Cogito, ergo sum, bis repetita placent

 

Hier, j’ai entendu frapper à la porte du jardin.
Il faisait beau et je savais que les enfants allaient me rendre visite.
« Bonjour, qui est-là? » ai-je lancé en marchant dans l’allée qui conduit vers la porte, une porte en bois plein, donc absolument opaque.
« C’est A. » répondit la voix enjouée de ma petite fille ( 3 ans 1/2)  » Et aussi mes parents et mon petit frère » ajouta t-elle.

En ouvrant tout grand le chemin vers le jardin, je lançais un jovial « Bienvenue ».
En passant très dignement devant moi, perchée sur sa trottinette neuve, A. me lança un regard complice : « Je suis Elsa », et elle secoua la longue natte en laine blanche qui pendait dans son cou.

L’instant suivant, elle me tendait un coloriage : « C’est Vaiana quand elle était petite » et il était clair que nous n’allions pas tarder à voir apparaitre une Vaiana en robe d’été rose, tresse en laine blanche sur le côté et yeux bleus rieurs bien accrochés.
En souriant sa maman me raconta : « Hier la jeune fille du périscolaire m’a questionnée pour connaitre le véritable prénom d’A., parce qu’en lui demandant, elle obtient toujours une réponse différente! »

Et oui, si je vis dans plusieurs mondes, je suis comme tout le monde et particulièrement comme les enfants qui en jouent.
Le temps étant tout à fait relatif les enfants, non déjà formatés, savent tout à fait consciemment parler dans le temps de « tout le monde », dans le temps de leur imaginaire de l’instant et même dans le temps de leur imaginaire à venir. Et que personne ne s’y trompe, ils savent mieux que les grands faire la distinction entre le monde imaginaire et le monde « normal » c’est à dire celui que les adultes voudraient imposer comme « le monde en vrai »!

J’ai toujours plusieurs mondes à mon arc.
Toujours?
Aussi loin que je m’en souvienne…
Clairement il devinrent très distincts à partir de mon entrée au lycée (en fait maintenant on parlerait du « collège », j’avais 10 ans). C’est à partir de ce passage de vie que la distance entre le monde de la maison et le monde d’ailleurs s’est considérablement agrandie, au point qu’il était nécessaire de passer du temps « entre deux mondes », donc de penser, en solitude, tranquillement, sans personne à côté pour me brouiller les ondes.

Pour tenir en équilibre, j’ai toujours eu besoin de connaitre le monde dans lequel je m’exprime. Car il est évident qu’il existe un langage approprié pour chacun.
En réponse à ce besoin il fallait, et il faut toujours, que je m’astreigne à cultiver la conscience de ces mondes différents, parallèles, empilés, concomitants, proches ou lointains.

Parler d’un langage approprié est nécessaire pour avoir une chance de se faire entendre à défaut d’être comprise.
Par exemple, une particularité de mes mondes, c’est que je vis autant le jour que la nuit.
Il me faut le jour.
Il me faut la nuit.
Peut-être est-ce une capacité particulière, je ne sais pas.
Je sais que très rares ont été les périodes où j’ai été soumise au rythme « normal » de la vie « normale ». je veux dire par là que mes horaires d’activité n’ont que très rarement été ceux qu’il est commun d’expliquer doctement tels que par exemple  : lever, petit-dèj, activité dirigée, déjeuner, activité dirigée, loisir, diner, coucher.
Je mange généralement quand j’ai faim, je dors généralement quand il fait nuit et mes activités sont dirigées par les choix de direction que je fais.
Ainsi écrit, « tout » semble « normal.
C’est oublier qu’une image apparait en fonction du point de vue sous laquelle on la regarde, c’est oublier qu’une image est l’immobilisation d’un point de vue à un instant donné sous un éclairage précis!

Je mange quand j’ai faim, c’est à dire à n’importe quelle heure, sauf les jours où je suis prise dans des « obligations mondaines ».
Je dors généralement la nuit, c’est à dire que je ne m’adonne pas à l’art de la sieste en plein jour (sauf exceptionnelle exception).
Mes activités dirigées varient au fil des années et sont nombreuses. En fonction des conditions météorologiques, elle vont de ménagère à apprentie, de salariée à indépendante, de « pas grand chose » à « quelqu’un » tout en saisissant au passage titres et diplômes sans lesquels la société moderne ne nous accorde rien ; elle vont d’un microcosme à l’autre en restant bien ancrées dans la société et très soumises aux règles afférentes.
De ce fait, l’illusion a toujours beaucoup scintillé et personne ne pouvant, du fait de sa propre raison, considérer que j’étais sur le pont la nuit, les jours fériés, aux heures « normalement » attribuées au loisir, aux vacances ou au repos, tout le monde pouvait penser que j’étais absolument libre de tout activité dirigée.

Ainsi, je suis dans mes mondes.
Alternativement ou simultanément mais sans embrouille et toujours entièrement.
Comme tout le monde?
Qui sait?

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