Mercredi 13 septembre, étape 14

« Parler du corps depuis plusieurs horizons permet d’en mieux approcher le mystère. Ce mot « chemin » a aussi l’avantage de faire apparaitre que le corps est à la fois territoire, traversé par des lignes de forces et véhicule unique de notre passage dans la vie terrestre. »
Ysé Tardan-Masquelier dans l’avant propos de Les chemins du corps, Albin Michel 1996,
ISBN 2-226-085-0

Ciel clair.
Corps lourd.

Ce jour était un carrefour programmé de longue date.

C’est en visualisant cette étape que j’avais marché de si longues étapes.
C’est en pensant à ce carrefour que j’avais libéré beaucoup d’énergie pour « avancer » le plus possible avant d’entrer dans le vif du sujet : le GR10 et ses pentes plus acrobatiques que celles du Piémont.
Depuis deux jours, j’examinais attentivement la carte, je tentais désespérément de dénicher une solution ménageant la chèvre et le chou, c’est à dire tenant compte des prévisions météorologiques déplorables et de mon intense envie d’élévation.
En vain.
Il fallait choisir entre haut et bas.
Choisir entre le très bas et le très haut.

Ma décision était prise depuis que, dans les pâturages, le silence avait envahi la nuit.
Cependant, tant que le chemin n’avait pas atteint la voie de non-retour, il demeurait possible de changer d’avis.

Je prenais conscience du poids que ce choix avait fait peser sur les jours précédents en soupesant celui qui me cisaillait les épaules ce matin là.
Mon sac semblait rempli de plomb.
Et pour ne rien arranger, le chemin se déroulait sur le bitume de minuscules routes communales. L’écho des tensions engrangées me traversait d’autant plus remarquablement que l’absence de contact avec la terre empêchait tout amortissement.

Il faisait grand beau.
Chaud.

Arrivée en vue de Lourdes que je n’avais jamais eu la moindre envie de traverser, j’ai acté la décision : il fallait passer par en bas.
J’ai plongé en pensant à ce livre que j’avais lu dans le train « Le Très-Bas » ; il ne s’était pas posé tout à fait par hasard dans mes mains.
J’ai plongé en pensant au sens que j’avais choisi pour mon escapade : rejoindre l’océan. Le sens demeurait, que je passe par en haut ou par en bas.

Il faisait lourd.
C’était lourd.
J’étais dans Lourdes.

J’avais l’impression de traverser un magasin de marque suédoise tant tout était fait pour perdre le randonneur à travers les rayons.
Une fois passé le château, c’était la descente à travers les marchands du temple.
Puis, ce fut la longue file des voyageurs organisés, suivant leurs guides aveuglément, et le cortège des « religieux » badgés entrainant leurs adeptes sur l’air de « dépêchez vous, il y a encore une cérémonie qui commence dans deux minutes »
J’avais l’impression d’être au boulot, l’effet badge certainement, à moins que ce ne soit le encore ou bien la hâte qui semblait accrochée à chaque personne.

Je n’avais qu’une idée en tête : fuir!

J’ai repris une respiration moins oppressée sur le chemin, le long du gave de Pau, la rivière locale.
Pour autant, je fuyais.
Je fuyais ce que j’avais souhaité si fort éviter : la ville, les marchands du temple, le business, la hâte, tout ce à quoi il est impossible d’échapper en habitant notre siècle.
Ainsi faisant je retrouvais pas à pas l’équilibre entre mes paradoxes.

Arrivée au sanctuaire de Betharram, j’étais (presque) en paix.
Le site m’est apparu splendide et merveilleux.
J’ai enfin pris le temps d’une pause.
C’était un délice paradisiaque.

Partie dans l’Aude, j’avais cheminé sur la frontière des Pyrénées Orientales, j’avais traversé L’Ariège, la Haute-Garonne, les Hautes Pyrénées. Voilà que j’arrivais en Pyrénées Atlantique… L’océan se dessinait sur un horizon que je ne voyais pas encore.

La fin de la journée fut un soupir.
J’étais (en partie) soulagée.

Le parc public d’Asson, ses anciennes maison, son château et la rivière formaient un cadre idéal pour monter un bivouac.

J’ai regardé les enfants jouer, j’ai observé les boulistes s’affronter et j’ai baissé le rideau.

La pluie était annoncée pour la journée à venir.
Le marchand de sable est passé, avec l’arrivée du sommeil, toutes les pensées se sont envolées.

A suivre…

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