Lundi 11 septembre, étape 12

« C’est là aussi la voie du zen. Quoi que ce soit, le prendre au sérieux. Se dire : « c’est ici et maintenant, pas à droite ni à gauche, pas avant ni après ; n’allons pas plus loin. »
Karlfried Graf Dürckheim, Le Don de la grâce, Traduit de l’allemand par Philippe Giraudon, Editions du Rocher, 1992, ISBN 2-268-01245-X

De loin, de très loin, lorsque j’avais envisagé cette traversée de la mer à l’océan, lorsque j’avais imaginé le sentier cathare, puis le GR 78, puis le GR 10, le passage dans le Piémont devait être un moment d’avancée vers l’ouest.
En effet, pour réaliser le projet en seulement un mois, il ne fallait pas chômer et sans l’avoir expérimenté encore, je subodorais qu’en montagne, des heures et des heures seraient nécessaires pour avancer de quelques kilomètres.

J’avais entendu le clapotis caractéristique de la pluie sur la tente dès le milieu de la nuit, sans m’y attacher.
A l’heure où l’aube blanchissante aurait dû me réveiller par sa luminosité particulière, l’obscurité restait totale.
A l’heure où j’étais complètement réveillée, le jour était à peine visible et la pluie tambourinait de plus belle sur « mon toit ».

Dans un premier temps, j’en ai profité pour retourner mes doutes et mes questions dans tous les sens.
Dans un deuxième temps, je me suis amusée à regarder l’écoulement de l’eau sur la toile.
Je suivais des yeux la trace des gouttes qui entamaient leur descente sur la pente, se fondaient avec une autre goutte, ensemble accéléraient, puis emportaient dans leur élan d’autres gouttes puis disparaissaient de ma vue, me contraignant à revenir au « sommet » pour suivre la dégoulinade d’une nouvelle parcelle tombée du ciel.
C’était tout à fait passionnant.
Cependant dans l’espace minuscule de la minuscule tente, mon corps fourmillait d’impatience et s’agitait  et finalement s’insurgeait de tant d’immobilité imposée. L’heure du repos était largement dépassée, il fallait « faire quelque chose » et peu importait que ma « tête » puisse essayer de tenter la carte « tout a une fin, la pluie va cesser, attendons ».

Histoire de tuer le temps, j’ai tendu le bras vers le téléphone et je l’ai connecté.
Dans l’instant je n’avais pas d’autre intention que celle de « faire quelque chose ».
« Faire quelque chose », c’était empaumer le téléphone et appuyer sur le bouton « on ».
Chaque chose en son temps.

Dès que j’ai eu la confirmation d’un soupçon de réseau, une idée fut prépondérante : il fallait regarder ce que racontaient les prévisions météorologiques!

Chose dite, chose faite : prévisions catastrophiques avec pluie et pluie au programme.
Je n’ai pas été capable de m’imaginer enfermée, quasi immobile dans la tente au fond de mon pré, pendant une journée entière. Côté boisson, j’avais tout ce qui tombait du ciel mais côté nourriture j’étais un peu « courte » pour tenir puisque quand l’ennui gagne, il reste la nourriture comme unique distraction.
Le sommeil, il était inutile d’en parler, je n’avais pas du tout, du tout sommeil, d’ailleurs n’était-ce pas le matin? Le matin avec l’immense énergie matinale qui dit « Bon. Ben alors ? On se lève et on marche ? Allez, go! « .

Il fallait prendre une décision.
J’ai décidé de plier le camp et de partir tout droit vers la route la plus principale pour trouver le moyen de trouver « le bon endroit » où regarder tomber la pluie.
Un endroit au sec.

C’est ainsi que quelques kilomètres plus loin je suis entrée dans la boulangerie de Saint Laurent de Nestes.
Là, non seulement j’ai trouvé un pain particulièrement délicieux, mais en plus la charmante boulangère a eu l’obligeance de tapoter sur son clavier pour me trouver « le bon endroit ».
C’est ainsi que dégoulinante, trempée presque jusqu’aux os, je suis arrivée à « la demi-lune » et que je me suis présentée à la réception d’un hôtel très abordable et remarquable (Géré par un ESAT)
L’hôtesse fut vraiment très très compréhensive, compatissante.
Tandis que la flaque qui s’élargissait à vue d’oeil autour de mes pieds, échappait à son point de vue, elle m’accorda aimablement une chambre, alors que midi n’avait pas encore sonné, alors que « normalement » il eut fallu attendre que sonne 16h!

Il était facile de me suivre à la trace lorsque j’ai pris la direction d’une chambre. Heureusement, il n’y avait personne dans le couloir, sinon un homme de ménage qui s’est empressé d’effacer mon passage!
La chambre était une de celles qui, un jour « normal » offrait la plus belle vue sur le Pic du Midi de Bigorre.
Ce lundi, il n’y avait que du gris, à perte de vue.
J’ai filé sous la douche pour me réchauffer.
J’ai ensuite utilisé absolument tout ce qui était à ma disposition pour suspendre tout ce qu’il fallait faire sécher, de la tente au linge que j’avais lavé en passant par… tout!

Puis je me suis glissée sous la couette douillette et j’ai regardé tomber la pluie.

Les prévisions météorologiques indiquaient une heure d’accalmie dans l’après-midi. J’ai guetté le « bon moment » et je suis allée faire des provisions de nourriture à la ville.
Et je suis allée acheter une carte routière à l’échelle locale.
Je suis rentrée dans la chambre juste avant le retour de nouvelles averses.

Plein de questions débarquaient et en premier :
Quelle suite donner à ma randonnée ?
Où allais-je retrouver « mon » chemin?
La pluie allait-elle durer encore longtemps?
La dépression rodait, elle était là.

Bon… Dans l’immédiat, tout avait séché.
Tout avait été rangé et ce fut « soirée télé »!

A suivre…

2 réflexions au sujet de « Lundi 11 septembre, étape 12 »

  1. Frédérique

    Rien qu’à te lire, je souris de ressentir ma propre frustration (de ne pas pouvoir faire ce que j’avais prévu de faire), mes propres questionnements (faut-il continuer ou pas ?) et ma propre colère forcément impuissante face à tant d’eau tombée du ciel 😀
    Je souris et je ris que ce billet éveille toutes ces choses en moi… jusqu’aux fourmillements des jambes qui ne demandaient que l’effort physique 😀

    « La dépression rodait, elle était là »… oh oui, je l’imagine bien ! Quant à la soirée télé… pfffft ! Ca aurait rajouté à mon désespoir !

    La suite, donc 🙂

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    1. Joelle Auteur de l’article

      Et ça me fait super plaisir de lire ce que mon texte « fait bouger »/ »émotionne » en Toi! C’est cool d’imaginer qu’au loin certaines vibrations vivent à travers le récit.
      La suite?
      J’attends sans impatience que tu en renvoies tes impressions 🙂 😉

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