n’a plus de sens, l’avenir est à vivre, en société, coûte que coûte.

Habiter

Parmi les chemins qui mènent à l’illumination
il y en a deux fort différents
Le premier consiste à marcher dans la lumière d’un sage
Au risque de vivre dans son ombre
L’autre invite à cueillir chaque instant, chaque étoile de la vie
Au risque
D’en devenir ébloui

In Eloge, A traits communs, Nantes 2008

 

Combien de pages « bien être » pour proposer des techniques d’enracinement?
Combien proposent des techniques d’ancrage?
Et de centrage et de reliance et de présence…
Et quelles sont les différentes recettes?
Si les recettes publicitaires varient un peu les autres tournent autour
De toujours quasi le même discours avec la même avalanche de mots fatigués
Où chacun(e) puise sous les images ce qui lui convient d’envisager de faire un jour,
Souvent jamais.
Le rêve est une manière d’être absent.

Pour la jardinière, parler d’enracinement, c’est envisager une présence constante,
Une présence durable.
Sinon, à quoi bon souhaiter qu’une plante s’enracine?

Pour une navigatrice, parler d’ancrage, c’est envisager un lieu propice, une aire de repos
Une présence de passage.
Sinon, à quoi bon souhaiter naviguer?

Les mots sont troubles sans expérience et activent les maux en attisant les rêves
Avec une cueillette virtuelle d’inaccessibles étoiles.

Les mots qui se baladent sur la toile comme autant de miroirs aux alouettes
Peuvent s’avérer redoutables lorsqu’ils invitent les passants
A déserter
Leur parole avant même d’avoir essayé de l’habiter.

Car si la parole est cette faculté d’exprimer et de communiquer la pensée,
Donc, lorsqu’il s’agit de « moi-je », la faculté d’exprimer et de communiquer « ma » pensée,
Quelle est la parole qui sort de ma bouche s’il s’agit d’une pensée qui n’est pas la mienne?
S’il s’agit d’une pensée volée?
S’il s’agit d’une pensée toute faite?
S’il s’agit d’une pensée qui repose sur « rien »?

Et comment alors être qui je suis sans habiter ma parole?

Deux poids, deux mesures

Deux poids, deux mesures affirme le dicton?
Et certainement beaucoup plus de deux,
J’ajoute!

Ainsi en est-il du temps qui passe.

« Voilà une semaine que je suis rentré(e) et j’ai l’impression que ça fait une éternité »
Qui n’a jamais été traversé(e) par cette réflexion?

Pourtant, rien n’existe moins que le temps.
Pourtant rien ne se mesure plus incessamment que le temps.

Nous avons inventé de quoi mesurer le temps avec une précision folle parce que nous avons inventé la notion de temps, le temps perdu, le temps passé, et le temps gagné.
C’est fou, non?

Et la relativité?
On la pose où?
On s’en fout.
Quand ça nous arrange.
N’est-ce pas étrange,
Cette réalité?

Je me souviens d’un temps où passaient des nouveaux-nés, entre mes mains.
Je me souviens de LA minute.
LA minute après laquelle il est convenu de délivrer une note.
Une première note,
En évaluation d’un score.
LE score qui marque à vie la qualité d’entrée dans le monde
Désormais calculé selon la plus rigoureuse norme.

Et je me souviens de cette minute absolument interminable pendant laquelle le naissant se déplisse, se déploie, se colore et enfin respire.
Une minute qui parfois semble plus longue qu’une heure à attendre sur la quai d’une gare.