Les sens de l’être (7)

juste assise
Avant d’aller plus avant, il est temps de jeter un regard vers l’arrière, une tartine s’impose.

Ma découverte du hatha-yoga date des années 70. Les livres de André Van Lisebeth (1919-2004) étaient les plus faciles à trouver.

Les livres étaient, avec la radio, les seules sources d’information dont je disposais. L’occident était en train de faire sa révolution, mai 68 avait ébranlé la France, les cheveux poussaient, les seins libérés dansaient, les Beatles avaient explosé en vol, John Lennon était omni-présent. Adolescente, j’étais sportive, « garçon manqué » et bien que fascinée par les tendances pop et psychédéliques qui faisaient la une des magazines, je m’en tenais à distance. La majorité m’était promise à 21 ans, en attendant, il fallait patienter.
Je n’avais jamais pris le train. L’Inde était un pays lointain accessible après des heures d’avion.  Katmandou était palpable grâce à la culture hippie qui fleurait bon l’encens et contait l’hindouisme en bande dessinée sur les « tee shirt » délavés. Le « yoga » c’était un peu « tout ça », j’étais captivée par le yoga parce qu’en filigrane, je voyais « tout ça ».

Un peu plus tard, dans cette période où les tendances « Peace and Love » et « Sans Violence » étaient aussi présentes que les bourbiers de la guerre au Vietnam, Leboyer publiait « Pour une naissance sans violence ». C’était un pavé lancé dans les habitudes d’alors, c’était « le poids des mots, le choc des photos »!
De cet homme il se racontait un voyage en Inde (1963) et une amitié exotique avec un « Swâmi » (en français moderne, on dirait « un sage » mais c’est beaucoup plus terne).

« Svâmiji.  » Vous devez être attentif. Demandez-vous toujours : Comment est-ce que je me sens maintenant ? «  Frédérick.  » Cela veut dire que dès qu’on ressent une émotion, on doit aller la voir, allumer la lumière. «  S. «  Allumer la lumière. Exactement. Voyez la nature de l’émotion. Dès que vous voyez sa nature, l’émotion disparaît. Prenez une chambre. Depuis des milliers d’années l’obscurité s’y trouve enfermée. Ouvrez la porte et craquez une allumette. Où est passée l’obscurité, si ancienne, si profonde ? Où est-elle ? Elle a disparu instantanément avec une seule étincelle !  » F.  » Et l’étincelle, c’est voir ?  » S.  » Oui, l’étincelle, c’est voir. Voir toute l’obscurité des présupposés, des pensées, des hypothèses sans fondement, des traditions et des habitudes…  »
Ma « vision » du yoga en devenait soudain agrandie, il était beaucoup question de lumière. J’étais une passionnée et je fouillais les bibliothèques.

Dans ces années là, toutes les ressources francophones étaient regroupées par la Fédération française de Hatha Yoga (créée en 1969) et par le Centre de Relations Culturelles Franco Indien (ouvert en 1957) sous l’impulsion de Shri Mahesh (1924-2007 érudit, accueilli au bataillon de Joinville en 1942 en temps qu’athlète, hébergé à partir de 1947 -année de l’indépendance de l’Inde- chez Françoise et Boris Dolto).

Bien plus tard, c’est sous la houlette de Bernadette Raoul, formée par Shri Mahesh lui-même que j’apprendrai « le Yoga Obstétrical », découvrant que c’était devenu une gymnastique, ni guère plus, ni guère moins…

Entre temps j’avais acquis de la pratique et enrichi mes connaissances. La rencontre avec un professeur autodidacte atypique, étayait ma conviction première : il n’existe aucune autre école de yoga que la Vie. (Sans que j’en soit étonnée, il a fini comme les autres en ouvrant sa propre école! )

10 réflexions sur « Les sens de l’être (7) »

  1. JT Auteur de l’article

    Bon, j’y reviens 🙂
    Transcender, si ta définition est celle du dictionnaire, il s’agit donc de passer au dessus, de sur-passer, surpasser quoi… Et surpasser, n’est pas loin de dépasser, c’est à dire « être plus haut »… Réussir à transcender les émotions reviendrait donc à les voir de haut, de loin, à les regarder sans les ressentir. Lorsque l’émotion qui ne nous plait pas vient à s’installer, il suffirait d’appuyer sur un bouton, et hop le manège décollerait, et hop l’émotion resterait posée là, en bas, tandis que « nous-je » planerions au dessus, paisiblement. Et bien entendu, dans le cas d’une émotion qui nous plait, nous restons en bas à patauger dans l’émotion plaisante…
    Tu imagines un peu le tableau que je suis en train de peindre? C’est un dessin animé virtuel ou une masturbation intellectuelle. C’est quand même au ras des pâquerettes, non?
    Dans le billet récemment mis en ligne (http://www.passagedevies.com/2014/06/les-sens-de-letre-12/) la citation indique que la « connaissance de soi » ne se révèle qu’à celui qui a « dépassé » la condition humaine… Tatatadammmmm, qui est donc celui qui a dépassé la condition humaine, sinon celui qui est « au-dessus » du tas, plus haut que l’humain normalement et bassement conditionné? Est-ce un demi-dieu? Un dieu entier? Un « plus » humain, donc en langage moderne un « superman »? Un super-héros? Quand que je pense que des mâles érudits ont disséqué des femelles « de base » afin de savoir s’il était possible de les ranger parmi les « humains », leur « anormalité » morphologique les rendant douteuses aux yeux des humains normaux, c’est à dire mâle… Que trouverait-on à l’intérieur d’un super-héros? Me voilà partie dans un nouveau dessin animé virtuel…
    Reprenons : je craque une allumette, la flamme vacille, je m’agite pour la protéger du courant d’air, le vent la souffle… Je n’ai pas eu le temps de « voir la lumière » c’est à dire que je n’ai pas eu le temps de regarder en face ce qui fut faiblement éclairé avant que la flamme ne disparaisse… Je craque une deuxième allumette… Une troisième… Avec un peu de chance ce que je souhaitais voir a déjà eu le temps de disparaître 😉 Avec un peu d’entraînement, il est possible que le regard devienne plus aigu, plus précis, plus prompt et que la première allumette permette un éclairage suffisant…

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  2. Fred

    Merci pour ta réponse Joëlle !
    Mais ouh là… il va falloir que je lise, relise, et re-relise !
    A plus loin 🙂

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  3. JT Auteur de l’article

    Et la suite viendra pour faire écho à ces mots là « transcender les émotions »; ces mots là qui viennent de prendre leur envol sous tes doigts. 😉

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  4. JT Auteur de l’article

    Aloooors, commençons par stratifier les plans :
    – Comme tu as pu le lire sur ton dictionnaire depuis l’une des premières tentatives de définition, dont celle posée par Descartes lui-même (comme par hasard 😉 ) personne n’arrive réellement à se mettre d’accord sur le sujet. Le mot est conceptualisé et l’émotion continue à nous échapper, ce qui est assez logique puisque c’est un mouvement dans son étymologie même. Arffffff…

    – Comme tu peux l’imaginer, le discours entre Frédérick et Swâmiji n’a certainement pas eu lieu en français et ne fut certainement pas entièrement contenu dans la phrase que je partage en citation. Et même si… Ne manquons pas le début, qui est : « vous devez être attentif ». L’explication de cette nécessaire attention est ensuite précisée à l’aide d’une « recette » ainsi formulée : « demandez vous toujours : « comment est-ce que je me sens maintenant » » C’est ce « comment est-ce que je me sens maintenant » qui fait émerger le mot « émotion » dans la bouche de FL. Plus loin, Swâmiji semble utiliser un autre mot qui est traduit par « NATURE de l’émotion ».

    – Dans un livre paru en 2009, Traité de psychologie des émotions (ouvrage collaboratif sous la direction de David Sander et Klaus Sherer) tu pourras découvrir qu’il existe plusieurs tentatives de conceptualisation de l’émotion et que les théories vont bon train sans qu’aucune ne soit parfaitement satisfaisante. La réflexion au sujet des émotions est TRES récente. Les définitions affichées dans les moteurs de recherche sont celles d’aujourd’hui. Que pouvait donc signifier ce mot émis avant les années 1970 en traduction d’une autre langue et d’une autre culture? Dans l’échange retranscrit, la métaphore de la chambre et de l’étincelle est l’élément principal, il n’est même pas question d’émotion…

    – le détachement passe aussi (de mon point de vue) par le détachement des mots. Tu me diras que je suis très attentive aux mots, à leur étymologie, à leur contexte, à leur empreinte sociétale, etc… Oui, c’est la vérité. Et c’est cette attention aigûe et profonde à la fois qui me permet d’en être détachée. C’est parce que je vais droit au mot, à sa texture, à ses racines, à ses largesse, à ses limites, à ses promesse, etc…, que j’accepte de le laisser s’envoler et c’est certainement dans cet objectif de détachement du mot « colère » que j’ai essayé de t’envoyer sur un autre terrain.

    – Dans ton premier commentaire, je lu un mot « colère » et j’ai lu « tiens, je suis en colère, là ». Et j’ai immédiatement pensé « Et, donc, comment te sens-tu? » Avec le sourire au coin des lèvres, ça me fait penser, en digression, à une conversation de ce matin : ma vieille mère, gentiment démente, m’appelle pour me dire que l’infirmière a refait son pansement (ulcère de jambe) et que « ça me tire un peu ». « Et tu sens quoi » lui ai-je demandé. « On dirait que ça brûle. » Alors je lui ai proposé : « Et tu as mal? » Comme elle a répondu par la négative, je lui ai proposé « Ca fait comme des picotements » et sans appel elle s’est exclamée : « oui, c’est ça, ça picote ».
    Tout ça pour dire qu’il est possible de mesurer un chemin qui irai de « je craque une allumette » à « je vois la lumière » 🙂

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  5. Fred

    Oh, oh, voici ce que je lis sur Wikipédia (qui vaut ce qu’il vaut) dans la page « Emotion » :
    « Théories dites « Emotions de base » :
    Joie
    Tristesse
    Dégoût
    Peur
    Colère
    Surprise »

    Et toujours sur le même site, dans la page « Colère » : « En psychologie, la colère est considérée comme une émotion secondaire à une blessure, un manque, une frustration. »

    J’attends non sans une certaine « impatience » (!) ta réponse ! 🙂

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  6. Fred

    1 – Donc si la colère n’est qu’une réaction physiologique générée par une émotion, quelle est cette émotion ??? Parce que, bêtement, je croyais que la colère était une émotion… Mince alors ! Bon, ce qui explique mon échec à mettre en lumière cette émotion qui ne l’est pas.

    2 – D’après ce que tu écris, je comprends donc qu’effectivement l’idéal serait que le pendule reste à la verticale (i.e. sans bouger) et qu’un coup de balancier d’un côté en amène fatalement un coup dans l’autre sens, ce qui n’est pas le but recherché. Autant pour les émotions « négatives » (en reprenant la vision manichéenne de la chose qui reste malgré tout mon point de repère tout en gardant de la distance avec les guillemets), je peux comprendre. Autant pour les émotions « positives », c’est déjà plus subtil : je peux comprendre pourquoi je dois essayer de faire au mieux pour transcender les émotions « négatives » car évidemment, ça ne m’amuse pas d’être en colère, ou triste, ou quoique ce soit d’autre, mais pourquoi devrais-je aussi transcender les émotions positives telle que la joie…

    J’aimerais bien que tu développes donc cette notion d’émotions, parce que là, pour moi, ce n’est pas très clair ! Qu’est-ce qui est émotion, qu’est-ce qui ne l’est pas ?

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  7. Fred

    Souvent je reviens sur cet article tant le dialogue entre Svâmiji et Frédérick m’interpelle.

    Je vais essayer de mettre en mots : dans ce dialogue, il est dit de mettre en lumière les émotions.

    Première question : j’ai expérimenté avec la colère par exemple. Une situation quelconque me met en colère. Je me dis : « Tiens, je suis en colère, là, à cet instant précis ». Bien qu’ayant pris conscience de cette colère, elle ne disparaît pas ou du moins pas instantanément. Je n’ai donc pas réussi à la mettre en lumière. Que manque-t-il ? De la pratique (pour mettre en lumière) ou de la patience (la mise en lumière n’est pas instantanée) ? Ou alors la mise en lumière, peut-être laborieuse, successive sur un panel de situations fait que, au bout d’un certain temps (ou un temps certain), la colère n’apparaît plus ? (et dans ce cas, pratique et patience sont les réponses ?)

    Deuxième question : naturellement, j’aurais tendance à penser que les « mauvaises » émotions doivent être mises en lumière pour ne garder que les « bonnes ». Or il n’est pas question de cet aspect dans le dialogue : puis-je en conclure que toutes les émotions, « bonnes » ou « mauvaises », doivent être ainsi éclairées ? Si je prends une image, celle d’un pendule par exemple : l’émotion « positive » le fait basculer d’un côté, la « négative » de l’autre, l’état que je cherche à avoir est le pendule immobile, au milieu ? Et non pas que le côté « positif » ?

    Je ne sais pas si je suis claire… :-/

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    1. JT Auteur de l’article

      Voilà qui nous amène plus loin. Merci.

      1 – La colère:
      La colère est une manifestation physiologique qui vient en réaction à la suite d’une émotion. La « physiologiste » qui veille en moi aurait tendance à observer la « bataille » du corps et la mise en oeuvre des décharges hormonales successives qui, sur le modèle de l’encre jeté par le poulpe lorsque la situation semble dangereuse, troublent la luminosité ambiante. 🙂

      2 – La système binaire, cartésien, bon/mauvais, noir/blanc, issu du grand siècle « des lumières » nous entraîne sur des pentes dangereuses, celles de la raison et donc du jugement et in fine « je prends/je jette » avec une accélération compulsive vers « je jette/J’achète mieux/je jette/je cherche plus mieux/etc »
      Le pendule ne reste jamais suspendu d’un côté, c’est parce qu’il est d’un côté qu’il va aller de l’autre côté dans l’instant qui suit et c’est parce qu’il va de l’autre côté qu’il décrit la courbe suivante aussi longtemps qu’une main ou qu’un souffle le maintien en mouvement. Le pendule indique un mouvement rien de plus, rien de moins. Une émotion en entraîne une autre, comme un souffle sur l’eau « miroir » entraîne des ondes qui allant se réfléchir sur la berge en dessinent de nouvelles, lesquelles partent dans un sens imposé par les berges à la rencontre des ondes initiales pour créer de nouvelles variations absolument aléatoires de la surface de l’eau. Cette agitation de surface se communique jusqu’au profond et jusqu’aux berges de manière extrêmement subtile, à l’image de la dilution homéopathique (c’est un exemple)…
      Je ne sais pas si je suis claire :-/
      🙂

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  8. Aurélie

    J’aime beaucoup ce billet, j’y ressens une saveur familière :-). Et j’adore les étincelles. Et puis cela me rappelle une lecture dont je t’avais parlé : le récit de la vie d’une jeune anglaise devenue nonne bouddhiste, et ayant vécu 15 ans dans une grotte loin de toute civilisation. Une anecdote : elle avait souffert de terribles maux de dos jusqu’au moment où elle a découvert sa « vocation », son chemin de vie. Elle raconte ses méditations dans des « caissons » ; aucune souffrance. Je me souviens qu’elle précisait bien qu’elle se sentait bien en elle dans cette position, il ne semblait pas que ce soit une contrainte, au contraire. Comme tout ce qu’elle a souhaité vivre.

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